d'esprit pour objecter qu'il ne pouvait, sans manquer à ses devoirs
envers le roi son maître, sans s'exposer à devenir pour l'Europe
un sujet de railleries, quitter Saint-Pétersbourg avant d'avoir vu
l'empereur. Il ne se résignait pas à considérer comme définitive
la décision qui lui était transmise. Il espérait qu'elle serait
rapportée, qu'on ne le contraindrait pas à y obéir sur l'heure.
Rostopchine écouta patiemment cette réponse, promit de la répéter
au tsar. Mais sous cette bienveillante condescendance, le ministre
dissimulait sa volonté de contribuer de tous ses efforts à faire
avorter la mission de Dumouriez[21]. Comme la plupart des hommes
d'État de Russie, il avait vu avec regret son maître se jeter dans
la coalition; il s'était efforcé de l'en faire sortir; il croyait à
la possibilité comme à la nécessité de la paix entre la France et
l'empire. On peut donc croire que son influence, à supposer qu'il pût
se flatter d'en posséder une sur un prince fantasque à l'excès, ne
s'exercerait pas dans le sens des vues de Dumouriez. C'est d'autant
plus vraisemblable qu'alors même qu'il eût approuvé ces vues, il
n'était pas homme à user son crédit au profit d'une cause qu'il
considérait comme perdue, et qu'en fait, tout en offrant ses bons
offices à Dumouriez, il ne les poussa pas au delà de ce que lui
commandait la plus vulgaire courtoisie.
[Note 21: Il ne cessa de lui être malveillant: «C'est un intrigant,
disait-il plus tard en parlant de lui, qui servirait également le
ciel et l'enfer et qu'il a fallu chasser.»]
Au bout de quelques jours, il annonça au général que sa prière était
exaucée, qu'il serait admis à l'audience impériale. Il ne lui en
fixa d'ailleurs ni l'époque ni le lieu, ce qui aurait dû suffire
pour empêcher Dumouriez de se laisser prendre, comme il le fit, à
cette apparente bonne grâce. Il en apprécia mieux le caractère, au
fur et à mesure que se prolongeait l'attente qu'on lui imposa. Plus
de six semaines après son arrivée, malgré ses pressantes démarches,
il n'avait pas encore vu l'empereur. Il se décida alors à écrire à
Rostopchine une lettre pressante. Il y exposait avec force «combien
il était important, pour sa considération personnelle et pour lui
conserver quelques moyens de servir le roi, qu'il fût présenté à Sa
Majesté Impériale». Peu de jours après, dans la soirée du 5 mars,
à minuit, un billet de Rostopchine vint l'inviter à se trouver le
lendemain à la parade de l'empereur, c'est-à-dire à la revue matinale
des troupes de service au palais impérial, que le tsar passait
ordinairement dans la cour de ce palais.
Dumouriez fut exact au rendez-vous. Il était à cheval et en uniforme.
Ce jour-là, l'empereur ne parut pas. Le 7 mars, le général fut
plus heureux. Il s'était mêlé à l'état-major qui accompagnait le
souverain. Ce dernier le fit approcher, et là eut lieu leur première
entrevue. Paul Ier témoigna d'une extrême bienveillance. Il parla
à Dumouriez de manière à lui prouver qu'il n'ignorait rien de sa
carrière passée. Aux assurances qu'il lui donnait de son estime, il
mêla «un reproche affectueux et délicat sur ses erreurs passées».
Il exprima son mécontentement contre ses alliés, contre l'Autriche
surtout. Il dissimulait à peine le désir et l'espoir de les voir
subir des revers, maintenant qu'il avait retiré ses troupes.
--Nous verrons comment ils s'en tireront, dit-il. Je les laisserai
faire. Je ne peux sacrifier mon peuple et mes soldats pour l'intérêt
d'alliés perfides.
--Votre colère est juste, Sire, répondit Dumouriez. Mais je ne
désespérerai jamais de vous voir redevenir le chef de la coalition et
le sauveur de l'Europe. Avec de pareilles troupes et la grande âme de
Votre Majesté Impériale, le sort de l'Europe dépend de votre volonté.
Le tsar évita de relever ces paroles, et, changeant de sujet, il ne
cacha pas l'admiration qu'il éprouvait pour le premier consul, et
comme son interlocuteur mettait en doute qu'un gouvernement durable
pût sortir du coup d'État de Brumaire dans un pays où la Révolution
avait détruit le pouvoir personnel, il répondit:
--L'autorité réunie dans une seule personne constitue un gouvernement.
