la bataille de Zurich, quand Paul Ier, imputant à ses alliés la
responsabilité de leur défaite commune, les abandonnait et rappelait
ses soldats, Condé avait reçu l'ordre de ramener les siens en
Volhynie et de reprendre ses quartiers à Dubno. Mais, il redoutait
un nouveau séjour dans les États du tsar. Il hésitait à se placer
une fois de plus sous la surveillance de la police impériale,
tracassière, soupçonneuse, défiante, à se livrer, lui et ses soldats,
aux caprices de Paul Ier. Il s'effrayait surtout de l'oisiveté à
laquelle on le condamnait, quand l'Angleterre et l'Autriche, loin
d'être découragées et de déposer les armes, se préparaient à de
plus ardentes luttes. Il avait alors demandé à Wickham et obtenu
la faveur de passer au service britannique. On lui promit de
l'employer à l'expédition qu'Autrichiens et Anglais songeaient à
jeter sur les côtes occidentales. La petite armée, ne formant plus
que quatre régiments, dut même se mettre en marche pour Livourne, où
l'attendait une flotte. À Livourne, à ce que lui affirmait Ramsay, le
commissaire anglais préposé par Wickham à la direction de sa marche,
l'attendaient du matériel, des uniformes, des munitions, tout ce qui
lui manquait.
Au mois de mai, elle se trouvait à Pordedone, dans les États de
Venise. Après un court arrêt, elle se préparait à poursuivre son
chemin, quand arriva la nouvelle de la bataille de Marengo. On
apprenait en même temps que Moreau marchait sur la Bavière. Condé dut
se porter sur les bords de l'Inn, au pont de Rosenheim, et y attendre
les ordres de l'archiduc Jean d'Autriche à la disposition duquel
il était laissé. Il se remit en route, atteignit sa destination et
installa son quartier général à Pouding.
C'est là qu'il connut l'armistice conclu entre les armées
belligérantes. Cet armistice dura cinq mois. Il prit fin le 1er
décembre. Les hostilités s'engagèrent le même jour et débutèrent
par une victoire de l'archiduc sur Moreau. Il est vrai que dès le
lendemain, on écrivait du quartier général autrichien au prince
de Condé: «Nous savons que l'armée du général Moreau est composée
de sept divisions. Nous en avons combattu seulement quatre, nous
ignorons où sont les trois autres.» Ces trois autres, commandées par
Lecourbe et amenées par lui, en une nuit, des frontières du Tyrol sur
les derrières des Autrichiens, gagnèrent, le 4 décembre, la bataille
de Hohenlinden. Condé, qui n'avait pas combattu, fut contraint de
battre en retraite.
Mais, le 8, il se trouva inopinément en présence des forces
françaises. Elles passèrent l'Inn sous ses yeux, malgré ses efforts.
Pour la première fois, depuis le commencement de la guerre, il
était engagé isolément contre l'armée de Bonaparte, Français
contre Français. «Chose remarquable, dit un témoin oculaire[43],
les Français cherchèrent à nous obliger à la retraite, non par la
force, mais par le nombre; ils tiraient en l'air, s'écriant qu'ils
ne voulaient pas nous faire du mal. Ils étaient les premiers à
nous avertir quand nous étions dépassés par eux sur nos flancs.
Nous ne perdîmes personne. Il n'agirent pas de même vis-à-vis des
Autrichiens. À peine arrivés, les Français les attaquèrent, et en
moins d'une heure, leur perte s'éleva à plus de dix-huit cents
hommes. Le général Moreau, en marchant par son flanc droit et en
traversant les bois, aurait pu nous couper de Salzbourg et arriver
avant nous sur la Salza. Nous avons su depuis qu'il ne l'avait pas
voulu. Notre retraite se fit par la chaussée, et nous arrivâmes à
Salzbourg sans avoir été entamés. Les ennemis nous suivaient, mais de
loin, et sans nous inquiéter; ils s'arrêtaient quand nous faisions
halte; on aurait pu croire que leur marche était concertée sur la
nôtre. Tel était alors l'esprit de l'armée française à notre égard.
Quoique défendant une cause différente de la nôtre, ces braves
militaires ne pouvaient s'empêcher de nous estimer. Depuis, ils nous
donnèrent encore d'autres preuves de leurs bons sentiments vis-à-vis
de nous.»
