Le roi, toutefois, ne voulut pas laisser ignorer à la duchesse
d'Angoulême le nouveau coup qui les frappait. Suivi de d'Avaray et
de Caraman, il se rendit auprès d'elle. La porte était close, gardée
par le fidèle Cléry, qui ne l'ouvrit que sur la demande instante
du roi. La princesse se tenait agenouillée devant son aumônier,
l'abbé Edgeworth, le même qui avait assisté Louis XVI à ses derniers
moments. Surprise par la présence de son oncle, elle se leva, courut
à lui, l'embrassa en l'interrogeant et apprit que l'asile de Mitau
leur était définitivement retiré. Elle reçut cette nouvelle avec
un grand courage, remerciant Dieu, dit-elle, de n'avoir à déplorer
d'autre malheur que le sien et non celui de la France. Elle s'attacha
à rassurer le roi. Elle serait heureuse partout où elle pourrait le
suivre et vivre auprès de lui. Elle demanda ensuite s'il lui serait
permis de consacrer à la mémoire de son père les deux jours suivants,
ou si l'ordre de partir devait être exécuté sur-le-champ. Sur la
réponse de son oncle, elle reprit ses dévotions.
Durant la journée, la nouvelle répandue dans Mitau y donna lien
spontanément à une manifestation de sympathies et de regrets. La
foule se porta aux abords du palais. Il y avait là, à en croire un
témoin oculaire, des gens de toutes conditions, des femmes, des
vieillards, des enfants. Le roi ayant paru avec sa nièce, il y eut
une poussée de cette foule vers eux. On s'inclinait sur leur passage,
on leur baisait les mains. La noblesse courlandaise eut sa part dans
ces démonstrations. Sans craindre de paraître désapprouver la rigueur
déployée contre les exilés royaux, elle sollicita l'honneur d'être
admise à leur faire ses adieux; elle leur offrit aussi ses services
en vue d'adoucir la cruauté du maître.
Pendant ce temps, la petite cour procédait aux préparatifs de son
départ, au milieu d'incidents qui témoignaient du trouble général.
Le gouverneur de Mitau, d'Arsenieff, croyait que la volonté exprimée
par le tsar s'étendait aux gardes du corps. Sans pitié pour leur âge
et leurs infirmités, il leur enjoignait de s'apprêter à suivre le
roi. On eut beaucoup de mal à lui faire comprendre que l'uniforme
russe dont ils étaient revêtus les protégeait, et qu'étant à la solde
de l'empereur, ils devaient être considérés comme appartenant à ses
armées. Il se laissa enfin convaincre et rapporta ses premières
instructions.
Le roi adressa alors à ces braves gens la proclamation que voici:
«Une des peines les plus sensibles que j'éprouve au moment de mon
départ, est de me séparer de mes chers et respectables gardes du
corps. Je n'ai pas besoin de leur recommander de me garder une
fidélité gravée dans leur coeur et si bien prouvée par toute leur
conduite. Mais, que la juste douleur dont nous sommes pénétrés ne
leur fasse jamais oublier ce qu'ils doivent au monarque qui me donna
si longtemps un asile, qui forma l'union de mes enfants, et dont les
bienfaits assurent encore mon existence et celle de mes serviteurs.»
Dans une autre proclamation, le roi chargeait «son cousin le duc
d'Aumont» d'assurer à ceux de ses fidèles serviteurs qu'il ne
pouvait emmener, que leurs traitements seraient continués et de leur
exprimer, avec la douleur qu'il éprouvait en se séparant d'eux,
l'espoir de les voir de nouveau réunis autour de lui. Dans cette même
journée du 20, le roi fit rédiger par le comte d'Avaray une relation
des événements qui avaient précédé son départ; ce récit fut envoyé
à l'évêque de Tarbes et au bailli de Crussol à Londres, au cardinal
Maury à Rome, à l'évêque de Nancy à Vienne, à Thauvenay à Hambourg et
à d'André, celui de ses agents en Suisse qui lui inspirait le plus de
confiance.
Il fallait encore décider en quel pays il porterait ses pas. Ce fut
l'objet d'une délibération qui eut lieu, dans la soirée, entre lui
et ses conseillers. On examina la situation politique des diverses
cours de l'Europe, au point de vue de ce qu'on pouvait attendre
d'elles. La cour d'Espagne fut écartée, à cause de ses relations avec
le gouvernement français. On pouvait compter sûr un bon accueil en
Suède et en Danemark. Mais, la rigueur de la saison ne permettait
pas de s'y rendre avant le printemps. La malveillance avérée de
l'Autriche faisait supposer que le cabinet de Vienne ne consentirait
pas à recevoir un Bourbon. Le roi des Deux-Siciles était disposé
sans doute à offrir un asile à son parent malheureux et proscrit.
