«Ce ministre m'a bien dédommagé, écrivait l'abbé Edgeworth au roi.

Sa première sortie fut pour moi, et dès le lendemain, il eut la

bonté de m'écrire pour m'assurer que Sa Majesté Impériale me verrait

avec plaisir, et qu'elle avait fixé mon audience au jour suivant.»

Dans la même lettre, nous trouvons quelques détails sur l'entrevue

du confesseur de Louis XVI avec Paul Ier. «Il est impossible d'y

mettre plus de grâce que n'y en mit l'empereur. Mais, je ne dois pas

dissimuler à Votre Majesté que l'analyse bien exacte de ce qu'il eut

la bonté de me dire pour Elle peut se réduire à ces deux mots:--Le

roi connaît toute mon amitié pour lui; mais il sait, en même temps,

ce qui la rend désormais impuissante.

«De là, se rabattant rapidement sur l'ordre du Saint-Esprit dont

je lui portais les marques, il parut me faire remarquer avec

complaisance qu'aucun prince étranger à la maison de France ne

l'avait porté avant lui. Le reste de la conversation dont il

m'honora, et qui fut assez longue, roula absolument sur ma chétive

personne pour laquelle il témoigna beaucoup plus d'intérêt qu'elle ne

mérite.»

Au laconisme de ce compte rendu, où éclate la modestie de l'abbé

Edgeworth, il y a lieu de suppléer en répétant les paroles que lui

dit l'empereur en le recevant:

--Vous êtes pour moi un être bien intéressant. Vous me rappelez le

moment où vous vous êtes tenu courageusement au pied de l'échafaud.

Je remercierai Louis XVIII de vous avoir choisi pour m'apporter

l'ordre que j'ai désiré de lui. Et prenant de ses mains la plaque du

Saint-Esprit, il ajouta:--C'est le souvenir d'un ami malheureux.

«Au sortir de l'audience, continue le narrateur, M. le comte

Rostopchine, après avoir conféré quelques minutes avec l'empereur, me

dit qu'il avait ordre de m'offrir une tabatière, avec le portrait de

Sa Majesté Impériale et cinq cents ducats de pension sur sa cassette;

que, du reste, vu le désir que témoignait le roi, mon maître, de me

voir revenir promptement auprès de lui, l'empereur me dispensait de

toutes les formalités d'usage, mais qu'il avait pour agréable que

je portasse moi-même au roi de France la croix de Saint-André, et

qu'elle me serait remise avant mon départ.»

Cette lettre causa à Mitau une déception assez vive. Que le tsar eût

déclaré à l'abbé Edgeworth que son amitié pour Louis XVIII était

désormais impuissante, cela ne devait pas surprendre: le rappel

des troupes russes ne laissait que trop prévoir cette déclaration.

Mais qu'au lieu de faire porter à Mitau les insignes de Saint-André

par un personnage de sa cour, il en eût, contrairement à tous les

usages, chargé le propre envoyé du roi, dénotait «un oubli des grâces

que l'on remarquait depuis longtemps dans ses procédés». Le roi et

d'Avaray en furent blessés, et Saint-Priest plus encore. Dans un

accès d'humeur, il proposa de faire des démarches promptes et vives

pour sortir de la Russie. Mais d'Avaray protesta. Était-il possible

de quitter volontairement l'asile de Mitau? L'empereur d'Allemagne

ou le roi de Prusse voudraient-ils en donner un autre? Les princes

secondaires l'oseraient-ils? Et quand ils l'oseraient, Bonaparte,

s'il avait des succès dans la campagne, ne les obligerait-il pas à

renvoyer le roi? Partir, ce serait donc exposer le roi, la reine,

la fille de Louis XVI à se traîner sur les routes, de cabarets en

cabarets; ce serait exposer le roi au risque humiliant de mendier

par nécessité l'asile qu'il aurait quitté par humeur, et à cet

autre risque, de voir l'empereur irrité le priver des bienfaits qui

le faisaient vivre. «Il est inconcevable, observe d'Avaray, que

M. de Saint-Priest, à son âge et avec son expérience, ait toute

l'inconséquence, toute la légèreté d'un enfant ou d'un novice.»

