L'armée de Condé n'eut pas une moins pitoyable destinée. Après

la bataille de Zurich, quand Paul Ier, imputant à ses alliés la

responsabilité de leur défaite commune, les abandonnait et rappelait

ses soldats, Condé avait reçu l'ordre de ramener les siens en

Volhynie et de reprendre ses quartiers à Dubno. Mais, il redoutait

un nouveau séjour dans les États du tsar. Il hésitait à se placer

une fois de plus sous la surveillance de la police impériale,

tracassière, soupçonneuse, défiante, à se livrer, lui et ses soldats,

aux caprices de Paul Ier. Il s'effrayait surtout de l'oisiveté à

laquelle on le condamnait, quand l'Angleterre et l'Autriche, loin

d'être découragées et de déposer les armes, se préparaient à de

plus ardentes luttes. Il avait alors demandé à Wickham et obtenu

la faveur de passer au service britannique. On lui promit de

l'employer à l'expédition qu'Autrichiens et Anglais songeaient à

jeter sur les côtes occidentales. La petite armée, ne formant plus

que quatre régiments, dut même se mettre en marche pour Livourne, où

l'attendait une flotte. À Livourne, à ce que lui affirmait Ramsay, le

commissaire anglais préposé par Wickham à la direction de sa marche,

l'attendaient du matériel, des uniformes, des munitions, tout ce qui

lui manquait.

Au mois de mai, elle se trouvait à Pordedone, dans les États de

Venise. Après un court arrêt, elle se préparait à poursuivre son

chemin, quand arriva la nouvelle de la bataille de Marengo. On

apprenait en même temps que Moreau marchait sur la Bavière. Condé dut

se porter sur les bords de l'Inn, au pont de Rosenheim, et y attendre

les ordres de l'archiduc Jean d'Autriche à la disposition duquel

il était laissé. Il se remit en route, atteignit sa destination et

installa son quartier général à Pouding.

C'est là qu'il connut l'armistice conclu entre les armées

belligérantes. Cet armistice dura cinq mois. Il prit fin le 1er

décembre. Les hostilités s'engagèrent le même jour et débutèrent

par une victoire de l'archiduc sur Moreau. Il est vrai que dès le

lendemain, on écrivait du quartier général autrichien au prince

de Condé: «Nous savons que l'armée du général Moreau est composée

de sept divisions. Nous en avons combattu seulement quatre, nous

ignorons où sont les trois autres.» Ces trois autres, commandées par

Lecourbe et amenées par lui, en une nuit, des frontières du Tyrol sur

les derrières des Autrichiens, gagnèrent, le 4 décembre, la bataille

de Hohenlinden. Condé, qui n'avait pas combattu, fut contraint de

battre en retraite.

Mais, le 8, il se trouva inopinément en présence des forces

françaises. Elles passèrent l'Inn sous ses yeux, malgré ses efforts.

Pour la première fois, depuis le commencement de la guerre, il

était engagé isolément contre l'armée de Bonaparte, Français

contre Français. «Chose remarquable, dit un témoin oculaire[43],

les Français cherchèrent à nous obliger à la retraite, non par la

force, mais par le nombre; ils tiraient en l'air, s'écriant qu'ils

ne voulaient pas nous faire du mal. Ils étaient les premiers à

nous avertir quand nous étions dépassés par eux sur nos flancs.

Nous ne perdîmes personne. Il n'agirent pas de même vis-à-vis des

Autrichiens. À peine arrivés, les Français les attaquèrent, et en

moins d'une heure, leur perte s'éleva à plus de dix-huit cents

hommes. Le général Moreau, en marchant par son flanc droit et en

traversant les bois, aurait pu nous couper de Salzbourg et arriver

avant nous sur la Salza. Nous avons su depuis qu'il ne l'avait pas

voulu. Notre retraite se fit par la chaussée, et nous arrivâmes à

Salzbourg sans avoir été entamés. Les ennemis nous suivaient, mais de

loin, et sans nous inquiéter; ils s'arrêtaient quand nous faisions

halte; on aurait pu croire que leur marche était concertée sur la

nôtre. Tel était alors l'esprit de l'armée française à notre égard.

Quoique défendant une cause différente de la nôtre, ces braves

militaires ne pouvaient s'empêcher de nous estimer. Depuis, ils nous

donnèrent encore d'autres preuves de leurs bons sentiments vis-à-vis

de nous.»