Mais, pour arriver dans ses États, il fallait traverser des contrées
surveillées par la République.
Restaient l'Angleterre et la Prusse. L'Angleterre fut jugée
dangereuse; c'était l'heure où Bonaparte la signalait à l'Europe
comme l'ennemie séculaire de la France. En se réfugiant parmi
les Anglais, le roi s'exposerait à froisser irréparablement les
susceptibilités de ses sujets, et du même coup, celles du tsar, qu'il
était tenu de ménager. Quant à la Prusse, elle vivait en paix avec la
République. Tolérerait-elle la présence sur son territoire du plus
redoutable adversaire du gouvernement républicain? À cette question,
Caraman répondit que le roi de Prusse ne refuserait pas l'hospitalité
au roi de France.
--Vous irez donc la lui demander en mon nom, à Varsovie, si c'est
possible, dit Louis XVIII, et au moins jusqu'au jour où les
puissances coalisées auront pu s'entendre pour mon établissement
définitif.
Dans sa pensée, Varsovie ne serait qu'une halte. Il n'y voulait
rester que le temps nécessaire pour négocier avec son cousin des
Deux-Siciles son passage à Naples. S'il y réussissait, son expulsion
de Russie aurait eu pour effet de le rapprocher de son royaume,
et peut-être alors serait-il tenté de la considérer comme un
événement favorable à sa cause. Caraman partit dans la nuit avec
des instructions écrites. Le roi devait attendre de ses nouvelles à
Memel, la première ville prussienne au delà de la frontière russe.
Assistés jusqu'au dernier moment par le général de Fersen, salués par
ceux de leurs serviteurs qui ne restaient derrière eux que pour les
rejoindre à quelques jours de là, le roi et la duchesse d'Angoulême
se mirent en route, le 22 janvier, dès le matin. Leurs passeports
étaient libellés au nom du comte de l'Isle et de la marquise de la
Meilleraye. Leur suite se composait du comte d'Avaray, de la duchesse
de Sérent, du duc de Fleury, de Mlle de Choisy, de l'abbé Edgeworth,
du vicomte d'Hardouineau et de trois domestiques. Il y avait en tout
deux carrosses.
IX
DE MITAU À VARSOVIE
Les lettres écrites par Louis XVIII, au cours de son voyage, nous
permettent de le suivre à toutes les étapes de sa route. Elles nous
révèlent son sang-froid, sa résignation, la constance de ses espoirs
et la reconnaissance que, dès ce moment, il voue à sa nièce, dont la
sollicitude et l'intrépidité ne se démentent pas un instant, bien
qu'à toutes ses souffrances vienne s'ajouter l'inquiétude que lui
cause l'absence de son mari, dont elle n'a pas de nouvelles.
Le froid était rigoureux; la neige tombait dru, couvrait de ses
couches épaisses et cristallisées les vastes plaines qui s'étendent
autour de Mitau. On voyagea jusqu'au soir sans s'arrêter, si ce
n'est aux relais. À la nuit, on trouva respectueux accueil et bon
gîte chez un gentilhomme du pays. Mais, les deux jours suivants, les
augustes proscrits n'eurent que de mauvaises auberges pour abri. La
quatrième journée fut terrible. Un vent impétueux soulevait la neige
en tourbillons, rendait les chemins impraticables aux voitures,
alourdies par le poids des voyageurs. Le roi et ses compagnons se
virent contraints de faire la route à pied. Cette marche sous la
tempête était un supplice, surtout pour le malheureux prince que
paralysait son obésité. Il se traînait péniblement au bras de sa
nièce, héroïque de patience et de sérénité. On atteignit enfin
Memel. En y arrivant, sans attendre les nouvelles que devait envoyer
Caraman, la duchesse d'Angoulême écrivit à la reine de Prusse. Elle
lui demandait d'obtenir de son époux qu'il fût permis au roi de
France de traverser les États prussiens et d'y séjourner au besoin.
Durant le séjour de trois semaines que Louis XVIII fit à Memel, il
écrivit de tous côtés pour faire connaître son malheur. Le 28, il en
envoyait au comte d'Artois, déjà prévenu par des lettres précédentes,
un récit complémentaire:
«Le courage peut faire supporter la peine, lui disait-il, mais
n'empêche pas de la sentir. Aussi la mienne a-t-elle été vive. Mais,
la Providence m'a ménagé des consolations que votre coeur partagera.
