Les conditions de la paix furent ensuite abordées. Elles étaient, de

la part de la Russie, au nombre de quatre: 1º la reddition de l'île

de Malte et de ses dépendances à l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem;

2º le rétablissement du roi de Sardaigne; 3º la garantie de

l'intégrité des États du roi des Deux-Siciles; 4º la garantie

de l'intégrité des États de l'Électeur de Bavière. L'examen de

ces divers points démontra que l'entente serait facile. Les deux

diplomates s'ajournèrent à une date ultérieure pour entamer

officiellement les négociations qui devaient aboutir à la conclusion

de la paix entre la France et la Russie.

À quelques jours de là, le général de Sprengporten se mettait en

route pour aller recevoir, en France, les prisonniers russes. Nommé

gouverneur de l'île de Malte, c'est là qu'il devait les conduire.

À Bruxelles, le général Clarke lui souhaita la bienvenue au nom du

premier consul. Dans la seconde quinzaine de novembre, il était à

Paris. Accueilli, dès son arrivée, par Bonaparte, il lui exprima

l'admiration de son souverain, dont il révéla en même temps les

intentions. Il fit remarquer que, quoique l'empereur n'eût pu se

dispenser, pour la sûreté de ses propres États, de prendre part

à une querelle dont la source semblait menacer la tranquillité

de l'Europe entière, il n'avait pas cependant hésité un moment à

retirer ses troupes de la coalition aussitôt qu'il s'était aperçu

que les vues des puissances tendaient à des agrandissements que son

désintéressement et sa loyauté ne pouvaient permettre. Il s'estimait

heureux, dans ces conditions, d'avoir pu se rapprocher de la France.

Et comme la France et la Russie, éloignées l'une de l'autre par une

grande distance, ne pourraient jamais se nuire réciproquement, il

leur serait aisé, grâce à leur harmonie, d'empêcher les autres de

s'agrandir. Le premier consul fut touché de ce langage.

--Votre souverain et moi, dit-il, nous sommes appelés à changer la

face du monde.

Sous ces favorables auspices, la mission de M. de Sprengporten ne

pouvait que réussir; elle réussit au delà de ses espérances, et

lorsque, comblé des témoignages de la bonne grâce du premier consul,

il quitta la France derrière plusieurs milliers de prisonniers rendus

à leur patrie, il semblait que la paix entre Saint-Pétersbourg et

Paris était à jamais assurée. Vingt-quatre heures après son départ,

Bonaparte écrivit à Paul Ier:

«J'ai tenté en vain, depuis douze mois, de donner le repos et la

tranquillité à l'Europe. Je n'ai pas pu y réussir et l'on se bat

encore sans raison et, à ce qu'il paraît, à la seule instigation

de la politique anglaise. Vingt-quatre heures après que Votre

Majesté Impériale aura chargé quelqu'un qui ait toute sa confiance

et qui soit dépositaire de ses désirs, de ses spéciaux et pleins

pouvoirs, le continent et les mers seront tranquilles, car lorsque

l'Angleterre, l'empereur d'Allemagne et toutes les autres puissances

seront convaincus que les volontés comme les bras de nos deux grandes

nations tendent au même but, les armes leur échapperont des mains

et la génération actuelle bénira Votre Majesté Impériale de l'avoir

arrachée aux horreurs de la guerre civile et aux déchirements

des passions. Si ces sentiments sont partagés par Votre Majesté

Impériale, comme la loyauté et la grandeur de son caractère me

portent à le penser, je crois qu'il serait convenable et digne que

simultanément, les limites des différents États se trouvassent

réglées et que l'Europe connût dans le même jour que la paix est

signée entre la France et la Russie et les engagements réciproques

qu'elles ont contractés pour pacifier tous les États.»

Le même jour, dans une lettre à Rostopchine, acceptant les bases

de la paix, telles que Krudener les avait exposées à Beurnonville,

Talleyrand disait: «Partout où il se trouvera un négociateur russe

muni de pleins pouvoirs, il se trouvera pareillement un négociateur

français, amplement autorisé.» C'est vers ce temps que le ministre de

la police Fouché écrivait à l'un de ses agents secrets à Hambourg:

«Nous voici au moment d'une alliance avec Paul Ier. Son ultimatum

est parti pour Vienne et Londres. Il veut que ces deux puissances

renoncent à toutes leurs conquêtes, que l'empereur d'Allemagne

rétablisse la république de Venise et que l'Angleterre lui abandonne

Malte jusqu'à la paix.» Et en post-scriptum: «J'oubliais de vous dire

que Paul Ier tient beaucoup à son roi de Mitau.» Fouché se trompait.

