«La résistance à toute espèce de coopération, mandait Caraman à

d'Avaray, est montée à un tel point qu'il me semblerait aussi

impolitique que peu utile, de faire de nouvelles tentatives en ce

moment.» Et il se lamentait d'être réduit à louvoyer en de telles

conditions. Il décrivait l'irritabilité de l'empereur, la fougue

et la mobilité de ses résolutions, le manque absolu de plans et la

contradiction, chaque jour plus accusée, entre ce qu'on voulait et

ce qu'on faisait. Certes, Paul Ier n'avait jamais voulu ni diminuer

les embarras de la République, ni protéger les projets avides de

l'Autriche, ni livrer l'Italie à la spoliation; et cependant, c'est à

cela qu'il était arrivé. «Personne ne l'éclaire, personne ne cherche

à arrêter le torrent de ses passions. On applaudit servilement, au

contraire, à tout ce qu'il décide. L'égoïsme l'entoure, l'avidité

des flatteurs repousse la lumière, éloigne le véritable dévouement.

L'empereur ne connaît plus de borne humaine à l'étendue de sa

volonté. Le comte Panin parvient quelquefois à parer les coups les

plus dangereux; il oppose avec fermeté la réflexion à l'emportement;

mais souvent, ses peines restent sans fruit.» Ce tableau n'était pas

rassurant, mais il était exact et on en concevait à Mitau les plus

vives inquiétudes.

V

L'EXPÉDITION DE WILLOT

Pendant que Dumouriez accomplissait cet humiliant voyage de

Saint-Pétersbourg, le général Willot était resté à Goegingen, en

Souabe. Il s'y trouvait encore à la fin du mois de février 1800,

s'occupant des préparatifs de son entrée en campagne, s'attendant à

être, d'un moment à l'autre, appelé à Vienne.

En dépit de ses efforts, l'entreprise à laquelle on l'a vu se

consacrer n'avançait guère. Donnant lieu à d'actifs pourparlers,

mais entravée par les discussions passionnées qui s'élevaient

entre Willot et les membres de l'agence de Souabe[32], elle

faisait éclater des dissentiments profonds, d'ardentes rivalités

propres à favoriser les imprudences et les délations. Si le plan

du Midi «prenait couleur», comme disait Saint-Priest, c'était dans

l'imagination de ses promoteurs bien plus que dans la réalité. Les

difficultés naissaient incessantes. C'est en vain que de Mitau le

roi essayait de les aplanir. Par une ordonnance arrivée à Augsbourg,

le 23 février, il avait conféré à Willot des pouvoirs pour agir

dans les provinces méridionales, en attendant l'arrivée du duc de

Berry, auquel il destinait un emploi dans cette expédition. Sous

les ordres du général, d'André était investi des fonctions de

commissaire civil dans le Dauphiné, la Provence, le Languedoc, le

Vivarais, le Rouergue, la Gascogne, la Guyenne et la Saintonge. Il

devait s'appliquer «à prémunir le peuple français contre la perfidie

qui l'avait trompé afin de l'asservir». En prévision du cas où sa

présence serait nécessaire à Augsbourg, Cazalès, toujours attaché à

l'agence de Londres, était désigné pour se rendre, en son lieu et

place, dans le Midi.

[Note 32: Cette agence, créée en 1798, avait son siège à Augsbourg.

Elle se composait de Précy, du président de Vezet, d'Imbert-Colomès,

du baron d'André et de l'abbé de La Marre. Ils avaient à leurs ordres

un certain nombre d'émigrés. Voici en quels termes, au mois de

septembre 1798, Saint-Priest, dans une lettre à d'André, définissait

leurs attributions: «L'agence s'étend à toutes les parties du royaume

qui ne sont pas spécialement commises par Sa Majesté aux soins

de Monsieur, telles que la Normandie, la Bretagne, la partie du

Bas-Maine qui se trouve à la rive droite de la Mayenne, l'Anjou et le

Poitou, lesquelles se trouvant plus voisines de la Grande-Bretagne

et plus à portée d'y communiquer par mer, peuvent être plus aisément

surveillées par le lieutenant général du royaume, qualité dont la

définition est d'avoir son usage partout où le roi n'a pas donné des

ordres, le lieutenant général n'existant qu'en remplacement.»

