long. Aussi, suppliait-il son oncle de hâter l'envoi de la demande.
En lui transmettant les détails qu'on vient de lire, il ajoutait que
Leurs Majestés siciliennes se chargeaient absolument de leur gendre
et de leur fille tant qu'on serait hors de France, et demandaient
seulement que, lorsqu'on y rentrerait, le sort de la princesse fût
assuré. «Les bontés du roi, mon cousin, pour vous, répondait Louis
XVIII, me touchent au delà de ce que je puis dire. Il y a bien
longtemps que M. de Chastellux, que j'ai chargé de reprendre les
fonctions qu'il exerçait auprès de Leurs Majestés avant la dernière
catastrophe, devrait être arrivé avec la lettre par laquelle je
fais la demande qui, je l'espère, assurera votre bonheur, et les
pouvoirs et documents nécessaires pour le mariage. Mais, mes ordres
ont éprouvé un retard incroyable. J'espère cependant qu'il doit être
à présent à Palerme, et comme il me semble que la reine de Naples
doit y être maintenant de retour, je me flatte que cette affaire si
désirée sera promptement terminée. D'après votre lettre du 3 juin,
je mande à M. de Chastellux de faire la demande formelle de Mme
Christine pour vous.
«Parlez souvent de moi à mes excellents cousins. Assurez en
particulier Mme Christine qu'elle aura toujours en moi un bon oncle,
et qu'elle peut bien compter sur sa part de la grande tendresse
paternelle que je vous porte.»
Cette lettre trouva le duc de Berry à Rome, où il était venu en
quittant Palerme pour rejoindre en Allemagne l'armée de Condé. Il ne
devait que traverser la ville éternelle. Mais, il s'y était arrêté
dans l'espoir de combattre, dans les rangs de l'armée napolitaine
qui s'y trouvait alors, contre les patriotes italiens s'ils se
présentaient, comme tout portait à le faire craindre, la république
française entretenant leur révolte par des promesses d'argent et de
troupes. D'autre part, il espérait recevoir d'un moment à l'autre un
appel du général Willot, avec qui il devait se jeter dans le Midi.
Mais, au milieu de ces préoccupations belliqueuses, il ne perdait
pas de vue le projet de mariage. Par malheur, la reine Caroline, que
Louis XVIII croyait rentrée à Palerme, de retour de son voyage à
Vienne, partait à peine et ne pensait pas revenir avant le printemps,
ce qui reculait jusqu'à une date lointaine et indéterminée la
réalisation des voeux du duc de Berry.
Chastellux, qui se dirigeait vers Naples, la rencontra à son passage
à Ancône. Il la trouva dans les meilleures dispositions en faveur du
duc de Berry, dont elle parlait, écrivait-il, «comme de son enfant.»
Elle entra en explications avec Chastellux sur les clauses du contrat
de mariage. La princesse Christine serait traitée comme l'impératrice
d'Autriche et la grande-duchesse de Toscane, qui avaient eu chacune
pour dot cent mille écus d'or. La cour de Naples se chargeait de
l'entretien des deux époux. Elle demandait seulement que le contrat,
en ce qui concernait le duc de Berry, fût conforme à celui de son
père. Chastellux considéra comme un engagement le langage qu'il
entendit. Du reste, quelques jours plus tard, de Trieste, Caroline
le confirmait à Louis XVIII, et exprimait à l'égard du jeune prince
«des sentiments vraiment maternels» qui conduisirent le roi aux mêmes
conclusions que son envoyé.
Sa réponse trahit la joie qu'il en ressentit:
«Je ne puis dire à Votre Majesté combien je suis touché des marques
d'amitié que sa lettre renferme, et surtout la satisfaction que
j'éprouve de voir qu'en cédant au voeu de mon coeur, j'ai prévenu
l'un de ceux que Votre Majesté voulait bien former. Tout, en effet,
Madame, nous invite à l'union la plus intime: le sang, la politique,
j'ose même dire, pour ma part, l'attrait (j'ai trop entendu l'objet
de nos plus tendres regrets me parler de sa chère Caroline[17], pour
ne pas partager le sentiment qu'elle me peignait si bien); enfin les
nouveaux liens qui, j'espère, vont bientôt se former entre nous.
[Note 17: On se rappelle que la reine de Naples était soeur de
Marie-Antoinette.]