Le mot choqua Dumouriez. Il manifesta son sentiment avec une vivacité
qui arracha un sourire à l'empereur. Du reste, celui-ci s'empressa
d'ajouter qu'à ses yeux, Louis XVIII, roi de France, était le seul
dépositaire légitime de cette autorité; que, pour ce motif, il
voulait aider à le rétablir sur son trône. Il expliqua brièvement
les causes qui l'avaient décidé à rompre avec la coalition. Mais il
n'entendait pas abandonner la cause des Bourbons. Il reconnaissait
que Dumouriez était à même de la servir.
Ils se revirent à la parade du 8. L'empereur revint sur ses griefs
contre l'Autriche. Puis, dans un élan de confiance, sincère ou joué,
il demanda:
--Général, que pensez-vous de ma position?
--Sire, il faudrait un long mémoire pour vous répondre.
--Eh bien, rédigez-le et envoyez-le-moi par Rostopchine. Vous le lui
remettrez cacheté. Et il ajouta:--Peut-être me trouvez-vous méchant
sur le compte des Autrichiens?
--Le ressentiment de Votre Majesté Impériale est juste, fit
Dumouriez. Mais qu'elle me passe une expression triviale: il faut le
garder pour la bonne bouche.
Dumouriez jugea le moment opportun pour exposer le plan qu'il
avait préparé, en 1798, de concert avec le prince Charles de
Hesse, et qui consistait à former un corps de neutres, dont le
Danemark eût été l'âme et qui aurait aidé en France à un changement
de gouvernement[22]. Le tsar écouta ces développements avec
intérêt. Il demanda à Dumouriez de les résumer dans une note et
l'autorisa, l'exécution du plan étant subordonnée à une entente
avec l'Angleterre, à en entretenir lord Withworth, ambassadeur
britannique à sa cour, et l'envoyé danois, le général comte de Blôme.
Dumouriez, en même temps qu'il s'abouchait avec ces diplomates par
l'intermédiaire de Panin, écrivait la note demandée. Il l'envoya
à Rostopchine le 10 mars. C'était un exposé succinct du projet du
prince de Hesse. Après en avoir raconté les origines et comment,
malgré diverses négociations avec Londres, il était tombé dans
l'abandon, le général s'attachait à démontrer que l'heure était
propice pour le reprendre, et qu'il serait facile d'en assurer
l'exécution pour le mois de juillet. «Le Danemark n'étant qu'une
puissance secondaire, disait-il en finissant, ne peut que recevoir
une pareille proposition et non pas la faire lui-même. Rempli de
confiance dans le caractère moral, dans la droiture politique de
l'empereur, il sera nécessairement entraîné ou arrêté dans cette
négociation par l'opinion de Sa Majesté Impériale. Si, comme elle
me l'a fait espérer, elle protège et ne désavoue pas la négociation
particulière qu'elle a daigné me permettre d'ouvrir avec MM. de
Withworth et de Blôme, négociation que je suivrai pas à pas, sous ses
yeux, sous sa puissante direction, je ne doute pas de sa réussite,
surtout si M. de Mourawief reçoit l'ordre d'en suivre les détails
avec la cour de Copenhague, à mesure qu'elle se développera ici et à
Londres.»
[Note 22: Voir _Histoire de l'Émigration_, tome II, pages 271 et
suivantes.]
Cette note était partie depuis quelques heures à peine, qu'on en
demandait une seconde à Dumouriez. Il s'agissait cette fois de ce
qui pourrait être fait dans le Midi. Il exposa le plan concerté avec
Willot, dont il avait, depuis son arrivée à Saint-Pétersbourg, et
pour tenir une promesse faite en traversant Mitau, fait passer une
copie à Saint-Priest. En l'en voyant à Rostopchine, il lui disait:
«Je désire beaucoup que l'empereur soit content. Mais ma féroce
éducation de soldat me rend plus propre à combattre qu'à écrire. Ce
n'est que pour dérouiller mon épée que j'emploie ma plume.»
