Louis XVIII, on le voit, sans abdiquer tout espoir relativement au

maintien par l'empereur de Russie de son titre royal, ne se payait

pas d'illusions, et encore qu'il considérât comme une offense grave

le retrait de ce titre que Paul Ier lui avait, en d'autres temps,

spontanément octroyé, il prévoyait qu'Alexandre, animé du désir de

ne pas déplaire à Bonaparte, n'oserait le lui maintenir. L'événement

devait donner raison à sa prévoyance. Dès la première lettre qu'il

reçut du jeune souverain moscovite, au mois d'octobre suivant, il fut

fixé. Elle était adressée à M. le comte de l'Isle; elle débutait par

ces mots: «Monsieur le comte.»

À ce moment, les vues politiques de Bonaparte se réalisaient; le

rapprochement qu'il avait souhaité entre la Russie et la France

s'opérait sur la base des satisfactions demandées par Paul Ier;

l'ambassadeur russe, Kalitscheff, reçu à la frontière avec les

honneurs royaux, salué par les populations comme un messager de paix,

continuait sa marche triomphale vers Paris, où allait le suivre,

à bref délai, la nouvelle de la tragique fin du prince dont il

apportait au premier Consul l'alliance et l'amitié.

X

LES DESSOUS DE L'EXPULSION DU ROI

Quoique le rapprochement qui s'était opéré entre Bonaparte et

l'empereur de Russie puisse paraître au premier abord suffisant

pour expliquer la mesure rigoureuse et brutale dont Louis XVIII

venait d'être la victime, il est malaisé de croire qu'elle n'eut

pas d'autres causes, et que Paul Ier ne se détermina que par des

vues politiques, à chasser de ses États le souverain proscrit que

naguère encore sa sollicitude généreuse entourait d'égards et de

soins. Tout en signant la paix avec le premier Consul, il aurait

pu maintenir à Louis XVIII l'asile qu'il lui avait offert à Mitau,

et il lui eût été facile de mettre d'accord l'orientation nouvelle

qu'il imprimait à sa politique extérieure et ce que lui commandaient

les devoirs d'une hospitalité, dont il s'était longtemps glorifié

d'avoir donné l'exemple à l'Europe. Pour les lui faire oublier,

il fallut assurément quelque incident imprévu, et sans doute une

de ces intrigues si fréquentes à sa cour, à cette époque. C'est

cette intrigue dont, à travers nos documents, nous avons entrevu

les acteurs, qu'il faut, avant d'aller plus loin, essayer de

reconstituer, puisqu'on y peut trouver la preuve que l'expulsion du

roi en fut la conséquence.

Malgré la faveur dont, pendant la plus grande partie de son

règne comme sous celui de Catherine, les émigrés avaient joui à

Saint-Pétersbourg, ils n'y étaient pas aimés. Néanmoins, dans une

cour où la puissance souveraine d'un seul ne connaissait pas de

limites et où les têtes les plus fières devaient plier devant elle,

les sentiments hostiles dont ils étaient l'objet n'auraient pu se

manifester sans exposer quiconque eût osé les laisser éclater, aux

pires châtiments. Quand le maître avait parlé, il fallait se taire,

obéir lorsqu'il avait ordonné. Les émigrés, tant qu'ils reçurent

du monarque des traitements et des grâces, purent se méprendre à

l'empressement qu'à son exemple, les courtisans leur témoignaient.

Mais, lorsque les revers des armées russes et les victoires de

Bonaparte eurent fait comprendre à Paul Ier qu'il était de son

intérêt d'accueillir les ouvertures de la diplomatie française et de

répondre courtoisement aux bons procédés de la République; lorsqu'il

cessa de dissimuler son admiration pour le soldat de fortune, que les

événements portaient toujours plus haut; lorsque enfin, il laissa

éclater l'impatience et l'irritation que lui causaient les demandes

incessantes de la pauvre cour de Mitau et n'y répondit plus qu'avec

mauvaise grâce, soit qu'il les repoussât, soit qu'il les exauçât, les

sentiments hostiles, longtemps contenus autour de lui, commencèrent

à se trahir, en se fortifiant de toutes les basses intrigues que

devait déchaîner, dans une cour asservie, l'intérêt qu'avait chacun à

flatter le maître, à l'aduler, à applaudir à tous ses caprices.