[Note 43: Marquis de Bouthillier-Chavigny: Mémoires inédits.]

Cette affaire fut la dernière de la campagne, la seule à laquelle

prit part l'armée de Condé. Elle se dirigeait sur Vienne, à travers

les montagnes de Styrie, sans être poursuivie, le gros des troupes

françaises s'étant attaché à l'archiduc Jean, le poussant par un

autre chemin, l'épée dans les reins, transformant sa retraite

en déroute. Condé, plus heureux que lui, arriva sans encombre à

Leoben[44]. Pendant ce temps, à Ems, l'archiduc Charles, remis

en possession du commandement de l'armée impériale, négociait

un armistice avec Moreau. L'armistice fut conclu. Il fallut

alors évacuer Leoben, qui se trouvait compris dans les lignes de

démarcation qu'allaient occuper les Français. Les deux armées

françaises se rencontrèrent, et le prince de Condé, en quittant la

ville, reçut les honneurs militaires des soldats de la République.

[Note 44: À Leoben, le monument commémoratif de la paix de 1798

frappa les Condéens de surprise. Deux de ses faces présentaient les

titres des plénipotentiaires autrichiens, et la troisième cette

inscription en latin: «Bonaparte, général en chef des Français,

arriva ici triomphant et y imposa la paix en vainqueur.»]

Quelques semaines plus tard, après la signature des préliminaires

de paix, qui suivit l'armistice, l'armée de Condé traversait Gratz

pour aller résider dans la Basse-Styrie, quand le commissaire anglais

qui l'accompagnait annonça au prince qu'elle était licenciée. Le

ministère Pitt n'existait plus. Ses successeurs étaient pressés de

conclure la paix avec la France. Le licenciement d'un corps composé

de Français, devait en être le préliminaire. Abandonnés ainsi à

eux-mêmes, au fond d'une contrée inconnue, dont ils ne parlaient

pas la langue et ignoraient les usages, privés de vivres pour eux,

de fourrages pour leurs chevaux, obligés de les vendre à des Juifs

et à vil prix, les Condéens furent plusieurs jours sans être avertis

des conditions du licenciement. Une lettre de Wickham à Condé vint

enfin leur annoncer que ceux qui voudraient rester au service de

l'Angleterre seraient envoyés en Égypte et incorporés dans des

régiments anglais. Aux autres, il était accordé une gratification

égale à six mois de solde. Presque tous se firent inscrire sur la

liste des gratifications, décidés à rentrer en France.

Le règlement de ces questions donna lieu à de pénibles incidents,

engendra des discussions misérables, au milieu desquelles l'armée

de Condé, après avoir vécu, durant douze années, d'une existence

précaire et humiliée, à charge à l'Europe, inclinant tour à tour son

drapeau blanc aux noires fleurs de lys, devant ceux de l'Autriche, de

l'Angleterre et de la Russie, ne combattant presque jamais, arriva au

bout de sa carrière sans gloire, aussi obscurément qu'elle l'avait

parcourue. Quelques mois plus tard, à Lunéville, un traité solennel

rendait la paix à l'Europe et consacrait les victoires de Bonaparte.

C'était, pour la cause royale, le désastre, le coup de grâce.

VIII

LE ROI CHASSÉ DE MITAU

Quoique dans l'entourage de Louis XVIII, à la fin de 1800, on ne pût

connaître encore ces événements, on ne s'y dissimulait pas que la

situation générale se modifiait en des conditions défavorables à la

cause royale. Le général de Sprengporten, allant à Bruxelles recevoir

les prisonniers russes rendus à la liberté par Bonaparte, avait passé

par Mitau. Son voyage était interprété comme la preuve des efforts du

premier Consul, pour détacher l'empereur de la cause de ses ennemis,

et l'engager dans la sienne. On n'allait pas encore jusqu'à croire à

une alliance entre Paul Ier et lui; mais les négociations engagées à

Paris, dont le secret avait transpiré, étaient de nature à la faire

craindre.

Au mois de novembre, la disgrâce du comte Panin, qu'on avait toujours

vu partisan des Bourbons, vint accroître ces légitimes inquiétudes.