[Note 43: Marquis de Bouthillier-Chavigny: Mémoires inédits.]
Cette affaire fut la dernière de la campagne, la seule à laquelle
prit part l'armée de Condé. Elle se dirigeait sur Vienne, à travers
les montagnes de Styrie, sans être poursuivie, le gros des troupes
françaises s'étant attaché à l'archiduc Jean, le poussant par un
autre chemin, l'épée dans les reins, transformant sa retraite
en déroute. Condé, plus heureux que lui, arriva sans encombre à
Leoben[44]. Pendant ce temps, à Ems, l'archiduc Charles, remis
en possession du commandement de l'armée impériale, négociait
un armistice avec Moreau. L'armistice fut conclu. Il fallut
alors évacuer Leoben, qui se trouvait compris dans les lignes de
démarcation qu'allaient occuper les Français. Les deux armées
françaises se rencontrèrent, et le prince de Condé, en quittant la
ville, reçut les honneurs militaires des soldats de la République.
[Note 44: À Leoben, le monument commémoratif de la paix de 1798
frappa les Condéens de surprise. Deux de ses faces présentaient les
titres des plénipotentiaires autrichiens, et la troisième cette
inscription en latin: «Bonaparte, général en chef des Français,
arriva ici triomphant et y imposa la paix en vainqueur.»]
Quelques semaines plus tard, après la signature des préliminaires
de paix, qui suivit l'armistice, l'armée de Condé traversait Gratz
pour aller résider dans la Basse-Styrie, quand le commissaire anglais
qui l'accompagnait annonça au prince qu'elle était licenciée. Le
ministère Pitt n'existait plus. Ses successeurs étaient pressés de
conclure la paix avec la France. Le licenciement d'un corps composé
de Français, devait en être le préliminaire. Abandonnés ainsi à
eux-mêmes, au fond d'une contrée inconnue, dont ils ne parlaient
pas la langue et ignoraient les usages, privés de vivres pour eux,
de fourrages pour leurs chevaux, obligés de les vendre à des Juifs
et à vil prix, les Condéens furent plusieurs jours sans être avertis
des conditions du licenciement. Une lettre de Wickham à Condé vint
enfin leur annoncer que ceux qui voudraient rester au service de
l'Angleterre seraient envoyés en Égypte et incorporés dans des
régiments anglais. Aux autres, il était accordé une gratification
égale à six mois de solde. Presque tous se firent inscrire sur la
liste des gratifications, décidés à rentrer en France.
Le règlement de ces questions donna lieu à de pénibles incidents,
engendra des discussions misérables, au milieu desquelles l'armée
de Condé, après avoir vécu, durant douze années, d'une existence
précaire et humiliée, à charge à l'Europe, inclinant tour à tour son
drapeau blanc aux noires fleurs de lys, devant ceux de l'Autriche, de
l'Angleterre et de la Russie, ne combattant presque jamais, arriva au
bout de sa carrière sans gloire, aussi obscurément qu'elle l'avait
parcourue. Quelques mois plus tard, à Lunéville, un traité solennel
rendait la paix à l'Europe et consacrait les victoires de Bonaparte.
C'était, pour la cause royale, le désastre, le coup de grâce.
VIII
LE ROI CHASSÉ DE MITAU
Quoique dans l'entourage de Louis XVIII, à la fin de 1800, on ne pût
connaître encore ces événements, on ne s'y dissimulait pas que la
situation générale se modifiait en des conditions défavorables à la
cause royale. Le général de Sprengporten, allant à Bruxelles recevoir
les prisonniers russes rendus à la liberté par Bonaparte, avait passé
par Mitau. Son voyage était interprété comme la preuve des efforts du
premier Consul, pour détacher l'empereur de la cause de ses ennemis,
et l'engager dans la sienne. On n'allait pas encore jusqu'à croire à
une alliance entre Paul Ier et lui; mais les négociations engagées à
Paris, dont le secret avait transpiré, étaient de nature à la faire
craindre.
Au mois de novembre, la disgrâce du comte Panin, qu'on avait toujours
vu partisan des Bourbons, vint accroître ces légitimes inquiétudes.
