--Elle voudrait à jamais détruire la France, sa rivale, dont elle

craint la résurrection. Restait la Russie.--Elle veut vous donner un

roi, ajoutait Frédéric-Guillaume, en réservant pour elle la grande

maîtrise et la propriété de Malte. Vous avez cependant une ressource,

c'est qu'elle s'oppose à l'agrandissement de l'Autriche, et que

l'Autriche ne veut pas voir passer Malte dans ses mains. Cela pourra

vous être utile.

À ces ouvertures, Beurnonville se contentait de répondre que

le premier consul voulait la paix. Mais, il transmettait à son

gouvernement les confidences qu'il venait de recevoir, et Talleyrand

lui écrivait: «Ce serait une bonne manière de procéder à la

pacification générale que d'opérer un rapprochement entre la France

et la Russie.» Dès ce moment, pour Bonaparte et Talleyrand, l'idée

exprimée en ces termes par ce dernier allait devenir, comme pour

Beurnonville, une idée fixe.

Le ministre de France, cependant, redoublait d'efforts pour arriver

au but qu'il se proposait. Il essayait de se rapprocher de son

collègue de Russie, le comte de Krudener. Ses premières tentatives

échouaient. Mais, les renseignements qu'il recueillait entretenaient

ses espérances. Au mois de juin, Rosenkrantz, envoyé de Danemark

à Berlin, chargé d'une mission à Saint-Pétersbourg, vint le voir,

après l'avoir longtemps évité. La démarche était significative.

Le diplomate danois s'excusa de sa circonspection. Il allégua la

nécessité où il s'était trouvé de ménager les susceptibilités des

agents d'Angleterre et de Russie. Il exprima l'espoir d'être, à son

retour, en état de se conduire autrement. Et comme Beurnonville

s'étonnait que le cabinet de Saint-Pétersbourg n'eût pas encore

répondu aux avances du gouvernement français, Rosenkrantz lui disait:

--Le tsar est retenu par l'amour-propre. Il aime les Bourbons et veut

de bonne foi le rétablissement du trône. Aussi est-il furieux d'avoir

été dupe des coalisés. Il est avide de vengeance. C'est ce qui le

rapprochera de la République.

Enfin, Rosenkrantz promettait de profiter de son séjour à

Saint-Pétersbourg pour sonder les intentions de la Russie. Bientôt

après, il faisait savoir qu'il avait tenu parole et provoqué une

réponse satisfaisante.

--Je ne suis pas éloigné de m'entendre avec le gouvernement français,

lui avait dit le tsar. Mais si, pour cela, je fais l'effort de

renoncer à soutenir Louis XVIII, je me crois en droit d'espérer que

mon intervention en faveur de mes autres alliés ne sera pas sans

succès.

Tandis que Beurnonville transmettait ce langage à Paris, il apprenait

que Caraman avait été reçu à Saint-Pétersbourg comme ministre du roi

de France. La nouvelle était pour désorienter. Il courait porter ses

doléances à d'Haugwiz. Le ministre prussien s'attachait à le rassurer

en lui rappelant que le tsar avait une amitié particulière pour le

roi de Mitau, mais que, dans l'accueil fait à son représentant, il ne

fallait voir «qu'un acte de commisération pour des amis malheureux».

D'Haugwiz, en cette circonstance, poussa si loin le désir de dissiper

les appréhensions du général de Beurnonville qu'il n'hésita pas

à le tromper. Il affirma, contrairement à la vérité, que Caraman

n'avait pas été admis en présence du tsar, mais seulement auprès du

comte Panin, et uniquement à titre d'envoyé du chef de la famille

des Bourbons. Il insinua même que la mission de Caraman avait pour

but d'obtenir que, parmi les domaines dont on disposerait à la paix

générale, on donnât à Louis XVIII, en échange de sa renonciation

à la couronne, un territoire où il pût vivre à l'abri du besoin.

Beurnonville ajouta foi à ces affirmations. Elles le rassurèrent, et

il attendit l'effet des bons offices de la Prusse.

À Paris, Talleyrand se préoccupait de trouver des voies parallèles

à celle de Berlin. Bourgoing reçut à Hambourg, où il attendait des

ordres pour se rendre à son poste de Copenhague, des instructions

conformes à celles qui avaient été précédemment adressées au

général de Beurnonville. «Nous manquons des moyens directs d'agir

à Saint-Pétersbourg, lui mandait Talleyrand, nous sommes obligés

de recourir à l'intermédiaire de la Prusse, et nous ne pouvons

douter qu'il ne soit pas moins officieux au fond qu'en apparence.