Telle était la situation lorsque débarqua à Saint-Pétersbourg, au

début de 1800, une jeune femme dont l'élégance et la beauté firent

sensation aussitôt qu'elle se fut montrée sur les promenades et dans

les restaurants à la mode. On sut bientôt qu'elle était Française et

s'appelait la comtesse de Bonneuil; c'est du moins le nom qu'elle

se donnait[48]. Elle disait appartenir à la famille des Magon de

La Lande et avoir été élevée par la mère de feu le conventionnel

Hérault de Séchelles, qui était une Magon. Auprès des royalistes

français, elle se réclamait de la protection du duc d'Havré, qu'elle

avait connu en 1797 à Madrid, où il représentait le prétendant

Louis XVIII. C'est même sous son patronage, qu'à peine arrivée à

Saint-Pétersbourg, elle alla frapper à la porte du comte de Caraman.

Elle déposa dans ses mains, afin qu'il les envoyât à son maître, une

lettre de d'Havré qui la recommandait à ce prince et tout un plan

qu'elle se déclarait en état de faire réussir; il avait pour but le

rétablissement de Louis XVIII sur le trône de France.

[Note 48: Pour les extraordinaires incidents de la vie de cette

aventurière, voir mon livre: _Conspirateurs et Comédiennes_.]

Comme Caraman s'étonnait qu'ayant passé par Mitau pour venir à

Saint-Pétersbourg, elle n'eût pas remis elle-même ces papiers

importants à leur destinataire, elle répondit que le roi, en 1797,

lorsqu'il résidait à Blanckenberg, ayant refusé de la recevoir,

malgré les pressantes recommandations du duc d'Havré, elle n'avait

pas voulu s'exposer à subir de nouveau un tel affront. Elle n'en

conservait du reste aucun ressentiment. Mais, elle avait préféré

transmettre ces communications, assurée qu'après en avoir pris

connaissance, Sa Majesté regretterait de ne pas l'avoir reçue une

première fois et s'empresserait de la mander à Mitau afin qu'elle pût

s'expliquer sur les importants projets qu'elle osait lui soumettre.

Nous avons sous les yeux, écrite de la main du duc d'Havré, cette

note prolixe, en laquelle Mme de Bonneuil expose tout un plan de

contre-révolution, dont le succès est certain si le roi l'approuve

et ne confie qu'à elle le soin de l'exécuter, en la munissant de

pleins pouvoirs signés de sa main. À l'en croire, elle dispose dans

l'intérieur de la France de trente mille hommes armés et de vingt

millions. Ces ressources en hommes et en argent se grossiront dès que

le roi, ou, à son défaut, le comte d'Artois, sera venu prendre la

direction du mouvement. Quant à elle, elle désire les précéder d'un

ou deux mois «afin de mettre la machine en mouvement». Elle demande

avec instance que le secret de l'opération soit rigoureusement

gardé. Il n'est connu que du duc d'Havré et du comte de Mouravieff,

ministre de Russie à Hambourg. Si elle en fait la confidence à

Caraman, à qui elle avait d'abord résolu de le cacher, c'est pour

le convaincre qu'il ne doit apporter aucun retard à envoyer à Mitau

ses communications et afin qu'il insiste pour que le roi l'appelle

elle-même.

Un peu étourdi par ce verbiage, Caraman ne sait s'il doit le mettre

en doute ou y ajouter foi. Il sent d'instinct que cette belle

parleuse lui jette de la poudre aux yeux. Mais, la lettre du duc

d'Havré est là, pressante, éloquente, cautionnant en quelque sorte

la déclaration de l'inconnue, ce qu'elle dit de ses moyens d'action

et sa sincérité. Caraman multiplie les questions, et à toutes elle

répond sans embarras. Quand il lui demande pourquoi elle est venue à

Saint-Pétersbourg, elle réplique fièrement que c'est le tsar qui l'a

appelée.

--Il sait, ajoute-t-elle, que j'ai la clef de secrets importants,

qui concernent ses intérêts, ceux de son empire, peut-être même sa

propre sûreté; il a voulu me voir, et c'est par son ordre que la

comte de Mouravieff m'a délivré un passeport.