Renvoyé du ministère et nommé sénateur, il se voyait bientôt exilé

dans ses terres, sans cause apparente. Son rival, Rostopchine,

restait seul chargé de la direction du gouvernement, sous l'autorité

de l'empereur. Avec Panin, le roi perdait son plus solide appui

à la cour moscovite, et le comte de Caraman se trouvait obligé à

une incessante circonspection pour ne pas se compromettre. De ces

incidents, il fallait conclure que la coterie hostile au «roi de

Mitau» l'avait emporté, dans les conseils de l'empereur, sur ceux qui

le défendaient. Cependant, comme l'attitude de Rostopchine envers

Caraman se maintenait bienveillante, Louis XVIII y aurait puisé des

motifs de se rassurer, si la mobilité du caractère de l'empereur ne

lui eût fait constamment redouter d'en devenir la victime.

Au même moment, elle se trahissait par des actes incompréhensibles et

inexplicables. Le chevalier de Balbe, ministre du roi de Sardaigne,

dont Paul Ier avait hautement épousé les intérêts, recevait tout à

coup l'ordre de quitter Saint-Pétersbourg et de sortir de Russie,

sur le seul soupçon d'avoir tenté d'opérer un rapprochement entre

l'empereur et l'Angleterre. Le roi de Suède venu dans la capitale

pour voir une des grandes-duchesses, dont on lui offrait la main,

était contraint de partir, véritablement chassé par des procédés

indignes de lui, qui succédaient tout à coup aux égards dont on

l'avait d'abord comblé. L'ambassadeur anglais, lord Withworth,

avait été précédemment expulsé[45], et le ministre de Danemark,

Rosenkrantz, allait bientôt subir le même sort. Ces mesures de

rigueur et de colère avaient pour effet d'entretenir, en les

excitant, les alarmes de la cour de Mitau.

[Note 45: L'expulsion de ce diplomate donne la mesure du caractère

de Paul Ier. Au commencement d'avril, l'empereur exprima son dépit

contre l'Angleterre, qui refusait de lui céder Malte dont il s'était

déclaré grand maître. Le 29, il fit saisir à Riga quatre navires

que Withworth expédiait à Londres. Celui-ci se plaignit avec

hauteur. Le tsar demanda son rappel. Puis, le trouvant insolent,

après l'avoir traité en ami, il l'expulsa, sans vouloir même que

le consul anglais Stéphan Shairp restât à Saint-Pétersbourg.

Tout le personnel de l'ambassade dut s'enfuir, «après d'indignes

traitements,» disait Withworth, et en emportant les archives. Le

comte de Woronzow, ambassadeur à Londres, fut rappelé. Il n'obéit

pas d'ailleurs et resta en Angleterre. Les relations diplomatiques

entre la Grande-Bretagne et la Russie ne furent reprises qu'en 1801,

à l'avènement d'Alexandre.]

Elles étaient des plus vives au début de l'année 1801, et les

événements du dehors semblaient se combiner pour les justifier. Les

lettres de France apportaient des nouvelles désespérantes. Elles

montraient les royalistes en butte à la persécution du gouvernement

consulaire; elles signalaient des arrestations mystérieuses,

des condamnations prononcées à huis clos et suivies d'exécution

immédiate. Les papiers de Vienne n'étaient pas plus rassurants.

Moreau menaçait cette capitale; injonction avait été faite aux

étrangers d'en sortir. La Fare écrivait que, même en invoquant le nom

du roi, il n'avait pu obtenir d'être excepté de ces ordres.

À la faveur de ces événements qui concouraient à démontrer la

rapide ascension de Bonaparte, de graves rumeurs circulaient dans

Mitau. D'après les unes, Louis XVIII allait essuyer une diminution

de revenus; selon les autres, il cesserait d'être traité en roi;

on commençait enfin à parler de son renvoi comme d'une chose

vraisemblable, sinon résolue. Mais, malgré tout, il refusait

d'ajouter foi à ces prédictions. Il les attribuait à la malveillance,

sans parvenir à comprendre en quoi il avait mérité qu'elles se

réalisassent ni à supposer Paul Ier capable de lui infliger le dur

traitement qu'elles annonçaient. Caraman, à Saint-Pétersbourg, était

dans le même état d'âme que son maître, inquiet, anxieux, tourmenté,

mais bien loin de prévoir l'orage qui s'amassait sur sa tête. Il

éclata le 4 janvier 1801, du calendrier russe.