Il conviendrait donc que vous examinassiez autour de vous s'il n'y

aurait pas quelque voie bonne à employer près la cour de Russie, tant

pour bien connaître l'intensité de ses déterminations, soit même pour

les exciter dans le sens qui nous est favorable.»

La Russie avait pour représentant, à Hambourg, le comte de Mourawief.

Mais ce diplomate était trop ouvertement favorable aux émigrés pour

que le ministre de la République pût compter sur son concours.

Bourgoing eut alors l'idée de s'adresser au ministre de Suède. Il le

trouva disposé à s'employer pour le rapprochement de la France et

de la Russie, mais peu confiant dans l'initiative de Mourawief, et

convaincu que le meilleur moyen d'aboutir consistait dans l'entremise

plus active de la cour de Berlin. En faisant connaître à Talleyrand

cette opinion commune aux divers amis de la France à Hambourg,

Bourgoing ajoutait: «Ils pensent qu'en cajolant indirectement Paul

Ier, on tendrait également à ce but, qu'il suffirait pour cela

d'agir dans l'esprit que respirent depuis quelque temps nos journaux

officiels, en y ajoutant quelques démarches qui prouveraient nos

ménagements pour la nation russe et surtout pour ses troupes, de

prendre à l'égard des prisonniers de guerre des mesures d'humanité,

peut-être même de les laisser rentrer dans leur pays, en alléguant

qu'ils pourraient souffrir d'un plus long séjour sous un climat si

différent du leur.»

Ce conseil, soit qu'il coïncidât avec des projets déjà formés par

le premier consul, soit qu'il les inspirât, fut suivi sur-le-champ.

Le 20 juin, Talleyrand adressait au comte de Panin une lettre dans

laquelle il était dit qu'après avoir vainement essayé d'échanger les

Russes prisonniers en France, contre des Français prisonniers en

Angleterre et en Autriche, le premier consul venait d'ordonner qu'ils

seraient renvoyés en Russie, sans échange, avec tous les honneurs de

la guerre, habillés à neuf, réunis, et leurs drapeaux restitués. On

en comptait six mille environ, et Talleyrand s'informait de la route

qu'ils devaient suivre. Un exemplaire de cette lettre fut confié à

Bourgoing, qu'on croyait en état de la faire parvenir à destination;

un autre exemplaire à un officier russe qu'on mit en liberté afin

qu'il pût la porter à Saint-Pétersbourg.

Bourgoing était toujours à Hambourg. Au reçu des ordres du premier

consul, il se décida à tenter une démarche auprès du représentant

russe, Mourawief. Il chargea son secrétaire, M. de Rayneval,

d'aller demander en son nom «un entretien intéressant pour les

deux gouvernements». Mais il fut impossible à Rayneval d'arriver à

Mourawief, ni même de faire accepter par les gens de la légation

le billet de Bourgoing. Ce dernier écrivit alors, et deux fois de

suite, par la petite poste; ses lettres restèrent sans réponse.

Il en expédia une autre plus pressante. Il y donnait à entendre

que Mourawief se compromettait en repoussant les ouvertures du

gouvernement français; puis il ajoutait: «Empruntez pour me répondre

une main étrangère. Ne me nommez ni sur le dessus, ni dans le corps

de la lettre; n'y insérez pas un mot qui indique le sujet de la

mienne. Enfin, adressez-la-moi sous le couvert de M. de La Croix,

chez qui j'irai la prendre sans lui rien laisser soupçonner, ou bien

à la même adresse, sous l'enveloppe de mon hôtel d'Altona.» Cette

instance nouvelle, en dépit des précautions qu'elle conseillait,

n'eut pas plus de succès que les précédentes. Il y fut répondu en

ces termes: «Ne pouvant converser avec M. de La Croix sans une

autorisation expresse, on saurait moins encore se charger d'une

lettre quel qu'en soit le contenu. C'est la seule réponse qu'on soit

en état de faire.»

