doutes exprimés dans cette lettre, il n'en était pas moins disposé à
ne rien négliger pour aplanir les obstacles qu'il prévoyait. Le duc
de Berry, prince sans apanage, chassé de son pays et à qui son rang
dans la famille royale ne laissait guère l'espoir de régner un jour,
ne pouvait, dans la situation des Bourbons de France, rien souhaiter
de mieux qu'une alliance avec les Bourbons des Deux-Siciles. Cette
alliance ne lui donnerait pas une couronne; mais elle lui assurerait
dans l'avenir une existence opulente et paisible, soit dans les
États napolitains si Louis XVIII et ses héritiers étaient condamnés
à un exil sans fin, soit en France si elle se rouvrait au souverain
proscrit.
Le monarque qui régnait alors à Naples, Ferdinand IV, était l'époux
de cette fameuse Caroline, dont l'histoire nous a fait connaître
l'inconduite et dont les désordres, ignorés ou tolérés par son mari,
scandalisaient les sujets. De ce mariage étaient nés six enfants:
deux fils, dont l'aîné, héritier du trône, récemment marié, était
désigné sous le nom de Prince héréditaire, et quatre filles. L'aînée
avait épousé l'archiduc François d'Autriche, devenu empereur par
la mort de son père Léopold; la cadette, le grand-duc de Toscane;
les deux autres, en âge d'être mariées, ne l'étaient pas encore. La
plus âgée, Marie-Christine, que dans sa famille on appelait Mimi,
était laide; la plus jeune, Amélie, quoiqu'elle ne fût pas une
beauté, charmait par sa grâce et son esprit[15]. C'est entre ces deux
princesses que leurs parents, à en croire la marquise de Circello,
permettraient au duc de Berry de faire un choix.
[Note 15: En 1809, elle épousa Louis-Philippe d'Orléans et devint, en
1830, reine des Français.]
Toutefois, avant d'en arriver là, avant même de songer à demander
l'une d'elles, il y avait, au préalable, une grave question à
résoudre. La marquise, on l'a vu, conseillait au duc de Berry de
commencer par s'engager au service de Naples; elle estimait qu'il
devait se faire connaître avant de se déclarer. C'était aussi l'avis
du roi et du comte d'Artois. Mais, pour passer au service de Naples,
il fallait quitter celui de la Russie. Comment le quitter sans
s'exposer à blesser le souverain capricieux, mobile et fantasque, qui
régnait alors à Saint-Pétersbourg, le tsar Paul Ier, de qui, au même
moment, Louis XVIII recevait un asile et sollicitait une intervention
armée? Pouvait-on croire qu'il ne s'offenserait pas de voir le duc de
Berry préférer l'armée napolitaine à l'armée moscovite, s'il n'était
mis dans le secret du motif de cette préférence? Le roi pensait donc
qu'il fallait commencer par se confier à lui. Le comte d'Artois, au
contraire, estimait qu'une confidence faite avant que la cour de
Naples eût consenti positivement au mariage serait prématurée et
dangereuse. Une lettre de Louis XVIII, en date du 11 octobre, écrite
en réponse à de nouvelles communications de son frère, précise ce
léger dissentiment en même temps que, d'autre part, elle nous révèle,
sous la forme la plus piquante, l'embarras qu'il éprouvait quant au
choix à faire entre les deux princesses.
«... Je suis bien satisfait de l'état où en est l'affaire de Berry,
et je crois que le moment est proche où il pourra demander du
service à Naples. Mais vous savez que la question _quomodo_ est
souvent plus épineuse que la question _où_. C'est le cas présent,
vu la position du jeune homme dans ce pays-ci. Engagé au service
de Paul Ier, dans l'incertitude si le corps dont il fait partie
marchera ou non, comment, sans une raison majeure, demandera-t-il
du service à un autre souverain? Ce n'est pas, assurément, que
cette raison n'existe; mais, si on ne la dit pas, l'empereur pourra
justement trouver très mauvais que l'on veuille, sans motif, quitter
son service; et que la réponse du roi de Naples soit telle qu'elle
puisse passer pour un appel spontané de sa part, c'est assurément
caser au plus fort. Eh bien, il y a encore cent à parier contre un
que l'empereur soupçonnera la vérité et prendra une humeur dont les
suites pourront être très préjudiciables. Que sera-ce donc si les
démarches faites à Naples viennent à être connues de lui? Il me
paraît donc beaucoup plus simple de lui parler franchement et de lui
dire: «Il est question d'un mariage entre Berry et une princesse de
Naples. Sa Majesté sicilienne désire que son futur gendre commence
par lui demander du service. J'y trouve le très grand avantage d'une
connaissance préalable, avantage qui se trouve bien rarement dans les
mariages des gens de notre maison. J'espère donc que Votre Majesté
consacrera, par son approbation, la démarche que mon neveu fait en
ce moment auprès du roi de Naples, et qui est autorisée par les
apparences de la guerre qui menace ses États. J'espère aussi que si,
par impossible, ce prince changeait d'avis à l'égard de mon neveu,
Votre Majesté lui conserverait ses bienfaits, et que, dans tous les
cas, elle gardera le secret sur une ouverture que mon amitié, ma
confiance et ma reconnaissance me reprocheraient de ne pas lui faire.»