Renvoyé du ministère et nommé sénateur, il se voyait bientôt exilé
dans ses terres, sans cause apparente. Son rival, Rostopchine,
restait seul chargé de la direction du gouvernement, sous l'autorité
de l'empereur. Avec Panin, le roi perdait son plus solide appui
à la cour moscovite, et le comte de Caraman se trouvait obligé à
une incessante circonspection pour ne pas se compromettre. De ces
incidents, il fallait conclure que la coterie hostile au «roi de
Mitau» l'avait emporté, dans les conseils de l'empereur, sur ceux qui
le défendaient. Cependant, comme l'attitude de Rostopchine envers
Caraman se maintenait bienveillante, Louis XVIII y aurait puisé des
motifs de se rassurer, si la mobilité du caractère de l'empereur ne
lui eût fait constamment redouter d'en devenir la victime.
Au même moment, elle se trahissait par des actes incompréhensibles et
inexplicables. Le chevalier de Balbe, ministre du roi de Sardaigne,
dont Paul Ier avait hautement épousé les intérêts, recevait tout à
coup l'ordre de quitter Saint-Pétersbourg et de sortir de Russie,
sur le seul soupçon d'avoir tenté d'opérer un rapprochement entre
l'empereur et l'Angleterre. Le roi de Suède venu dans la capitale
pour voir une des grandes-duchesses, dont on lui offrait la main,
était contraint de partir, véritablement chassé par des procédés
indignes de lui, qui succédaient tout à coup aux égards dont on
l'avait d'abord comblé. L'ambassadeur anglais, lord Withworth,
avait été précédemment expulsé[45], et le ministre de Danemark,
Rosenkrantz, allait bientôt subir le même sort. Ces mesures de
rigueur et de colère avaient pour effet d'entretenir, en les
excitant, les alarmes de la cour de Mitau.
[Note 45: L'expulsion de ce diplomate donne la mesure du caractère
de Paul Ier. Au commencement d'avril, l'empereur exprima son dépit
contre l'Angleterre, qui refusait de lui céder Malte dont il s'était
déclaré grand maître. Le 29, il fit saisir à Riga quatre navires
que Withworth expédiait à Londres. Celui-ci se plaignit avec
hauteur. Le tsar demanda son rappel. Puis, le trouvant insolent,
après l'avoir traité en ami, il l'expulsa, sans vouloir même que
le consul anglais Stéphan Shairp restât à Saint-Pétersbourg.
Tout le personnel de l'ambassade dut s'enfuir, «après d'indignes
traitements,» disait Withworth, et en emportant les archives. Le
comte de Woronzow, ambassadeur à Londres, fut rappelé. Il n'obéit
pas d'ailleurs et resta en Angleterre. Les relations diplomatiques
entre la Grande-Bretagne et la Russie ne furent reprises qu'en 1801,
à l'avènement d'Alexandre.]
Elles étaient des plus vives au début de l'année 1801, et les
événements du dehors semblaient se combiner pour les justifier. Les
lettres de France apportaient des nouvelles désespérantes. Elles
montraient les royalistes en butte à la persécution du gouvernement
consulaire; elles signalaient des arrestations mystérieuses,
des condamnations prononcées à huis clos et suivies d'exécution
immédiate. Les papiers de Vienne n'étaient pas plus rassurants.
Moreau menaçait cette capitale; injonction avait été faite aux
étrangers d'en sortir. La Fare écrivait que, même en invoquant le nom
du roi, il n'avait pu obtenir d'être excepté de ces ordres.
À la faveur de ces événements qui concouraient à démontrer la
rapide ascension de Bonaparte, de graves rumeurs circulaient dans
Mitau. D'après les unes, Louis XVIII allait essuyer une diminution
de revenus; selon les autres, il cesserait d'être traité en roi;
on commençait enfin à parler de son renvoi comme d'une chose
vraisemblable, sinon résolue. Mais, malgré tout, il refusait
d'ajouter foi à ces prédictions. Il les attribuait à la malveillance,
sans parvenir à comprendre en quoi il avait mérité qu'elles se
réalisassent ni à supposer Paul Ier capable de lui infliger le dur
traitement qu'elles annonçaient. Caraman, à Saint-Pétersbourg, était
dans le même état d'âme que son maître, inquiet, anxieux, tourmenté,
mais bien loin de prévoir l'orage qui s'amassait sur sa tête. Il
éclata le 4 janvier 1801, du calendrier russe.