La première et la meilleure de toutes est venue de notre admirable
fille, qui consacre aux larmes et à la retraite le jour de la mort
de ses parents et qui, le 21, m'a demandé comme une grâce de venir
me voir. Vous ne serez pas étonné que mes yeux, secs jusque-là,
aient alors versé des larmes, mais bien douces. Ensuite, j'ai reçu
les marques les plus touchantes d'attachement, non seulement de ceux
de mes pauvres Français que je suis obligé de laisser derrière moi,
sans savoir où et quand nous pourrons nous rejoindre, mais aussi du
général Fersen, de M. d'Arsenieff, gouverneur de Courlande, de la
noblesse courlandaise en général et même du peuple. Il me faudrait un
volume pour en écrire l'intéressant détail.»
L'hommage rendu ici à la duchesse d'Angoulême se retrouve dans toutes
les lettres du roi. Il s'y mêle en même temps, en dépit de l'odieux
traitement qu'il a subi, un regain de gratitude pour le tsar devenu
aujourd'hui son persécuteur, car il ne saurait oublier qu'il lui doit
le mariage de ses enfants. Tel est le caractère de la lettre qu'il
adresse au prince de Condé:
«Ma situation est pénible sans doute. Mais, pourrais-je m'en
affliger ou même la sentir, quand je songe à celle de ma nièce qui,
nouvelle Antigone, se dévoue à partager mon triste sort, qui bien
plus admirable ici qu'elle ne le fut au Temple, puisque les devoirs
sont bien loin d'être les mêmes, ne s'occupe que de moi et soutient
ses propres peines avec un courage, une égalité d'humeur qui me les
feraient, s'il était possible, oublier à moi-même!
«Je ne suis pas en peine du sentiment que vos braves compagnons
d'armes et vous, éprouverez en apprenant cet inconcevable événement.
Mais, mon cher cousin, n'oublions jamais que Paul Ier était le maître
de ses bienfaits et que, s'il nous en retire une partie, il en est un
que rien ne peut ravir à la France: l'union de la fille de Louis XVI
avec l'héritier présomptif de la couronne. Le temps nous dévoilera
les causes d'un événement incompréhensible en ce moment, et si
quelque bon Français en sentait abattre son courage, qu'il le ranime
en considérant celui de mon ange consolateur.»
La correspondance du roi avec la reine, qui se trouve alors à Kiel,
complète ces confidences et laisse voir combien l'ont à la fois
indigné et touché les scènes si diverses qui, à Mitau, ont suivi son
départ.
Il écrit le 19 février:
«Il y a bientôt un mois que j'ai été chassé comme un pleutre de
Mitau, et je n'en sais pas plus la véritable raison que le premier
jour ... Mais, ce dont je ne vous ai pas parlé, c'est de la barbarie,
de la précipitation, des propos insolents avec lesquels le gouverneur
qui, jusqu'à mon départ, nous avait témoigné l'intérêt le plus
touchant, a fait exécuter cet ordre. On a vendu ceux de mes meubles
et effets qui n'étaient pas bons à être transportés. Mais, ces
gens-là ont mis tant d'entraves à la vente, qu'elle a ressemblé à
un pillage, et ils ont eu soin de se faire adjuger au plus bas prix
ce qui était à leur convenance. Entre autres, le gouverneur n'a pas
rougi de demander par-dessus le marché des pots de chambre encore
sales.
«Voilà de grandes infamies; voici la contre-partie: attentions
délicates, tendre intérêt, secours de toute espèce en chevaux,
en voitures, en habits, en provisions, en argent, c'est ce que
ces infortunés ont reçu des Courlandais, et je ne dis pas d'un,
de plusieurs, mais de tous, depuis celui qui mangeait le plus
habituellement, chez nous, jusqu'à l'épicier du coin de la rue. Ici,
les détails ne pourraient qu'affaiblir; mais que votre imagination
travaille. Plaisez-vous à inventer ce qu'il peut y avoir de plus
touchant, de plus ingénieux dans la bienfaisance, et vous serez
encore au-dessous de la réalité.»