Il l'employa encore pour rédiger le mémoire qu'il avait promis à
l'empereur à la parade du 8 mars, ou plutôt les mémoires, car il
en fit trois, qu'il envoyait au fur et à mesure qu'ils étaient
finis. Dans la premier, après avoir, pour flatter le tsar, blâmé
sans ménagement la cour de Vienne, et excusé la cour de Londres,
il retraçait le tableau des suites funestes qu'entraînerait pour
l'Europe la retraite absolue de l'empereur de Russie, en obligeant
l'Angleterre à seconder les ambitions de l'Autriche, en laissant
à celle-ci les mains libres en Italie, et enfin en facilitant les
usurpations de Bonaparte. Dans le second, il établissait la nécessité
pour l'empereur de renvoyer ses troupes en Allemagne, mais en leur
imprimant une action absolument indépendante de l'Autriche. Il
conseillait de reprendre l'ancien plan de Souwarof et de marcher
sur Mayence pour pénétrer de là dans la Basse-Alsace. Le troisième
mémoire résumait toutes les raisons qui devaient convaincre
l'empereur de l'utilité qu'il y avait pour l'Europe à ce qu'il
ne dénonçât pas son traité avec l'Angleterre, aux termes duquel
il était tenu de lui fournir quarante-cinq mille hommes en vue
d'opérations ultérieures. Une partie de ses troupes était à Jersey.
Il convenait de les y laisser pour les jeter au moment opportun
sur les côtes de France, les unes au Midi, les autres au Nord, en
faisant appuyer celles-ci par les Danois et les Anglais, les autres
par les Napolitains, les Anglais et les Albanais qui étaient déjà
dans la Méditerranée. Enfin Dumouriez insistait pour qu'un corps
d'observation fût placé sur les confins de l'Autriche, pour barrer le
chemin aux entreprises de Bonaparte en Allemagne.
Les deux premiers mémoires étaient seuls envoyés, lorsque, à la
parade du 13 mars, il fut admis de nouveau à s'entretenir avec
l'empereur. Quelques instants avant, Rostopchine l'ayant mandé chez
lui, avait mis sous ses yeux une note du souverain dans laquelle
celui-ci, en réponse aux communications du général, disait qu'il
«devait être Monk», et que, quant à lui, ce qu'on appelait son
système était le dessein permanent de ne pas favoriser les vues
intéressées des alliés.
Cette phrase permit à Dumouriez d'ouvrir l'entretien en démontrant
que l'intérêt de l'empereur commandait tout au moins la formation
d'un corps d'observation.
--Je n'en ai pas besoin pour arrêter les progrès des Français et
contenir les ambitions de la cour de Vienne, répliqua le tsar. Toutes
mes forces sont en sentinelle.
--Mieux vaudrait, sire, une armée prête à agir, dont la destination
serait connue.
--Soyez sûr que je serai prêt quand il le faudra, quand je verrai
de la bonne foi. Dumouriez n'osa pousser plus loin l'insistance.
L'empereur reprit:--Croyez-vous que votre roi est homme à se mettre à
la tête de ses troupes?
--Ah! sire, s'écria Dumouriez, il m'a dit deux fois, avec
l'enthousiasme d'un petit-fils d'Henri IV: Ou ma couronne ou un coup
de canon!
--Eh bien, général, vous serez Monk, et j'y contribuerai de tout mon
pouvoir.
--Mais, sire, n'ayant que mes bras et ma tête, je ne puis qu'être
inutile et gémir.
L'empereur ne répondant pas, Dumouriez lui annonça son troisième
mémoire relatif au traité avec l'Angleterre.
--Ma position avec l'Angleterre est la même qu'avec l'Autriche,
déclara l'empereur.
--Accordez-moi au moins, sire, les quinze mille hommes que vous avez
encore là-bas.
--À quoi bon? Ils ne vous suffiront pas.
--Sans doute, mais j'espère bien que sur les sollicitations de
la cour de Londres, et après examen de mes plans, Votre Majesté
complétera les quarante-cinq mille hommes.
--N'y comptez pas. Mes troupes vont revenir. Quant à vous, général,
que puis-je faire pour vous?
--Rien pour moi, sire, tout pour Monk.
--Je m'efforcerai de favoriser le plan danois. Voyez Withworth, voyez
Blôme; dites-leur que je suis dans le secret. Traitez avec eux, mais
en votre nom. Évitez de me compromettre.
À la parade du 15 mars, Paul Ier confirma ces propos, mais avec la
préoccupation évidente de ne pas s'engager.
