était parti pour Vienne. Mais il n'avait pas encore eu le temps
d'y arriver, qu'une nouvelle désastreuse lui succédait à Augsbourg
qu'il venait de quitter. C'était la nouvelle de la soumission des
Vendéens. L'événement, se produisant au lendemain de la retraite de
l'armée russe, enlevait à la cause royale le puissant appui qui lui
restait dans l'intérieur. Il jetait le désarroi parmi les membres
de l'agence de Souabe. Découragés, ils ne comptaient plus sur le
succès de l'entreprise que poursuivait Willot. À la fin de mars,
d'André, jugeant la situation mieux que ne le faisait le général,
appréciait, commentait le plan que ce dernier essayait de faire
réussir à Vienne: «L'affaire du Midi prend une mauvaise tournure,
et je crois qu'il n'y faut plus compter comme objet principal. Ce
ne sera qu'une diversion utile si les Autrichiens nous secondent de
bonne foi, très nuisible s'ils nous abandonnent. D'un côté, Willot a
mis trop peu de secret dans les préparatifs; de l'autre, on trouve
dans l'intérieur une apathie effroyable. La douceur apparente du
gouvernement, la catastrophe de la Vendée, l'absence de nos princes,
le silence des puissances sur le rétablissement de la monarchie, tout
décourage l'intérieur abattu.» Cette fois, sous une plume royaliste,
la vérité se formulait claire, précise, menaçante. Malheureusement,
la reconnaître, la proclamer tout entière, sans restriction, ne
suffisait pas à remédier aux maux qu'elle mettait en lumière.
VI
WILLOT À VIENNE ET AU CAMP AUTRICHIEN
Arrivé à Vienne le 28 mars, le général Willot se présentait au
débotté, le même jour, chez lord Minto. L'envoyé d'Angleterre, après
avoir pris connaissance des lettres de Wickham, dont le général
était porteur, le conduisit chez le ministre qui dirigeait alors les
affaires de la monarchie autrichienne et dont l'influence néfaste
venait de la précipiter dans une guerre nouvelle qu'il lui eût été
utile et aisé de ne pas entreprendre. Encore quelques jours, et les
opérations militaires laborieusement préparées durant l'hiver qui
finissait, allaient recommencer en Italie et sur le Rhin.
Thugut, vieillard excentrique, «dégoûté des oppositions au dedans
et des revers au dehors,» reçut Willot avec une froide courtoisie.
Il écouta patiemment l'exposé de ses plans. Mais il ne sut pas
dissimuler qu'uniquement dévoué aux intérêts de la maison d'Autriche,
indifférent à ceux des Bourbons, il ne se rallierait au projet de
soulèvement du Midi qu'autant que les généraux des armées impériales
y verraient une diversion utile à leurs plans militaires. Il
subordonnait donc toute décision à leur opinion, qu'il ne connaissait
pas et dont il engagea Willot à s'enquérir, en se transportant
lui-même auprès d'eux. Il reconnut «la nécessité de renouer des liens
avec des puissances redoutables». Il désignait ainsi la Russie et
la Prusse. Il comptait, pour les ramener dans la coalition, sur les
succès des Impériaux.
Willot lui ayant demandé s'il devait, en entrant en France, déployer
la bannière royale et se présenter au nom de Louis XVIII, Thugut l'en
dissuada:
--Il n'a pas de partisans dans son royaume, dit-il. Ses principes
sont un obstacle à la contre-révolution, parce qu'il veut traiter
avec la dernière rigueur ceux qui ont opéré la révolution. Il ne
connaît pas la France.
Vainement, Willot protesta, rappela les récents manifestes du roi,
montra les instructions qui lui avaient été remises; il ne put
modifier l'opinion de Thugut:
--Il ne connaît pas la France! il ne la connaît pas! répétait
l'entêté vieillard.
Et, sur ce point, il avait raison.
Par la suite de l'entretien, Willot se convainquit que l'Autriche
ne souhaitait rien tant que de voir la France livrée de nouveau
à l'anarchie, qu'elle rêvait d'y rallumer la guerre civile, d'y
provoquer au besoin une révolution nouvelle, parce qu'elle espérait
la maîtriser, la diriger, façonner le gouvernement qui en sortirait
de la manière la plus utile à ses plans d'agrandissement, la plus
conforme à ses besoins de domination, plans et besoins par lesquels
étaient incessamment menacées la liberté et l'indépendance des autres
puissances. Par la France, l'Autriche voulait tenir l'Europe.