«Votre Majesté pense bien que tous ceux qui ont eu le bonheur de
voir Mme Christine n'ont pas manqué de m'en parler. Si quelque chose
pouvait augmenter le désir que j'éprouve de la voir ma nièce, ce
serait sans doute ces rapports unanimes, et les bontés que Votre
Majesté me témoigne pour M. le duc de Berry l'augmentent encore en
redoublant mes espérances.»
Tandis que ces témoignages de gratitude et d'espoir allaient chercher
à Vienne la reine Caroline, Chastellux avait poursuivi sa route vers
Palerme, où il devait s'acquitter officiellement de la mission dont
il était chargé. Reçu le 3 septembre par Ferdinand IV, il n'eut qu'à
se louer de son accueil. Le roi lui tint un langage analogue à celui
que lui avait tenu la reine. Il le chargea d'assurer Louis XVIII
qu'il était animé des mêmes désirs que lui, quant au mariage, et les
éloges qu'il fit du duc de Berry parurent à Chastellux donner à ses
paroles une portée décisive. Cependant, lorsqu'il voulut parler des
conditions du contrat, le roi le renvoya à son premier ministre, le
général Acton.
Favori de la reine, Acton devait à la confiance de celle-ci d'être
devenu le personnage le plus puissant du royaume. Son approbation
n'était pas moins nécessaire que celle de ses souverains. Il s'était
fait du duc de Berry une opinion favorable. Il ne voyait qu'avantages
dans l'union d'une fille de Naples avec ce prince. Chastellux ne
l'ignorait pas. Aussi, en se présentant chez Acton, fut-il très
surpris et quelque peu déconcerté d'entendre une question à laquelle
il ne pouvait s'attendre.
--M'apportez-vous vos propositions? lui demanda le ministre.
--Je n'en ai point de particulières à vous faire, répondit-il.
Le sort de M. le duc de Berry, tel qu'il devra être après la
restauration, est déjà déterminé par les arrangements qu'a pris le
roi Louis XV et, par conséquent, mon maître a dû croire qu'il lui
suffisait de présenter son neveu avec les droits de son auguste
existence, c'est-à-dire les droits qu'il tient de son aïeul.
--Tout cela n'est pas assez précis, répliqua Acton. Le contrat d'une
princesse de Naples doit être conforme aux contrats de mariage des
princesses de Savoie, et c'est celui de M. le comte de Provence
ou de M. le comte d'Artois qu'il y a lieu de prendre aujourd'hui
pour modèle. Cette forme est nécessaire à la dignité des futurs
époux dont elle fixe la situation; en outre, elle rassurera le
Prince héréditaire; il a plusieurs enfants et commence à donner de
l'attention aux arrangements relatifs à la princesse sa soeur, dans
la crainte que son établissement ne lui devienne un jour à charge.
Chastellux ne vit aucun empêchement à suivre cette voie. Il objecta
seulement que Louis XVIII, en rentrant en France, ne serait peut-être
pas en état de donner au duc de Berry ni de promettre pour le douaire
des sommes aussi fortes que celles qu'avait stipulées Louis XV au
profit du comte de Provence et de son frère. Acton convint que
l'objection était juste. Mais à l'inconvénient qui la justifiait,
il serait aisé de remédier «par des réserves, articles secrets et
contre-lettres». Il ne fut pas question de l'entretien des futurs
époux; ce point était réglé par les déclarations qu'avait faites le
roi de Naples au duc de Berry. Quant à la dot, elle serait égale à
celle de l'impératrice et de la grande-duchesse de Toscane. L'accord
était donc complet.
En le faisant savoir à son maître et en lui envoyant le rapport où
nous puisons ces détails, Chastellux lui demandait une copie de
son contrat de mariage ou de celui de Monsieur. Mais la question
sur ce point spécial n'était point aussi facile à résoudre qu'il
le supposait. Comment, dans la situation précaire où se trouvaient
le roi et son frère, eussent-ils pu régler par des dispositions
précises le sort futur du duc de Berry et de son épouse? Dans sa
réponse, Louis XVIII démontrait l'impossibilité de pratiquer ainsi,
et proposait de rédiger le contrat de la même manière que celui du
duc d'Angoulême. Si la cour de Naples persistait à exiger que le roi
et Monsieur fissent pour le jeune prince les mêmes stipulations qui
avaient été faites en leur faveur par Louis XV, l'embarras serait
d'autant plus grand que le roi n'avait pas son contrat de mariage,
et que probablement Monsieur n'était pas muni du sien. Le seul parti
que l'on pourrait prendre alors, ce serait de déclarer par une
clause générale que le roi et Monsieur s'engageaient, lorsqu'ils
seraient rétablis dans leurs droits, à traiter M. le duc de Berry
et la princesse son épouse de la même manière qu'ils l'avaient été
eux-mêmes dans leur contrat de mariage, dont les clauses seraient
censées être répétées par de légitimes équivalents dans celui des
futurs époux.