Ce passeport, elle le montre. C'est bien Mouravieff qui l'a délivré.

Caraman n'ose prendre sur lui de résister à la sirène. Il lui

promet d'expédier ses papiers à Mitau et il les expédie en effet,

en conseillant au comte d'Avaray d'obtenir de Sa Majesté qu'elle

consente à recevoir cette femme. Mais, à Mitau, les assurances

fantastiques de Mme de Bonneuil et les recommandations de son crédule

protecteur, le duc d'Havré, produisent un effet tout contraire à

celui auquel s'attendait ce dernier.

--Ce projet est un roman, déclare le roi, et la dame une coureuse

d'aventures.

Par son ordre, d'Avaray rédige pour Caraman un mémoire explicatif

où sont exposées en détail les tentatives qu'elle a faites

antérieurement pour faire croire «qu'elle possède de grands moyens».

Ce mémoire, des notes de police et des documents conservés dans les

archives du ministère des Affaires étrangères nous permettent de

reconstituer le passé de cette coureuse d'aventures et d'en dire

plus long sur elle que n'en savait Louis XVIII au moment où, pour

la seconde fois, et quoique repoussée une première, elle s'offrait

pour aider au rétablissement de la monarchie. Elle ne s'appelait

pas Bonneuil, mais, ainsi que cela fut prouvé plus tard, Adèle

Riflon. Sans lien avec les familles Magon de La Lande et Hérault de

Séchelles, elle était la fille du «maître des basses oeuvres de la

ville de Bourges», c'est-à-dire du préposé à l'équarrissage et à la

vidange! Venue jeune à Paris, jolie à miracle, assez intelligente

pour se procurer quelque instruction, elle fut promptement lancée

dans le monde de la galanterie et mise à la mode par les personnages

de marque qu'elle y rencontra. C'est là que, sans doute, elle connut

Hérault de Séchelles, alors magistrat, familier de la cour, homme de

plaisirs, et obtint de lui sur sa famille assez de détails pour les

utiliser plus tard, lorsqu'il eut péri sur l'échafaud, à l'effet de

se faire passer pour sa parente.

Elle eut vers le même temps des accointances louches avec la

police, et c'est assurément comme espionne qu'en 1796, après la

conclusion de la paix avec l'Espagne, elle arrivait à Madrid,

bien qu'il semble que, dès ce moment, elle y ait travaillé pour

son compte et non pour le compte de ceux qui l'avaient envoyée.

À Madrid, elle séduit tour à tour, en moins de quinze jours, le

général Pérignon, ambassadeur de la République; Godoï, prince de

la Paix, premier ministre du roi d'Espagne, amant de la reine, et,

enfin, le duc d'Havré, qui représente secrètement Louis XVIII auprès

des Bourbons espagnols. Godoï ne la prend pas au sérieux, mais il

trouve agréable de «libertiner» avec elle et la comble de cadeaux.

Pérignon, complètement ensorcelé par ses charmes,--il en fera plus

tard l'aveu,--tolère qu'elle vive à l'ambassade comme chez elle et

même qu'elle s'installe dans son cabinet lorsqu'il est absent. Quant

au duc d'Havré, il est conquis par les opinions royalistes qu'elle

lui exprime. Elle lui parle de ses relations avec les chefs du

gouvernement français, se vante de connaître leurs secrets et en fait

un titre à sa confiance en les lui livrant, si bien qu'il finit par

se laisser arracher les siens.

Elle le subjugue à ce point, qu'en vingt lettres il supplie Louis

XVIII de recevoir cette femme qui déclare, d'ailleurs, ne pouvoir

lui révéler encore son véritable nom; il pousse la crédulité jusqu'à

la présenter «comme une nouvelle Judith destinée par la Providence à

couper la tête à tous les Holophernes, comme un ange descendu du ciel

pour sauver la France»; il se laisse convaincre, enfin, qu'elle ne

fréquente Godoï et Pérignon que pour surprendre leurs projets; elle

les lui révèle. Elle donne à Pérignon, d'autre part, des explications

analogues pour justifier ses rapports avec d'Havré, qu'elle affirme

être purement amicaux et platoniques. La vérité, c'est qu'elle a

trois amants et que, souvent, dans la même nuit, elle ne sort des

bras de l'un que pour voler successivement dans ceux des deux autres.