Pressé par son interlocuteur, Thugut promit cependant des lettres
pour les généraux autrichiens campés du côté de Gênes, et notamment
pour M. de Mélas. Il promit encore des canons et vingt passeports
en blanc pour Turin, destinés à des officiers dont Willot s'était
assuré le concours. «Malheureusement, dit celui-ci dans le rapport
auquel j'emprunte ces détails, les promesses étaient verbales et les
lettres n'étaient pas des ordres.» Il les reçut quelques jours plus
tard, accompagnées de quatre passeports seulement. Quant aux canons,
il n'en était plus question. Ses nouvelles instances auprès de Thugut
ne furent pas couronnées de plus de succès. Celles de lord Minto
restèrent également vaines. C'est dans ces conditions, privé de tout
secours comme de tout appui, ne pouvant compter que sur son habileté,
sur son éloquence, pour rallier Mélas à ses vues, que Willot se mit
en route pour le Piémont, ou il espérait le trouver.
À Verceil, il fut reçu par le duc d'Aoste, beau-frère de Louis
XVIII. Il apprit de lui que la campagne était commencée et que Mélas
opérait dans les montagnes de l'État de Gênes. Avant de chercher
à le rejoindre, il alla à Turin où un certain nombre d'officiers
émigrés, embauchés par ses agents, attendaient son arrivée. Il les
vit, conféra avec eux, leur distribua quelque argent, leur ordonna
de se tenir prêts à passer la frontière et à commencer une active
propagande. Puis, il continua sa course à la poursuite de Mélas.
Il y avait déjà trois semaines qu'il était parti d'Augsbourg. La
longueur, les difficultés du voyage, ses arrêts à Vienne et à Turin
avaient ainsi dévoré un temps précieux. Il perdit encore quinze
jours à chercher Mélas, allant et venant, faisant dix fois la même
route, courant les plus sérieux dangers. C'est au commencement de mai
seulement qu'il le rencontra à Voltri, près de Gênes.
Exaspéré par la longueur du siège de cette ville, par la glorieuse
résistance de Masséna, qui épuisait les forces des assaillants;
averti depuis peu de jours que Bonaparte venait d'apparaître sur les
Alpes, dévoré d'inquiétude, accablé de soucis, le général Mélas ne
vit dans Willot qu'un importun. Il le reçut plus froidement encore
que ne l'avait fait Thugut, l'écouta sans bienveillance et lui
répondit durement:
--Je n'ai aucune confiance dans vos projets. D'ailleurs, je ne m'en
occuperai pas avant la reddition de Gênes.
Cette réponse hautaine permit à Willot d'apprécier combien les
intérêts du roi de France pesaient peu dans la balance autrichienne.
Il protesta cependant, rappela qu'il n'était pas allé à Vienne de son
propre mouvement, qu'on l'y avait appelé; il insista pour obtenir
des secours. Pour se débarrasser de lui, Mélas le renvoya à un de
ses lieutenants, le général Keim, qui commandait en Piémont. Keim ne
parut pas mieux disposé à s'occuper de ses demandes. En désespoir de
cause, il s'aboucha avec le général de Zach, chef de l'état-major.
De Zach se montra plus courtois que Mélas et Keim. Il mit un certain
empressement à écouter Willot, approuva son entreprise, reconnut la
nécessité de s'en occuper, de la préparer. Mais, comme Mélas, il
ajourna toute décision jusqu'après la prise de Gênes.
--On m'a fait des promesses, s'écriait Willot découragé. On m'a
promis un lieu de rassemblement pour mes recrues, des canons, la
permission d'acheter des fusils, des munitions, des vivres; on m'a
promis des passeports pour les avant-postes, sûreté pour mes dépôts,
protection en cas de revers. Qu'on m'accorde au moins ce qu'on s'est
engagé à me donner.
De Zach, pressé de la sorte, «fit des promesses sur tout, sans
commencer rien.» Willot se prenait à désespérer. Allant d'un général
à un autre, il n'entendait parler que de l'héroïque résistance des
Français enfermés dans Gênes; il pouvait mesurer l'admiration et
la crainte qu'inspiraient ces autres héros qui descendaient les
Alpes après avoir accompli des prodiges pour les traverser. Quelque
profondes que fussent ses convictions, elles ne l'étaient pas assez,
on doit le croire, pour le consoler d'avoir perdu le droit de
concourir à la formation du trésor de gloire que préparaient pour la
patrie les vaillants qui lui étaient demeurés fidèles. Même aux yeux
de l'ennemi à qui il apportait des armes pour les combattre, comparé
à eux, il ne comptait plus.