Selon d'Avaray, il fallait se taire et feindre de croire que

l'empereur, en donnant à l'abbé Edgeworth une grande marque d'estime

et de considération, avait voulu témoigner au roi tout le cas qu'il

faisait de son envoyé, et lui éviter en même temps l'embarras qu'il

pourrait éprouver dans sa position à récompenser un personnage de la

cour de Russie, qui serait venu tout exprès pour lui faire hommage

de l'ordre de Saint-André. Ainsi, un procédé qui, au premier abord,

pouvait paraître un manque d'égards, constituerait au contraire une

attention délicate. Cet avis prévalut. Le roi remercia l'empereur

sans trahir ni dépit ni surprise, et on poursuivit, sans autre

incident, la négociation à laquelle donnaient lieu la distribution et

l'échange de croix entre les deux cours.

On jugera, par cet épisode, de tout ce que présentait de délicat, de

troublant et souvent d'humiliant, la situation de Louis XVIII. Se

sachant sans cesse exposé aux énigmatiques caprices de Paul Ier, il

vivait dans les transes, entre la crainte et l'espoir, s'attendant

toujours à voir quelque avanie succéder brusquement à un procédé de

bienveillance, ou également quelque trait inattendu de bonne grâce

le dédommager à l'improviste de ce qu'il pouvait considérer comme

une offense. La mission de l'abbé Edgeworth, avec ses incidents

contradictoires, ne changeait rien à cet état de choses. Étant donné

le caractère mobile de l'empereur, le roi pouvait tout craindre et

tout espérer.

Jusqu'à ce moment, il n'avait été représenté à Saint-Pétersbourg que

par un agent sans caractère officiel, le marquis de La Ferté-Meun,

«véritable commissionnaire,» uniquement chargé de la transmission

des correspondances. Les informations politiques que le roi avait

intérêt à recevoir lui étaient envoyées par un comité secret, composé

de trois émigrés, établis dans la capitale russe: le marquis de

Lambert, le comte de Choiseul-Gouffier, le baron de Flachslanden.

Tous trois entretenaient des relations avec les ministres russes et

le corps diplomatique; ils étaient reçus à la cour. S'il y avait

lieu à quelque négociation auprès de Paul Ier, le roi en chargeait

un messager spécial. C'est ainsi que Saint-Priest et d'Avaray, et

plus récemment le comte de Cossé-Brissac, s'étaient successivement

rendus à Saint-Pétersbourg, le dernier, comme on l'a vu, pour offrir

à l'empereur, de la part du roi, la grand'croix de l'ordre de

Saint-Lazare.

Au mois de janvier, le marquis de La Ferté reçut, par ordre du tsar,

une lettre qui le qualifiait ministre du roi de France. Très ému,

il s'empressa d'avertir son maître. Le roi, qui avait consulté

Saint-Priest et d'Avaray, écrivit le 14 janvier à son «frère et

cousin», en demandant s'il lui convenait d'avoir à sa cour un agent

royal revêtu des attributions d'un ambassadeur, et s'il voulait le

désigner lui-même. La réponse arriva le 20: «Je laisse, disait le

tsar, à la volonté de Votre Majesté le choix de la personne qu'elle

voudra honorer de sa confiance. Je serai très charmé d'avoir à

témoigner au ministre de Sa Majesté très chrétienne auprès de moi,

quel cas je fais de l'amitié de son maître.» Tenu de le choisir, ne

voulant fixer son choix ni sur «le bonhomme La Ferté, qui eût bien

voulu devenir de commissionnaire ministre», ni sur le comte de Cossé,

soupçonné d'avoir tenu à Saint-Pétersbourg des propos désobligeants

sur d'Avaray, le roi proposa, pour exercer ces hautes fonctions,

le comte de Choiseul-Gouffier, et, à défaut de lui, le marquis de

Lambert. Mais, au moment où ces propositions partaient de Mitau, Paul

faisait expulser de son empire ces deux gentilshommes, sans même leur

expliquer les motifs de leur disgrâce.

Le roi, déconcerté, lui envoya alors une liste portant les noms du

duc de Guiche, du comte de La Chapelle, du marquis de Bonnay et

du vicomte de Caraman, entre lesquels il le suppliait de choisir.

L'empereur s'y refusa. Louis XVIII, laissé libre de désigner son

représentant, nomma Caraman[18]. Le jour où la décision impériale fut

connue à Mitau,--c'était le 20 janvier,--le roi écrivit au tsar pour

lui exprimer sa reconnaissance. «D'accord avec mes fidèles sujets,

dit-il, je peux envisager ce grand événement sous deux aspects

également favorables, comme une marque de l'amitié de Paul Ier et

comme un démenti éclatant donné aux calomniateurs qui me prétendaient

privé du plus formidable appui.»