Dans la matinée, Caraman avait écrit à Rostopchine pour lui demander

à dîner. Celui-ci, étant invité, lui avait répondu en le priant de

passer chez lui à six heures du soir. Il venait de recevoir ce billet

lorsqu'on lui annonça un secrétaire du ministre comte de Palhen,

grand maître de la police, chargé d'un message verbal destiné au

roi. Ce message était un ordre de partir immédiatement pour Mitau.

Stupéfait, Caraman allégua l'invitation qu'il venait de recevoir de

Rostopchine. L'ordre qu'on lui signifiait de la part du comte de

Palhen ne pouvait résulter que d'un malentendu, d'une erreur.

--Il est précis et positif, monsieur le comte, répondit le

secrétaire, d'un ton qui ne permettait pas de contester cette

affirmation.

Caraman reconnut qu'il ne pouvait qu'obéir.

--Je vais faire mes préparatifs de départ.

--Hâtez-vous. L'ordre porte que vous ne devez plus être à

Saint-Pétersbourg dans deux heures.

Resté seul, le représentant du roi écrivit à Rostopchine, pour

l'avertir de ce qui se passait. En attendant une réponse, qui

d'ailleurs n'arriva pas, il procéda à la destruction de ses papiers.

Au bout de deux heures, il sortit de la ville, et, après avoir couché

dans un château appartenant à Panin, situé hors des portes, sur la

route de Péterhof, il se mit en route pour Mitau. Lorsqu'il y arriva,

le 7 janvier, à sept heures du soir, il n'avait pu découvrir pour

quels motifs il était ainsi renvoyé, bien qu'il se le fût demandé

tout le long du chemin. Était-ce pour avoir continué à entretenir

des rapports avec Panin, malgré la disgrâce de celui-ci? Des propos,

d'ailleurs très réservés, tenus par lui dans un dîner, avaient-ils

été entendus par des gens affiliés à la police, et, pour s'en

faire un grief contre lui, les avait-on dénaturés? Les rapports

confidentiels qu'il envoyait au roi avaient-ils été détournés, et,

dans ses libres réflexions, la police avait-elle trouvé des armes

contre lui? Tout était possible; mais il ne pouvait rien préciser.

En entrant chez d'Avaray auquel il avait jugé bon de se présenter

avant de demander à voir le roi, il le salua de ces mots:

--Me voici, je suis renvoyé.

«Frappé comme d'un coup de foudre à cette nouvelle imprévue, écrit

d'Avaray, je lui demandai le détail des circonstances de son renvoi;

je le sommai, sur son honneur, de m'en avouer franchement les

causes, s'il y avait donné lieu.»

--Ma conscience ne me reproche rien, déclara Caraman; je le jure sur

l'honneur.

Quelques instants après, admis en présence du roi, il lui faisait

la même déclaration et n'eut aucune peine à le convaincre que sa

conduite était irréprochable.

--Mais alors, objecta Louis XVIII, ne faudrait-il pas voir dans votre

renvoi, une preuve de refroidissement de l'amitié du tsar pour ma

personne ou d'un changement dans ses vues politiques?

Caraman ne le croyait pas. Le rendez-vous même que lui avait donné

Rostopchine laissait supposer que ce ministre n'avait pas eu

connaissance de ce qui se préparait, et l'empereur ne le lui eût pas

caché, s'il s'était agi d'une simple modification dans la conduite de

ses affaires. Sans chercher à en savoir plus long, le roi se décida à

écrire à l'empereur.

Sa lettre était humble; elle se ressentait de ses appréhensions, de

la crainte de froisser Paul Ier.

«Monsieur mon frère et cousin, profondément affligé de voir arriver

le comte de Caraman auprès de moi, j'ai interrogé son honneur sur

les causes de sa disgrâce. Il m'a répété les expressions de son

dévouement pour la personne de Votre Majesté Impériale et m'a assuré

ne connaître de son malheur que l'ordre qu'il a reçu de se rendre à

Mitau. Dans la cruelle perplexité ou je me trouve et non moins frappé

de la crainte d'un refroidissement dans l'amitié de Votre Majesté

Impériale que de l'effet funeste, que le renvoi de mon ministre

doit nécessairement produire pour mes intérêts, je la supplie, si

la faute certainement bien involontaire du comte de Caraman n'est

pas irrévocable, de me permettre d'en appeler à l'indulgence de

Votre Majesté Impériale, ou s'il s'était irrévocablement perdu dans

ses bonnes grâces, de vouloir bien m'autoriser à lui présenter de

nouveau quelques sujets parmi lesquels elle daignerait choisir mon

représentant auprès d'elle.»

