partir pour l'Allemagne avec son infanterie pour rejoindre l'armée
russe qui, sous le commandement de Souwarof, marche avec l'Autriche
contre la France. Quant à sa cavalerie, il la laissera dans ses
quartiers. Cette décision cause au duc de Berry comme à ses soldats
un véritable désespoir, qui s'accroît encore lorsqu'il peut supposer
que le duc d'Enghien, abandonnant son régiment, partira avec son
grand-père. Il lui reste, il est vrai, la ressource d'imiter cet
exemple et de suivre l'infanterie, en abandonnant sa cavalerie.
Mais sa jeune raison lui montre les périls qui résulteraient de
son départ. Si, comme le duc d'Enghien, il quitte son régiment
pour marcher en volontaire, ne peut-on craindre un soulèvement
des gentilshommes qui le composent? «Tous croiront qu'ils sont
abandonnés, mande-t-il à son oncle, qu'ils ne reverront jamais leur
patrie; ils se débanderont, et ne pouvant pas avoir de congé, ils
déserteront, et il arrivera les scènes les plus affligeantes qui nous
attireront la colère de l'Empereur. Votre Majesté connaît les têtes
françaises; elle a vu à Thionville l'infanterie presque révoltée,
lorsque la cavalerie est partie pour la Champagne; qu'elle juge ce
que peuvent des gentilshommes aigris par dix ans de maux, laissés
au fond de la Pologne sans chefs, à cinq cents lieues de la France,
voyant partir leurs camarades et tous leurs princes.»
Peut-il, d'autre part, ne pas partir si son cousin donne suite à
ses projets? «Le roi jugera combien il m'en coûterait de rester en
Pologne pendant que mes cousins seraient devant l'ennemi!» Si le
duc d'Enghien, au contraire, reste à la tête de son régiment, comme
le duc de Berry à la tête du sien, se posera la question de savoir
auquel des deux princes sera dévolu, en l'absence du général en
chef, le commandement supérieur. Elle agite déjà les esprits, cette
question, et le prince de Condé ne cache pas que, dans sa pensée,
elle est résolue au profit de son petit-fils.
Le duc de Berry, l'ayant su, proteste si vivement, que Condé,
s'emportant à son tour, lui parle avec dureté:
--Le duc d'Enghien a commandé l'avant-garde en 1796; il s'est
distingué en plusieurs combats, tandis que Votre Altesse Royale
n'avait qu'un commandement _ad honores_. Elle ne pourrait produire en
sa faveur aucune action.
D'Avaray, à qui nous devons la révélation de ce pénible débat,
reproduit la réplique du duc de Berry en constatant combien elle lui
fait honneur.
--Si j'avais été à l'armée de mon père, monseigneur, j'aurais fait
les mêmes choses que votre petit-fils, et il n'aurait fait que le peu
que vous m'avez laissé faire.
Renonçant à résoudre lui-même cette difficulté, le prince de Condé
la soumet à la fois au tsar et à Louis XVIII. De son côté, le duc de
Berry écrit à son oncle. Il lui expose ses griefs et lui demande,
au cas où il n'aurait pas satisfaction, l'autorisation de retourner
auprès de lui. Le mariage de son frère est un prétexte suffisant pour
justifier son départ. Il n'insiste pas cependant. Ses gentilshommes
le supplient de ne pas s'éloigner d'eux. Il est prêt à leur céder si
le roi lui en manifeste le désir.
Avant que la réponse du roi ne lui parvienne, arrivent de nouveaux
ordres de l'empereur. Ils portent que le duc d'Enghien partira en
même temps que l'infanterie, avec tout ce qu'il aura pu réunir de
cavalerie en état, et que le duc de Berry ne rejoindra que lorsque
les cavaliers non encore montés auront reçu leurs chevaux. «Il reste
donc au dépôt, remarque tristement d'Avaray, tandis que M. le prince
de Condé, son fils et son petit-fils marchent à l'ennemi.» D'Avaray
se console, cependant, en pensant que ce fâcheux démêlé aura eu
pour le duc de Berry l'avantage de développer la noblesse de son
caractère, de mettre en lumière «sa prudence au-dessus de son âge et
de la tête qu'on lui connaît».
Une lettre que le prince reçoit alors de son oncle et qui clôt
l'incident prouve que le roi ne l'avait pas pris au tragique. Au
reçu de la question que lui posait Condé, il avait répondu assez
dédaigneusement: «Ce n'en serait pas une en France; mais, quelle
que soit la décision de l'Empereur, mon neveu s'y conformera avec
soumission.» Envers son neveu, il fut moins laconique; il s'attachait
à verser du baume sur la blessure, sans renoncer à donner de fermes
et sages conseils.