Il est d'ailleurs certain que ce qu'elle veut, avant tout, c'est

voir le roi qui est alors à Blanckenberg. D'Havré seconde de tout

son pouvoir la réalisation de ce désir. Au mois d'octobre 1797, elle

quitte brusquement Madrid et, sous le nom de Mme de Nieuband, arrive

à l'improviste à Blanckenberg, où d'Havré a annoncé sa visite. Mais,

la porte reste fermée; le roi refuse de recevoir une femme qui ne

veut pas dire son nom et dont les gazettes ont signalé la présence

à Madrid comme envoyée du prétendant. «Nous ne sommes plus jeunes,

écrit-il à d'Havré, le temps des bals de l'Opéra est passé et le

masque qui ne veut se nommer qu'à moi m'inspire plus de méfiance que

de curiosité. D'ailleurs, vous auriez pu sentir l'inconvénient et

l'imprudence de ce voyage à demi mystérieux. Le Directoire a les yeux

ouverts sur moi. Je crois qu'il n'a pas d'espion dans la maison que

j'habite, mais il y en a certainement au coin de ma rue. Il ne peut

donc ne pas être informé de la visite de cette femme. Ainsi, voilà

d'une part une histoire ridicule sur mon compte et, de l'autre, le

secret de la dame éventé.»

Toutefois, si le roi refuse de recevoir Mme de Nieuband, il tient

néanmoins à savoir ce qu'elle a dans son sac; il lui envoie d'Avaray

à l'auberge où elle est descendue. Mais c'est en vain que celui-ci

l'interroge; elle s'abstient systématiquement de répondre; elle

se borne à déclarer qu'elle est résolue à ne rien dire qu'à Sa

Majesté. Il n'y a donc qu'à la laisser partir. Elle part, en effet,

mécontente de n'être pas parvenue à ses fins et accusant d'Avaray de

sa déconvenue.

Il est aisé de comprendre combien, en 1800, de tels souvenirs

éveillés en la mémoire de Louis XVIII par la lettre du comte de

Caraman, lui apprenant la visite que cette intrigante lui avait

faite, étaient peu propres à le faire revenir sur la résolution de

ne pas la recevoir, prise par lui trois ans avant. Ce fut donc par

un nouveau refus que d'Avaray fut chargé de répondre. À toutes les

raisons qu'il donnait de ce refus à Caraman, il ajoutait celle-ci,

qui est trop piquante pour n'être pas conservée à l'histoire: «Ce

n'est point mon affaire de fournir de certaine denrée le cabinet de

mon maître, et je ferais une fort sotte figure, soit en me retirant

après avoir introduit, soit en restant là, apparemment pour tenir la

chandelle.»

Il portait en outre sur le duc d'Havré, protecteur de la Bonneuil,

ce jugement, qu'à la faveur des détails qui précèdent nos lecteurs

ne trouveront pas trop sévère: «M. le duc d'Havré, très respectable

d'ailleurs, est un benêt qui croit tenir la pie au nid, servir très

utilement le roi avec ses apartés et qui se fait moquer tout à

la fois par les intrigants, les catins et par nous-mêmes. Voilà,

une bonne fois pour toutes, mon opinion sur son compte.» Enfin,

s'attachant à fournir à Caraman de bons arguments pour pallier la

dureté du refus, il l'invitait à conseiller à la dame de soumettre

ses plans à l'empereur: «S'ils obtiennent l'approbation de Sa

Majesté Impériale, le roi sera disposé à y prendre confiance. Quant

à l'accueillir à Mitau, comme elle peut mériter de l'être par ses

sentiments, il sera facile à M. de Caraman de lui faire sentir, sans

blesser sa délicatesse, que cet asile du roi est en même temps celui

de Mme la duchesse d'Angoulême.»