Dans la matinée, Caraman avait écrit à Rostopchine pour lui demander
à dîner. Celui-ci, étant invité, lui avait répondu en le priant de
passer chez lui à six heures du soir. Il venait de recevoir ce billet
lorsqu'on lui annonça un secrétaire du ministre comte de Palhen,
grand maître de la police, chargé d'un message verbal destiné au
roi. Ce message était un ordre de partir immédiatement pour Mitau.
Stupéfait, Caraman allégua l'invitation qu'il venait de recevoir de
Rostopchine. L'ordre qu'on lui signifiait de la part du comte de
Palhen ne pouvait résulter que d'un malentendu, d'une erreur.
--Il est précis et positif, monsieur le comte, répondit le
secrétaire, d'un ton qui ne permettait pas de contester cette
affirmation.
Caraman reconnut qu'il ne pouvait qu'obéir.
--Je vais faire mes préparatifs de départ.
--Hâtez-vous. L'ordre porte que vous ne devez plus être à
Saint-Pétersbourg dans deux heures.
Resté seul, le représentant du roi écrivit à Rostopchine, pour
l'avertir de ce qui se passait. En attendant une réponse, qui
d'ailleurs n'arriva pas, il procéda à la destruction de ses papiers.
Au bout de deux heures, il sortit de la ville, et, après avoir couché
dans un château appartenant à Panin, situé hors des portes, sur la
route de Péterhof, il se mit en route pour Mitau. Lorsqu'il y arriva,
le 7 janvier, à sept heures du soir, il n'avait pu découvrir pour
quels motifs il était ainsi renvoyé, bien qu'il se le fût demandé
tout le long du chemin. Était-ce pour avoir continué à entretenir
des rapports avec Panin, malgré la disgrâce de celui-ci? Des propos,
d'ailleurs très réservés, tenus par lui dans un dîner, avaient-ils
été entendus par des gens affiliés à la police, et, pour s'en
faire un grief contre lui, les avait-on dénaturés? Les rapports
confidentiels qu'il envoyait au roi avaient-ils été détournés, et,
dans ses libres réflexions, la police avait-elle trouvé des armes
contre lui? Tout était possible; mais il ne pouvait rien préciser.
En entrant chez d'Avaray auquel il avait jugé bon de se présenter
avant de demander à voir le roi, il le salua de ces mots:
--Me voici, je suis renvoyé.
«Frappé comme d'un coup de foudre à cette nouvelle imprévue, écrit
d'Avaray, je lui demandai le détail des circonstances de son renvoi;
je le sommai, sur son honneur, de m'en avouer franchement les
causes, s'il y avait donné lieu.»
--Ma conscience ne me reproche rien, déclara Caraman; je le jure sur
l'honneur.
Quelques instants après, admis en présence du roi, il lui faisait
la même déclaration et n'eut aucune peine à le convaincre que sa
conduite était irréprochable.
--Mais alors, objecta Louis XVIII, ne faudrait-il pas voir dans votre
renvoi, une preuve de refroidissement de l'amitié du tsar pour ma
personne ou d'un changement dans ses vues politiques?
Caraman ne le croyait pas. Le rendez-vous même que lui avait donné
Rostopchine laissait supposer que ce ministre n'avait pas eu
connaissance de ce qui se préparait, et l'empereur ne le lui eût pas
caché, s'il s'était agi d'une simple modification dans la conduite de
ses affaires. Sans chercher à en savoir plus long, le roi se décida à
écrire à l'empereur.
Sa lettre était humble; elle se ressentait de ses appréhensions, de
la crainte de froisser Paul Ier.
«Monsieur mon frère et cousin, profondément affligé de voir arriver
le comte de Caraman auprès de moi, j'ai interrogé son honneur sur
les causes de sa disgrâce. Il m'a répété les expressions de son
dévouement pour la personne de Votre Majesté Impériale et m'a assuré
ne connaître de son malheur que l'ordre qu'il a reçu de se rendre à
Mitau. Dans la cruelle perplexité ou je me trouve et non moins frappé
de la crainte d'un refroidissement dans l'amitié de Votre Majesté
Impériale que de l'effet funeste, que le renvoi de mon ministre
doit nécessairement produire pour mes intérêts, je la supplie, si
la faute certainement bien involontaire du comte de Caraman n'est
pas irrévocable, de me permettre d'en appeler à l'indulgence de
Votre Majesté Impériale, ou s'il s'était irrévocablement perdu dans
ses bonnes grâces, de vouloir bien m'autoriser à lui présenter de
nouveau quelques sujets parmi lesquels elle daignerait choisir mon
représentant auprès d'elle.»