Cazalès était le correspondant de l'agence à Londres. Elle eut

longtemps son siège à Augsbourg. Mais elle n'exerça aucune influence

sur les affaires du roi, et consacra à défendre sa précaire existence

le temps qu'elle devait à ces affaires. Ce fut d'abord des députés

fructidorisés qui voulurent se substituer à elle, à l'instigation du

prince de Condé. Le roi dut intervenir pour arrêter cette tentative.

Puis, les difficultés vinrent d'Angleterre, où les agents de

Monsieur, toujours disposés à excéder leurs pouvoirs, entendaient

dicter des ordres à ceux de Souabe. En avril 1799, le cabinet du roi

écrivait: «L'agence de Souabe est peut-être dissoute en ce moment par

l'effet des intrigues tramées à Londres contre elle.»]

Cette organisation, approuvée par le roi pour la forme, était en

réalité l'oeuvre de Wickham[33]. L'Angleterre s'étant enfin décidée

à appuyer Willot, à envoyer sur les côtes de Provence un corps de

débarquement, c'est l'agent britannique qui avait pris l'initiative

et la haute direction du mouvement. Venu de Berne à Augsbourg, il

donnait des ordres à Précy comme à Willot. Il lui enjoignait de

s'assurer des déserteurs, des conscrits mécontents, pour former le

noyau de son armée, d'acheter des fusils, du plomb, de la poudre,

de se tenir prêt à se porter sur Lyon et, en attendant, de chercher

à gagner les généraux républicains, qui commandaient les garnisons

de cette ville et des villes voisines. Il invitait Willot à prendre

des mesures analogues, afin d'opérer dans le Midi, de la même

manière que Précy dans le Lyonnais. Avec les fonds qu'il tenait de

son gouvernement, il pourvoyait à toutes les dépenses, faisait même

passer de l'argent à l'agence de Paris. Il remettait à Précy jusqu'à

«cinquante-six mille louis». L'énormité de cette somme excitait

l'envie des émigrés, et tant étaient profondes les divisions qui

régnaient entre eux, que certains ne craignaient pas d'insinuer que

Précy ne ferait rien de ce qu'on attendait de son zèle; qu'une fois

entré en France, il ne reviendrait pas et «garderait l'argent».

[Note 33: Au milieu des obscurités qui nous dérobent cette

organisation et en rendent la reconstitution difficile, on peut

cependant en entrevoir les bases et les acteurs principaux. Elle prit

le nom d'Institut. Sous les ordres de Willot et de d'André, elle eut

des chefs civils et militaires. Les chefs civils prirent le nom de

visiteurs et commandaient dans la province. Ils choisissaient les

chefs départementaux qui nommaient eux-mêmes aux emplois subalternes.

Le comte de Noyant était grand visiteur; le prince de la Trémoïlle,

agent général pour Paris, ayant sous ses ordres MM. de Bourmont,

de Suzannet, de Châtillon, de Bellegarde; Précy, agent général

pour Lyon. MM. de Frotté, de Ramar, de Malon exerçaient de hautes

fonctions. Le duc de Lorges commandait en Guienne, le marquis de

Guintrau dans l'Agenais. Il faut citer encore MM. de Mauvoisin, de

Chaffoy, de Parazol, de Palamini, de Thoriac, d'Esparbès, Dulac et

beaucoup d'autres émigrés qui, pour la plupart, ne purent gagner leur

poste. Toute cette organisation n'aboutit d'ailleurs qu'à produire

une demi-douzaine de bandes à la tête desquelles on vit reparaître,

surtout dans le Midi, les gens qui les commandaient avant Fructidor

et que le Directoire n'avait pu atteindre. Après Marengo, ce

personnel rentra dans l'ombre et ne reparut pas.]

On peut juger à ces traits combien avait été laborieux l'enfantement

de l'organisation générale. L'approbation qu'y donnait l'ordonnance

rendue par Louis XVIII n'en rendit pas le fonctionnement plus facile

que l'enfantement. Elle aggrava même les difficultés.

Ce fut d'abord par la faute de Précy. En présence de l'étendue des

pouvoirs donnés à Willot, sa jalousie s'éveilla[34]. Précédemment,

il avait déclaré que son action devait s'exercer dans le Lyonnais

seulement et décliné le commandement dans le Vivarais et le Dauphiné.