Cette lettre fut adressée par d'Avaray à Rostopchine, qu'il priait de

la remettre à l'empereur. Mais, elle produisit sur Paul Ier un tout

autre effet que celui qu'en attendait le roi.

--Comment! il me demande compte de mes actions! s'écria-t-il en la

recevant. Suis-je, oui ou non, maître chez moi?

Ce coup de colère était le prélude du malheur, plus grand encore que

le renvoi de Caraman, dont le roi allait être frappé. Le 14 janvier,

d'Avaray n'ayant pas encore quitté sa chambre, le général baron de

Fersen, commandant militaire de Mitau, se présenta pour le voir.

Ayant donné au roi d'incessantes marques d'attachement, le général

était toujours accueilli en ami quand il venait au palais. D'Avaray

s'étant empressé de le recevoir fut douloureusement impressionné en

le voyant, tant était vive l'émotion que trahissaient son visage et

les larmes qui voilaient ses yeux.

--Je suis au désespoir, dit Fersen; mais il faut que j'obéisse.

Voilà une lettre pour le roi. En voici une autre du comte de Palhen

qui me mande que Sa Majesté Impériale, ayant appris que la reine a

formé un établissement près de Kiel, conseille au roi de songer à se

rapprocher d'elle.

Fersen ajouta qu'il avait ordre de faire connaître au roi, dans

les formes les plus convenables, la volonté de l'empereur de lui

conserver son traitement. Il devait, en outre, rendre compte de

l'effet que ces communications auraient produit sur son esprit. Le

courrier qui avait apporté le message ne pouvait rester à Mitau que

trois heures. En parlant, Fersen s'était encore plus attendri; mais,

en l'écoutant, d'Avaray avait peine à contenir son indignation. Ils

étaient aussi émus l'un que l'autre lorsqu'ils entrèrent dans le

cabinet du roi. Louis XVIII lut d'abord la lettre à son adresse.

C'était la réponse de l'empereur à la sienne relative à Caraman.

Signée de Rostopchine, elle disait:

«L'empereur m'ordonne de répondre, pour s'éviter de dire lui-même, au

roi, des choses désagréables. Sa Majesté ne doit pas intervenir en

faveur de M. de Caraman, qui est un intrigant et a donné de justes

sujets de mécontentement à l'empereur. L'empereur veut être maître

chez soi. Il est fâché de rappeler au roi que l'hospitalité est une

vertu et non un devoir.»

Louis XVIII parvint à maîtriser la colère que déchaînait en lui la

dureté de cette déclaration. S'armant de sang-froid, il observa que

cette lettre n'avait aucun rapport avec la commission dont d'Avaray

venait de lui dire que Fersen était chargé. L'émotion empêchant

Fersen de s'expliquer, le roi insista.

--Je suis très sensible, mon cher général, à l'intérêt que je vous

inspire; mais, de quoi s'agit-il? L'habitude du malheur m'a accoutumé

à tout entendre. Parlez sans crainte.

Fersen lui communiqua alors la lettre de Palhen. Elle était en

allemand; il fallut la traduire, et le roi l'ayant lue continua:

--Quoique le malheur m'ait armé depuis longtemps contre les coups de

la fortune, je ne devais pas m'attendre à celui dont elle me frappe

en ce moment. Ce n'est point sur moi que porte ma douleur; c'est

sur ma nièce. Il n'est pas dans le monde entier un coin de terre où

je puisse reposer ma tête. Au surplus, l'empereur a été trompé. La

reine n'est point établie à Kiel. Elle y attend la saison des eaux de

Pyrmont, que sa santé l'oblige à prendre encore l'année prochaine.

D'Avaray m'a prévenu qu'on me laissait deux heures pour ma réponse.

Vous l'aurez dans deux heures.