Peu de jours après avoir confié ces piquants détails à la reine, le
roi apprenait, par un messager de Caraman, que l'asile qu'il avait
sollicité du roi de Prusse lui était accordé. Caraman n'avait pas
perdu une minute. Arrivé si rapidement à Berlin, où il entrait le 2
février, qu'il y précédait la nouvelle de l'expulsion de Louis XVIII,
ce fut lui qui l'annonça au roi. Par ce qu'on a lu précédemment,
il est aisé de deviner quel embarras dut éprouver ce prince, placé
entre l'obligation de répondre à un proscrit qui sollicitait un asile
dans ses États et les devoirs que lui imposaient son intérêt, ses
relations avec la République, le rôle d'intermédiaire qu'il avait
accepté entre elle et la Russie. Hypocrite ou sincère, il parut
compatir à l'infortune du chef de la maison de Bourbon. Mais, après
avoir fait connaître à Caraman qu'il le réintégrait dans son grade,
et sans lui révéler les négociations auxquelles son gouvernement
était mêlé, il ne lui cacha pas ses perplexités. Il parla, non sans
émotion, de ce qu'il aurait voulu pouvoir faire et de la réserve qui
lui était commandée. Son embarras n'étonna pas l'envoyé du roi de
France. Il savait déjà par d'Haugwiz que Frédéric-Guillaume «ne se
souciait guère d'avoir un collègue dans son royaume». Il sollicita
cependant, pour son maître, le séjour de Varsovie. Le monarque
prussien ne voulut pas répondre sur-le-champ; il entendait consulter
ses ministres; il ne céda que sur un point et autorisa la famille
royale à rester à Memel autant qu'elle le voudrait. Mais cette
autorisation ne donnait qu'une demi-satisfaction à Caraman; il ne
renonça pas à obtenir mieux.
Les jours suivants se passèrent en vains pourparlers, au cours
desquels le roi de Prusse reçut communication de la lettre adressée à
sa femme par la duchesse d'Angoulême. Pourtant il résistait encore.
Enfin d'Haugwiz, ayant fait connaître à Beurnonville l'embarras dans
lequel se trouvait son souverain, l'envoyé de France répondit «que
le premier Consul ne désapprouverait pas que des princes persécutés
trouvassent une retraite dans les États prussiens, à condition que
le chef des Bourbons renoncerait à un vain titre». Rassurée par ce
langage, la Prusse n'hésita plus. Louis XVIII fut autorisé à résider
temporairement à Varsovie, «à ses propres frais.» Une lettre de
la reine Louise de Prusse en apporta la nouvelle à la duchesse
d'Angoulême.
«Madame ma soeur et cousine, c'est avec un mélange de plaisir et de
sentiments pénibles que je me suis acquittée auprès du roi, de la
commission dont Votre Altesse Royale a bien voulu me charger. Sans
doute, au moment de la demande, elle s'est dit la réponse, et quand
je vous affirmerai, madame, que votre séjour en Prusse ne dépend que
de vous, et dès à présent nous honore, je ne vous aurai rien appris
dont vous nous ayez fait l'injure de douter.
«Votre Altesse Royale voyage dans une saison fatigante et sous un
ciel auquel elle n'est pas accoutumée. Je la supplie de ménager
sa route afin de ne pas trop s'en ressentir. Il faut beaucoup de
santé, quand il faut tant de courage, et j'apprendrais avec douleur,
qu'entourée d'intérêt et d'estime comme vous le serez partout en
Prusse, vous y fussiez venue chercher des peines nouvelles.»
Il ne se peut de bienfait assaisonné de plus de bonne grâce. De femme
à femme, le coeur seul avait parlé. Il n'en était pas tout à fait
de même dans la réponse du roi de Prusse à Caraman. En cédant à la
requête du monarque proscrit, il avait fait des réserves, invoqué la
raison d'État. Vivant en paix avec le gouvernement consulaire, il
ne voulait pas lui fournir matière à griefs. Aussi, avait-il pesé
des conditions. Son frère et cousin pourrait résider à Varsovie.
Mais, il devait s'engager à n'y pas tenir de cour, à y vivre dans un
strict incognito; rien qui rappelât le roi de France. Ce n'était pas
à celui-ci qu'était accordé un asile en Pologne, mais au comte de
l'Isle. À ce prix, à ce prix seulement, le roi de Prusse répondait de
la tranquillité de son hôte.
Louis XVIII avait prévu ces conditions. Résolu à s'y conformer, il se
préparait à poursuivre sa route, lorsqu'à la veille de son départ,
il eut la douleur de voir arriver cinq de ses gardes du corps et
apprenait par eux que, dix-huit heures après son départ de Mitau,
ordre avait été donné à tous les Français résidant dans cette ville
de sortir de Russie. Ces pauvres gens étaient partis à la débandade,
à pied pour la plupart, réduits à solliciter la charité des paysans.