Maintenant que ce commandement était octroyé à Willot, il le

revendiquait; à Wickham, qui le pressait de se mettre en route, il

opposait et multipliait les objections. Tandis que Willot, d'accord

avec Wickham et Pichegru, estimait, contrairement à l'avis d'abord

exprimé par le roi, que l'insurrection ne devait arborer le drapeau

royaliste qu'après la victoire et que, jusque-là, elle ne devait pas

prendre le caractère d'un soulèvement contre la République; tandis

qu'il se faisait autoriser sur ce point à agir à son gré, Précy ne

voulait marcher que si le roi était avant tout reconnu.

[Note 34: En fait, il s'abstint d'agir. Le 27 mars, il était

autorisé à se transporter dans l'intérieur. «Sa Majesté ne doute pas

que l'occasion n'y soit incessamment favorable. L'ouverture de la

campagne, déjà commencée en Italie, et prête à s'ouvrir sur le Rhin,

donnera assez d'occupation aux troupes françaises pour qu'on puisse

agir avec sûreté dans les environs de Lyon, surtout si des succès

répondent aux préparatifs qui sont faits.» Cette lettre du cabinet

du roi n'arracha pas Précy à son immobilité. On en trouve la preuve

dans celle-ci, adressée le 22 avril, au président de Vezet: «M. de

Précy n'a point encore écrit, et, sans vouloir rien préjuger sur ses

plaintes, Sa Majesté trouverait extraordinaire qu'il se formalisât

de ce que le général Willot ne lui a pas communiqué les ordres qui

lui étaient adressés. Au surplus, elle ne regarde point les provinces

que M. de Précy appelle son département comme ne pouvant en être

distraites.» Précy, froissé, bouda, se plaignit: «La lettre de M.

de Précy m'est en effet parvenue. Le roi n'a pas pensé qu'elle

exigeât réponse. Sa Majesté compte toujours sur son zèle et ses bons

services.»]

Vainement Wickham invoquait les motifs qui empêchaient son

gouvernement de prendre l'initiative de cette reconnaissance, Précy

n'en démordait pas. En outre, il exigeait du roi des ordres plus

positifs que ceux qu'il avait reçus. Il mettait à son concours deux

conditions: la première, qu'il n'entrerait en France que derrière les

Autrichiens; la seconde, qu'il ne se porterait en avant qu'après que

Willot aurait obtenu des succès. Ses exigences devenaient telles que

Wickham songea à se passer de lui. Willot, consulté, donna à entendre

qu'on n'avait pas besoin de Précy pour acheter le général Moncey, qui

commandait à Lyon.

--Avec quinze mille louis, dit-il, on aura le général et la garnison.

Quand Précy eut acquis la certitude qu'on se résignait à agir sans

son concours, il se ravisa, se déclara prêt à partir, recruta même

quelques officiers. Mais il perdit encore un temps précieux, et, les

événements marchant plus vite que lui, il fut définitivement réduit à

l'impuissance.

D'autre part, la question de la reconnaissance du roi déchaînait un

conflit plus grave encore entre les membres mêmes de l'agence. Les

uns voulaient que tout se fît au nom de Louis XVIII; les autres,

qu'on se présentât comme un parti de mécontents. L'ardent président

de Vezet ne prétendait à rien moins qu'au rétablissement des

anciennes institutions. Il blâmait le choix que le roi avait fait de

Cazalès pour remplacer éventuellement d'André comme commissaire civil

dans le Midi.

--Je n'entrerai pas en relations avec lui, s'il reste à Londres,

s'écriait-il; ce n'est pas qu'il soit indigne de confiance, mais je

me défie des bavardages.

Ainsi, entre les émigrés, éclataient une fois de plus, en des

circonstances quasi-tragiques, les divisions, les rivalités, les

haines qui tant de fois avaient compromis leur cause. Il est vrai

de dire, en ce qui touche le président de Vezet, que ses objections

n'étaient qu'une forme de sa défiance pour les tentatives qui se

préparaient. «Je n'ose me flatter encore de l'exécution de ce plan,

écrivait-il le 16 février. Depuis six ans, j'ai vu tant de beaux

plans adoptés, faiblement soutenus, et je les ai tous vus abandonnés

successivement.»