«De cette façon, il ne pourra se fâcher, ou du moins (car on ne
peut jamais répondre de rien), c'est, de toutes les façons, celle
qui lui en ôte le plus les moyens. Je sais que c'est mettre au
commencement ce que vous penchez le plus à mettre à la fin, ce qui
est bien différent; mais je suis trop près du terrain et j'ai eu trop
l'occasion de le sonder, pour ne le pas connaître, et vous pouvez
vous fier à moi sur la manière de le labourer. Au reste, vous avez
sûrement envie que l'affaire réussisse. Eh bien! je vous déclare
qu'il est impossible que vous en ayez autant que moi, et la raison en
est bien simple: vous ne voyez pas de vos yeux notre enfant avec une
cocarde noire et jaune à son chapeau[16].
[Note 16: Paul Ier avait exigé que l'armée de Condé, en passant à son
service, prît l'uniforme russe.]
«Je vois, par la lettre de la reine de Naples à Mme de Circello,
qu'il pourrait être question de deux filles. Je me fais peut-être
illusion, mais je le souhaite: 1º parce qu'il est certain qu'il se
trouve dans la nature des aversions dont on ne peut pas se rendre
raison, et que cela n'arrive jamais, ou du moins presque jamais pour
deux personnes à la fois: ce qui fait que, quand on le peut, il vaut
mieux avoir le choix; 2º parce que la reine de Naples, parlant de
Mimi, dit: _J'espère qu'elle me fermera les yeux_, ce qui me ferait
craindre qu'elle ne voulût mettre au mariage l'extravagante condition
que les deux époux restassent auprès d'elle dans tous les cas, ce qui
ne vaudrait rien, d'abord parce que j'ai éprouvé par moi-même, et
vous aussi sans doute, qu'un gendre dans la maison de son beau-père,
lors même qu'il est le mieux avec toute la famille de sa femme, est
toujours comme une ... dans une lanterne; ensuite parce qu'il serait
bien impolitique de laisser notre seconde branche provigner (sans
trône) hors de chez nous; 3º c'est que la reine dit encore: _Mimi est
un ange de bonté et une femme bien agréable; Amélie est plus belle
et plus faite pour être sur le théâtre du grand monde, avec, aussi,
un coeur excellent._ Or cela ne prouve pas qu'Amélie soit réellement
belle; mais elle me fait bien craindre que l'ange de bonté ne soit un
véritable trognon, et il faut éviter que la femme de Berry en soit
un.»
Ajoutons à ces commentaires qu'au cours de ces pourparlers, le roi
commença par se préoccuper de ce défaut d'agréments extérieurs qui
caractérisait la princesse Christine. Il craignait qu'elle n'inspirât
pas à son volage neveu un attachement durable. On en trouve la preuve
dans la suite de sa correspondance que résume sur ce chapitre le
passage suivant d'une lettre postérieure. «J'ai de la peine à croire
qu'il n'y ait pas de la flatterie dans ce qu'on dit de l'aînée des
deux princesses, car presque tout le monde s'accorde à dire qu'elle
est laide à l'excès, et je me défie des éloges qu'on donne aux filles
à marier. Au reste, Berry en jugera. Je l'ai seulement prévenu que,
n'ayant pas les mêmes ressources que Jacob, il ne fallait pas qu'il
se laissât duper comme lui.» Finalement, ravi de tout ce qui lui
revenait des heureuses qualités de la princesse en cause, il prit son
parti de ses imperfections physiques. «Il est dommage qu'elle soit si
laide. Mais, la nuit, tous les chats sont gris, et si elle est saine,
c'est l'essentiel.»