«C'est à l'Empereur seul à décider à qui doit rester le commandement
en l'absence de M. le prince de Condé. Quelle que soit sa décision,
conformez-vous-y sans difficulté, mon cher enfant. Si elle est
contraire à vos désirs, triomphez de vous-même, mais ne vous abaissez
pas jusqu'à la plainte. _Cogita_, dit Tite-Live, _quis sis et aude
nectas sis_. Souvenez-vous surtout que celui qui est au-dessus du
droit, ne peut éprouver un passe-droit. Ne croyez pas que je sois
insensible à ce que vous éprouvez; mais soyez sûr qu'en souffrant
plus que vous de vos peines, je m'en console en songeant que rien
n'est plus propre à vous former le caractère, à rompre la fougue de
vos passions, enfin à faire de vous tout ce que vous pouvez être, et
ce que j'espère que vous serez un jour. Enfin n'oubliez pas que votre
immortel aïeul, Henri IV, fit ses premières armes sous le prince de
Condé, son oncle, et que, quoiqu'il eût à peu près votre âge lorsque
celui-ci fut tué, il ne fit aucune difficulté d'être aux ordres de
l'amiral de Coligny.
«Le désir que les gentilshommes qui sont sous vos ordres vous ont
témoigné de vous voir rester parmi eux est fort naturel, et le parti
que vous avez pris d'accéder à ce désir est d'autant plus généreux,
que je sens très bien ce qu'il vous en coûte. Je l'approuve donc, et
je me vois forcé de vous annoncer un autre sacrifice à faire, c'est
celui de votre présence au mariage de votre frère, quand bien même
l'Empereur vous le permettrait. Les raisons qui vous empêchent de
demander à suivre l'infanterie doivent aussi vous faire renoncer à
ce doux espoir. Vous le sentez facilement. Une absence momentanée
passerait bientôt pour définitive, et les mêmes inconvénients
s'ensuivraient. Mais, ces mêmes gentilshommes ne doivent pas en
inférer que dans aucun cas, vous ne vous séparerez d'eux. L'exemple
de MM. de Vioménil et de Langeron prouve que l'Empereur juge
quelquefois à propos de séparer les chefs de leurs corps, et si
la même chose vous arrivait, il n'y aurait pas à balancer. Il est
donc absolument nécessaire que vous préveniez ces messieurs de la
possibilité de ce cas, qui n'a, d'ailleurs, rien d'improbable.»
Docile à la volonté de son oncle, le duc de Berry, caressant l'espoir
de prendre sa revanche, ne songea plus qu'à presser l'organisation de
sa cavalerie, afin de se transporter au plus vite sur le théâtre des
opérations. Il y était à la fin de septembre. Mais il n'y arriva que
pour apprendre le résultat de la bataille de Zurich, livrée le 26 par
Masséna à Souwarof, et qui s'était terminée par l'écrasante défaite
de celui-ci. Ainsi, tout semblait conspirer contre les ardeurs
belliqueuses du jeune prince, pour l'empêcher d'y satisfaire. Il put
croire un moment qu'il serait appelé à combattre; il n'en fut rien;
il n'eut même pas la chance d'assister au combat de Constance, dans
lequel l'infanterie de Condé fut engagée. Le roi, l'ayant appris par
d'autres que par lui, s'efforçait de le consoler:
«J'ai reçu, mon cher enfant, votre lettre du 13 octobre, et je
profite, pour y répondre, de l'occasion du duc de Vioménil qui
va remplacer le général de Korsakof. Je savais déjà l'affaire de
Constance et la mort du brave Salgues. Mais son oraison funèbre,
si bien faite par vous, ne m'en a pas moins touché. Quant à vous,
quoique ce fût une affaire d'infanterie, je ne savais pas si vous
aviez pu y prendre part, et j'étais bien sûr que vous ne m'en diriez
pas un mot. (Ceci n'est pas un reproche à beaucoup près.) Enfin,
j'ai su que vous n'aviez pu rien faire, et j'ai senti votre peine.
Espérons que vous trouverez une meilleure occasion. Le héros qui
vient si miraculeusement de vous rejoindre en est un sûr garant.
Alors, je ne suis pas en peine de ce que vous ferez. Je sais que mon
enfant reviendra toujours avec ou sur son bouclier. Mais, quelque
satisfaction que ma tendresse éprouve de votre conduite, elle sera
toujours imparfaite, tant que je ne l'apprendrai que par les récits
d'autrui.»
Lorsque cette lettre parvint au duc de Berry, la seconde coalition
achevait de se dissoudre. Paul Ier, attribuant la défaite de ses
armes à la mauvaise foi de ses alliés, venait de leur faire savoir
qu'il rappelait ses troupes. L'armée de Condé recevait l'ordre
de revenir en Pologne. Mais, beaucoup de ceux qui la composaient
refusant de s'éloigner de nouveau de la France, leur patrie, c'est
son existence même qui était menacée. Condé ne s'empressa pas
d'obéir. Il écrivit à l'Empereur; il exposa les inconvénients qui
résulteraient pour la cause royale du retour de sa petite armée en
Pologne, et lui demanda de ne pas le priver de combattre pour son
roi. Il recourut, en même temps, aux bons offices de l'Angleterre,
afin d'obtenir, par son entremise, que le corps ne retournât pas
en Russie. Paul Ier n'admettait guère que ses ordres ne fussent
pas promptement exécutés. Il n'écouta ni Condé ni l'ambassadeur
britannique. Il répondit en rendant à Condé la libre disposition
de ses troupes. C'eût été pour elles une sentence de mort si
l'Angleterre n'était intervenue pour les prendre à sa solde, en les
laissant à la disposition de l'Autriche, qui s'engagea, de son côté,
à les employer en Italie pendant la campagne prochaine.
Le duc de Berry, d'abord résolu à quitter l'armée plutôt que de la
suivre en Wolhynie, se décida sans peine à y rester encore lorsqu'il
sut qu'elle ne retournait pas dans un pays détesté. En restant avec
elle, il était assuré d'être transporté sur le territoire italien
dès le printemps suivant. Mais, comme elle allait demeurer oisive
jusque-là, il prit le parti de la précéder, de se rendre à Naples et
de se faire admettre dans l'armée napolitaine.
Son oncle, mis au courant de ses projets, les approuva, non sans y
apporter un changement. Il regardait comme essentiel qu'avant de se
présenter aux souverains siciliens, le duc de Berry allât faire sa
cour à son cousin l'empereur d'Autriche, à qui le rattacheraient de
plus étroits liens de parenté s'il épousait une des princesses de
Sicile, soeurs de l'impératrice. Il lui ordonnait, en conséquence, de
passer par Vienne en allant à Naples. Klagenfurth était sur sa route;
il s'y arrêterait pour embrasser sa mère, qu'il n'avait pas vue
depuis cinq ans. Le 20 février 1800, ayant envoyé cet ordre au duc de
Berry, Louis XVIII en avertissait le roi de Naples.
«L'âme de Votre Majesté est trop élevée pour avoir pu être surprise
du délai qu'a mis le duc de Berry à se rendre auprès de Votre
Majesté. En vain son coeur l'en sollicitait; en vain le lui aurais-je
ordonné moi-même, tant qu'il a été en face de l'ennemi, tant qu'il a
pu croire qu'il y resterait; je le connaissais trop pour lui donner
cet ordre. Aujourd'hui que la gloire ne contrarie plus d'autres
sentiments, je lui mande de se rendre à son nouveau poste, et j'ose
d'avance solliciter les bontés de Votre Majesté en sa faveur. Je le
charge de lui exprimer tous les sentiments qui m'animent pour Elle,
de solliciter la continuation de son amitié pour moi, de son intérêt
pour une cause qui est la sienne, qui le deviendra encore plus,
si, comme je l'espère, un nouveau lien est ajouté à ceux qui nous
unissent de si près, et j'ose être certain que si les malheurs qu'a
récemment éprouvés Votre Majesté lui en laissent la possibilité,
elle ne bornera pas son intérêt à de simples voeux. Je ne puis finir
cette lettre sans dire à Votre Majesté combien j'envie à mon neveu un
bonheur dont j'ai été si près pendant plus de deux ans, sans qu'il
m'ait jamais été possible d'en jouir.»
XII
LE DUC DE BERRY ET LES BOURBONS DE NAPLES
À la fin de février, le duc de Berry débarquait à Vienne. En y
arrivant, il apprit par l'agent du roi, La Fare, que les troupes
françaises venaient d'évacuer les États de Naples, et que Ferdinand
IV se préparait à rentrer dans sa capitale. Nulle nouvelle ne
pouvait lui être plus agréable. Elle lui permettait de penser que la
réalisation de ses espérances ne rencontrerait plus d'obstacles. Mais
il ne tarda pas à comprendre que c'était se flatter trop vite et trop
tôt du succès de son entreprise. Admirablement reçu par l'empereur
et surtout par les archiducs Charles et Albert, invité à dîner au
palais, objet des attentions du premier ministre, baron de Thugut, et
enfin traité partout en fils de France, allié de la cour d'Autriche,
divers traits sur lesquels il lui eût été impossible de fermer les
yeux ne tardèrent pas à lui révéler une hostilité latente, dans
laquelle, au bout de peu de jours, il saisit la main de l'impératrice
elle-même.
Cette fille aînée de la reine Caroline ne le trouvait pas digne
d'épouser une de ses soeurs.
--Il n'est pas d'assez bonne maison, avait-elle dit, oubliant qu'il
était Bourbon comme elle. Et puis, c'est un émigré!
En réalité, elle redoutait l'influence d'un prince français
s'exerçant dans la famille royale de Naples et rompant le joug que la
cour de Vienne imposait à cette famille. Sa malveillance, qu'elle
s'efforçait de dissimuler au prince qui en était l'objet, s'aggravait
de celle de l'ambassadeur napolitain, le marquis de Gallo, qui
s'était fait son complice pour empêcher le mariage.
«Les premiers jours de mon arrivée ici, mandait le prince à son
oncle, le marquis de Gallo, après avoir pressé vivement l'évêque de
Nancy, s'est adressé directement à moi pour me prouver que je ne
pouvais aller maintenant à Naples sans avoir reçu des lettres du
roi et de la reine, que le roi irait peut-être en Calabre, la reine
ici; enfin, il m'a tenu deux heures entières pour m'engager à ne pas
partir encore ou à attendre à Florence des nouvelles ultérieures de
Naples. J'ai réfuté toutes ses raisons en lui disant que c'était
l'ordre de Votre Majesté, qu'Elle en avait prévenu le roi de Naples,
et que moi-même j'y avais envoyé un officier de ma maison pour le
prévenir de ma prochaine arrivée. L'on ne peut se faire d'idée de
l'acharnement qu'il y a mis.»
Ne parvenant pas à vaincre la résistance du prince, le marquis de
Gallo avait alors imaginé de se procurer le signalement de l'officier
qui devait être le précurseur du duc de Berry à Naples, et d'envoyer
deux courriers pour lui faire fermer l'entrée du royaume jusqu'à ce
que ses instances pour provoquer la rupture des négociations eussent
produit leur effet. Ces tentatives furent déjouées par l'habileté de
La Fare, et par la bonne grâce du duc de Berry. Elle charmait tous
ceux qui l'approchaient, et l'empereur tout le premier.
--Il paraît que vous allez vous marier, mon cousin, lui dit-il, et
que vous épousez une fille du roi de Naples. Je vous assure que j'en
serai enchanté.
Il n'y eut pas jusqu'à Thugut lui-même, d'ordinaire assez hostile aux
vues de la maison royale de France, qui ne se montrât favorable au
mariage, et ne protestât contre le dessein qu'on lui attribuait de le
contrecarrer. Il est vrai que d'Avaray voyait dans ses protestations
«une ruse politique». Il suspectait la sincérité de Thugut, le
soupçonnait d'être d'accord avec l'impératrice et le marquis de
Gallo pour faire leur jeu. C'était aussi l'avis du sagace La Fare,
avis partagé par le duc de Berry. Mais ils ne s'étonnaient ni l'un
ni l'autre, pas plus que d'Avaray, de la malveillance qui soufflait
autour du prince. La cour de Vienne, depuis dix ans, n'avait jamais
eu d'autre attitude. Ce qu'elle laissait percer à cette heure de son
hostilité était conforme au système qu'elle avait toujours mis en
pratique envers les émigrés.
Cette attitude, le duc de Berry l'avait prévue. Durant son court
séjour à Klagenfurth, avant de mettre le pied dans la capitale
d'Autriche, il avait écrit au tsar pour implorer sa protection contre
les intrigues qui menaçaient ses desseins. «Il m'est impossible, au
milieu des malheurs qui poursuivent ma famille, de lutter contre des
adversaires aussi puissants ... Je suis assuré du succès si Votre
Majesté veut prendre le mien sous sa protection spéciale par la
voie de son ambassadeur à Naples. Dès que l'on saura à cette cour
l'intérêt qu'elle veut bien y prendre, toute difficulté s'aplanira.»
Espérant une réponse favorable à ses vues, il persévérait dans son
dessein, ouvrant les yeux et les oreilles pour tout voir et tout
entendre.
À Vienne, il rencontra le général Willot et le comte de Précy, venus
l'un et l'autre pour conférer avec les ministres autrichiens sur
une expédition dans le Midi, dont le premier avait conçu le projet
et à laquelle le prince devait participer. En écoutant les deux
généraux, il constata qu'ils se jalousaient, se dénigraient, que
Précy s'efforçait de nuire à Willot. Il dénonça au roi ces manoeuvres
et prit ouvertement parti pour Willot, qui l'avait gagné en lui
soumettant ses plans. «Il compte sur 18 à 20000 hommes, et, ce qui
est mieux que tout, sur une division de l'armée d'Italie.»
Se sachant destiné par le roi à marcher en tête de cette expédition,
et désireux d'attendre à Naples le moment d'entrer en campagne, il se
préparait à quitter Vienne, lorsqu'une communication de l'ambassadeur
d'Angleterre, lord Minto, vint à l'improviste menacer ses projets.
Ce diplomate était averti par lord Grenville que le comte d'Artois
mandait à son fils de venir sur-le-champ en Angleterre «pour prendre
sa place dans une expédition» qui devait opérer dans l'Ouest,
lui-même s'étant réservé le commandement de celle du Midi. Déconcerté
par ces ordres inattendus, mais ne les recevant pas directement, le
duc de Berry résolut de n'obéir que s'ils lui étaient confirmés par
une lettre de son père qu'il attendrait à Klagenfurth, et, dans le
cas contraire, de continuer son voyage. Cette lettre, sans doute, ne
fut pas telle qu'il le pouvait craindre, puisque le 18 avril, ayant
repris sa marche sur Naples, il arrivait à Venise.
C'était au lendemain du conclave dans lequel un nouveau pape avait
été élu sous le nom de Pie VII. Le souverain pontife et le Sacré
Collège étaient encore à Venise, attendant que Rome se rouvrît
pour eux. Le neveu du Roi Très Chrétien eût gravement manqué à son
devoir s'il eût négligé d'aller se prosterner devant le chef de
la catholicité. Dès son arrivée, le duc de Berry fit demander une
audience à Pie VII, qui résidait à Saint-Georges. Le même jour, un
prélat envoyé par le pape venait l'avertir qu'il serait reçu le
lendemain à onze heures. «J'ai été reçu absolument comme je l'aurais
été avant la Révolution, écrivait-il à son oncle. Le pape est venu
au-devant de moi à la porte. Je me suis mis à genoux, et, malgré
les efforts qu'il a faits pour me relever, j'ai voulu absolument
lui baiser la mule, pensant qu'un prince de la maison de France ne
pouvait pas trop rendre au chef de l'Église. Sa Sainteté m'a fait
asseoir auprès d'elle; la conversation a totalement roulé sur le
désir que le pape a de voir rétablir le fils aîné de l'Église dans
tous ses droits, et je lui ai dit que le désir de Votre Majesté était
de pouvoir être à même de soutenir ceux de l'Église comme l'ont
toujours fait ses aïeux. J'ai été reconduit avec tous les honneurs
possibles. Cette après-midi, le Sacré-Collège est venu en grande
partie chez moi. Le cardinal duc d'York m'a chargé particulièrement
de mettre ses hommages aux pieds du roi.» L'accueil que le duc de
Berry avait reçu du pape eut pour effet d'accroître sa confiance
dans la réussite des projets qui le conduisaient à Naples. Il quitta
joyeusement Venise pour marcher à la conquête de la Toison d'or, se
croyant déjà victorieux.
À Naples, une déception l'attendait; la famille royale n'y était
pas rentrée; elle était encore à Palerme. C'est là que le monarque
sicilien l'invitait à se rendre. Une frégate russe avait été mise
à sa disposition pour l'y transporter. Au moment de s'embarquer,
profitant d'un courrier qui partait pour Saint-Pétersbourg et qui
devait passer par Mitau, il écrivit à son oncle le 13 mai: «J'ose
supplier Votre Majesté de ne pas perdre de temps pour faire la
demande au roi de Naples d'une de ses filles pour moi.» Il ignorait
encore que Louis XVIII avait devancé ses désirs. Depuis le 21 avril,
une demande officielle était en route pour Palerme, ou plutôt deux,
l'une adressée au roi de Naples, l'autre à la reine.
La première était ainsi conçue: «J'ai déjà pressenti Votre Majesté
sur le désir extrême que j'avais de resserrer les liens qui nous
unissent de si près, par le mariage d'une de ses filles avec le
duc de Berry, mon neveu. Mais j'ai cru devoir attendre pour m'en
expliquer ouvertement le moment où mon neveu, dont Votre Majesté
a bien voulu agréer les services, se serait rendu auprès de sa
personne. C'est du moins un avantage que je dois à nos malheurs
d'avoir pu ne pas traiter cette affaire comme celles de cette espèce
se traitent ordinairement, mais comme il convient entre bons parents
et amis. Le duc de Berry doit en ce moment être arrivé auprès de
Votre Majesté; au moins je suis sûr qu'il le sera longtemps avant
cette lettre, et elle aura pu juger s'il lui convient pour gendre.
Si cela est, je la prie très instamment de lui accorder la main de
l'une de ses filles, et j'aurai ainsi, dans l'espace d'une année,
eu la douce consolation d'assurer le bonheur de tous mes enfants.
Mon frère s'unit à moi dans cette prière, et je joins ici une lettre
qu'il m'a envoyée, il y a quelque temps, pour la faire passer à Votre
Majesté lorsque je lui ferais cette demande, objet de nos voeux
les plus chers. J'espère que, mon neveu devenant le fils de Votre
Majesté, elle voudra qu'il se montre digne de cet honneur, et qu'elle
lui facilitera, en tout ce qui pourra dépendre d'elle, les moyens de
prendre l'activité que les circonstances actuelles exigent plus que
jamais de lui.»
À la reine de Naples, Louis XVIII tenait à peu près le même
langage: «Encouragé par l'amitié dont Votre Majesté m'a donné tant
de témoignages et de preuves, je viens m'expliquer avec elle plus
ouvertement que je n'ai osé le faire jusqu'à présent, sur le désir
ardent que j'ai de resserrer les liens qui nous unissent. Mon
neveu est, en ce moment, auprès de Votre Majesté ou bien près d'y
arriver, et j'ose espérer que sa présence n'aura pas diminué la bonne
opinion qu'Elle avait bien voulu concevoir de lui. C'est le moment
que j'attendais pour prier Votre Majesté de le rendre heureux en
consentant à son union avec une de ses filles, et en appuyant auprès
du roi, son époux, la demande que je lui en fais. Je joins ici une
lettre de mon frère qui s'unit à moi dans cette demande. Nous serons
certains du succès, si nous obtenons le suffrage et l'appui de Votre
Majesté.»
Pour présenter cette double demande et prendre part aux négociations
qui devaient en être la suite, Louis XVIII avait fait choix d'un
gentilhomme émigré, le comte de Chastellux, diplomate de carrière,
qui avait été longtemps ambassadeur de France auprès des souverains
des Deux-Siciles. Ceux-ci le connaissaient, l'estimaient, et les
rapports qu'il avait entretenus avec eux lui donnaient, pour faire
aboutir ces pourparlers, une autorité dont n'eût pu se flatter tout
autre envoyé. Malheureusement, outre que, par suite de l'imperfection
des postes, les lettres du roi arrivèrent tardivement à Chastellux,
son souci des formes lui fit craindre, quand il les eut lues, ainsi
que les instructions qui les accompagnaient, qu'on ne lui objectât
l'insuffisance de ses pouvoirs. Il en résulta que la demande du roi,
qui n'était pas arrivée lorsque le duc de Berry débarqua à Palerme,
était encore attendue lorsqu'au bout de quinze jours il en repartit.
Il est vrai qu'avec cette belle audace qui caractérise la jeunesse,
il ne s'était pas embarrassé pour si peu. Admis dans l'intimité de
la famille royale, traité par Ferdinand IV et par Caroline comme
un de leurs enfants, il eut promptement conquis tous les coeurs et
particulièrement celui de la princesse Christine. Elle lui dissimula
si peu ses sentiments et lui révéla un si heureux caractère, que
c'est sur elle que se porta son choix préférablement à la princesse
Amélie, et qu'il supplia le roi et la reine de lui accorder sa main.
Leur consentement fut immédiat et formel.
--Dès que le roi, votre oncle, nous aura marqué son désir de voir
s'effectuer cette alliance, lui dit la reine, nous vous donnerons
notre fille; nous sommes assurés que c'est pour son bonheur. Je vais
partir pour Vienne avec elle et sa soeur. Notre absence durera cinq
ou six mois, et, dès notre retour, le mariage pourra être célébré.