Les rapports du comte de Chastellux ne roulaient pas uniquement sur
les questions d'intérêt, qui ne pouvaient, semblait-il, créer de
difficultés sérieuses. Ils touchaient à un autre point dont Louis
XVIII, son frère et son neveu se préoccupaient encore davantage, à
savoir les dispositions personnelles de la princesse dont le duc de
Berry avait demandé la main. Elle était alors à Vienne avec sa mère,
et c'est de là qu'arrivaient à Chastellux, par diverses voies, les
informations qu'il envoyait à Mitau.
On lit dans un de ses rapports:
«Mme Christine, à laquelle M. le duc de Berry donne une préférence
sagement motivée sur le caractère de cette princesse, n'est pas
étrangère aux sentiments que le jeune prince a généralement inspirés
à la cour de Palerme. Elle écrivit à Livourne à la Princesse
héréditaire, et en lui parlant des revers d'Italie: «Je crains,
dit-elle, qu'ils ne reculent les espérances du roi de France; mais ce
nouveau malheur rendrait mon cousin plus intéressant pour moi.» Cette
phrase, où son coeur s'est peint avec une naïveté si touchante, a été
transmise par la Princesse héréditaire à la reine de Naples, et Sa
Majesté a communiqué la lettre à M. le comte de Chastellux.
«C'est surtout à Vienne, que Mme Christine a donné un témoignage
sensible de ses dispositions envers M. le duc de Berry. Le 21 août,
elle demanda à la reine sa mère de lui parler en particulier.
«--Notre séjour ici, lui dit-elle, les larmes aux yeux, pourrait
nuire au projet de mariage; j'espère maintenant qu'il n'en sera rien.
Lorsqu'un engagement a été pris, il faut bien le tenir.»
«La reine lui répondit avec tendresse et dans des termes propres à la
rassurer, puis, le même jour, fit part de cette conversation secrète
à un tiers qui s'empressa d'en rendre compte à M. l'évêque de Nancy,
et qui, sans doute, était autorisé à cette indiscrétion.
«Tous ces faits manifestent assez les sentiments de la reine et
de Mme Christine. On n'a pas encore de garants aussi assurés des
dispositions du roi. Cependant il dit à Sa Majesté dans une lettre du
10 juin: «Je suis chaque jour toujours plus content du duc de Berry.»
C'est dire beaucoup. La reine savait sûrement qu'elle ne serait
pas démentie à Palerme, lorsqu'à Ancône elle parlait avec tant de
franchise au comte de Chastellux.»
Ces «garants», qu'on n'avait pas encore à la date où fut envoyé le
rapport qui précède, Louis XVIII, quand il le lut, les avait trouvés
dans une lettre du roi de Naples, écrite le 16 août, et bien faite
pour raffermir ses espérances. «J'ai eu la satisfaction de connaître
le duc de Berry, y était-il dit, et ai admiré les sentiments et
excellentes dispositions qui le distinguent. Je sais que le comte de
Chastellux est à Naples, et espère avoir bientôt le plaisir de le
voir. L'objet de sa commission m'est infiniment agréable. Tout ce qui
pourra resserrer les liens et constater les sentiments qui m'unissent
à Votre Majesté me sera toujours de la plus vive satisfaction.»
Rien ne se pouvait de plus encourageant. Cependant on voit, peu
après, ces dispositions favorables subir un changement. On le
sent plus encore qu'on ne le constate; il est même si difficile
aux intéressés d'en savoir les causes que le duc de Berry, à qui
d'abord il avait inspiré des craintes, finit par croire qu'il a eu
tort de s'alarmer. Pourquoi s'alarmerait-il lorsqu'il sait que la
reine Caroline est «toujours parfaite» en parlant de lui, qu'elle se
propose de célébrer le mariage à Vienne et déclare qu'en tous cas,
il le sera dès qu'elle sera rentrée à Palerme? Les lettres du prince
à son oncle respirent la confiance. Il regrette les retards qui lui
sont imposés; mais il ne met plus en doute le résultat.