Cette lettre fut adressée par d'Avaray à Rostopchine, qu'il priait de
la remettre à l'empereur. Mais, elle produisit sur Paul Ier un tout
autre effet que celui qu'en attendait le roi.
--Comment! il me demande compte de mes actions! s'écria-t-il en la
recevant. Suis-je, oui ou non, maître chez moi?
Ce coup de colère était le prélude du malheur, plus grand encore que
le renvoi de Caraman, dont le roi allait être frappé. Le 14 janvier,
d'Avaray n'ayant pas encore quitté sa chambre, le général baron de
Fersen, commandant militaire de Mitau, se présenta pour le voir.
Ayant donné au roi d'incessantes marques d'attachement, le général
était toujours accueilli en ami quand il venait au palais. D'Avaray
s'étant empressé de le recevoir fut douloureusement impressionné en
le voyant, tant était vive l'émotion que trahissaient son visage et
les larmes qui voilaient ses yeux.
--Je suis au désespoir, dit Fersen; mais il faut que j'obéisse.
Voilà une lettre pour le roi. En voici une autre du comte de Palhen
qui me mande que Sa Majesté Impériale, ayant appris que la reine a
formé un établissement près de Kiel, conseille au roi de songer à se
rapprocher d'elle.
Fersen ajouta qu'il avait ordre de faire connaître au roi, dans
les formes les plus convenables, la volonté de l'empereur de lui
conserver son traitement. Il devait, en outre, rendre compte de
l'effet que ces communications auraient produit sur son esprit. Le
courrier qui avait apporté le message ne pouvait rester à Mitau que
trois heures. En parlant, Fersen s'était encore plus attendri; mais,
en l'écoutant, d'Avaray avait peine à contenir son indignation. Ils
étaient aussi émus l'un que l'autre lorsqu'ils entrèrent dans le
cabinet du roi. Louis XVIII lut d'abord la lettre à son adresse.
C'était la réponse de l'empereur à la sienne relative à Caraman.
Signée de Rostopchine, elle disait:
«L'empereur m'ordonne de répondre, pour s'éviter de dire lui-même, au
roi, des choses désagréables. Sa Majesté ne doit pas intervenir en
faveur de M. de Caraman, qui est un intrigant et a donné de justes
sujets de mécontentement à l'empereur. L'empereur veut être maître
chez soi. Il est fâché de rappeler au roi que l'hospitalité est une
vertu et non un devoir.»
Louis XVIII parvint à maîtriser la colère que déchaînait en lui la
dureté de cette déclaration. S'armant de sang-froid, il observa que
cette lettre n'avait aucun rapport avec la commission dont d'Avaray
venait de lui dire que Fersen était chargé. L'émotion empêchant
Fersen de s'expliquer, le roi insista.
--Je suis très sensible, mon cher général, à l'intérêt que je vous
inspire; mais, de quoi s'agit-il? L'habitude du malheur m'a accoutumé
à tout entendre. Parlez sans crainte.
Fersen lui communiqua alors la lettre de Palhen. Elle était en
allemand; il fallut la traduire, et le roi l'ayant lue continua:
--Quoique le malheur m'ait armé depuis longtemps contre les coups de
la fortune, je ne devais pas m'attendre à celui dont elle me frappe
en ce moment. Ce n'est point sur moi que porte ma douleur; c'est
sur ma nièce. Il n'est pas dans le monde entier un coin de terre où
je puisse reposer ma tête. Au surplus, l'empereur a été trompé. La
reine n'est point établie à Kiel. Elle y attend la saison des eaux de
Pyrmont, que sa santé l'oblige à prendre encore l'année prochaine.
D'Avaray m'a prévenu qu'on me laissait deux heures pour ma réponse.
Vous l'aurez dans deux heures.