Abandonné, livré à sa seule initiative, il eut alors l'idée d'aller
trouver l'amiral commandant la flotte anglaise, mouillée dans les
eaux de Gênes, lord Keith. Il lui fit part de son embarras. Au nom
de Wickham, il sollicita des secours. Lord Keith objecta qu'il
était sans ordres. Il hésitait à venir en aide à Willot. Il fallut
l'intervention de Jackson, ministre d'Angleterre à Turin, pour
le décider à promettre des vivres, des munitions, ainsi que la
protection de ses navires, si Willot persistait à vouloir débarquer à
Arles, où, à l'en croire, il était attendu.
Cette difficulté vaincue, en restait une autre. Les quelques
centaines d'hommes dont Willot s'était assuré le concours vivaient
de divers côtés, sur le territoire piémontais. Avant de procéder à
leur embarquement, il fallait les réunir. Cette réunion ne pouvait
s'opérer qu'avec le consentement des autorités sardes, favorables, il
est vrai, à l'expédition que préparait Willot, mais dominées par la
crainte d'éveiller, en le laissant paraître, les susceptibilités de
l'Autriche. C'est encore Jackson qui leva cet obstacle. Grâce à son
appui, le comte de Saint-André, lieutenant général du roi de Piémont,
facilita tant qu'il le put la concentration à Turin des officiers
recrutés par Willot. Mais beaucoup d'entre eux manquèrent à l'appel.
Les passeports étaient rares, la correspondance difficile, par suite
de la lenteur et de la mauvaise volonté des avant-postes autrichiens.
Les partisans du roi de France étaient traités,--c'est Willot qui
le déclare,--non en amis, mais en suspects. Il ne touchait pas au
bout de ses épreuves. Il aurait voulu former des dépôts de munitions
et de vivres. Les généraux autrichiens s'opposaient à ce qu'il les
organisât, retardaient son départ, condamnaient à l'oisiveté son
petit corps d'armée, dont les officiers et les soldats essayaient
de se distraire, en prenant part à quelques combats d'avant-postes,
livrés aux Français par l'armée autrichienne.
Tant de difficultés énervaient le courage de Willot. Les lettres
qu'il recevait de l'intérieur l'appelaient avec persistance,
exprimaient la surprise causée par les lenteurs de son expédition.
Elles affirmaient que dix mille hommes armés, équipés, ayant des
chefs, l'attendaient; que de Nice à Toulouse, de Marseille à
Clermont, l'insurrection ne demandait pour éclater qu'un signe de
lui. Mensongères étaient ces assurances, où se manifestaient encore
les illusions royalistes. Mais Willot y ajoutait foi[38]. Elles
rendaient son attente plus douloureuse. Il s'ingéniait à tromper
son activité paralysée. Il envoyait des émissaires à Naples pour
solliciter des secours. Il voulait réunir à l'île d'Elbe une petite
armée sous le commandement du duc de Berry. Il étudiait les moyens de
débaucher à son profit les soldats qui revenaient d'Égypte.
[Note 38: À Mitau, on était devenu moins crédule. Dans une lettre
adressée par ordre du roi aux agents de l'intérieur, le 8 juin, il
était dit: «Sa Majesté voit avec peine que les agents de l'intérieur
n'aient de confiance que dans la guerre étrangère et qu'ils semblent
se reposer uniquement sur les succès des Autrichiens et déterminés
à en attendre les effets pour agir. Comme, en aucun cas, on ne
doit espérer que les armées pénètrent en France, les agents de Sa
Majesté doivent se mettre en mesure de profiter surtout des moyens
que fournit l'intérieur et de toutes les chances que la fortune peut
amener. C'est à leur sagesse à les prévoir, c'est à leur dévouement à
en profiter.»]
Brusquement, la physionomie des événements se modifia. Le 28 mai, les
Autrichiens abandonnaient leurs positions dans le Piémont, fuyant
les Français qui les menaçaient de toutes parts. Willot renouvela
ses demandes. Cette fois, on l'écouta, tout en alléguant que ses
papiers et ses plans étaient égarés. On lui accorda dans le comté de
Nice quatre villages pour ses dépôts. On mit à sa disposition quatre
canons, deux régiments de Suisses restés à la charge du gouvernement
sarde, qui refusait de les conserver. Malheureusement, ces promesses
se produisaient au milieu d'une débâcle qui rendait impossible
leur réalisation. À la faveur de la déroute qui commençait, trois
cents Français rassemblés à Turin furent arrêtés par les officiers
autrichiens et leurs effets pillés.