Quant à Willot, malgré les obstacles accumulés sur son chemin, il

ne se décourageait pas. Il parlait tout haut de ses projets, de

ses préparatifs, de son prochain départ, enrôlait des officiers,

discutait avec les royalistes, se faisait des ennemis de la plupart

d'entre eux. Dès le mois de janvier, sans attendre l'expédition

officielle de ses pouvoirs, il avait chargé deux anciens agents de

la police de Lyon, les frères Marut, protégés par Wickham, de se

rendre sur la frontière franco-italienne, afin d'y rechercher les

Français proscrits et fugitifs, disposés à rentrer en France, sous

la protection des armées autrichiennes, pour y former un parti. Les

frères Marut devaient recruter de préférence ceux qui, étant nés

dans les provinces méridionales, pourraient y guider une armée. Ils

devaient également tout mettre en oeuvre pour engager les militaires

français à la désertion et les rallier aux troupes royales; se créer

des rapports avec les chefs des Barbets[35]; reconnaître les passages

où il serait aisé d'entrer en France et enfin s'assurer des moyens

de se procurer, au fur et à mesure des besoins, de la poudre et des

balles. Il leur était encore enjoint de passer par la Carinthie,

où se trouvait le dépôt des prisonniers français, faits par les

Autrichiens depuis le commencement de la guerre, et de prendre le nom

de ceux qui seraient disposés à servir le roi. Willot se disait en

état d'obtenir leur liberté, en échange d'un engagement qui ferait

d'eux des soldats royalistes.

[Note 35: On désignait sous ce nom les habitants du comté de Nice

et de la vallée de Tende, qui s'étaient fait remarquer par leur

hostilité contre la Révolution française et par leur attitude

malveillante contre les armées républicaines.]

Les frères Marut s'acquittèrent avec zèle de leur mission. Mais

elle n'eut pas de brillants résultats. À Klagenfurth, lorsqu'ils

demandèrent au quartier général autrichien la mise en liberté des

Français prisonniers disposés à passer au service du roi, on les

renvoya à l'archiduc Charles, qui se trouvait alors loin de là et qui

seul, disait-on, pouvait décider. Ils se rendirent ensuite à Turin,

après s'être assuré de nombreux concours parmi les habitants du comté

de Nice. Divers officiers que leur envoyait Willot, pour les seconder

et tirer parti de leurs efforts, vinrent les y rejoindre. Mais,

le banquier de l'agence de Souabe dans cette ville refusa de leur

compter les fonds qu'à leur départ de Bayreuth, on leur avait promis.

Ce fut le premier sujet de division et de brouille. Besogneux,

pressés d'argent, les frères Marut avaient, au cours de leur mission

et à l'insu de Willot, écrit à Précy pour lui emprunter une grosse

somme. Précy s'était abstenu de leur répondre. Déjà mécontents de

ce silence, le refus du banquier de l'agence les exaspéra. Ils

invoquèrent en vain les engagements pris par eux-mêmes, aux termes de

leurs instructions; la caisse resta fermée.

Willot arriva à Turin dans le courant d'avril. Il leur reprocha

très durement d'avoir trompé sa confiance en écrivant à Précy,

en dépensant trop d'argent. Ils répondirent par l'offre de leur

démission. Elle fut acceptée. Ils quittèrent Turin, irrités et

déçus, se rendirent à Bayreuth pour se plaindre à d'André. D'André

les renvoya à Wickham, auprès de qui, en septembre, ils réclamaient

encore et sans succès, par l'intermédiaire d'Imbert-Colomès, ce

qu'ils prétendaient leur être dû. Ce ne fut qu'en 1801 qu'on put

s'acquitter envers eux, grâce à la bienveillance de Wickham.

Ainsi, par cet incident et par d'autres, l'expédition du Midi peu

à peu s'ébruitait. À Augsbourg, dans les cafés, on en racontait

les détails, on en discutait les chances. Il n'était donc pas

étonnant que la police de Fouché fût avertie déjà de l'existence

de la conspiration. Un agent de Willot, envoyé par lui à Paris,

s'était d'ailleurs laissé arrêter. À défaut de preuves certaines, on

peut admettre que, par suite de ses aveux, les renseignements déjà

parvenus au gouvernement français sur cet objet s'étaient complétés.