Fersen s'étant retiré, le roi et son conseiller délibérèrent sur

la conduite à tenir. Si Louis XVIII se fût écouté, il eût répondu

à l'empereur sur le ton dont on venait d'user avec lui, et ainsi

qu'il l'avait fait quelques années avant, au podestat de Vérone.

Mais d'Avaray le ramena au calme et conseilla «une fierté modeste».

Quoiqu'on pût supposer que le séjour de la reine à Kiel n'était

qu'un prétexte, et qu'il y avait parti pris d'éloigner le roi, il

ne fallait pas cependant mettre l'empereur, en le bravant, dans

l'impossibilité de revenir sur la résolution que révélait la lettre

de Palhen, et, même en prévoyant qu'elle serait maintenue, il y avait

lieu de songer aux nombreux Français venus à Mitau à la suite du roi

et de ne pas attirer sur leur tête une mesure aussi brutale que celle

dont lui-même était menacé. Désabuser l'empereur quant au motif qu'il

alléguait, lui montrer la duchesse d'Angoulême errante et sans asile,

attendre ensuite les événements, c'était, selon d'Avaray, tout ce

qu'il convenait de faire. L'idée de confier à la princesse le soin de

supplier l'empereur fut écartée: cette lettre serait regardée comme

dictée par le roi; on aurait dit que «jouant la fierté, il chargeait

sa nièce de s'humilier pour lui». Finalement, l'avis de d'Avaray

prévalut, et le roi, après un entretien avec elle, qui mit en lumière

une fois de plus son courage, sa grandeur d'âme et sa tendresse pour

son oncle, écrivit à l'empereur:

«Monsieur mon frère et cousin, le général d'infanterie baron de

Fersen s'est acquitté de la commission que Votre Majesté Impériale

lui a donnée pour moi. On n'a pas rendu à Votre Majesté Impériale

un compte exact de ce qui regarde la reine mon épouse: obligée de

prendre encore cette année les eaux de Pyrmont et ne pouvant rester

dans un lieu inhabitable l'hiver, sa santé, d'ailleurs, ne lui

permettant pas de faire deux fois, en aussi peu de temps, un pareil

voyage, elle a cherché et trouvé avec bien de la peine, un lieu où

elle pût attendre la saison des eaux, et qui, dans aucun cas, ne

peut, ni pour elle ni pour moi, devenir un établissement; s'il en eût

été autrement, j'en aurais informé Votre Majesté Impériale. Je vais

faire mes préparatifs et les passeports de Votre Majesté Impériale

me trouveront prêt à partir, sans savoir où reposer non ma tête, ce

serait peu pour moi, mais celle de ma nièce.»

Le lendemain, le roi écrivit à son frère pour lui annoncer son

infortune. Mais ses angoisses n'eurent d'autres confidents que

d'Avaray et Caraman. Elles s'aggravèrent bientôt d'un nouvel

incident. La pension de janvier n'avait pas été payée à l'échéance

accoutumée, malgré les promesses de Palhen; le temps s'écoulait sans

qu'elle arrivât. Il fallut envoyer une estafette à Riga, où, à ce

que prétendait le vice-gouverneur de Mitau, l'argent était resté. Ce

ne fut qu'après une longue et cruelle attente, que le roi fut mis en

possession des fonds qui constituaient son unique ressource.

Jusqu'au 20 janvier, on fut sans nouvelles du tsar. Mais, ce jour-là,

Fersen reçut de nouveaux ordres qu'il dut communiquer au roi. Ils

lui enjoignaient de s'éloigner de Mitau à bref délai. Ils étaient

accompagnés des passeports nécessaires pour le voyage et de la lettre

écrite au tsar par Louis XVIII, à qui elle était retournée sans

avoir été décachetée[46]. Après cette communication, Fersen, sans

chercher à taire sa douleur, se tenait debout devant le roi. Celui-ci

soudain se mit à pleurer. Il rappela qu'on était à la veille du jour

anniversaire de la mort de son frère; que sa nièce, enfermée dans ses

appartements, célébrait, par le recueillement, par la prière, cette

douloureuse commémoration.

[Note 46: Nous l'avons retrouvée sous son enveloppe dans les papiers

du roi.]

--Dois-je troubler ses larmes et l'arracher à sa pieuse méditation?

demanda-t-il.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 18 / 48 段