Le 30 mai, l'armée austro-sarde évacuait le comté de Nice et le
col de Tende: «Seize mille Autrichiens, dit Willot avec amertume,
reculaient devant cinq mille Français.» Turin même fut abandonné.
C'était un irréparable désastre. Willot se voyait désarmé devant
d'avoir combattu. Il déposa ses armes dans la citadelle du Piémont,
gagna Alexandrie et Gênes, en compagnie du ministre d'Angleterre,
laissant derrière soi les débris de sa petite armée, douze cents
hommes environ. Recommandé par Mélas au général Hohenzollern, il
voulut les mettre sous sa protection. Hohenzollern se contenta de
lever les épaules après avoir lu la lettre de son chef et n'en tint
aucun compte.
Quatorze jours plus tard, à Marengo, la vaillance française
consommait la défaite des armées autrichiennes. Au mois de juillet,
ces armées battaient en retraite sur tous les points à la fois; la
trêve était conclue; la Lombardie, le Piémont, Gênes, tombaient
au pouvoir de la France. Willot arrivait au bout de la criminelle
aventure dans laquelle il s'était jeté. Quand Gênes allait être
prise, il se réfugia, avec les plus compromis de ses compagnons, sur
un bâtiment de la flotte anglaise qui le transporta à Livourne. Son
rôle politique et militaire était fini[39].
[Note 39: Il gagna l'Angleterre et, de là, les États-Unis, où
il vécut jusqu'à la Restauration. À cette époque, il rentra en
France. En 1821, il présida à Arbois, dans le Jura, la cérémonie
d'inauguration d'une statue élevée à Pichegru. Il mourut peu après.
Dans les rapports de la police impériale, j'ai trouvé une lettre du
ministre de France aux États-Unis, en date de 1809, répondant à une
demande que le gouvernement français lui avait adressée en 1806 au
sujet de Willot. Il avait fini par découvrir que ce général «vit avec
son frère à Baltimore et qu'il n'y manque de rien».]
VII
LE COUP DE GRÂCE
Ainsi, la marche triomphante des Français en Allemagne et en
Italie renversait tous les plans de l'Émigration. Le 11 juillet,
le président de Vezet écrivait: «Bonaparte, dont un seul revers
eût précipité la chute, s'affermit par des victoires et paraît un
géant.» Et ce n'était pas tout. La police de Fouché avait mis la
main sur les lettres que Willot adressait à Paris et qu'il signait
Mesnard. Elle tenait tous les fils de la conspiration avortée.
Pichegru, s'effondrant, comme Willot et Dumouriez, dans les ruines
de sa trahison, se préparait à aller d'Augsbourg en Italie, et ses
chevaux étaient expédiée déjà par la route d'Inspruck, quand il dut
précipitamment prendre la fuite pour ne pas tomber aux mains des
vainqueurs.
Les membres de l'agence de Souabe, après quelques mois d'une
existence tiraillée, troublée par des discussions intestines, des
jalousies méprisables, de mesquines rivalités, étaient, comme lui,
contraints de fuir. Ils se dispersèrent. Dans le courant de septembre
seulement, ils se trouvèrent réunis à Bayreuth, dans les États
prussiens, sans ordres du roi, pris au dépourvu, la tête perdue au
milieu des dramatiques incidents qui précipitaient la débâcle finale
de leur parti. Sous la direction de d'André, un comité se forma
des débris de l'agence et de quelques émigrés de bonne volonté,
recrutés à la hâte. Pichegru, Précy, son neveu Imbert-Colomès,
d'autres encore y figuraient. Ils se mirent en relations avec
les Français royalistes, qui résidaient à Bruxelles et avaient
échappé à la surveillance consulaire. Ils tentèrent même d'établir
des communications avec les agences de France. Mais celles-ci se
trouvaient désorganisées, à l'exception de celle de Lyon, et partout,
sauf dans cette ville, les rapports restèrent infructueux.