Pour aider à comprendre les craintes de Mourawief, il faut rappeler

la rigueur avec laquelle Paul Ier traitait ceux de ses fonctionnaires

qui excédaient ses ordres. Accepter une lettre des mains du ministre

de France, c'eût été paraître supposer que le tsar pourrait, malgré

son aversion pour les principes révolutionnaires, se rapprocher un

jour du gouvernement français, et cette supposition, pas un de ses

ambassadeurs n'aurait osé la faire. Un de ses généraux, traversant

Hambourg, refusait d'aller dîner chez le banquier de la Russie «marié

à une Française».

En faisant connaître à Talleyrand l'insuccès de ses premières

tentatives, Bourgoing l'attribuait à la pusillanimité de Mourawief.

«Il n'a de fortune dans le monde que sa place, et il sait que le plus

léger caprice de Paul Ier peut la lui faire perdre. Je ne doute pas

cependant qu'il ne l'ait informé de cette première ouverture, comme

il lui transmettra fidèlement mes billets, et je les ai libellés en

conséquence. M. Panin sera informé de la tentative dans quinze ou

vingt jours.»

Malgré la confiance qu'il laissait paraître, Bourgoing n'en restait

pas moins fort perplexe. Il venait d'apprendre l'admission de Caraman

auprès de l'empereur, au titre de représentant du roi de France,

alors qu'il s'était flatté jusque-là de l'espoir que Louis XVIII

serait contraint de quitter la Russie. Mais, il ne se décourageait

pas, et ses réflexions lui suggérèrent un autre moyen d'aboutir.

Au mois d'avril précédent, il avait reçu un Français qui lui était

présenté par Beurnonville comme pouvant lui fournir d'utiles

renseignements. Ce Français se nommait M. de Bellegarde. Ancien

cornette dans le régiment colonel-général-dragons, émigré en Russie,

il y avait pris du service dans l'artillerie et y était devenu

l'ami du comte Rostopchine. Il se préparait à y retourner après

un voyage en Allemagne. Avant de repartir, il était venu s'offrir

à Beurnonville d'abord, à Bourgoing ensuite. Il avait promis de

leur écrire en chiffres pour les informer de ce qui se passerait à

Saint-Pétersbourg. Grâce à ses lettres, Bourgoing se trouvait à même

d'affirmer que l'empereur restait toujours indécis, sans plan arrêté,

tiraillé entre les résolutions les plus contraires, et c'est sans

doute en se rappelant les récits de Bellegarde sur la cour moscovite

qu'il imagina une combinaison nouvelle.

«On pourrait aussi, écrivait-il à Talleyrand, arriver à Paul Ier par

la voie de son favori, autrefois son barbier, Koutaïkof, qui est

épris d'une actrice française, Mme Chevalier. Elle a été quelque

temps à Hambourg. Elle y a laissé d'agréables souvenirs, mais n'y

a pas conservé de relations. Elle est très avide, dit-on, mais son

amant satisfait à tous ses caprices, et elle mettrait sans doute

ses services politiques à un haut prix. J'ai pensé cependant qu'on

pourrait la faire sonder par le Français (Bellegarde). J'ai des

moyens de correspondre avec lui et je vais, sans délai, tenter cette

voie. Je vais aussi la proposer au général Beurnonville, qui est

encore plus à portée que moi de l'employer avec succès.»

Quel que soit le caractère des personnages qu'il rencontre sur sa

route, l'historien n'a pas le droit de les écarter quand ils sont

mêlés aux événements qu'il raconte. À ce titre, il y a lieu de

s'arrêter un moment à ceux qui entraient en scène, associés par

l'ingénieux Bourgoing au grand changement politique qu'il s'agissait

de provoquer. La Chevalier était engagée au Théâtre-Français de

Saint-Pétersbourg depuis 1798[24]. Liée avec Barras, elle lui avait

promis, au moment d'aller exercer ses talents en Russie, de lui faire

tenir les renseignements politiques qu'elle recueillerait en route.

En traversant Hambourg, elle y donna quelques représentations; ses

succès l'obligèrent à y prolonger son séjour durant trois mois.

Elle excita l'enthousiasme et conquit l'amitié de la princesse

d'Holstein-Beck, qui recevait chez elle les notables de la ville, des

émigrés et des républicains.