[Note 18: Dans ses Mémoires inédits, le vicomte de Caraman paraît

croire qu'il fut désigné par le tsar. Les documents que nous avons

consultés prouvent le contraire, et notamment cette lettre de Louis

XVIII, en date du 14 février: «Je suis heureux de penser que Votre

Majesté Impériale agrée les sujets parmi lesquels je dois faire

choix de mon représentant auprès d'elle, et puisqu'elle s'en remet

à ma détermination à cet égard, je la prononce en faveur du vicomte

de Caraman, en souvenir des bontés dont Votre Majesté Impériale l'a

honoré lorsqu'il eut le bonheur de lui faire autrefois sa cour. Je

lui écris à Berlin, où il est en ce moment, de se rendre ici.»]

Caraman était alors au service de la Prusse, avec le grade de

colonel, qu'il devait à la bienveillance du roi Frédéric-Guillaume.

Il raconte lui-même quelles appréhensions l'assaillirent quand il

reçut l'ordre qui l'appelait à Mitau et quels motifs le décidèrent

à obéir: «La position des affaires en Europe ne permettait pas la

moindre illusion sur la stabilité du poste auquel j'étais appelé;

je connaissais la mobilité des volontés de l'empereur; mais je

connaissais aussi son inflexibilité, lorsqu'une fois sa résolution

était arrêtée. Je savais que la résistance pouvait lui faire prendre

les partis les plus violents, et, bien persuadé que je serais bientôt

victime d'un changement forcé ou volontaire dans le système que

suivait l'empereur, je ne voulus pas exposer celui qui était toujours

pour moi le roi de France, et, par conséquent, le mien, à voir

ajouter de nouvelles épreuves à celles qu'il avait déjà à supporter.»

Ces considérations honorables, soumises au roi de Prusse, reçurent

son approbation, une approbation que ses relations avec la République

française lui commandaient de taire, mais qui se traduisit par la

promesse faite à Caraman de lui conserver son emploi et d'en payer le

traitement à sa famille.

À Mitau, Caraman prit les ordres de Louis XVIII. On lui recommanda

«d'agir avec prudence, de ménager la dignité d'un prince malheureux,

au milieu des caprices imprévus d'une volonté qui ne connaissait

pas d'obstacles et que la moindre contradiction pouvait porter aux

extrémités les plus fâcheuses». Une lettre du roi qu'il devait

remettre au tsar précisait, d'ailleurs, le caractère de sa mission:

«Dans la situation où je me trouve, étant sans cesse dans le cas de

prendre un parti sur une infinité d'objets, de propositions souvent

séduisantes, mais qui peuvent être insidieuses, que pouvais-je

désirer de plus que d'avoir un moyen de me guider sans cesse par les

avis de Votre Majesté Impériale? C'est donc plutôt un homme toujours

à portée de les recevoir et de me les transmettre qu'un ministre

que j'ai désiré voir auprès d'elle, et je la supplie de recevoir M.

de Caraman à ce titre et de l'écouter avec bonté, et de ne pas me

refuser le secours de ses lumières, non seulement lorsqu'il les lui

demandera de ma part, mais encore lorsque son amitié lui fera sentir

d'elle-même le besoin que j'en aurai.»

La cour de Saint-Pétersbourg, quand M. de Caraman y parut, ne

ressemblait à aucune autre, par suite du despotisme que Paul Ier

exerçait sur ses sujets; mais elle ressemblait à ce qu'elle était

déjà lorsque, trois ans avant, le comte de Saint-Priest y était venu.

Les principaux conseillers du tsar, le comte Rostopchine, le comte

de Pahlen, le comte Panin, ne maintenaient leur crédit que grâce à

des prodiges de prudence et d'habileté, peut-être aussi parce qu'ils

puisaient leur patience dans la résolution de mettre un terme à un

état de choses qui devenait intolérable; car, longtemps opprimé sous

le règne de sa mère, Paul opprimait à son tour.