--On m'a trop joué, je suis trop mécontent. J'observerai, j'attendrai
les événements. Je souhaite que vous gagniez le Danemark. Mais vous
n'aurez pas mes quinze mille hommes.
En dépit de ces réponses bien propres à le décourager, et quoique
Rostopchine lui eût fait sentir qu'il ne devait rien attendre de la
cour de Copenhague, ce qui entraînait en réalité l'échec complet de
ses démarches, Dumouriez envoya son troisième mémoire. Cet envoi
effectué, il en attendit impatiemment les suites. À deux ou trois
reprises, il fut encore autorisé à se trouver à la parade sur le
passage de l'empereur. Les entretiens se ressentaient nécessairement
des conditions dans lesquelles ils avaient lieu. L'empereur affectait
de ne faire aucune allusion aux propositions manuscrites qui lui
avaient été remises. La conversation roulait uniquement sur les
questions militaires, le tsar toujours bienveillant, Dumouriez
cherchant en vain l'occasion de parler de l'objet de son voyage,
attentif à ce qu'il disait dans la crainte de déplaire. Mais il lui
fut impossible d'obtenir audience sous une autre forme. Les portes du
cabinet impérial restèrent closes devant lui. Étant un jour en retard
sur l'heure de la parade, il s'excusa en rejetant la faute sur un
personnage considérable de l'empire qu'il avait rencontré.
--Sachez, monsieur, répliqua Paul, qu'il n'y a de personnage
considérable dans mon empire que celui à qui je parle, et pendant que
je lui parle.
Voilà où il en était après un séjour de dix semaines à
Saint-Pétersbourg. Il avait consacré ses talents à suggérer à
l'étranger les moyens d'envahir son pays. Mais il ignorait quelle
suite serait donnée à ses conseils. Cette incertitude, en se
prolongeant, devenait plus cruelle. À partir du 20 mars, il ne revit
plus l'empereur. Personne ne lui parlait de ses plans. Lord Withworth
se prêtait par pure déférence à ses communications sans en espérer de
grands résultats. Le comte de Blôme n'augurait pas mieux du silence
du tsar. Condamné à l'isolement et à l'oisiveté dans une capitale
terrorisée par la police impériale, usant ses efforts contre la
courtoisie silencieuse des ministres russes, Dumouriez n'écrivait que
rarement à Mitau, ne sachant que dire. Pour occuper ses loisirs, il
traçait un plan de défense du Portugal, à la demande du chevalier de
Herta, envoyé de ce pays.
C'est pendant cette période d'attente qu'il reçut de Saint-Priest
l'étrange ouverture que voici: «Le plan du général Willot pour agir
sur nos provinces du Midi a pris couleur. L'Angleterre fournit deux
millions et demi, avec lesquels il se croit en mesure d'opérer un
soulèvement et de lever une force armée. Mais je vous avoue que je
n'ai pas le même espoir s'il n'a quelque appui du dehors. On tâtera
sur cela la cour des Deux-Siciles, et ce serait le cas d'y employer
M. le duc de Berry. Mais, il nous a été proposé un moyen que je crois
d'un succès plus probable. Ce serait, si l'affaire de Danemark n'a
pas lieu, de vous envoyer en Égypte auprès de Sidney Smith, avec des
moyens pécuniaires de l'Angleterre, pour débaucher l'armée française
d'Égypte, en tout ou partie, et l'amener ensuite sur un point de nos
côtes, qui serait d'avance convenu avec Willot. Nous venons d'en
écrire en Angleterre et, si la chose est admise et vous agrée, vous
partirez de Saint-Pétersbourg pour Constantinople et l'Égypte. Voyez
si, en désespoir de cause, vous ne feriez pas cette ouverture au
ministère russe. Il me semble que s'il y donnait de l'appui à la cour
de Londres, cela serait d'un grand poids.»
On croit rêver en lisant, écrite par le personnage le plus sage et
le mieux équilibré de l'Émigration, cette proposition hautement
fantaisiste. Elle fit lever les épaules à Dumouriez. Il la trouvait
extravagante. Il le donna à entendre et on ne lui en parla plus, si
ce n'est pour établir qu'on se rendait à ses raisons. D'ailleurs,
l'armée d'Égypte avait subi un échec: «Il est à présumer que tout est
bâclé et qu'on n'arriverait pas à temps.» Après avoir rendu compte
de ses rapports avec Paul Ier, Dumouriez espaça de plus en plus ses
lettres au roi. Le 4 avril seulement, il prit la plume pour annoncer
son arrivée prochaine à Mitau. Quatorze jours plus tard, on y était
encore sans nouvelles de lui.