[Note 24: Il y a plusieurs actrices de ce nom. La plus célèbre brilla

dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Une autre reçut un prix de

chant au concours du 14 janvier 1800, après avoir chanté un morceau

de la _Médée_ de Chérubini. Le prix était ainsi libellé: «Racine à

Médée intéressante; Corneille à Médée vindicative.» (Moniteur du 24

nivôse an VIII.) Il nous paraît bien que celle dont il est question

dans notre récit était au théâtre Louvois en 1792. C'était la fille

d'un maître de danse de Lyon. Restée orpheline, elle rencontra un

maître de ballet, le nommé Chevalier, qui avait brillé à l'Opéra

au temps de Gardel et de Vestris. Il trouva l'orpheline belle, et

l'épousa. Je n'ai pu reconstituer l'histoire du ménage. Il est

vraisemblable qu'à Paris, comme plus tard à Pétersbourg, Chevalier

s'essaya à tirer parti de la beauté de sa femme et qu'il l'emmena en

Russie pour assurer à leur commune habileté un théâtre lucratif. Le

peu que j'ai découvert permet de croire qu'elle figura dans les fêtes

républicaines comme déesse Raison. C'était une jolie femme, facile et

sans préjugés, qui trouva dans son mari un complaisant complice de

ses ambitions.]

La princesse combla la comédienne des témoignages de son intérêt,

la chaperonna, lui présenta ses amis, et, entre autres, un jeune

émigré, le comte d'Espinchal[25], dont la bonne mine et l'esprit la

séduisirent. Une liaison passagère s'ensuivit. D'Espinchal paraît

avoir été le premier confident de la mission que la Chevalier avait

reçue de Barras. Mais il est douteux que cette confidence l'ait rendu

circonspect; il est même probable que c'est grâce à lui que la belle

put fournir au Directoire divers renseignements sur les émigrés. Elle

rencontra aussi chez la princesse une Mme d'Argens[26], un curieux

type d'aventurière, qui se fit son amie et de qui elle obtint de

précieuses révélations.

[Note 25: Originaire d'Auvergne. Il a laissé des Mémoires manuscrits

conservés à la bibliothèque de Clermont-Ferrand, et dont M. Frédéric

Masson a publié la partie militaire.]

[Note 26: Femme d'un officier dont elle avait été la maîtresse, après

avoir vécu publiquement avec un sieur Piconi d'Andrevet, major du

régiment de Mortemart. Mariée une première fois, on prétendait que

son premier mari, M. Thomassin, conseiller à la cour des comptes

de Nancy, n'était pas mort. On racontait aussi que, zélée pour le

magnétisme et la secte des illuminés, elle s'était présentée à Louis

XVI, comme envoyée de la Vierge Marie, pour lui donner des conseils.]

Thauvenay, agent du roi de France à Hambourg, qui avait pénétré

ces intrigues, s'indignait des marques de faveur que recevait la

Chevalier. Sa correspondance avec d'Avaray, en mars 1798, révèle son

indignation: «Je vois avec satisfaction que vous avez approuvé ma

franchise au sujet de Chevalier et de sa femme. Ces deux individus

viennent, véritablement à la honte de la société, de recevoir, pour

ainsi dire, des hommages publics. Ils devaient partir hier. De tous

les côtés, des prières, des bassesses ont été faites, des sommes

considérables leur ont été offertes pour rester encore quinze jours.

La princesse leur a donné dimanche un grand festin et de nouveaux

cadeaux. Elle les a très souvent à sa table et presque tous les

jours dans son intérieur. Presque tous nos compatriotes y sont

successivement invités avec ce trio comique[27].»

[Note 27: Ils étaient accompagnés d'un frère de la femme, danseur, et

à ce titre, engagé aussi à Saint-Pétersbourg.]

Le trio comique cependant nourrissait une haute ambition, celle

d'être présenté au roi de France, en traversant Mitau, où il devait

passer pour se rendre à Saint-Pétersbourg. La princesse et Mme

d'Argens firent demander à l'agent du roi une lettre d'introduction

auprès du comte d'Avaray. L'honnête Thauvenay refusa tout net,

malgré la colère de l'amoureux d'Espinchal, qui s'était chargé de la

commission. Il alla expliquer à la princesse les causes de son refus

et supplia Mourawief d'écrire en Russie pour faire connaître «ces

histrions». Mourawief promit. Mais, soit qu'il se fût abstenu de

tenir sa promesse, soit qu'il n'eût pas assez de crédit pour lutter

contre le charme personnel de la Chevalier, elle trouva, dès son

arrivée à Saint-Pétersbourg, les mêmes succès qu'à Hambourg, succès

de beauté et succès de talent, qui durent la consoler de n'avoir pu

présenter ses hommages au roi de Mitau.