Le roi voulut attendre qu'ils fussent tous à Memel avant de
poursuivre son voyage.
--Ainsi que moi, disait-il, le Béarnais fut pauvre, et c'est alors
qu'il payait de sa personne. Si je ne peux rien donner à mes
compagnons, je puis au moins leur offrir des consolations et des
exemples.
Une fois réunis, il fallut assurer leur sort, les mettre à même
d'atteindre les lieux où ils devaient se rendre. La tâche ne laissait
pas d'être difficile, étant donnée l'exiguïté des ressources dont il
disposait. La difficulté paraissait même insoluble, quand la duchesse
d'Angoulême offrit spontanément ses diamants à son oncle, notamment
le collier en brillants que le tsar lui avait offert à l'occasion de
son mariage. On pouvait, soit le vendre, soit le mettre en gage. Le
roi commença par refuser; il lui répugnait de dépouiller sa nièce.
Mais elle insista avec tant de force, et si grand était l'embarras
que créait le dénuement des gardes du corps, qu'il finit par céder.
Deux mille ducats, empruntés sur ce gage, lui permirent de soulager
la misère de ses vieux compagnons[47].
[Note 47: Les gardes du corps furent dispersés et pour la plupart
rentrèrent en France. En septembre 1801, le bruit se répandit que le
roi voulait de nouveau les réunir autour de lui, et donner à sa cour
l'éclat qu'elle avait à Mitau. Il fit appeler le général de Kohler et
opposa à ces rumeurs un démenti formel. Il redoutait d'être expulsé
de Varsovie et s'appliqua à démontrer que sa conduite ne méritait
aucun reproche. Il ne quittait pas, dit-il, le palais de Lazienski;
il n'était allé qu'une fois à la ville, le jour de sa fête, pour
dîner chez le prince Poniatowski. Kohler transmit ces propos à
Berlin. Le roi de Prusse répondit, en donnant des ordres pour que la
cour de l'exilé ne fût pas augmentée et que les titres de ceux qui
s'y rendraient fussent examinés avec le plus grand soin. «On est trop
aisément compromis par ces gens-là,» disait-il. C'était le moment où,
sur la demande de Bonaparte, Précy, Imbert-Colomès et La Chapelle
venaient d'être arrêtés à Bayreuth.]
Le 25 février, il faisait part à sa femme de son arrivée à
Koenigsberg. «Nous sommes arrivés ici hier, après avoir passé le Haff
sur la glace, non sans quelque inquiétude de Mme de Sérent, ensuite
cet ennuyeux Strand en vingt-quatre heures. Nous étions tous un peu
las en arrivant, mais nous nous sommas bien reposés aujourd'hui.
Après-demain, nous nous remettrons en route et, Dieu aidant, nous
serons mardi à Varsovie. Ce n'est pas, comme vous sentez, le terme
de nos courses; mais, nous nous y reposerons quelque temps, et puis
nous irons chercher un autre gîte et puis un autre, et puis, et puis,
etc., jusqu'à ce que j'aie trouvé celui où la Providence me permettra
de me fixer et de me réunir à vous. Cette vie errante n'a pas grands
charmes; mais avec ma nièce sous les yeux, et votre pensée dans le
coeur, je puis tout supporter.»
Au jour dit, les augustes voyageurs entraient sans apparat dans
la vieille capitale polonaise. «Notre voyage de Koenigsberg ici,
écrivait encore le roi, peut s'appeler heureux puisque, tant de tués
que de blessés, il n'y a eu personne. Mais: 1º nous avons versé tout
à plat dans un fossé à moitié dégelé, 2º au passage d'un ruisseau sur
lequel on a oublié de faire un pont, une des voitures a mal pris sa
direction; il y a eu un des chevaux noyé et les autres ne valaient
guère mieux; 3º quand nous sommes arrivés au faubourg de Prag, la
Vistule nous a dit que cela nous plaisait à dire, et il nous a fallu
croquer le marmot pendant deux jours en face de la ville sans y
pouvoir arriver. Cependant, le résultat de tout cela est que ma nièce
se porte bien et que moi qui, par suite de la versade, suis demeuré
deux heures les pieds dans la neige ou sur la glace à recevoir la
pluie et qui pouvais raisonnablement espérer de là un rhume et la
goutte, j'ai l'insolence de me porter le mieux du monde.»