Par Lyon, cependant, on parvint à faire passer quelques avis aux
principaux chefs royalistes. Mais, dans le désarroi causé de tous
côtés par l'énergie que déployait Fouché, ces avis n'avaient
d'autre objet que de faire connaître aux agents du roi que toutes
les opérations devaient être suspendues. Les ordres envoyés
à cet effet de Bayreuth ne s'y formulaient qu'à la suite de
querelles passionnées, où chacun s'efforçait d'imputer à autrui la
responsabilité de la défaite.
Il s'y mêlait des questions d'argent, qui les envenimaient. Des
réclamations arrivaient incessamment, venant d'émigrés qui s'étaient
dévoués au service du roi et se plaignaient de n'avoir pas été
payés. Ils demandaient à être dédommagés, sollicitaient ou même
exigeaient des secours. Déshonorante et laborieuse était cette
liquidation. Wickham, qui s'efforçait, en prévision de son prochain
retour en Angleterre, de mettre un peu d'ordre dans ses écritures,
demandait compte à Précy de ce que celui-ci devait encore sur les
«cinquante-six mille louis» qui lui avaient été confiés. Précy était
obligé d'avouer qu'il en avait employé une partie, cent vingt mille
francs, en spéculations. Les marchandises, il est vrai, étaient en
dépôt à Francfort. Mais l'incident, en s'ébruitant, donnait raison
à ceux qui n'avaient pas craint de prédire que «Précy ne rendrait
pas l'argent». Calomnieuse était l'accusation. Il voulait le rendre.
Malheureusement, pour le rendre, il fallait attendre la vente des
marchandises achetées à bas prix, et destinées à être débitées à
Lyon, par un agent royaliste résidant dans cette ville, Goutailler,
ancien officier de police, à qui Précy s'efforçait en vain de les
faire passer.
D'autres personnages marquants de l'Émigration se voyaient l'objet
d'accusations analogues. D'André lui-même n'était pas épargné. On le
soupçonnait d'avoir reçu de Wickham, pour prix de ses services, une
gratification de cinq cent mille francs, ce qui semblait d'autant
plus monstrueux qu'on le croyait très riche, «à la tête de sept cent
mille florins» déposés dans une banque de Vienne et «de propriétés
en Allemagne». Vrais ou faux, ces scandales étaient commentés
passionnément par les pauvres diables qui traînaient autour du comité
leur lamentable misère: «Je vous prie de dire à M. d'André, mandait
l'un d'eux, que je ne peux lui écrire pour le moment, n'ayant pas les
moyens d'affranchir ma lettre.»
Imbert-Colomès, lui, ne se plaignait pas. Quoique se disant pauvre,
il portait sa pauvreté fièrement, n'ayant pour vivre, au moins en
apparence, que les trois cents francs de pension mensuelle que
l'Angleterre, par l'intermédiaire de Wickham, payait à tous les
députés «fructidorisés» qui avaient sollicité des secours. Cette
modique pension lui permettait d'écrire à Thugut: «Quoique victime
de la Révolution, j'ai des moyens de subsister sans être à charge
à personne.» Cette fierté allait brusquement s'évanouir quand
Wickham, ayant supprimé, au commencement de 1801, les traitements
des membres de l'agence, Imbert-Colomès put croire que sa pension de
«fructidorisé» serait comprise dans cette suppression. En réponse à
la lettre larmoyante qu'il écrivit à Wickham, ce dernier s'empressa
de le rassurer. Mais, le pauvre homme avait eu terriblement peur.
On voit dans quelles préoccupations sans dignité le comité de
Bayreuth se débattait. Il essayait de se survivre pour justifier la
générosité des Anglais, qui lui distribuaient encore capricieusement
de maigres secours. Mais, vers la fin de 1800, Wickham donna l'ordre
de dissoudre toutes les agences de France et de les avertir qu'il ne
serait plus pourvu à leurs besoins. À ce moment, Pichegru venait de
partir pour Londres; d'André songeait à disparaître, considérant son
rôle fini. C'est à Précy qu'incomba le soin de transmettre, à Paris
et à Lyon, les ordres de Wickham. Il saisit cette occasion d'appeler
à Bayreuth son principal agent, Goutailler. Peut-être aussi,
voulait-il s'entendre avec lui au sujet des marchandises déposées à
Francfort et dont il attendait le prix pour rembourser Wickham.