L'intérêt que, sous l'empire de circonstances maintenant modifiées,

le tsar avait témoigné à Louis XVIII, cet intérêt était épuisé. Cette

transformation avait commencé au lendemain du 18 brumaire, et l'échec

de la mission de Dumouriez en avait été la première conséquence.

IV

FIN DU RÔLE DE DUMOURIEZ

Nous avons laissé le général à Saint-Pétersbourg, attendant en

vain les réponses définitives de l'empereur à ses propositions.

Brusquement, il fut invité à suspendre toute démarche auprès de

l'ambassade anglaise. Paul venait d'apprendre que l'Angleterre

refusait de lui livrer l'île de Malte, dont il s'était déclaré

grand-maître. Or l'île de Malte, c'était «sa marotte», au dire des

contemporains. Il ne voulait pas se donner l'air de s'intéresser à la

même entreprise que le gouvernement qui lui refusait une satisfaction

dont personne, autour de lui, ne contestait la légitimité.

Le 15 avril, Rostopchine, ayant mandé Dumouriez, lui apprit que

l'empereur ne jugeait pas que l'heure fût opportune pour exécuter

les plans proposés. Il l'engageait à quitter Saint-Pétersbourg, où

désormais sa présence était inutile. Les formes courtoises dont

s'enveloppait le langage de Rostopchine n'enlevaient rien à la

rigueur du procédé dont Dumouriez était victime. On l'expulsait;

sa mission se transformait en échec. Cet échec fut aggravé par

l'impossibilité où il se trouva d'être mis une dernière fois en

présence de l'empereur, quoiqu'il l'eût humblement demandé. La lettre

qu'il lui écrivit porte la trace de sa déception. Sous le langage du

courtisan, elle trahit sa tristesse:

«Votre Majesté Impériale, disait-il, m'a comblé de marques précieuses

d'estime et de bienveillance. Je serais le plus ingrat des hommes si

je ne lui en témoignais pas mon éternelle reconnaissance en partant

de ses États. Le souvenir des conversations pleines de bonté et de

confiance, dont elle m'a honoré, restera gravé dans mon âme; le

dévouement le plus désintéressé et le plus pur en est le fruit et

durera autant que ma vie. C'est à ce dévouement énergique, c'est à

l'importance des objets qui ont donné matière aux entretiens dont

Votre Majesté Impériale m'a honoré, qu'elle doit attribuer les

instances fatigantes que je me suis permises. Quelque jugement, sire,

que vous ayez pu porter sur mes démarches, l'âme pure et magnanime

de Votre Majesté Impériale, son équité et son discernement rendront

justice à mes motifs. L'estime du plus grand souverain de l'Europe me

suivra partout; sa puissante protection appuiera mes démarches; je

réclame avec confiance l'une et l'autre. Elle a eu elle-même la bonté

de me tracer mes devoirs. Je les remplirai, sire, ou je mourrai digne

de l'opinion que vous avez exprimée sur mon caractère et mes talents:

ce sont vos expressions que j'ose répéter.

«Personne ne souhaite plus ardemment que moi que mon expérience

m'ait trompé dans les résultats que j'ai osé tracer à Votre Majesté

Impériale; mais, si les circonstances venaient malheureusement à

l'appui de mes prédictions, si le tableau funeste que je lui ai

tracé, avec l'énergie convenable à son caractère, se vérifiait,

je serais toujours prêt à me rendre aux ordres de Votre Majesté

Impériale et à seconder de tout mon zèle ses grands et généreux

desseins; elle trouverait toujours en moi le courage de la vérité et

l'enthousiasme de sa gloire.