Il convient d'insister sur l'allègre humeur dont témoignent ces
quelques lignes où il est fait si bon marché des périls courus et
où il semble que le roi se considère comme au terme de ses maux. En
fait, ayant atteint son but et trouvé sur la route de Naples un asile
provisoire, il était disposé à les oublier. Il n'en gardait même pas
rancune à celui à qui il les devait et qui, à peu de jours de là,
allait tomber sous le fer d'une poignée d'assassins. La nouvelle du
trépas tragique de Paul Ier commença à se répandre en Pologne, le 6
avril. Si Louis XVIII avait conservé quelque ressentiment dans le
coeur, il eût eu lieu d'être satisfait d'avoir été si promptement et
si cruellement vengé. Mais, ce n'est pas de la satisfaction qu'il
manifeste, bien au contraire. Devant la tombe qui vient de s'ouvrir,
il ne se souvient que des bienfaits de l'infortuné sur qui elle va
se fermer. Il le confie à son frère: «On dit, et d'une manière qui
paraît positive, que l'empereur de Russie est mort. Je ne sais si,
politiquement parlant, c'est un bien ou un mal. Mais, je sais que
c'est pour nous un devoir d'oublier, excepté la tendresse et le
respect que mérite plus que jamais notre fille, tout ce qui nous est
arrivé depuis le commencement de cette année et de voir seulement
un grand souverain, accueillant, honorant, soulageant, consolant le
malheur.»
Il est vrai que quelques jours plus tard, et cet hommage rendu à la
mémoire de son bienfaiteur, il envisage, dans une nouvelle lettre au
comte d'Artois, les conséquences de l'événement, en ce qui touche son
sort futur.
«Le choix de Varsovie n'a pas été fait sans réflexion. Je voulais,
et m'écarter le moins possible de la route que je me suis tracée, et
éviter de donner de l'inquiétude, peut-être même de l'embarras au roi
de Prusse. D'après cela, je ne pouvais mieux choisir. Varsovie est
sur la route de Memel en Italie, derrière tous les États prussiens,
et, quoique encore éloigné de tout, je suis cependant bien plus à
portée ici qu'à Mitau. Enfin, le sort même semble avoir pris soin de
justifier le parti que j'ai pris, et ce qui se passe actuellement
dans le nord de l'Allemagne, seul asile que j'eusse pu prendre, si je
n'avais préféré cette partie-ci, m'en rendrait le séjour fâcheux sous
plus d'un rapport.
«Il peut arriver cependant un grand changement dans mon sort et dans
mes projets. Vous devinez bien que je veux parler des suites que
peut avoir la mort de Paul Ier. Je n'ai point encore _heard from_
Alexandre. Cependant, ou tout ce que l'on dit de son caractère n'est
que flatterie ou il doit, ne fût-ce que par _good nature_, chercher
à guérir les plaies que son père m'a faites. Mais, je me mets à sa
place. Son rôle vis-à-vis de moi doit être embarrassant. Paul Ier,
tout en m'enlevant asile et revenu, n'a pas révoqué le titre que sa
mère et lui avaient reconnu en moi. Mais, en même temps, il a, par
l'ambassade de M. Kalitscheff, sanctionné l'existence de la prétendue
république. Que peut faire son successeur, s'il veut faire quelques
démarches à mon égard? Me donner mon titre, ce serait courir le
risque de se brouiller avec Buonaparte; le retrancher, ce serait
me faire une offense plus grande que tout ce que son père m'a fait.
Le silence est un parti mitoyen; il le gardera peut-être jusqu'au
retour d'un courrier qu'il a, dit-on, envoyé à Paris. Cependant,
je ne pouvais prendre le même parti. Je dois avoir l'air de croire
que l'empereur de Russie _ut sic_ n'a pas cessé de reconnaître le
roi de France. Je me suis donc conduit comme j'avais fait à la mort
de Catherine II. J'ai écrit sans attendre le part de l'événement.
J'ai voulu paraître compter sur lui, mais sans lui redemander un
asile, tâchant même d'éviter qu'il me l'offrît, car il me servirait
bien mieux en m'en procurant un qu'en me le donnant. J'ai également
regardé au-dessous de moi, dans l'état actuel des choses, de
lui faire aucune demande pécuniaire. J'ajouterai seulement, mon
cher frère, que ma volonté secrète est de ne reprendre ma route
pour l'Italie qu'au cas de la pacification de l'Angleterre et de
l'ouverture des ports du Midi à ses vaisseaux.»