Mais, les avis expédiés à Willot pour le mettre en garde contre

l'espionnage qui s'exerçait autour de l'agence de Souabe, peut-être

même dans son sein, et livrait à Fouché jusqu'au véritable nom de

l'endosseur des lettres de change qu'elle tirait sur Paris[36], ces

avis le laissaient indifférent, ne troublaient pas sa quiétude. Entre

les lettres qui parvenaient de France à l'agence, il n'attachait de

prix qu'à celles où l'état des esprits se trouvait décrit tel qu'il

le souhaitait.

[Note 36: C'était d'André. Il les signait «Southers». Une

perquisition faite à Paris, chez le banquier au domicile duquel elles

étaient payables, révéla son nom.]

Elles n'étaient pas rares, ces lettres écrites et expédiées au péril

de la vie de leurs auteurs, où de fausses nouvelles, racontées,

affirmées, commentées avec une fiévreuse crédulité, servaient de

prémisses à des conclusions conformes aux espérances des émigrés,

mais contraires à la réalité. Ignorants et naïfs, les rédacteurs

voyaient les choses non telles qu'elles étaient, mais telles qu'ils

auraient voulu qu'elles fussent. Ce qu'ils ne voyaient pas, ce qu'ils

ne disaient pas, c'est que lasse, épuisée, affamée de repos et de

sécurité, la France attendait un maître, qu'elle le saluait déjà dans

Bonaparte, que c'est de lui qu'elle espérait les biens après lesquels

elle soupirait, et non de ces Bourbons qu'elle commençait à oublier

et dont le retour hypothétique lui était annoncé comme le signal

d'une ère de réactions et de vengeances. Ce qu'elles taisaient,

ces lettres menteuses, c'est que les manifestes par lesquels le

prétendant promettait une amnistie générale, la reconnaissance

partielle des faits accomplis, notamment en ce qui touchait les

biens nationaux, la consécration des fonctions et des grades acquis

sous la Révolution, c'est que ces manifestes n'arrivaient pas à

«son peuple»; c'est que si quelques agents dévoués osaient les

colporter mystérieusement, ils ne parvenaient pas à les répandre;

c'est qu'enfin ces assurances données par le roi étaient démenties

par ses partisans de l'intérieur, hommes, pour la plupart, violents

ou exaspérés, qui eussent blâmé sa clémence s'ils avaient connu ses

intentions et qui, dans les rares occasions où il leur était donné de

feindre de les connaître, proféraient des menaces en son nom.

Malgré les circonstances contraires, Willot restait donc plein

de confiance, se croyait au moment de réussir. Raisonnant dans

l'hypothèse où le plan relatif au Midi deviendrait irréalisable, il

en étudiait un autre avec Pichegru. Ils iraient tous les deux dans

l'Ouest, et, l'idée de pénétrer en Franche-Comté étant abandonnée,

c'est dans les contrées situées entre Toulouse et Bordeaux qu'ils

proclameraient l'insurrection. Les projets, on le voit, variaient,

devenaient plus vagues au fur et à mesure qu'approchait l'heure de

l'action. Ce qui se disait, ce qui se préparait, ce qui s'exécutait

ne faisait pas faire un pas à la cause royale. Ce mouvement et ce

bruit n'étaient ni le mouvement, ni le bruit d'une marche en avant;

c'était le piétinement sur place.

Tout à coup, un événement qui devait être considéré comme heureux

vint y couper court. Le 24 mars, Willot, appelé par Wickham, apprit

de lui qu'il était mandé à Vienne, ainsi qu'il l'avait désiré. La

nouvelle avait été envoyée directement de Vienne à Mitau. À cette

occasion, le roi faisait écrire par Saint-Priest à l'agence de

Souabe: «Rien ne pouvait être plus utile que l'intelligence à établir

entre Willot et les généraux autrichiens, et nous savons bien bon

gré à M. le baron de Thugut d'y avoir pensé.» Mais, la confiance

reconnaissante qu'expriment ces lignes était plus apparente que

réelle, ainsi que le prouve la note que Louis XVIII, en apprenant le

départ de Willot pour Vienne, envoyait à La Fare.