Fersen s'étant retiré, le roi et son conseiller délibérèrent sur
la conduite à tenir. Si Louis XVIII se fût écouté, il eût répondu
à l'empereur sur le ton dont on venait d'user avec lui, et ainsi
qu'il l'avait fait quelques années avant, au podestat de Vérone.
Mais d'Avaray le ramena au calme et conseilla «une fierté modeste».
Quoiqu'on pût supposer que le séjour de la reine à Kiel n'était
qu'un prétexte, et qu'il y avait parti pris d'éloigner le roi, il
ne fallait pas cependant mettre l'empereur, en le bravant, dans
l'impossibilité de revenir sur la résolution que révélait la lettre
de Palhen, et, même en prévoyant qu'elle serait maintenue, il y avait
lieu de songer aux nombreux Français venus à Mitau à la suite du roi
et de ne pas attirer sur leur tête une mesure aussi brutale que celle
dont lui-même était menacé. Désabuser l'empereur quant au motif qu'il
alléguait, lui montrer la duchesse d'Angoulême errante et sans asile,
attendre ensuite les événements, c'était, selon d'Avaray, tout ce
qu'il convenait de faire. L'idée de confier à la princesse le soin de
supplier l'empereur fut écartée: cette lettre serait regardée comme
dictée par le roi; on aurait dit que «jouant la fierté, il chargeait
sa nièce de s'humilier pour lui». Finalement, l'avis de d'Avaray
prévalut, et le roi, après un entretien avec elle, qui mit en lumière
une fois de plus son courage, sa grandeur d'âme et sa tendresse pour
son oncle, écrivit à l'empereur:
«Monsieur mon frère et cousin, le général d'infanterie baron de
Fersen s'est acquitté de la commission que Votre Majesté Impériale
lui a donnée pour moi. On n'a pas rendu à Votre Majesté Impériale
un compte exact de ce qui regarde la reine mon épouse: obligée de
prendre encore cette année les eaux de Pyrmont et ne pouvant rester
dans un lieu inhabitable l'hiver, sa santé, d'ailleurs, ne lui
permettant pas de faire deux fois, en aussi peu de temps, un pareil
voyage, elle a cherché et trouvé avec bien de la peine, un lieu où
elle pût attendre la saison des eaux, et qui, dans aucun cas, ne
peut, ni pour elle ni pour moi, devenir un établissement; s'il en eût
été autrement, j'en aurais informé Votre Majesté Impériale. Je vais
faire mes préparatifs et les passeports de Votre Majesté Impériale
me trouveront prêt à partir, sans savoir où reposer non ma tête, ce
serait peu pour moi, mais celle de ma nièce.»
Le lendemain, le roi écrivit à son frère pour lui annoncer son
infortune. Mais ses angoisses n'eurent d'autres confidents que
d'Avaray et Caraman. Elles s'aggravèrent bientôt d'un nouvel
incident. La pension de janvier n'avait pas été payée à l'échéance
accoutumée, malgré les promesses de Palhen; le temps s'écoulait sans
qu'elle arrivât. Il fallut envoyer une estafette à Riga, où, à ce
que prétendait le vice-gouverneur de Mitau, l'argent était resté. Ce
ne fut qu'après une longue et cruelle attente, que le roi fut mis en
possession des fonds qui constituaient son unique ressource.
Jusqu'au 20 janvier, on fut sans nouvelles du tsar. Mais, ce jour-là,
Fersen reçut de nouveaux ordres qu'il dut communiquer au roi. Ils
lui enjoignaient de s'éloigner de Mitau à bref délai. Ils étaient
accompagnés des passeports nécessaires pour le voyage et de la lettre
écrite au tsar par Louis XVIII, à qui elle était retournée sans
avoir été décachetée[46]. Après cette communication, Fersen, sans
chercher à taire sa douleur, se tenait debout devant le roi. Celui-ci
soudain se mit à pleurer. Il rappela qu'on était à la veille du jour
anniversaire de la mort de son frère; que sa nièce, enfermée dans ses
appartements, célébrait, par le recueillement, par la prière, cette
douloureuse commémoration.
[Note 46: Nous l'avons retrouvée sous son enveloppe dans les papiers
du roi.]
--Dois-je troubler ses larmes et l'arracher à sa pieuse méditation?
demanda-t-il.