Il eût été moins prompt à se rassurer, s'il connaissait les intrigues
qui, à Vienne, se sont nouées contre lui. C'est l'impératrice qui
les dirige avec la complicité du marquis de Gallo. Tandis que
l'ambassadeur s'attache, dans les rapports qu'il envoie à sa cour,
à détruire les bonnes impressions qu'y a laissées le duc de Berry,
la souveraine d'Autriche exerce dans le même but son influence sur
sa mère et sur sa soeur. Elles sont à Vienne, nous l'avons dit; elle
les voit tous les jours, et son action persistante est d'autant plus
nuisible au duc de Berry, qu'ayant rejoint l'armée de Condé, il est
trop loin pour se défendre, pour parer les coups qu'on lui porte à
son insu.
D'autre part, la reine Caroline sent monter autour d'elle une
défiance qu'elle ne s'explique pas. Ce n'est pas seulement pour voir
sa fille qu'elle est venue à Vienne. Active, entreprenante, plus
habile que son mari à gouverner dans des circonstances difficiles,
elle s'est proposé de faire accepter par l'Empereur les plans qu'elle
a conçus pour rendre efficace la défense de ses États naguère envahis
par les armées de la République et de nouveau menacés. Pour atteindre
ce résultat, elle a compté sur le marquis de Gallo, sur le baron de
Thugut et sur le ministre Acton. Mais, à Vienne, Gallo la trahit et
s'allie à ses ennemis; Thugut la tient éloignée des affaires, lui
fait mystère de tout; à Naples, Acton qu'elle croit un instrument
docile entre ses mains s'applique à détruire son influence sur le
roi son époux. On peut craindre que l'appui qu'elle a promis au duc
de Berry, et que celui-ci a considéré comme «la meilleure carte de
son jeu», ne soit pas déterminant pour l'accomplissement du mariage,
s'il est vrai que le roi de Naples ne voie pas le projet d'un oeil
favorable.
Ces circonstances, le duc de Berry les ignore; il ne les soupçonne
même pas. Il est en Allemagne avec l'armée de Condé. Il y est
venu, on le sait, quittant de son chef l'armée napolitaine, sans
autorisation. Le roi Ferdinand s'est offensé de ce manque d'égards,
sans toutefois en rien laisser paraître. Mais, bientôt, ce grief
viendra s'ajouter à d'autres plus graves, fondés sur des propos
imprudents attribués au duc de Berry, qui déclare d'ailleurs ne les
avoir jamais tenus, et surtout sur ce qui se raconte couramment de sa
conduite privée, du relâchement de ses moeurs, récits exagérés sans
doute, mais non entièrement calomnieux.
Une lettre qu'à cette date (23 novembre) il écrit à son oncle,
prouve clairement qu'il est loin de prévoir l'orage qui se forme sur
sa tête et qui, bientôt, détruira ses espérances. «Mon très cher
oncle, nous sommes sur le point d'entrer en campagne dans une saison
bien rigoureuse. Dès demain nous nous concentrons, et bientôt après
nous marcherons. Il paraît que nous ne reprendrons pas la première
position d'Aitling, et que nous marcherons sur Wasserburg; nous
sommes près de trente mille hommes ici à la solde de l'Angleterre,
savoir vingt-cinq mille Bavarois, cinq mille Wurtemburgeois et nous;
l'armée autrichienne est belle et en très bon état, et j'espère que
si nous attaquons, nous aurons des succès. Il gèle très fort, et la
terre est couverte de neige; le bivouac n'est pas aimable dans ce
temps-ci; nous nous hivernerons en chassant beaucoup, et il me paraît
que mon frère soutiendra très bien la fatigue de la campagne.
«Les Français ont évacué la Toscane après y avoir fait un butin
incessant, cela me rassure sur le reste de l'Italie et me fait
espérer qu'ils la laisseront tranquille. J'ai reçu une lettre du
roi de Naples qui me mande qu'il a été surpris de mon départ sans
que je lui en aie donné nouvelle, ce qui prouve qu'on a intercepté
ou retardé mes lettres, mais qu'il me souhaite beaucoup de bonheur,
et que, dans tous cas, ses sentiments seront toujours les mêmes, et
qu'il sera toujours charmé de me revoir auprès de lui.