«Dans tout ce que j'ai écrit et dit, vous jugerez, Sire, que je n'ai

pas cherché à vous plaire, ni pensé à profiter de la générosité de

Votre Majesté Impériale; un motif plus noble m'animait. Sa gloire,

sa sûreté, le salut de l'Europe, le rétablissement de mon roi,

de la religion et des lois, la destruction du monstrueux régime

démocratique, voilà ce qui était, ce qui est encore dans les mains

de Votre Majesté Impériale, voilà ce que la Providence vous avait

inspiré l'année passée, ce qu'elle vous inspirera de nouveau, ce

que vous exécuterez encore cette année, Sire, lorsque les dangers,

en augmentant et en se rapprochant, feront céder les justes

ressentiments de Votre Majesté Impériale aux devoirs sacrés du plus

puissant souverain de l'Europe. Quel que soit mon sort, quelque part

que j'existe, ma confiance dans votre grand caractère me suivra et

m'encouragera. Les obstacles s'aplaniront, les vérités que j'ai

semées dans votre noble coeur germeront, et mon voyage ne sera pas

perdu.»

La lettre est instructive. Elle permet d'apprécier à quel degré

de platitude la trahison peut abaisser une âme jadis fière, et,

outre qu'elle nous dispense d'en citer d'autres, conçues dans le

même esprit, que Dumouriez, à la même époque, écrivit au tsar et à

Rostopchine, elle nous le montre, à son départ de Saint-Pétersbourg,

faisant contre mauvaise fortune bon coeur. Dans un dernier entretien

avec le ministre impérial, il essaya de réserver l'avenir. Il demanda

qu'en prévision du séjour qu'il comptait faire à Hambourg, l'envoyé

de Russie dans cette ville fût autorisé à le prendre officiellement

sous sa protection. Rostopchine fit espérer que l'empereur ne

refuserait pas d'accéder à cette demande. Il promit même d'écrire à

Mourawief.

Dumouriez avait espéré qu'à ce dernier moment, il recevrait une

marque nouvelle de la munificence du tsar. Trois ans avant, dans des

circonstances analogues, le comte de Saint-Priest s'était vu gratifié

d'un vaste domaine en Lithuanie, et ce souvenir hantait le sommeil

du brillant conspirateur que nous suivons pas à pas à ces étapes de

la trahison. Mais Rostopchine garda le silence sur ce point délicat.

Le général dut se contenter des mille ducats d'or promis au moment

de son arrivée. Il en éprouva un violent dépit qu'il sut contenir

cependant tant qu'il se trouva sur le territoire russe. Plus tard, il

y donna librement carrière.

--Je n'ai rien reçu, disait-il avec amertume, que ce qu'on donne

toujours à ceux que le tsar mande auprès de lui.

C'était la vérité, mais elle fut longue à se faire jour. On crut

pendant plusieurs semaines que la générosité de Paul Ier avait

enrichi Dumouriez. Bourgoing, le ministre de France en Danemark,

retenu à Hambourg par les ordres de Talleyrand pour surveiller

les émigrés, écrivait, d'après des informations venues de Berlin:

«Dumouriez, en partant de Saint-Pétersbourg, a reçu d'assez fortes

sommes d'argent; on ne sait encore pour quel objet, on le saura à son

arrivée, c'est-à-dire dans les premiers jours de mai.»

Par ce côté, par d'autres encore, Dumouriez avait pris ses mesures

pour dissimuler l'avortement de son voyage. Même auprès des membres

du corps diplomatique, accrédités en Russie, il usait de mensonge.

Trompé par ses confidences, l'envoyé danois adressait à son

gouvernement une note évidemment destinée à accréditer l'opinion que

la mission du général avait réussi: «Hier, Dumouriez a pris congé de

l'empereur. Il en a reçu l'accueil le plus favorable. Il part chargé

d'une mission importante. Il est à la veille de rendre à sa patrie un

service bien plus éclatant que tous ceux qu'il aurait pu lui rendre

par ses succès militaires.»

C'est après s'être fait précéder par ces renseignements que Dumouriez

se mit en route le 19 avril avec d'Angély, qui lui servait de

secrétaire, et un gentilhomme français, M. d'Agoult, rencontré parmi

les émigrés autorisés à résider à Saint-Pétersbourg. Son intention

n'étant pas de repasser par Mitau, il s'embarqua pour Lubeck. Mais,

le navire qui le portait ayant été arrêté par les glaces à Riga, il

profita de cet arrêt pour aller offrir ses hommages à Louis XVIII.