Comment la police de Fouché fut-elle mise au fait du voyage de
Goutailler? Il y avait à Bayreuth, dans le comité même, des agents du
gouvernement français. L'un d'eux communiqua sans doute l'invitation
adressée par Précy à Goutailler. Peut-être, Fouché fut-il averti
par quelque émigré qui obtint à ce prix sa radiation. À Bayreuth,
on soupçonna tout à la fois un sieur Duparc, parti pour Strasbourg,
et une baronne de Kzopf, femme d'un colonel prussien, qui avait
traversé cette ville, en allant en Hollande. Provoqué par ces
individus ou par d'autres restés inconnus, l'ordre vint, de Paris
à Strasbourg, d'arrêter Goutailler avant qu'il passât la frontière.
Mais, soit maladresse, soit complaisance des gens de police, il la
franchit librement, avec le même bonheur que cet abbé Rougier qu'on
avait arrêté à Gap, pour l'envoyer à Paris, que ses amis enlevèrent
aux portes de Lyon, que les agents reprirent et qu'ils relâchèrent
moyennant douze mille francs.
Goutailler arrivait à Bayreuth, le 15 novembre. Les récits qu'il fit
à l'agence, de l'état de la France et des tendances de l'opinion,
ne changèrent, ne pouvaient rien changer à la résolution prise
par Wickham d'arrêter toutes tentatives nouvelles pour soulever
l'intérieur. Ils devinrent l'objet d'un rapport au roi, dicté par
Précy à Goutailler, et qui concluait à l'impossibilité de sortir de
l'expectative. Il est difficile d'ailleurs de comprendre pourquoi
Goutailler passa six mois à Bayreuth, à cette heure de découragement,
où tous les efforts étaient paralysés. Il n'en partit que le 16
mai, porteur de nombreux papiers et notamment de cinq lettres de
Précy à divers agents, les invitant à suspendre tous les mouvements
commencés. Le lendemain, comme il venait d'arriver à Strasbourg, il
fut arrêté, ainsi que sa femme qui voyageait avec lui, et envoyé,
sous bonne escorte, à Paris où on le mit au secret.
La nouvelle de cette arrestation terrifia Précy. «Si ses papiers ont
été trouvés sur lui ou sur sa femme, écrivait-il, c'est un homme
perdu et moi un ruiné, parce qu'il a mes fonds et que je ne pouvais
me libérer, vis-à-vis de M. Wickham, que par ce moyen[40].» C'était
déjà grave. Mais, l'événement devait avoir d'autres conséquences que
l'arrestation d'un agent et la perte de quelques milliers de francs.
La saisie des papiers de Goutailler révéla au ministre de la police
l'existence du comité de Bayreuth. Sur son rapport, le premier Consul
ordonna à Talleyrand de demander à Berlin l'arrestation des membres
de ce comité. Beurnonville présenta la demande; elle fut accueillie
par la Prusse, empressée à plaire à Bonaparte. Dans les premiers mois
de 1801, Précy, le comte de la Chapelle et Imbert-Colomès étaient
arrêtés à Bayreuth[41], leurs papiers saisis et les plus humiliants
secrets de l'Émigration livrés à la publicité par les ordres du
premier Consul. Ce fut la fin de l'agence de Souabe[42].
[Note 40: Plus tard, quand le gouvernement du premier Consul fit
publier les papiers de Bayreuth, il contesta la vérité de cette
affirmation. On n'avait saisi sur Goutailler, affirma-t-il, que huit
mille francs en lettres de change et non les seize mille louis que
Précy devait encore à Wickham. Mais, il faut se défier des rapports
de la police de Fouché, vénale et corrompue comme lui. Elle essaya de
déshonorer les agents royalistes, en les accusant d'avoir volé les
caisses des agences, sans fournir d'ailleurs d'autres preuves que
quelques faits isolés. Ce qui est plus vrai, c'est qu'à la fin de
1801, Précy avait totalement remboursé Wickham.]
[Note 41: Ils eurent le temps d'expédier au comité de Bruxelles cet
avis: «N'écrivez plus, nous sommes arrêtés.»]
[Note 42: Wickham était déjà retourné en Angleterre avec Pichegru.
Imbert-Colomès alla s'y fixer après être resté, dix-huit mois,
prisonnier de la Prusse et y mourut en 1809. Précy vécut en Allemagne
jusqu'en 1814. Sous la Restauration et jusqu'à sa mort, arrivée
en 1820, il commanda la garde nationale de Lyon. D'André s'était
réfugié en Gallicie. En 1811, il demandait à être rayé de la liste
des émigrés. Louis XVIII le fit tour à tour ministre de la police et
intendant des domaines de la couronne.]