Soit qu'il redoutât pour ses sujets le pernicieux exemple de la

Révolution française, soit qu'il fût convaincu qu'ils en voulaient

à sa vie, il les tenait sous le joug d'une obéissance passive,

et déployait des rigueurs dont une police sans pitié se faisait

l'instrument. Ni les petits ni les grands, ni les humbles ni les

superbes n'étaient épargnés. La plus légère désobéissance aux

ukases impériaux était considérée comme un crime. Tout sujet russe

convaincu d'avoir porté un costume français, et, notamment, un

chapeau rond et des bottes, se voyait déclaré «infâme et traître»

et frappé des plus sévères châtiments. La valse était interdite sur

toute l'étendue du territoire russe. Les gazettes françaises, les

livres publiés à Paris, la musique même, n'y avaient pas accès. La

violation des ordres de police entraînait des répressions cruelles:

le knout, l'incision des narines ou même la déportation. Les femmes

n'échappaient pas à ces supplices; pour elles, ils s'aggravaient

quelquefois de traitements révoltants.

Ce régime avait engendré la terreur par toute la Russie, dans la

capitale surtout. Un témoin de ces exactions a écrit: «Je ne me

couchais qu'avec les plus noirs pressentiments. Lorsque, la nuit,

j'entendais du bruit dans la rue ou quelque voiture s'arrêter dans

mon voisinage, un tremblement involontaire s'emparait de tout mon

corps; je veillais avec une attention particulière sur la couleur,

la coupe et la façon de mes habits. La consolation d'épancher mes

peines dans le sein d'un ami m'était refusée par ma propre terreur.

Tous les murs avaient des oreilles; le frère n'osait plus se fier à

son frère. Les promenades ne présentaient que le spectacle déchirant

de quelques infortunés que l'on venait d'arrêter et que l'on

conduisait pour recevoir le knout[19].»

[Note 19: _Une année remarquable de la vie d'Auguste Kotzebue_.]

Les récits du temps sont unanimes à représenter le séjour de

Saint-Pétersbourg, à cette époque, comme pénible et dangereux. Et

encore, ce qui s'y passait en 1800 n'était-il que le prologue de

ce qui devait s'y passer durant le premier trimestre de 1801. Il

fut alors éclatant que la Russie était gouvernée par un fou. Cette

conviction arma le bras de ceux qui le mirent à mort et détermina le

mouvement unanime d'allégresse avec lequel ses sujets accueillirent

la nouvelle de ce meurtre. On lit, dans les souvenirs de la princesse

de Liéven, qui était alors à Saint-Pétersbourg: «Nous avons manqué

d'historiens et de poètes pour redire cet enthousiasme, cet

enivrement général. Quatre années de despotisme, touchant parfois

à la folie, souvent à la cruauté, venaient de trouver un terme.

La catastrophe oubliée ou exaltée, il n'y avait pas de milieu. Le

moment de la juger n'était pas venu encore. On s'était couché esclave

opprimé, on se réveillait libre et heureux. Cette pensée dominait

toutes les autres, on était affamé de bonheur et on s'y livrait avec

la confiance de l'éternité[20].»

[Note 20: Voir mon livre: _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_.]

On peut juger, à ces traits, de la gravité des circonstances en

lesquelles Caraman arriva à Saint-Pétersbourg, et des difficultés

qu'il allait y rencontrer, quoiqu'il pût s'y recommander de la

bienveillance dont, lors d'un premier séjour, l'avait honoré

l'empereur et de l'amitié de l'un des ministres, le comte Panin. À

cette amitié, il dut recourir à peine débarqué. Avant même qu'eût été

fixé le jour de son audience, il apprit par un autre ministre, le

comte Rostopchine, que l'intention de Paul Ier était qu'il fût «sur

le même pied que M. de La Ferté». Ce n'était pas là ce qu'on lui

avait promis, ni pour remplir des fonctions subalternes qu'il avait

quitté la Prusse. Obligé d'observer en tout une prudente réserve,

il se demandait comment il obtiendrait le rappel d'une mesure peu

conforme aux intérêts de son maître, lorsque Panin vint à son aide en

adressant une lettre à l'empereur dans laquelle il était dit:

«Si les armées de l'empereur étaient encore en position de prouver à

l'Europe par de nouvelles victoires combien ses principes restaient

les mêmes, on pourrait regarder comme indifférent le titre sous

lequel M. de Caraman sera admis ici. Mais dans un moment où la

retraite des armées de Sa Majesté Impériale donne lieu aux mal

intentionnés de calomnier la constance de ses opinions, c'est une

chose heureuse de pouvoir prouver à toute l'Europe, par l'admission

de M. de Caraman, que si l'empereur a trouvé dans l'infidélité de

ses alliés une raison pour s'en séparer, il n'en persiste pas moins

dans des principes dont son honneur et sa loyauté ne lui permettront

jamais de s'écarter.»