Comme à son premier voyage, il reçut un flatteur accueil. Toutefois,

le roi lui confessa qu'il comptait de moins en moins sur un prochain

réveil de sa fortune. Ce que Dumouriez lui racontait des dispositions

de Paul Ier n'était pas pour ranimer ses espérances. D'autre part,

depuis la première visite de Dumouriez, au commencement de janvier,

les événements désastreux n'avaient cessé de se succéder. Les

armées russes avaient quitté l'Italie, la Suisse, la Hollande, pour

regagner leurs foyers. La guerre, recommencée entre la France et les

puissances restées dans la coalition, s'annonçait comme devant être

rapide et décisive, n'empêchait pas la croyance à une paix prochaine

de se répandre. Les Vendéens, épuisés, hors d'état de combattre

plus longtemps, venaient de faire leur soumission au gouvernement

consulaire; les troupes employées contre eux avaient été expédiées

aux frontières d'Italie, de Suisse et d'Allemagne, pour y grossir

les forces massées contre les alliés. Tout manquait donc à la fois

à la cause royale. Le langage même de l'Angleterre et de l'Autriche

faisait craindre que leur victoire,--à supposer qu'elles fussent

victorieuses,--ne profitât pas aux Bourbons.

Dans ce renversement des multiples combinaisons préparées contre la

République, c'est le plan concerté avec Willot à l'effet de soulever

le Midi que Louis XVIII considérait maintenant comme sa dernière

ressource. Il s'en occupait avec ardeur. Il fit connaître à Dumouriez

qu'il avait investi Willot de pouvoirs étendus pour opérer dans les

provinces méridionales et que ce général venait d'être appelé à

Vienne, à l'instigation de l'Angleterre, pour exposer ses plans au

baron de Thugut. Les événements ultérieurs seuls permettraient de

juger des véritables sentiments de l'Autriche en cette circonstance,

du degré de leur sincérité et de la confiance qu'il y fallait

accorder. Au commencement du mois de mai 1800, Dumouriez rentrait

à Hambourg. La Prusse, tenue au courant de ses démarches, avait

annoncé son retour à Beurnonville. Averti par ce dernier, Bourgoing

en transmettait la nouvelle à Paris. «J'ai les moyens d'être informé,

ajoutait-il, de ce que dira Dumouriez sur la cour de Russie et sur la

réception qu'on lui aura faite à Mitau.»

Présomptueuse était cette assurance. On a vu plus haut que l'envoyé

de la République était moins bien informé qu'il ne supposait, surtout

quand il parlait «des fortes sommes d'argent» reçues par Dumouriez.

De même, il se trompait lorsqu'il écrivait à Talleyrand: «Ceux

qui sont dans sa confidence assurent qu'il ne serait nullement

impossible de le rapprocher du gouvernement actuel, contre lequel il

est loin d'avoir les préventions qu'il avait contre le Directoire.»

Il était trop tard pour que Dumouriez pût revenir à la cause qu'il

avait trahie. Compromis par ses écrits et par ses actes, ses écrits

surtout, les lettres envoyées en Russie, à Mitau, à divers émigrés,

il comprenait lui-même qu'il ne rentrerait en France qu'avec la

royauté restaurée.

Arrivé à Hambourg, il s'appliqua à laisser croire que Paul Ier lui

avait accordé sa confiance et l'avait chargé d'une très importante

négociation auprès du roi de Prusse. Sa première visite fut pour

Mourawief, de qui il sollicita la protection spéciale, qu'à sa

demande, Rostopchine lui avait fait espérer. Dans la ville de

Hambourg, où l'opinion, de plus en plus, se prononçait pour la

République, il voulait circuler librement, revêtu du caractère

de protégé russe, qui l'aurait rendu inviolable. Mais, Mourawief

était sans ordres. Dumouriez eut lieu de craindre que son voyage ne

fût même pas couronné du très mince succès qu'il persistait à en

attendre. Il écrivit à Rostopchine, au tsar lui-même. Il sollicitait

un brevet qui l'annonçât «comme serviteur de l'empereur». Ses lettres

étaient pressantes, humbles, sans fierté, des lettres de mendiant. Et

comme elles restaient sans réponse, il s'ingéniait, pour provoquer

des remerciements, à rendre des services, ne reculant ni devant

l'espionnage, ni devant la délation.