«Le comte de Chastellux, qui est très bien avec M. Acton, réussira
fort bien, à ce que j'espère, dans la commission dont Votre Majesté
l'avait chargé. L'évêque de Nancy lui aura rendu compte des petites
difficultés qui s'étaient élevées, à Vienne, sur certains propos que
l'on m'avait prêtés et qui avaient fait impression. J'attends bientôt
Nantouillet, qui aura aplani facilement ce petit malentendu.»
Ainsi, à la fin de cette année 1800, la confiance du duc de Berry
dans l'heureuse issue des négociations qui doivent assurer son
bonheur n'est pas ébranlée. Quant à celle de Louis XVIII, loin de
s'affaiblir, elle s'accroît tous les jours. Elle l'aide à supporter
les amères déceptions que lui cause la conduite versatile, de moins
en moins bienveillante, de l'empereur Paul Ier à son égard, et qui
empoisonnent trop souvent son exil à Mitau.
À cette époque, la reine, depuis plusieurs mois, a quitté la Russie.
Sa santé chancelante a décidé ses médecins à lui ordonner les eaux
de Pyrmont, en Allemagne, et comme elle devra y faire au moins deux
saisons, et qu'entre les deux elle ne pourrait revenir à Mitau sans
s'exposer à des fatigues qu'elle n'est pas en état de supporter,
il a été convenu qu'elle n'y reviendra que pendant l'été de 1801.
Elle devra à cette circonstance d'échapper aux dures épreuves
qui s'amassent, dès ce moment, sur la tête du roi. Le comte de
Saint-Priest y échappera aussi. Il avait besoin de repos; le roi a
consenti à le laisser partir pour la Suède, et il prépare son départ.
Ce n'est pas le seul changement survenu dans le personnel politique
qu'emploie Louis XVIII. Le maréchal de Castries est mort à Brunswick
au mois de janvier, après avoir donné à son maître les marques d'un
inlassable dévouement, et à Londres, une grave maladie a obligé le
duc d'Harcourt à céder provisoirement au duc de Duras la direction
des affaires dont il est chargé.
LIVRE DOUZIÈME
LOUIS XVIII ET PAUL Ier
I
L'ABBÉ EDGEWORTH ET LE COMTE DE CARAMAN À SAINT-PÉTERSBOURG
Au mois de février 1800, une circonstance heureuse vint rassurer le
roi quant aux suites de la retraite des armées russes, rappelées
en Russie par le tsar au lendemain de leurs défaites. Comme pour
lui prouver que dans cette décision il ne devait pas voir la preuve
d'un refroidissement de son amitié, l'empereur Paul, recevant des
mains du comte de Cossé-Brissac le grand cordon de Saint-Lazare que
lui envoyait Louis XVIII, avait exprimé le désir de recevoir en
outre l'ordre du Saint-Esprit; il offrait en retour l'ordre russe
de Saint-André. Une distribution réciproque de croix aux deux cours
devait être la suite des grâces que se seraient accordées l'un à
l'autre les deux souverains.
Lorsqu'il s'agit de décider par qui serait porté à Pétersbourg le
Saint-Esprit, le roi jeta les yeux sur le duc d'Angoulême; mais,
il demanda au tsar si ce messager lui serait agréable. L'empereur
répondit qu'en d'autres circonstances, il eût été enchanté de
recevoir à sa cour le neveu du roi, mais que celles du moment
s'y opposaient. Il fallait donc choisir un autre ambassadeur.
Louis XVIII n'avait alors auprès de lui que trois chevaliers du
Saint-Esprit: le cardinal de Montmorency, le duc d'Aumont et le
marquis de Jaucourt. Mais, celui-ci ne quittait pas son lit; le
duc d'Aumont était en discrédit à la cour de Russie, et entre les
mains du cardinal, la mission eût pris une couleur religieuse qu'il
importait d'éviter. Elle aurait pu être confiée à Saint-Priest, ou à
d'Avaray, ou au comte de Cossé qui était encore à Saint-Pétersbourg.
Mais Saint-Priest y était mal vu; Cossé, accusé de se donner trop
d'importance, avait déplu à d'Avaray, et, par contre-coup, au roi.