Cette note parut avoir fait merveille. Caraman fut reçu par le tsar;

un traitement de deux mille ducats lui fut attribué, et un peu

plus tard, créé commandeur de Saint-Jean de Jérusalem, il recevait

l'investiture au château de Péterhof des mains mêmes de Paul Ier.

Ces marques de la faveur impériale, les paroles qui lui furent

adressées le rassurèrent un peu, mais ne dissipèrent pas entièrement

les appréhensions que lui avaient causées l'expulsion du marquis de

Lambert et du comte de Choiseul, et surtout les stériles résultats de

la mission du général Dumouriez, qui venait de prendre fin dans des

circonstances qu'on va connaître.

II

LE VOYAGE DU GÉNÉRAL DUMOURIEZ

On a vu le général Dumouriez solliciter du tsar l'autorisation

d'aller à Saint-Pétersbourg lui soumettre ses projets, le tsar

lui faire longtemps attendre sa réponse, et enfin le mander à

l'improviste quand tout portait à croire qu'il refuserait de le

recevoir. Dumouriez se mit en route le 9 décembre 1799, s'arrêta dans

le Schleswig pour prendre congé du prince de Hesse, son protecteur.

Il lui promit de plaider auprès du souverain moscovite la cause du

Danemark. «Il est ivre de joie, écrivait Thauvenay en annonçant son

départ; il adore la personne du roi.» Le 5 janvier, il était à Mitau

en même temps que le grand-duc Constantin, fils cadet de Paul Ier,

qui rentrait à Saint-Pétersbourg. Il est piquant de constater, dans

les notes de d'Avaray, que la présence du général, nouveau converti,

causa plus d'embarras que de satisfaction.

«Il arriva hier, accompagné de deux aides de camp, car il faut bien

faire claquer son fouet; malheureusement, c'est le roi qui fait les

frais de cet étalage. Lorsque son arrivée nous fut annoncée, je

prévis qu'elle étonnerait, indisposerait notre nombreuse colonie,

et particulièrement nos gardes du corps plus attachés au roi que

raisonnables dans leur attachement. J'en parlai donc, il y a quelques

jours, dans la salle des gardes à ceux qui étaient de service; le

salon était plus raisonnable ou du moins plus politique. L'étonnement

fut général. L'un d'eux me dit:

«--Mais, au moins, il ne paraîtra pas au château?

«--Pardonnez-moi, répliquai-je; car puisqu'il va à Saint-Pétersbourg,

c'est pour le service du roi.»

«Je chargeai ensuite quelques-uns des plus sages de rendre plus

sages les autres, et j'eus lieu d'être certain, au moyen de ces

précautions, que si Dumouriez ne reçoit pas de tous des caresses, du

moins ne recevra-t-il de personne des affronts.»

Cette difficulté aplanie, il en restait d'autres à résoudre, et

si graves, que le roi voulut en saisir son conseil. Recevrait-il

Dumouriez officiellement? L'inviterait-il à dîner? Le présenterait-il

à la reine et à la duchesse d'Angoulême? Enfin, le chargerait-il

d'apporter à Paul Ier des projets de contre-révolution qu'il

ne voulait tenter d'exécuter qu'autant qu'il serait assuré du

consentement et de l'appui de la cour impériale? Toutes ces

questions, discutées entre le roi, Saint-Priest, d'Avaray et les

autres membres du conseil, furent résolues négativement.

Charger Dumouriez d'apporter au tsar des pièces importantes,

c'était, si on ne lui en faisait pas connaître la teneur, le blesser

dans son amour-propre, ce qu'il fallait éviter, et si on les lui

communiquait, l'autoriser à les discuter, ce qui n'eût pas été

moins fâcheux; «car, disait d'Avaray, ce nouveau converti a la tête

trop près du bonnet rouge pour le faire entrer dans les conseils du

roi.» Le recevoir officiellement et lui faire fête avant de savoir

quel accueil lui réservait l'empereur, c'était s'exposer, si cet

accueil n'était pas ce qu'on espérait, aux inconvénients d'une fausse

démarche. Enfin, le faire dîner avec la duchesse d'Angoulême, c'était

affliger cette princesse qui voyait toujours en lui un ennemi de ses

parents. En apprenant qu'il allait arriver à Mitau et qu'elle devrait

peut-être tolérer qu'on le lui présentât, elle avait fondu en larmes.