III
BONAPARTE ET PAUL Ier
Pour comprendre le visible mauvais vouloir qui caractérise la
conduite de Paul Ier à cette époque, et ses réponses contradictoires
au général Dumouriez, il faut se rappeler les démarches auxquelles,
au même moment, se livrait Bonaparte à l'effet de se rapprocher de la
Russie. Devenu, par la journée du 18 brumaire, maître de la France,
il souhaitait la pacification de l'Europe. La paix était conclue avec
l'Espagne et la Prusse; il la voulait avec les autres puissances,
la Russie surtout. Le cabinet de Berlin, que dirigeait le baron
d'Haugwiz, s'était offert comme médiateur entre Saint-Pétersbourg
et Paris. L'aide de camp Duroc avait été chargé de lui exprimer la
reconnaissance du premier consul. Cette mission temporaire ayant pris
fin, le général de Beurnonville était arrivé à Berlin comme ministre
de la République française, en remplacement de Sieyès, pour tirer
parti des bons offices de la Prusse.
L'idée d'un rapprochement entre la France et la Russie n'était pas
nouvelle. Déjà, à la mort de Catherine II, le Directoire avait
tenté d'opérer ce rapprochement par les mêmes voies. À la demande
du roi Frédéric-Guillaume, le comte de Kalitschef, ambassadeur de
Russie à Berlin, avait eu une entrevue avec le citoyen Caillard,
représentant de la République. Ces pourparlers étaient restés sans
résultat, et les hostilités avaient continué pendant que Talleyrand,
devenu ministre des affaires étrangères, s'efforçait d'intéresser
au rétablissement de la paix certains émigrés, et même, en 1800,
Caraman, qu'il croyait envoyé à Saint-Pétersbourg, non par Louis
XVIII, mais par la Prusse[23]. Les circonstances à cette époque
semblaient plus favorables. Le tsar, nous l'avons dit, regrettait
d'être entré dans la coalition. Ses regrets dataient de la défaite de
ses armes à Zurich. Ils s'augmentaient, de jour en jour, par suite de
l'obstination de l'Angleterre à détenir l'île de Malte, qu'il voulait
rendre à l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, dont il s'était fait
proclamer grand-maître, et de la résolution manifestée par l'Autriche
de garder pour elle seule la citadelle d'Ancône, dont elle n'avait pu
s'emparer qu'avec le secours de la marine russe.
[Note 23: «Il n'y a que les émigrés qu'on puisse employer à cette
cause. J'ai la certitude qu'un des Caraman (Victor), envoyé par la
Prusse à Saint-Pétersbourg, et qui y est bien posé, ne demande pas
mieux que de nous être utile.» (Lettre de Talleyrand à Bourgoing, 7
juin 1800.)]
Ce qu'il appelait la mauvaise foi de ses alliés exaspérait Paul
Ier. Sous l'empire de ses griefs, il répondait à Louis XVIII qui le
suppliait de s'associer à une expédition sur les côtes occidentales
de France, que préparait l'Angleterre: «L'exécution de ces projets
est peu probable dans ce moment, vu la confusion générale dans
laquelle se trouve le système politique de toutes les cours, et
tant que les cours de Vienne et de Londres se conduiront d'après
les mêmes principes, je ne pourrai rien entreprendre pour la bonne
cause sans m'attendre à être sacrifié.» Un de ses officiers, chargé
d'accompagner à Londres le comte de Vioménil, alors au service de la
Russie, qu'à la prière de Louis XVIII, l'empereur venait d'autoriser
à prendre part à une expédition anglaise en Vendée, disait en
traversant Berlin: «L'armée de Souwarof ne retournera pas sur le
Rhin. Le voyage de M. de Vioménil n'est qu'une simagrée. L'empereur
est résolu à abandonner la coalition, à rappeler ses armées. Il est
en garde contre les vues ambitieuses des ennemis de la France.»
Le 12 février 1800, ses troupes recevaient l'ordre de rentrer en
Russie. Le corps de Condé ayant manifesté peu d'empressement à obéir,
Paul saisissait l'occasion de se délivrer de l'engagement pris par
lui de le garder à sa solde: «La répugnance que vous témoignez de
rentrer avec le corps de troupes sous vos ordres dans leurs quartiers
respectifs, me porte à croire que Votre Altesse Sérénissime compte
trouver plus d'avantage à faire passer ce corps à la solde anglaise.