Quant à d'Avaray, «il ne lui convenait pas, déclare-t-il, d'avoir
l'air d'aller chercher dans la capitale des ordres de chevalerie,
des présents et une pension.» Pour tirer le roi d'embarras, il lui
conseilla d'y envoyer l'abbé Edgeworth. La réputation de vertu de
ce noble prêtre, l'héroïque souvenir attaché à son nom, le respect
universel dont il était l'objet, tout lui assurait à la cour de
Russie un accueil exceptionnellement favorable.
Quoique sensible au témoignage d'estime que lui donnait le roi et
soumis à ses volontés, l'abbé Edgeworth commença par se défendre
d'un si grand honneur: outre la crainte qu'il exprima de déplaire
aux chevaliers du Saint-Esprit qui étaient à Mitau, il manifesta
celle qu'à la cour de Russie on ne voulût le décorer, ce qui ne lui
paraissait pas conforme à son caractère. Il ne se décida à accepter
la mission que le roi voulait lui confier, qu'après que d'Avaray lui
eut promis que les mesures seraient prises pour qu'aucune décoration
ne lui fût offerte, et pour lui assurer à Saint-Pétersbourg
l'accueil simple que sa modestie lui faisait désirer. Le hasard,
sur ces entrefaites, fit arriver à Mitau le chevalier de Villenau,
Français depuis longtemps établi en Russie, disgracié et renvoyé à
la mort de Catherine. Maintenant rentré en grâce, il retournait à
Saint-Pétersbourg. Il s'offrit pour accompagner l'abbé Edgeworth,
lui aplanir les difficultés de la route, et cette offre acheva de
dissiper les craintes du messager royal, qui s'était d'abord effrayé
de la longueur du voyage.
Toutes les dispositions semblaient arrêtées ainsi, lorsqu'au dernier
moment, Saint-Priest éleva des objections. Elles se fondaient sur
ce fait, qu'à une date récente l'empereur s'était opposé à ce que
l'ouvrage de Cléry, racontant le drame du Temple, fût distribué dans
ses États.
--Cléry a été le témoin de la prison de Louis XVI, disait
Saint-Priest; l'abbé Edgeworth l'a été de son supplice, et peut-être
ce souvenir rendra-t-il sa présence à la cour de Russie peu agréable
à l'empereur. Ne vaudrait-il pas mieux charger de la mission le comte
de Cossé?
Proposer ce dernier, c'était rendre le conseil suspect aux yeux du
roi et de d'Avaray. Ils tenaient d'ailleurs l'un et l'autre au choix
déjà fait, et l'avis de Saint-Priest fut écarté.
Les instructions que reçut l'abbé Edgeworth au moment de son départ
se bornèrent à lui prescrire d'exprimer à l'empereur «la vive et
douce satisfaction qu'éprouvait le roi à resserrer les liens d'amitié
qui déjà les unissaient». Portant ses regards sur l'avenir, il voyait
dans cet événement «le gage d'une union qui, dans des temps plus
heureux, assurerait le bonheur de cinquante millions d'hommes et la
paix de l'Europe». À ces témoignages d'affection et de confiance,
l'abbé Edgeworth devait ajouter, «si l'occasion s'en présentait
naturellement, le voeu et le ferme espoir du roi d'être, par l'appui
de Sa Majesté Impériale, rapproché du lieu où son devoir et ses
sentiments les plus chers l'appelaient.»
L'abbé Edgeworth et son compagnon partirent le 27 février, et
n'arrivèrent au terme de leur course que sept jours plus tard.
Souvarof, rappelé par l'empereur, rentrait en Russie. À toutes
les postes il était annoncé, et comme il lui fallait quarante
chevaux, les autres voyageurs n'en obtenaient que difficilement. À
Pétersbourg, l'envoyé du roi était attendu par le comte de Cossé,
qui s'était entremis pour lui faciliter l'accomplissement de sa
mission et le présenter au principal ministre, le comte Rostopchine.
Mais Rostopchine était malade et alité. Comme il pouvait seul, en
raison de ses fonctions, faire fixer par l'empereur le jour où l'abbé
Edgeworth aurait son audience, elle se trouva retardée. Pour si
naturelle que fût la cause du retard, il donna lieu, dans le monde
de la cour, aux interprétations les plus malveillantes. C'était la
première fois qu'on voyait en Russie un prêtre catholique romain,
revêtu d'un caractère diplomatique. Les gens «bien renseignés»
prétendaient qu'il ne serait pas reçu. Le rétablissement de
Rostopchine coupa court à ces commérages.