Ses débuts au Théâtre-Français, où elle chantait l'opéra et jouait

la comédie, furent pour elle l'occasion d'un triomphe qui ébranla la

position de la tragédienne Valville. Ils attirèrent sur la nouvelle

venue l'attention de Koutaïkof, grand écuyer de la cour et favori du

tsar. Dès ce moment, elle régna en souveraine.

Singulier personnage aussi, ce Koutaïkof. D'origine tartare, ramassé

à dix ans dans les rues de Bender, lors du sac de cette ville en

1770[28], épargné en raison de sa jeunesse par le soldat entre les

mains duquel il était tombé, vendu au prince Repnin qui l'avait

offert à l'impératrice, donné par celle-ci à son fils l'archiduc

Paul, il était devenu successivement valet de chambre, barbier du

futur empereur, et enfin son ami. Élevé au trône, Paul Ier, pour

reconnaître son dévouement, le nomma grand écuyer, lui fit don des

biens des Narishkine. Personne ne jouit au même degré que Koutaïkof

de la faveur impériale[29]. Son crédit était aussi grand qu'était

vive la haine qu'il inspirait. Protégé par lui, le ménage Chevalier

eut tout à souhait. Le mari, bien qu'on l'accusât d'avoir été un

des plus cruels instruments de la Terreur, devint directeur du

Théâtre-Français. Il reçut à titre honorifique le grade de major dans

la garde, la dignité de conseiller de collège, et fut fait chevalier

de Malte.

[Note 28: D'après une autre version, à laquelle son nom donne

beaucoup de vraisemblance, il aurait été pris à l'assaut de Koutaïs,

au Caucase.]

[Note 29: Le trait suivant donnera une idée de cette faveur. En

décembre 1800, le jeune roi de Suède, Gustave-Adolphe IV, étant venu

à Saint-Pétersbourg pour négocier au sujet de la ligue des neutres,

le tsar lui demanda pour son favori le grand cordon de l'ordre royal

des Séraphins. Le roi refusa, en alléguant que Koutaïkof n'était pas

grand cordon de l'ordre impérial de Saint-André. Il était déjà en

route pour retourner dans ses États, quand le tsar eut connaissance

de ce refus. Furieux, il rappela la suite qu'il lui avait donnée pour

lui faire honneur jusqu'à la frontière et assurer son bien-être. Il

rappela jusqu'aux cuisiniers, et le même jour il créa Koutaïkof comte

et grand cordon de Saint-André. (_Recueil de la Société historique de

Russie._) La faveur de Koutaïkof et celle de la Chevalier finirent en

même temps que la vie de Paul Ier. On sait que l'empereur périt dans

la nuit du 23 au 24 mars 1801 (style russe). Ce soir-là, Koutaïkof

soupait chez la Chevalier. On lui remit une lettre qui portait sur

l'adresse ce mot: _Citissime_. Il la posa sur la cheminée sans

l'ouvrir. Comme la dame l'engageait à en prendre connaissance, il

répondit:

«J'en reçois tant de pareilles!» Il ne l'ouvrit que le lendemain, en

apprenant la mort de l'empereur, et y trouva la révélation du complot

qui venait de réussir. Il prit la fuite et se réfugia à Koenigsberg.

Peu après, la comédienne, dont le mari était à Paris pour y engager

des artistes français, fut arrêtée la nuit dans son lit et conduite à

la frontière. Elle rejoignit son amant. Ici nous perdons ses traces.

En 1809, la police de Napoléon ne savait ce qu'elle était devenue.]