Le 27 mai, il adressait au comte Panin une liste d'individus habitant

ou ayant habité Saint-Pétersbourg, qu'il accusait d'être soudoyés par

le gouvernement français pour faire de la propagande révolutionnaire

en Russie[30]. «Vous déciderez avec M. le comte de Rostopchine s'il

est convenable ou non de continuer à exploiter cette mine ou de

cesser d'être instruit.» Il y a lieu de croire que le comte Panin ne

répondit pas à cette étrange communication. Les documents ne portent

aucune trace de réponse, et les envois de ce genre ne furent pas

renouvelés. Au cours de la même lettre, Dumouriez faisait allusion à

la guerre qui se déroulait sur les frontières françaises, se vantait

de ne s'être pas trompé dans ses prédictions: «Je ne fatiguerai plus

les souverains de mes raisonnements politiques. Il est trop fâcheux

de jouer le rôle de Cassandre. Je me borne à désirer la protection

spéciale de l'empereur votre maître, pour n'être pas inquiété dans

mon asile, jusqu'à des circonstances plus favorables.»

[Note 30: Cette liste, dressée par d'Angély, à l'aide de papiers

dérobés à la légation de France à Hambourg, contient vingt-cinq

noms; au-dessous de chaque nom, une notice qui porte d'ailleurs le

caractère de la vérité. Panin la communiqua à Rostopchine et au

gouverneur militaire de Saint-Pétersbourg, en faisant remarquer

que Mourawief n'avait pas communiqué ces renseignements. Plusieurs

comédiens attachés au Théâtre-Français impérial figuraient parmi les

espions dénoncés par Dumouriez.]

Cette protection, jusqu'au bout, devait lui être refusée, et lorsque,

sur une sollicitation plus pressante que les autres, Rostopchine se

décidait enfin à répondre, c'était pour se dépenser en banalités:

«J'ai été impoli vis-à-vis de vous par embarras, ... je n'avais

rien d'intéressant à vous dire.» Sa lettre, écrite sur un ton de

plaisanterie familière, outre qu'elle ne contenait aucune allusion

au désir exprimé par Dumouriez, ne disait rien qui pût lui faire

espérer qu'on songeât à utiliser ses services. En terminant son

léger bavardage, Rostopchine ajoutait: «Je vous dirai en confidence

que l'empereur ne sera pas fâché d'avoir de vos nouvelles, que vous

pourrez me les adresser et être persuadé d'avance que vous ne serez

ni indiscret, ni prolixe, ni mauvais prophète.» Simples formules de

politesse, témoignages de courtoisie, rien de plus. Dumouriez écrivit

encore deux ou trois lettres à Paul Ier. Celles que lui répondit

Rostopchine cachaient, comme la précédente, sous la bienveillance de

la forme, l'insignifiance du fond. Dumouriez n'en fut pas surpris.

Depuis plusieurs semaines, il avait compris qu'il ne devait rien

attendre de la Russie. Entre intimes, il en faisait l'aveu:

--J'ai bien eu de la peine à me rapprocher de Paul Ier, disait-il à

Bellegarde. Je l'ai tenu pendant huit jours; je l'avais empaumé. Mais

les Russes s'en sont aperçus et ont déjoué mes plans.»

Il n'en persistait pas moins, dans les salons où on le recevait, à

parler de son voyage, des intentions du tsar dont il disait posséder

le secret, des conditions dans lesquelles il y était associé. Mais,

maintenant, les amis du gouvernement français n'ajoutaient plus foi

à ses assertions: «Ils savent, écrivait l'un d'eux, que le général

n'a point à se louer de son voyage et que, quoi qu'il veuille faire

croire, il est sans mission, sans commandement et sans crédit.»

Bourgoing lui-même était revenu sur ses premières appréciations.

Rendant compte à Talleyrand d'un dîner chez un armateur de Hambourg,

auquel avait été invité Dumouriez, il racontait: «Je ne l'ai ni fui

ni recherché. Mais il m'a adressé plusieurs fois la parole sur des

objets indifférents. Il cherchait à causer plus à fond; mais il n'en

a pas trouvé l'occasion. Il montre une lettre du tsar l'engageant à

devenir le Monck de Louis XVIII. Il cherche à se donner une grande

importance. Il ne peut y faire croire. Après avoir caressé tous

les partis, il n'inspire confiance à aucun. Il ne sera plus que le

confident inactif des stériles voeux de Paul Ier pour Louis XVIII.»