Lorsque ces réponses arrivèrent à Saint-Pétersbourg, la Bonneuil,

en les attendant, s'était déjà mise en état de se consoler de

l'humiliation nouvelle qu'elles lui ménageaient et d'en prendre

gaiement son parti. Dans la société qu'elle fréquentait, elle avait

rencontré la Chevalier, cette comédienne dont il a été parlé plus

haut, et, soit que la similitude de leur vie et de leurs goûts les

eût attirées l'une vers l'autre, soit que leur rencontre n'eût été

qu'une reconnaissance propre à leur rappeler le temps où, à Paris,

elles avaient été liées, elles étaient devenues amies intimes. La

Chevalier avait présenté la nouvelle venue à son amant, le comte

Koutaïkoff, et celui-ci l'avait mise en rapport avec de hauts

personnages russes, toujours disposés à se distraire, par la pratique

du plaisir, des graves préoccupations qui, dans tous les pays, sont

le lot ordinaire des hommes d'État.

Parmi eux, il en était deux, le comte Rostopchine et le comte

Panin, pour qui, en quelques heures, elle était devenue un objet

d'admiration et de convoitise. Obligée de choisir entre ces deux

adorateurs, elle s'était entièrement abandonnée au premier en

mitigeant sa résistance au second de tant de beaux espoirs, qu'il ne

se décourageait pas et ne lui en gardait pas rigueur. Maîtresse de

Rostopchine, traitée par lui avec autant d'égards que de générosité,

admise à l'entretenir de «ses vues politiques», connaissant les

siennes que, sérieusement ou pour rire, il ne dédaignait pas de lui

confier, elle jouissait d'un crédit qui s'était encore accru lorsque,

par l'entremise de son amant, elle avait été reçue par l'empereur

lui-même. On savait qu'il l'avait trouvée charmante, et les mauvaises

langues prétendaient qu'il le lui avait prouvé. Pour une femme comme

elle, c'était, certes, suffisant pour la dédommager des dédains de ce

pauvre «roi de Mitau», qui lui refusait si sottement sa confiance.

Elle n'en demeurait pas moins irritée contre lui, encouragée dans

son ressentiment par la Chevalier qui ne demandait qu'à assouvir

le sien, de telle sorte que Louis XVIII comptait maintenant à

Saint-Pétersbourg deux ennemies préparées à ne reculer devant

aucun moyen de satisfaire leur rancune, et dont l'une se flattait

d'exercer une action toute-puissante sur le comte Rostopchine,

celui des conseillers du tsar qui, depuis longtemps, nourrissait le

plus d'aversion contre les émigrés et contre le souverain proscrit,

réfugié en Courlande. C'était comme une conjuration de haines qui

n'attendaient qu'une occasion pour éclater.

Cette occasion ne tarda pas à s'offrir. Il y avait alors à

Saint-Pétersbourg une Française arrivée depuis peu de temps et qui

assiégeait les ministères, y cherchant des influences à l'effet de

faire parvenir au tsar l'exposé des griefs qu'elle disait avoir

contre Louis XVIII. Ce n'était pas, comme la Chevalier et comme

Adèle Riflon, dite Bonneuil, une jeune femme; c'était cette ancienne

lectrice de la reine de France, qu'on a vue, lorsque celle-ci, en

1799, était venue s'installer à Mitau, brusquement séparée d'elle par

un ordre que le roi avait obtenu de l'empereur. Mariée à un sieur de

Gourbillon, receveur de loterie à Lille, mère d'un grand fils que,

deux ans plus tard, ses désordres firent chasser d'Angleterre, les

causes pour lesquelles elle avait perdu son emploi sont exposées tout

au long dans une lettre qu'au mois de mars 1800, en apprenant qu'elle

venait d'arriver à Saint-Pétersbourg, Louis XVIII écrivait à l'abbé

Edgeworth de Firmon, qu'il y avait envoyé pour porter à Paul Ier

l'ordre du Saint-Esprit.

«Il y a plus de quinze ans, disait le roi, que cette femme jouit des

bontés de la reine. Je m'étais aperçu qu'elle en abusait et qu'elle

prenait un ton peu convenable et, en 1789, j'obtins un ordre du

roi, mon frère, pour qu'elle allât rejoindre son mari à Lille. La

Révolution ayant détruit l'effet de cet ordre, je ne pus m'opposer

à son retour et je me bornai à espérer que cette leçon l'avait

corrigée. Mais, je ne tardai pas à m'apercevoir que je m'étais trompé

et, en 1790, j'usai du seul pouvoir qui me restait, celui de lui

interdire l'entrée de ma maison.