Pour toutes ces raisons, mieux valait attendre, pour le recevoir

officiellement, qu'il revînt de Saint-Pétersbourg. Alors, s'il y

avait été bien accueilli, il serait plus aisé de se détendre avec lui

et de faire comprendre à la duchesse d'Angoulême qu'elle devait se

relâcher de sa rigueur envers un homme en qui le tsar avait reconnu

un bon serviteur de la cause royale.

Saint-Priest eut mission de le chapitrer à sa descente de voiture,

de lui exposer pour quels motifs on ne le traiterait «que comme un

voyageur qui vient prendre les ordres du roi», et pourquoi celui-ci

ne lui donnerait audience que dans son cabinet. Le ministre royal

put d'ailleurs colorer d'un excellent prétexte la résolution prise

de ne pas l'inviter à dîner. Le grand-duc Constantin, l'un des

fils du tsar, de passage à Mitau, dînait chez le roi ce jour-là,

et nul étranger n'eût pu être mis en sa présence. Dumouriez ne

s'offensa d'aucune de ces raisons. Quand Saint-Priest, «après

les lui avoir fait sentir,» le conduisit chez d'Avaray, à qui le

général voulait soumettre ses plans militaires, il était résigné à

garder l'incognito. L'exposé de ces plans remplit les deux soirées

qu'il passa chez d'Avaray. Il fit aussi allusion à l'espoir qu'il

gardait de voir les princes d'Orléans, dès leur retour d'Amérique,

qu'il croyait prochain, faire leur soumission au roi. Dans sa

correspondance, il avait déjà parlé d'eux, en transmettant la copie

d'une lettre envoyée par lui à l'aîné des trois frères, pour les

engager à «rentrer dans le devoir». Le jour de son départ, il fut

reçu par Louis XVIII. Impressionné par le spectacle de cette royale

misère et plus encore par ce qu'il surprit d'ignorance et d'illusions

parmi les courtisans, il n'en laissa cependant rien paraître. Il

parla de ses projets, de l'appui qu'offrait le gouvernement danois.

Il vanta les idées de Willot, les avantages d'un soulèvement du Midi.

Il tint un viril langage, ranima les espérances affaiblies.

Le roi voulut lui donner une lettre pour le tsar, dans laquelle il

le représentait comme son serviteur fidèle. «Mon frère et cousin,

disait-il, le général Dumouriez, porteur de cette lettre, arrivera

rapidement aux pieds de Votre Majesté Impériale. Le passage du

grand-duc Constantin l'ayant retenu ici vingt-quatre heures, je

n'ai pas été fâché de cette circonstance, parce que, outre le désir

que j'avais de l'entretenir, j'ai pensé qu'il fallait qu'avant de

paraître aux yeux du sauveur de l'Europe, il eût déjà reçu une

première purification, en se montrant devant son propre souverain.

Votre Majesté Impériale connaît ses moyens. Sa sagesse jugera du plan

qu'il a conçu. Mais, je ne puis me refuser de témoigner que je crois

pouvoir répondre de son zèle et de son dévouement à la cause qu'il a

embrassée.»

Quand cette lettre fut remise à Dumouriez, il s'aperçut qu'il y était

désigné comme maréchal de camp. Il protesta, rappela qu'il était

lieutenant général.

--Je ne peux reconnaître les nominations faites après la mort de mon

frère, répondit le roi.

C'était une difficulté. Saint-Priest la dénoua en proposant et en

faisant accepter que Dumouriez serait qualifié «général Dumouriez».

Sa première visite fut pour le comte Rostopchine. Le ministre

l'accueillit avec affabilité. Mais la communication qu'il lui fit

d'abord causa à Dumouriez un amer désenchantement. Depuis qu'il avait

été appelé à Saint-Pétersbourg, diverses circonstances étaient venues

successivement modifier les idées de l'empereur. «Il ne pouvait,

dit en son nom Rostopchine à Dumouriez, qu'engager le général à se

remettre en route. Il regrettait de l'avoir inutilement dérangé. Pour

l'indemniser de son déplacement, il lui allouait mille ducats d'or.»

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 12 / 48 段