Et il avait raison; car, ainsi que le disait Bellegarde, qui arrivait

de Saint-Pétersbourg, «la Russie était guérie pour longtemps de se

mêler des affaires de l'Occident.»

Cependant, telle était toujours l'assurance de Dumouriez qu'après

avoir essayé de faire croire qu'il aurait le commandement de

l'insurrection du Midi, il occupa pendant quelque temps encore les

cercles hambourgeois de sa personne et de ses propos. Il admirait le

plan militaire qui se déroulait en Allemagne, ce plan qui détruisait

le laborieux édifice de ses longs calculs, et allait forcer la cour

de Vienne à conclure la paix; il convenait que toute la gloire en

revenait à Bonaparte. Puis, tout à coup, il disparut. Il faisait agir

à Londres pour être autorisé à passer en Angleterre. En attendant

de pouvoir partir, il allait vivre à Ottensen, pris soudainement du

désir de se faire oublier. Peut-être les victoires de la France lui

inspiraient-elles le regret d'avoir obéi aux suggestions criminelles

qui l'avaient armé contre sa patrie. Mais, s'il n'était pas trop

tard pour se repentir, il n'était plus temps de reconquérir son

ancienne gloire à jamais souillée. Il ne restait d'autre ressource à

son activité que de s'enfoncer plus profondément dans la trahison.

Disons, pour en finir avec lui, qu'en 1801, du fond de sa retraite,

il envoyait encore à Saint-Pétersbourg des sollicitations et des

conseils.

Le 11 février, répondant à l'une de ses lettres, Rostopchine lui

disait: «J'y ai bien reconnu le talent actif qui s'impatiente dans

l'oisiveté. Mais, les circonstances actuelles ne manqueront pas

de vous présenter des occasions qui vous dédommageront avec usure

du temps perdu. Après la lecture de votre lettre, l'Empereur, mon

maître, m'a ordonné de vous faire savoir que vous n'avez qu'à

prendre un peu de patience pour voir s'effectuer des projets

auxquels vous accorderez peut-être votre estime.» N'était la

gravité des personnages, on serait tenté de se demander si Paul

Ier et son ministre ne se moquaient pas de Dumouriez. Au moment où

ils lui annonçaient ces «projets dignes de son estime», à Paris,

l'ambassadeur russe négociait la paix avec Bonaparte. C'était une

politique nouvelle qui ne laissait aucune place aux idées que

Dumouriez avait propagées et défendues et les condamnait à l'oubli

comme elles l'y condamnaient lui-même[31].

[Note 31: À Ottensen, où il vivait, l'archiduc Charles d'Autriche

vint acheter les conseils de son expérience militaire, qu'il paya

d'une pension de trois mille florins. En 1803, Dumouriez était à

Londres. Quels services y rendit-il? Probablement des services

analogues à ceux qu'il avait rendus au prince de Hesse et à

l'archiduc Charles. Une pension de douze cents livres sterling en

fut le prix. À Londres, il vit Pichegru. Ils discutèrent un plan

d'invasion de la France. En 1805, il alla en Suède. Il rêvait

d'allier contre Napoléon toutes les cours du Nord. En 1806, il revint

en Angleterre. Le duc d'Orléans, en souvenir de leur ancienne amitié,

ajouta à ses revenus une pension de dix mille francs. Il mourut en

Angleterre en 1823. Il avait quatre-vingt-quatre ans.]

Le comte de Caraman à Saint-Pétersbourg, comme Louis XVIII à Mitau,

était bien loin de prévoir le rapprochement entre la France et la

Russie que préparait la diplomatie française activement secondée

par la Prusse. Mais, il ne pouvait ne pas constater les changements

survenus dans les dispositions de l'empereur. Le résultat de la

mission de Dumouriez, qui prenait fin au moment de son arrivée à

Saint-Pétersbourg, ne lui permettait pas de les méconnaître. Non

seulement Dumouriez était parti sans avoir rien obtenu, mais encore

une offre de vingt mille hommes faite par la cour de Naples, pour les

joindre aux troupes russes restées à Jersey, et opérer une descente

sur les côtes de France, avait été dédaigneusement repoussée.

L'empereur se refusait à toute idée d'attaque directe contre la

République consulaire.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 15 / 48 段