«Au bout de quelques mois, la reine me pressa tellement et par tant

de moyens, pour obtenir son retour, que je ne sus pas m'y refuser,

et, quoique cette condescendance ait été pour moi l'objet de bien

des peines, je ne puis m'en repentir, puisque ce fut à cette époque

qu'elle me rendit, en accompagnant la reine dans son évasion, un

service dont sa conduite même n'a pu effacer le souvenir et qui

l'a longtemps balancée dans mon esprit. Mais, enfin, mon devoir et

mon attachement pour la reine l'ont emporté. Il a fallu, au moment

surtout de l'arrivée de ma nièce auprès de moi, écarter une femme

dont l'insolence allait tous les jours en croissant, qui était

un objet de scandale pour tous ceux qui en étaient témoins, qui

semblait ne se servir des bontés d'une maîtresse trop facile, que

pour l'avilir, en perdant, à chaque instant, le respect et les formes

mêmes de la décence.

«Ces faits ont été attestés, non seulement par ceux qui approchaient

la reine pendant notre séparation, mais par la voix publique, par

tous ceux qui les ont vues ensemble, ne fût-ce qu'une minute. À

l'insolence, cette femme joint un intérêt sordide; car, en dépit de

la solennité avec laquelle elle a refusé mes bienfaits, offerts dans

une lettre de ma main, qui lui notifiait en même temps la défense

de paraître à Mitau, il est avéré qu'outre les fonds qu'elle a fait

passer en Angleterre, elle a extorqué de la reine un billet de quatre

cent mille livres. On aurait peine à croire que la reine n'a pas un

livre, pas une pièce de linge ou d'argenterie, qui ne porte la marque

de cette femme et ne soit à sa disposition. On m'a parlé aussi de

sommes considérables en diamants, qui ont passé entre ses mains.»

Dans cette lettre, on le voit, Louis XVIII précisait les faits

qui l'avaient déterminé à empêcher Mme de Gourbillon de rester au

service de la reine et de s'établir à Mitau. Il les révélait à l'abbé

Edgeworth afin de le mettre, durant son séjour dans la capitale

russe, à même de répondre à qui lui en parlerait. Nous n'avons pu

découvrir par quelle influence, internée à Riga, elle avait obtenu,

au bout de quelques mois, l'autorisation de quitter cette ville

et de se rendre à Saint-Pétersbourg. Peut-être bénéficiait-elle

du ralentissement des bonnes grâces de Paul Ier envers l'exilé de

Mitau, et du courant hostile qui, dans la cour moscovite, commençait

à se dessiner contre ce dernier. Toujours est-il qu'elle était à

Saint-Pétersbourg dès le mois de mars, irritée, avide de vengeance,

et que ses plaintes y trouvaient des échos, sans que le prince

qu'elle accusait pût compter sur des avocats en situation de le

défendre efficacement. La légitimité des griefs invoqués contre

elle était méconnue; c'est elle qui était la victime, victime de

l'ingratitude de Louis XVIII, car n'était-ce pas être ingrat que

d'avoir perdu le souvenir du dévouement avec lequel, en juin 1791,

elle avait aidé la comtesse de Provence à s'enfuir de Paris en même

temps que son époux?

Française, et par surcroît quémandeuse, poussant l'audace jusqu'au

cynisme, merveilleusement habile dans l'art de l'intrigue, ne

ménageant ni son temps ni ses peines, résolue à se faire dédommager

d'une façon ou d'une autre du traitement qu'elle avait subi à Mitau

et à se venger du prince à qui elle en attribuait la responsabilité,

la Gourbillon devait, au cours de ses incessantes démarches, se

trouver sur le chemin de la Chevalier et de la Bonneuil. C'est ce

qui arriva en des circonstances sur lesquelles nos documents sont

muets et dont de vagues propos recueillis çà et là, et propres à

révéler l'entente des trois commères, ne dissipent pas l'obscurité.

Nous en savons assez, cependant, pour deviner que dès ce moment elles

associèrent leurs ambitions et leurs ressentiments et qu'elles se

proposèrent, pour but principal, de faire à Louis XVIII le plus de

mal qu'elles pourraient.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 20 / 48 段