C'est ce qui m'engage à lui donner, par la présente, mon plein
consentement à tout arrangement qu'elle voudra contracter en la
déchargeant de ceux qu'elle avait pris envers moi.» Après avoir donné
ce consentement qu'on ne lui demandait pas, avec une facilité qui ne
fut pas sans causer quelque déception au roi de France et au prince
de Condé, il refusait, malgré leurs sollicitations ultérieures, de
s'occuper de la petite armée: «Ayant pris le parti de ne me mêler
d'aucune manière à la coalition existante actuellement, je ne puis
prendre sur moi de prescrire la destination d'un corps qui, de mon
service, a passé à la solde de l'Angleterre. Le comte de Vioménil
n'étant plus dans mon armée, Votre Majesté pourra l'employer d'après
son gré.» Puis, comme pour accuser son ressentiment et ses volontés,
il expulsait lord Withworth, rappelait Woronzow. C'est à ce moment
qu'étaient jetées les bases de la ligue des neutres.
Indépendamment de ses griefs contre l'Angleterre et l'Autriche
auxquels le tsar donnait ainsi satisfaction, des causes accessoires
déterminaient sa conduite: d'une part, l'enthousiasme qu'excitait
en lui le génie de Bonaparte; d'autre part, la complaisance qu'on
mettait, au sein de sa cour, à flatter ses idées du moment. La
campagne d'Italie, l'expédition d'Égypte, la journée du 18 brumaire,
avaient été l'objet de son admiration. Dans le jeune général que les
événements venaient de mettre à la tête de la France, il se plaisait
à voir un représentant des principes qu'il appliquait dans ses États,
et qu'il considérait comme indispensables à la sécurité des trônes
en Europe. La fortune de ce victorieux le séduisait, l'entraînait
bien plus que ne le pouvaient faire les plaintes et la détresse du
chef des Bourbons. Il revenait peu à peu de ses préventions contre la
France.
Autour de lui, ce penchant trouvait des encouragements; ses ministres
s'attachaient à mettre en lumière ce qu'offrait d'égoïste et
d'intéressé la politique des cours de Vienne et de Londres. Ils lui
montraient l'une usurpant le commerce exclusif des mers, l'autre
confisquant l'Italie. Ils le circonvenaient de toutes les cajoleries
qui répondaient à sa haine pour les Anglais; ils ouvraient devant
lui, en flattant son amour-propre militaire, la vaste carrière
d'une attaque sur l'Inde; ils faisaient briller à ses yeux, comme
un argument à l'appui de ceux qui voulaient qu'il se rapprochât du
premier consul, la gloire militaire de ce dernier. Les efforts de
l'impératrice tendaient au même but, ainsi que ceux de la favorite,
Mlle de Nélidof, rappelée à la cour après une courte disgrâce. C'est
en parlant de cette jeune femme que Bourgoing, ministre de France
à Copenhague, écrivait à Talleyrand: «Elle a autant de raison que
d'esprit. Elle a fait tout ce qu'elle a pu pour détourner Paul
d'entrer dans la coalition. Elle le poussera à en sortir.»
La première nouvelle qui salua Beurnonville à son arrivée à Berlin
fut celle de l'ordre donné par le tsar au maréchal Souwarof d'avoir à
rétrograder. Elle lui fut communiquée par d'Haugwiz.
--Il faut finir cette malheureuse et trop longue guerre, lui dit le
ministre. Votre gouvernement régénéré promet aujourd'hui plus de
solidité dans les arrangements. Nous y trouvons l'unité d'action
et de volonté, désirée depuis longtemps. D'un autre côté, le tsar
retire ses troupes. C'est le moment de poser une digue à l'ambition
autrichienne. Tout cela peut se concilier en faisant quelque chose
pour la Russie. Cédez Malte à l'empereur. C'est sa folie. Je crois
qu'il donnerait une partie de son empire pour cette possession.
À ces premiers conseils, le roi Frédéric-Guillaume ajoutait bientôt
l'autorité de ses appréciations. En recevant le ministre de France,
il lui parlait en termes amers de l'avidité «incalculable de
l'Autriche». Il disait de l'Angleterre: