Si le roi, avec son bon sens et sa perspicacité, avait conçu les

doutes exprimés dans cette lettre, il n'en était pas moins disposé à

ne rien négliger pour aplanir les obstacles qu'il prévoyait. Le duc

de Berry, prince sans apanage, chassé de son pays et à qui son rang

dans la famille royale ne laissait guère l'espoir de régner un jour,

ne pouvait, dans la situation des Bourbons de France, rien souhaiter

de mieux qu'une alliance avec les Bourbons des Deux-Siciles. Cette

alliance ne lui donnerait pas une couronne; mais elle lui assurerait

dans l'avenir une existence opulente et paisible, soit dans les

États napolitains si Louis XVIII et ses héritiers étaient condamnés

à un exil sans fin, soit en France si elle se rouvrait au souverain

proscrit.

Le monarque qui régnait alors à Naples, Ferdinand IV, était l'époux

de cette fameuse Caroline, dont l'histoire nous a fait connaître

l'inconduite et dont les désordres, ignorés ou tolérés par son mari,

scandalisaient les sujets. De ce mariage étaient nés six enfants:

deux fils, dont l'aîné, héritier du trône, récemment marié, était

désigné sous le nom de Prince héréditaire, et quatre filles. L'aînée

avait épousé l'archiduc François d'Autriche, devenu empereur par

la mort de son père Léopold; la cadette, le grand-duc de Toscane;

les deux autres, en âge d'être mariées, ne l'étaient pas encore. La

plus âgée, Marie-Christine, que dans sa famille on appelait Mimi,

était laide; la plus jeune, Amélie, quoiqu'elle ne fût pas une

beauté, charmait par sa grâce et son esprit[15]. C'est entre ces deux

princesses que leurs parents, à en croire la marquise de Circello,

permettraient au duc de Berry de faire un choix.

[Note 15: En 1809, elle épousa Louis-Philippe d'Orléans et devint, en

1830, reine des Français.]

Toutefois, avant d'en arriver là, avant même de songer à demander

l'une d'elles, il y avait, au préalable, une grave question à

résoudre. La marquise, on l'a vu, conseillait au duc de Berry de

commencer par s'engager au service de Naples; elle estimait qu'il

devait se faire connaître avant de se déclarer. C'était aussi l'avis

du roi et du comte d'Artois. Mais, pour passer au service de Naples,

il fallait quitter celui de la Russie. Comment le quitter sans

s'exposer à blesser le souverain capricieux, mobile et fantasque, qui

régnait alors à Saint-Pétersbourg, le tsar Paul Ier, de qui, au même

moment, Louis XVIII recevait un asile et sollicitait une intervention

armée? Pouvait-on croire qu'il ne s'offenserait pas de voir le duc de

Berry préférer l'armée napolitaine à l'armée moscovite, s'il n'était

mis dans le secret du motif de cette préférence? Le roi pensait donc

qu'il fallait commencer par se confier à lui. Le comte d'Artois, au

contraire, estimait qu'une confidence faite avant que la cour de

Naples eût consenti positivement au mariage serait prématurée et

dangereuse. Une lettre de Louis XVIII, en date du 11 octobre, écrite

en réponse à de nouvelles communications de son frère, précise ce

léger dissentiment en même temps que, d'autre part, elle nous révèle,

sous la forme la plus piquante, l'embarras qu'il éprouvait quant au

choix à faire entre les deux princesses.

«... Je suis bien satisfait de l'état où en est l'affaire de Berry,

et je crois que le moment est proche où il pourra demander du

service à Naples. Mais vous savez que la question _quomodo_ est

souvent plus épineuse que la question _où_. C'est le cas présent,

vu la position du jeune homme dans ce pays-ci. Engagé au service

de Paul Ier, dans l'incertitude si le corps dont il fait partie

marchera ou non, comment, sans une raison majeure, demandera-t-il

du service à un autre souverain? Ce n'est pas, assurément, que

cette raison n'existe; mais, si on ne la dit pas, l'empereur pourra

justement trouver très mauvais que l'on veuille, sans motif, quitter

son service; et que la réponse du roi de Naples soit telle qu'elle

puisse passer pour un appel spontané de sa part, c'est assurément

caser au plus fort. Eh bien, il y a encore cent à parier contre un

que l'empereur soupçonnera la vérité et prendra une humeur dont les

suites pourront être très préjudiciables. Que sera-ce donc si les

démarches faites à Naples viennent à être connues de lui? Il me

paraît donc beaucoup plus simple de lui parler franchement et de lui

dire: «Il est question d'un mariage entre Berry et une princesse de

Naples. Sa Majesté sicilienne désire que son futur gendre commence

par lui demander du service. J'y trouve le très grand avantage d'une

connaissance préalable, avantage qui se trouve bien rarement dans les

mariages des gens de notre maison. J'espère donc que Votre Majesté

consacrera, par son approbation, la démarche que mon neveu fait en

ce moment auprès du roi de Naples, et qui est autorisée par les

apparences de la guerre qui menace ses États. J'espère aussi que si,

par impossible, ce prince changeait d'avis à l'égard de mon neveu,

Votre Majesté lui conserverait ses bienfaits, et que, dans tous les

cas, elle gardera le secret sur une ouverture que mon amitié, ma

confiance et ma reconnaissance me reprocheraient de ne pas lui faire.»

«De cette façon, il ne pourra se fâcher, ou du moins (car on ne

peut jamais répondre de rien), c'est, de toutes les façons, celle

qui lui en ôte le plus les moyens. Je sais que c'est mettre au

commencement ce que vous penchez le plus à mettre à la fin, ce qui

est bien différent; mais je suis trop près du terrain et j'ai eu trop

l'occasion de le sonder, pour ne le pas connaître, et vous pouvez

vous fier à moi sur la manière de le labourer. Au reste, vous avez

sûrement envie que l'affaire réussisse. Eh bien! je vous déclare

qu'il est impossible que vous en ayez autant que moi, et la raison en

est bien simple: vous ne voyez pas de vos yeux notre enfant avec une

cocarde noire et jaune à son chapeau[16].

[Note 16: Paul Ier avait exigé que l'armée de Condé, en passant à son

service, prît l'uniforme russe.]

«Je vois, par la lettre de la reine de Naples à Mme de Circello,

qu'il pourrait être question de deux filles. Je me fais peut-être

illusion, mais je le souhaite: 1º parce qu'il est certain qu'il se

trouve dans la nature des aversions dont on ne peut pas se rendre

raison, et que cela n'arrive jamais, ou du moins presque jamais pour

deux personnes à la fois: ce qui fait que, quand on le peut, il vaut

mieux avoir le choix; 2º parce que la reine de Naples, parlant de

Mimi, dit: _J'espère qu'elle me fermera les yeux_, ce qui me ferait

craindre qu'elle ne voulût mettre au mariage l'extravagante condition

que les deux époux restassent auprès d'elle dans tous les cas, ce qui

ne vaudrait rien, d'abord parce que j'ai éprouvé par moi-même, et

vous aussi sans doute, qu'un gendre dans la maison de son beau-père,

lors même qu'il est le mieux avec toute la famille de sa femme, est

toujours comme une ... dans une lanterne; ensuite parce qu'il serait

bien impolitique de laisser notre seconde branche provigner (sans

trône) hors de chez nous; 3º c'est que la reine dit encore: _Mimi est

un ange de bonté et une femme bien agréable; Amélie est plus belle

et plus faite pour être sur le théâtre du grand monde, avec, aussi,

un coeur excellent._ Or cela ne prouve pas qu'Amélie soit réellement

belle; mais elle me fait bien craindre que l'ange de bonté ne soit un

véritable trognon, et il faut éviter que la femme de Berry en soit

un.»

Ajoutons à ces commentaires qu'au cours de ces pourparlers, le roi

commença par se préoccuper de ce défaut d'agréments extérieurs qui

caractérisait la princesse Christine. Il craignait qu'elle n'inspirât

pas à son volage neveu un attachement durable. On en trouve la preuve

dans la suite de sa correspondance que résume sur ce chapitre le

passage suivant d'une lettre postérieure. «J'ai de la peine à croire

qu'il n'y ait pas de la flatterie dans ce qu'on dit de l'aînée des

deux princesses, car presque tout le monde s'accorde à dire qu'elle

est laide à l'excès, et je me défie des éloges qu'on donne aux filles

à marier. Au reste, Berry en jugera. Je l'ai seulement prévenu que,

n'ayant pas les mêmes ressources que Jacob, il ne fallait pas qu'il

se laissât duper comme lui.» Finalement, ravi de tout ce qui lui

revenait des heureuses qualités de la princesse en cause, il prit son

parti de ses imperfections physiques. «Il est dommage qu'elle soit si

laide. Mais, la nuit, tous les chats sont gris, et si elle est saine,

c'est l'essentiel.»

Entre temps, le duc de Berry, en route pour la Pologne, arriva à

Mitau. C'était dans les derniers jours d'octobre de cette année

1798. Il y avait dix-huit mois qu'il était éloigné de son oncle.

Leur dernière entrevue à Blanckenberg datait du mois de mars de

l'année précédente. Déjà, à cette époque, le roi avait eu quelque

peine à reconnaître son neveu. Il avait laissé presque un enfant,

il retrouvait un homme, un bel adolescent, aux allures cavalières

et fougueuses, plein de force et de santé, «en sachant long sur

certain chapitre,» et dont il s'était plu à raconter à son frère,

avec son flegme accoutumé et en des termes difficiles à reproduire,

la première aventure amoureuse. «J'imagine, ajoutait-il, que ce petit

événement ne vous affectera pas plus que moi. Je tâcherai d'éviter,

sans pédanterie, qu'il ne joue ce jeu d'une manière dangereuse.»

Mais, l'année suivante, ces changements constatés en 1797 s'étaient

encore accentués. «Votre fils cadet est arrivé vendredi en fort bonne

santé, écrivait le roi en octobre 1798, mais un peu maigri, ce qui

ne m'a pas étonné, vu le genre de vie qu'il a mené cet été.» Si ces

changements contribuaient à rendre plus séduisant le jeune prince, on

pouvait d'autre part regretter que, de son aïeul Henri IV que le roi

lui proposait souvent pour modèle, il rappelât surtout, en même temps

que la vaillance, le goût immodéré pour les plaisirs.

C'est là d'ailleurs l'objet des remontrances qu'on verra fréquemment

le roi lui adresser, non seulement pendant la durée de l'émigration,

mais encore après la rentrée de la famille royale en France. En

1817, lorsque, la monarchie restaurée, le duc de Berry, marié depuis

un an, considéré comme héritier du trône, tenu par conséquent à de

multiples et grands devoirs, prouve par sa conduite qu'il ne trouve

pas en lui-même assez de force pour les observer et réfréner ses

passions, le roi, abandonnant le ton affectueux et paternel que,

jadis, il employait pour le gronder de ses incartades, s'exprime avec

une sévérité bien différente du langage affectueux des anciens jours.

«Lorsqu'on se marie à trente-huit ans et qu'on ne se range pas, cela

prouve qu'on ne voit dans sa femme qu'une maîtresse de plus. Alors,

il reste peu d'espoir d'une réforme dans les moeurs.»

Mais ce n'est pas ainsi qu'il parlait en 1798. Il lui eût été

impossible alors de se montrer trop sévère envers ce brillant fils

de France, pour qui plaidaient son énergie, sa vaillance et ses

vingt ans. Durant le court séjour que le duc de Berry fit à Mitau,

les conseils qu'il recevait de son oncle s'enveloppaient de tant de

bonté qu'il les écoutait avec le plus ferme dessein de les suivre,

et très inconsciemment se préparait d'avance une excuse, pour le

cas trop probable où il les oublierait. Il avait d'ailleurs en sa

possession, et il ne l'ignorait pas, un moyen de se racheter. C'était

son courage, sa bouillante ardeur, l'impérieux désir qu'il exprimait

sans cesse de se jeter en France pour aider le roi à reconquérir sa

couronne. Qu'il contribuât à la lui rendre, et il lui serait beaucoup

pardonné. Ses frasques de jeune homme seraient vite oubliées.

Nos documents sont muets quant à l'accueil qu'il fit aux ouvertures

de Mme de Circello lorsqu'elles lui furent communiquées. On doit

supposer toutefois qu'il ne lui vint pas à l'esprit qu'elles dussent

avoir une suite immédiate. Ce qui autorise cette supposition, c'est

qu'elles n'empêchèrent pas son départ pour la Wolhynie; elles ne

le retardèrent même pas. Il s'effectua à la fin d'octobre. En

l'annonçant au comte d'Artois, le roi ne faisait aucune allusion au

projet de mariage. Le départ de son neveu lui laissait un vide dans

le coeur; il l'avouait à son frère, se contentant d'ajouter: «Je ne

saurais trop assez vous répéter combien je l'ai trouvé changé à son

avantage.»

Ce n'est pas cependant que le projet fût abandonné. Il l'était si

peu, que le 1er janvier suivant, Louis XVIII, sur la nouvelle que

le roi de Naples réfugié à Palerme fomente parmi ses sujets un

soulèvement patriotique contre les envahisseurs de ses États, écrit à

la reine Caroline afin de lui offrir les services du duc de Berry.

«Tous les moments du roi, son époux, sont trop noblement employés,

pour que je ne me reprochasse pas de lui en faire perdre un seul.

J'ai appris les premiers succès dont il a plu à la divine Providence

de couronner sa généreuse entreprise, et Votre Majesté comprendra

facilement le sentiment que j'éprouve en voyant un ouvrage digne de

saint Louis, si heureusement commencé par celui de ses descendants

qui marche le plus glorieusement sur ses traces. Je ne dissimulerai

cependant pas à Votre Majesté le regret que j'éprouve de ne pouvoir

moi-même partager les périls et la gloire du roi, mon cousin. Mais

si les circonstances me privent de ces avantages, pourquoi ne

pourrais-je pas me faire remplacer par un autre moi-même? Mon neveu,

le duc de Berry, a déjà fait ses preuves à la guerre, et le moment

où elle recommence lui rend son oisiveté actuelle bien pesante. J'ai

lieu de me flatter que Votre Majesté, ainsi que le roi son époux,

le verrait avec plaisir suivre son inclination qui l'appelle auprès

d'eux, et ma tendresse pour lui forme sur ce voyage des espérances

dont la réalité serait d'un aussi grand prix pour mon coeur que pour

le sien.»

XI

MISÈRES DE PRINCE

À ce moment, la coalition contre la France se renouait; cette fois,

le souverain moscovite y prenait part, et il se proposait d'employer

la légion des émigrés dans cette campagne. Ces circonstances avaient

activé le zèle du jeune prince, qui venait d'atteindre sa vingt et

unième année. N'ayant pu encore trouver l'occasion de combattre, il

brûlait du désir de se mesurer avec les soldats de la République.

Assurément, il en résulterait pour lui quelque gloire et elle

rejaillirait sur la cause royale. C'est même cette considération

qui avait décidé le roi, son oncle, à le laisser partir, malgré les

conseils contraires de d'Avaray, qui prévoyait «les dégoûts et les

mortifications» dont le jeune prince allait être abreuvé en Wolhynie.

Ses premiers déboires provinrent de son état de misère. Pour le

mettre en état de partir, le roi s'était saigné aux veines. Mais le

peu qu'il avait pu faire fut promptement épuisé. Le prince, à qui

son père n'envoyait rien, se trouva réduit à la maigre solde que

lui avait assurée le tsar, et dont la modicité était pour lui une

cause d'humiliation quand il la comparait à celle que touchaient ses

cousins, les trois Condé. Tandis que le prince de Condé recevait du

Trésor russe un traitement annuel de quarante mille roubles, que ceux

de son fils le duc de Bourbon et de son petit-fils le duc d'Enghien

étaient fixés à vingt mille et à quinze mille roubles, le duc de

Berry n'en touchait que trois mille, solde des généraux de cavalerie,

grossis d'une pension de douze cents, qu'un vieil usage accordait

aux princes étrangers servant en Russie. Aussi, à peine arrivé à

l'armée, se voyait-il obligé de vivre d'emprunts et de recourir à la

bonté de son oncle. Dès sa première lettre, il crie misère. Le roi,

quoique à la gêne, est contraint de venir à son secours. «J'ai reçu,

mon cher enfant, votre lettre de bonne année, et je vous rends vos

souhaits du meilleur de mon coeur. Vous me parlez de votre misère;

ce mot m'affecte. Si les différents souverains eussent été aussi

généreux pour moi que l'empereur de Russie, s'ils avaient suivi son

invitation et son exemple, et fourni leur quote-part, je ne serais

pas exposé à m'entendre dire ce vilain mot par mes enfants. J'espère

que Sa Majesté Impériale voudra bien prendre cet état de choses

en considération, et qu'elle vous donnera de quoi vous soutenir à

son service. Mais, en attendant, je vous envoie bien moins que je

ne voudrais et bien plus que je ne peux. Vous savez sûrement les

malheurs du Piémont, et vous en êtes aussi affligé que moi. Remerciez

Dieu de ce qu'au moins, vos oncles et vos tantes sont en sûreté, et

de ce que votre mère est partie à temps.»

Les quelque mille francs contenus dans cette lettre ne furent qu'un

déjeuner de soleil. En deux mois, ils eurent coulé entre les doigts

du duc de Berry. Le 11 mars 1799, il adressait au roi cet appel

désespéré: «Mon très cher oncle, je suis encore obligé de fatiguer

Votre Majesté par le récit de la position où je me trouve, qui

demande le plus prompt secours. Le comte de Damas a l'honneur de

rendre compte au roy, fort en détail, de la pénurie où je suis,

malgré l'économie dont j'ai usé depuis que je suis ici. Cependant,

dans neuf jours, je n'aurai pas un rouble, pas un sol si je ne trouve

pas encore à emprunter. Je supplie Votre Majesté de vouloir bien

me faire passer ses ordres sur la conduite qu'elle ordonne que je

tienne, et, en tout cas, si elle veut me rapprocher d'elle ou si elle

veut que je reste à mon corps, m'envoyer de l'argent, surtout pour

payer les dettes que j'ai déjà contractées, qui sont soucis pour moi,

puisque je dois à des gentilshommes qui m'ont ouvert leur bourse et

que c'est le fruit de leurs économies.

«Nous ne savons pas encore quand nous partirons; l'on n'en parle

plus; mais, ce qu'il y a de bien sûr, c'est que nous ne ferons pas

la guerre cette année. Nous venons de recevoir deux cents chevaux,

qui sont encore plus méchants que les premiers; mais, grâce aux

précautions, nous n'avons encore personne d'estropié.»

Si pressante que fût cette lettre, elle trouva le roi dans

l'impuissance d'y satisfaire comme il l'eût voulu. «J'ai reçu hier

votre lettre, mon cher enfant; il n'y a pas un mot dedans qui n'ait

été à mon coeur et qui ne l'ait déchiré. Je sens votre position;

mais, malheureusement, elle ne peut me faire oublier la mienne.

Obligé de vivre, de soutenir comme je puis votre frère, de secourir

tant de malheureux qui sont à chaque instant au point de succomber

sous le poids de leur misère, ayant des dettes bien autres que les

vôtres, et contractées par l'honneur envers l'honneur, puisque c'est

l'existence de la plupart des émigrés, qui a été versée dans mes

mains pour la campagne de 1792, vous sentez que je ne puis me livrer,

comme je le voudrais, à ma tendresse pour vous. Par mes ordres,

d'Avaray a fait des démarches à Pétersbourg pour vous faire obtenir

un traitement qui puisse au moins approcher de vos besoins. J'ai

moi-même, depuis mon retour, écrit à l'empereur sur cet objet; je

lui ai demandé, en même temps, de vous faire payer les dix-huit mois

échus de ce qu'il vient de vous fixer et, de mon côté, je vous envoie

le même secours que je vous ai fait passer au mois de janvier. N'y

voyez pas mes moyens, ils sont nuls; voyez-y ma bonne volonté.»

Quelques mois plus tard, alors que le duc de Berry, comme on le

verra, est en route pour l'Allemagne, c'est la même préoccupation

qu'on retrouve dans le langage que lui tient cet oncle dont la

sollicitude et la bonté ne se lassent pas. À la fin d'une lettre

du 3 septembre 1799, où le roi lui recommande «de travailler sans

relâche à se rendre maître de son premier mouvement», on peut lire ce

post-scriptum: «Je sens bien que vous seriez bien aise de trouver,

joint à cette lettre, un beau morceau de papier sur lequel il y eût

écrit: _Monsieur, par la présente, il vous plaira de payer_, etc.

Je le voudrais bien aussi; mais vous savez que, malheureusement,

mes moyens ne répondent pas à ma tendresse. Pour y suppléer, j'ai

travaillé à émouvoir les entrailles maternelles en votre faveur;

j'espère y réussir. Mais ce que j'espère surtout, c'est que votre

père pourra ou vous aider lui-même ou vous faire aider par d'autres.»