La femme put trafiquer de son influence, vendre à un haut prix ses

services. Elle les vendit à des émigrés français aussi bien qu'à

des sujets russes. Sa vénalité était proverbiale. Elle abusa de son

pouvoir. Elle ne voulut pas que d'autres qu'elle participassent

aux plaisirs de l'empereur. La Valville ne fut plus admise qu'à de

rares intervalles, à jouer la tragédie sur les théâtres de Gatschina

et de l'Ermitage. Les comédiens italiens, allemands et russes en

furent bannis. L'empereur, désireux d'entendre une comédie d'Auguste

Kotzebue qui dirigeait le théâtre allemand, commanda quatre fois

le spectacle, et quatre fois la Chevalier parvint à l'empêcher. Il

n'était question, dans la capitale, que du luxe de ses toilettes et

de ses appartements où, assistée de son mari tout enflé d'orgueil,

elle recevait la haute société. Elle touchait un traitement fixe

de treize mille roubles. Ses représentations à bénéfice lui en

rapportaient vingt mille. On tenait à honneur d'y assister pour

s'assurer sa protection, à payer les places au prix qu'elle en

exigeait. Tous les mois, son banquier expédiait hors de Russie les

fonds qu'elle déposait chez lui.

Telle était la femme qui, par l'intermédiaire de Bellegarde, allait

être chargée de faire parvenir au comte Panin et d'appuyer, auprès

de l'empereur, la lettre de Talleyrand, et d'annoncer que le premier

consul n'attendait qu'une réponse pour écrire lui-même au tsar.

Est-ce par cette voie que la lettre arriva à sa destination? Est-ce,

au contraire, par l'officier russe à qui Talleyrand en avait confié

un exemplaire? Probablement par les deux côtés à la fois. Ce qui

est certain, c'est qu'elle arriva et que, dès ce jour, le crédit

de la Chevalier fut acquis au gouvernement français. Déjà, elle

était devenue hostile à l'exilé de Mitau, grâce à l'habileté de la

Gourbillon, cette lectrice de la reine, chassée par Louis XVIII et

qui, venue à Saint-Pétersbourg, avait intéressé la comédienne à son

sort.

À Berlin, les lenteurs des négociations causaient au général de

Beurnonville autant d'impatiences que d'inquiétudes. D'Haugwiz

s'appliquait à contenir les unes, à calmer les autres.

--Mon général, je vous réponds, ainsi que le roi, de l'empereur de

Russie, disait-il. Ayez pitié d'un amour-propre un peu déplacé.

Mais vous connaissez Paul Ier par tous les rapports qu'on vous a

faits. Ce n'est pas un homme qu'on puisse mener comme on veut.

Laissez-moi faire. Pourvu que je réussisse, c'est tout ce qu'il

faut, et je vous en réponds. Que le premier consul daigne persévérer

dans sa confiance. Nous nous conduirons de manière à donner une paix

honorable à la République et profitable à toute l'Europe qui en a

grand besoin.

Enfin, le 13 septembre, d'Haugwiz prévint Beurnonville que, d'après

le tsar, «tout ce qui concernait la France devait se traiter à

Berlin,» et que M. de Krudener avait reçu des instructions pour

négocier. Le même jour, Bourgoing recevait, à Copenhague, un avis

analogue avec les excuses de Mourawief. La diplomatie française avait

atteint son but.

Une première entrevue, entre Beurnonville et Krudener, eut lieu, le

28 septembre, chez d'Haugwiz qui les avait invités à dîner. Après le

repas, il les conduisit dans son jardin, où il les laissa en disant:

--Messieurs, je voulais avoir le plaisir de vous faire rencontrer.

Je sais que vous avez besoin de causer ensemble; je vous quitte et

je m'estimerai très heureux si le résultat de votre entretien peut

opérer un rapprochement que je désire de tout mon coeur.

Krudener prit aussitôt la parole:

--Vous avez dû, monsieur le général, trouver jusqu'à ce jour ma

conduite fort extraordinaire, dit-il. Mais, tels étaient mes ordres

que je ne pouvais entrer en relations avec vous, ni même vous parler.

J'en éprouvais les regrets les plus vifs et je vous assure que je

n'attendais que l'occasion de vous les exprimer. Tout me faisait

désirer d'avoir des droits à votre estime et de vous prouver que

j'ai autant à coeur que vous le rapprochement de nos deux nations.

Ce serait un jour de fête et de bonheur pour moi que celui où nous

pourrions signer ensemble ce traité auquel je désire personnellement

contribuer. Après avoir expliqué pourquoi Mourawief avait été empêché

de recevoir à Hambourg la lettre de Talleyrand au comte Panin, il

ajouta:--Sa Majesté m'a chargé de vous dire qu'elle recevra avec

plaisir la lettre du premier consul, qu'elle recevra de même les

prisonniers russes restés en France. Elle a désigné le général de

Sprengporten pour aller les recevoir.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 14 / 48 段