«Les démarches de rapprochement de M. de Thugut me sont toujours

suspectes: _Timeo Danaos_. Ce n'est pas une raison pour repousser ses

avances. Mais, c'en est une pour le faire expliquer bien nettement

avant de lier, comme il dit, notre partie pour le Midi. Je considère

que les Autrichiens sont maîtres de tout le nord de l'Italie et

qu'ainsi, ils pourraient bien regarder la Provence du même oeil

qu'ils regardaient, en 1793, la Flandre et l'Alsace. Qui sait s'ils

ne se souviennent pas du royaume d'Arles, du titre de l'Électeur de

Trêves, de la façon de parler des paysans vivarais, qui appellent la

rive gauche du Rhône le côté de l'Empire? L'évêque de Nancy croit

avoir déjà pénétré l'intention de s'assurer, par quelques provinces

françaises et mon intervention, loin d'une pacification générale, la

masse d'indemnités que l'on veut avoir en Italie, c'est-à-dire qu'on

veut me rendre garant des usurpations qu'on médite et ne me rendre

ma couronne ou du moins mes provinces qu'à ce prix ...»

«Quoi qu'il en soit, il faut profiter de l'ouverture que M. de Thugut

a faite et bien lier notre partie pour le Midi. Mais, il faut lui

faire articuler un principe et en faire la base de notre négociation

avec lui: c'est que toute troupe étrangère se présentant sur le

territoire français ne doit y paraître que pour secourir les bons

Français, c'est-à-dire les royalistes contre les mauvais. De ce

principe découlent naturellement la reconnaissance de mon titre royal

et ma mise personnelle en action, accompagnées d'une déclaration des

puissances proclamant l'intégrité du territoire français _ut ante

bellum_.»

C'était une grande illusion de supposer que Thugut consentirait à

s'expliquer. En se décidant à conférer avec Willot, le ministre

autrichien voulait, non rendre service à la cause des Bourbons, mais

se dérober, en ayant l'air d'y céder, aux instances réitérées de

l'évêque de Nancy, qu'appuyait lord Minto, ambassadeur d'Angleterre,

intéressé par Wickham à cette négociation. Il eût fallu beaucoup

de naïveté pour supposer que la mission de Willot à Vienne aurait

un meilleur sort que celle de Dumouriez à Saint-Pétersbourg, qui,

justement, à cette heure, touchait à son piteux dénouement.

Et encore quand Dumouriez se rendait à l'appel de Paul Ier,

l'espérance était-elle permise. Ce monarque, durant plusieurs années,

avait prodigué à Louis XVIII les témoignages de son intérêt. Il

était logique de le croire toujours également bien disposé pour le

roi proscrit. Mais l'Autriche, que pouvait-on espérer d'elle? Depuis

dix ans, elle ne manifestait aux Bourbons que mauvais vouloir et

dédain[37]. Le refus de leur venir pécuniairement en aide, malgré

les liens de parenté; les empêchements longtemps opposés au mariage

de madame Thérèse avec le duc d'Angoulême; les susceptibilités

soulevées par le voyage du duc de Berry à Naples; la volonté

nettement exprimée de ne pas reconnaître le comte de l'Isle comme roi

de France, d'autres traits encore en font foi. Ils révèlent l'égoïsme

de la cour de Vienne, comme sa conduite constante envers ses alliés

révélait son ambition, «son ambition insatiable,» disait Paul Ier. La

cour de Mitau se leurrait donc d'une illusion quand elle attachait au

voyage de Willot une suprême et dernière espérance. Cette espérance

ne devait pas se réaliser.

[Note 37: Langeron, dans ses Mémoires inédits, raconte qu'au

commencement de l'émigration, le comte d'Artois étant allé à Vienne

solliciter les secours de l'Autriche, l'empereur Léopold lui fit

les promesses les plus positives. M. de Gallo, l'ambassadeur de

Naples, exprima à l'empereur son étonnement de la manière dont il

s'engageait: «Vous croyez donc à tout cela? s'écria Léopold. Je ne

me mets à la tête de votre prétendue coalition que pour empêcher

un autre souverain, qui aurait l'intention d'agir efficacement, de

s'en rendre le chef.» Il semble que toute la politique autrichienne,

pendant la Révolution, soit résumée et prédite dans ce langage.]

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 16 / 48 段