Répondant en ce même moment à la comtesse d'Artois, qui, en fuyant

Turin, s'est empressée de l'avertir qu'elle a trouvé un asile

paisible à Klagenfurth, en Carinthie, le roi tient la promesse qu'il

a faite à son neveu, et s'efforce d'arracher à la mère quelques

secours pour le fils: «J'aurais reçu, ma chère soeur, votre lettre

avec bien du plaisir, si je n'y avais pas trouvé un peu de cérémonie.

J'aimerais cent fois mieux être appelé: _espèce d'amphibie_, comme

vous m'avez jadis fait cet honneur aux échecs, que _Votre Majesté_.

Après ce reproche, je vous dirai que je vous vois heureuse, et que

cela me cause une satisfaction peu commune. Vous avez, sur ma parole,

trois aimables enfants: car il ne faut pas oublier ce pauvre Berry,

et quand je n'aurais pas à vous parler des autres, je vous écrirais

tout exprès pour lui. Il n'a exactement pas le sol, et moi je ne puis

pas le secourir. Trois ou quatre mille francs par mois le feraient

vivre. Il me suffit de vous en avoir donné l'avis, et je suis bien

sûr que votre tendresse maternelle n'a besoin que de cela.

«J'aurais bien envie de vous parler du bonheur de mon frère, des

grâces, des vertus, de l'amabilité de votre belle-fille. Mais je

craindrais de vous tantaliser. Ainsi, je ne vous en dis pas un mot,

et je me contente d'en être heureux dans mon petit coin.»

La cruelle situation qui résulte pour le duc de Berry de la gêne

que révèle cette correspondance émeut le sensible d'Avaray plus

encore peut-être que le roi. Non seulement elle l'émeut, mais il

s'en indigne. «Tous les princes de la maison de Condé nagent dans

l'abondance, écrit-il avec amertume, et un petit-fils de France reste

dans la misère.» Et il conseille au jeune prince «de rompre son petit

état de maison, de percer son pourpoint au coude s'il ne l'est déjà,

et de choisir cinq ou six braves gentilshommes pour faire auberge

avec eux. Voilà le seul moyen de sollicitation qui, selon moi, puisse

être noblement employé».

Ce conseil semble impraticable au duc de Berry. Il ne change rien

à son genre d'existence; mais il en souhaite ardemment la fin.

Désireux maintenant de quitter au plus tôt la Wolhynie, il supplie

son oncle d'écrire au roi de Naples pour le faire entrer dans l'armée

sicilienne. Il voudrait y être déjà, montrer au monde de quoi il est

capable. «Je ne puis pas faire en ce moment ce que vous désirez, est

contraint de lui répondre son oncle; il y a bien des préliminaires.

Cependant, pour vous consoler, je vous dirai qu'il y a plus d'un mois

que je les ai commencés. Ah! certes, il n'y a malheureusement rien

qui presse. Les moins mauvaises nouvelles ne sont point confirmées,

et il n'est que trop vraisemblable, d'après celles qui sont venues

hier, qu'à l'heure qu'il est, le roi de Naples a fait sa paix ou

qu'il est retiré en Sicile, heureux encore que la bataille d'Aboukir

lui fasse un rempart du détroit de Messine.»

Le duc de Berry est donc obligé de se résigner à son sort, et il

s'y résignerait sans se plaindre s'il ne voyait surgir autour de

lui de nouvelles causes d'humiliations. Si douloureuse que soit sa

misère, bien plus cruelle est la blessure que fait à son orgueil

la persistance du prince de Condé à le tenir «dans une affligeante

nullité», à réserver à son petit-fils, le duc d'Enghien, «toutes les

occasions d'acquérir de la gloire.» Cette préférence semble d'autant

plus inexplicable que les deux princes étant égaux de grade, et

chacun d'eux commandant un régiment de cavalerie noble, il suffirait

de les traiter également pour qu'il ne pût naître entre eux aucune

rivalité, le duc de Berry ayant spontanément renoncé, en arrivant au

corps, à revendiquer les droits qu'il tient de sa naissance, et qui,

en France, placeraient son cousin au-dessous de lui. Une circonstance

imprévue fait éclater le conflit latent qu'a provoqué l'attitude de

Condé à son égard.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 9 / 48 段