Entre temps, le duc de Berry, en route pour la Pologne, arriva à
Mitau. C'était dans les derniers jours d'octobre de cette année
1798. Il y avait dix-huit mois qu'il était éloigné de son oncle.
Leur dernière entrevue à Blanckenberg datait du mois de mars de
l'année précédente. Déjà, à cette époque, le roi avait eu quelque
peine à reconnaître son neveu. Il avait laissé presque un enfant,
il retrouvait un homme, un bel adolescent, aux allures cavalières
et fougueuses, plein de force et de santé, «en sachant long sur
certain chapitre,» et dont il s'était plu à raconter à son frère,
avec son flegme accoutumé et en des termes difficiles à reproduire,
la première aventure amoureuse. «J'imagine, ajoutait-il, que ce petit
événement ne vous affectera pas plus que moi. Je tâcherai d'éviter,
sans pédanterie, qu'il ne joue ce jeu d'une manière dangereuse.»
Mais, l'année suivante, ces changements constatés en 1797 s'étaient
encore accentués. «Votre fils cadet est arrivé vendredi en fort bonne
santé, écrivait le roi en octobre 1798, mais un peu maigri, ce qui
ne m'a pas étonné, vu le genre de vie qu'il a mené cet été.» Si ces
changements contribuaient à rendre plus séduisant le jeune prince, on
pouvait d'autre part regretter que, de son aïeul Henri IV que le roi
lui proposait souvent pour modèle, il rappelât surtout, en même temps
que la vaillance, le goût immodéré pour les plaisirs.
C'est là d'ailleurs l'objet des remontrances qu'on verra fréquemment
le roi lui adresser, non seulement pendant la durée de l'émigration,
mais encore après la rentrée de la famille royale en France. En
1817, lorsque, la monarchie restaurée, le duc de Berry, marié depuis
un an, considéré comme héritier du trône, tenu par conséquent à de
multiples et grands devoirs, prouve par sa conduite qu'il ne trouve
pas en lui-même assez de force pour les observer et réfréner ses
passions, le roi, abandonnant le ton affectueux et paternel que,
jadis, il employait pour le gronder de ses incartades, s'exprime avec
une sévérité bien différente du langage affectueux des anciens jours.
«Lorsqu'on se marie à trente-huit ans et qu'on ne se range pas, cela
prouve qu'on ne voit dans sa femme qu'une maîtresse de plus. Alors,
il reste peu d'espoir d'une réforme dans les moeurs.»
Mais ce n'est pas ainsi qu'il parlait en 1798. Il lui eût été
impossible alors de se montrer trop sévère envers ce brillant fils
de France, pour qui plaidaient son énergie, sa vaillance et ses
vingt ans. Durant le court séjour que le duc de Berry fit à Mitau,
les conseils qu'il recevait de son oncle s'enveloppaient de tant de
bonté qu'il les écoutait avec le plus ferme dessein de les suivre,
et très inconsciemment se préparait d'avance une excuse, pour le
cas trop probable où il les oublierait. Il avait d'ailleurs en sa
possession, et il ne l'ignorait pas, un moyen de se racheter. C'était
son courage, sa bouillante ardeur, l'impérieux désir qu'il exprimait
sans cesse de se jeter en France pour aider le roi à reconquérir sa
couronne. Qu'il contribuât à la lui rendre, et il lui serait beaucoup
pardonné. Ses frasques de jeune homme seraient vite oubliées.
Nos documents sont muets quant à l'accueil qu'il fit aux ouvertures
de Mme de Circello lorsqu'elles lui furent communiquées. On doit
supposer toutefois qu'il ne lui vint pas à l'esprit qu'elles dussent
avoir une suite immédiate. Ce qui autorise cette supposition, c'est
qu'elles n'empêchèrent pas son départ pour la Wolhynie; elles ne
le retardèrent même pas. Il s'effectua à la fin d'octobre. En
l'annonçant au comte d'Artois, le roi ne faisait aucune allusion au
projet de mariage. Le départ de son neveu lui laissait un vide dans
le coeur; il l'avouait à son frère, se contentant d'ajouter: «Je ne
saurais trop assez vous répéter combien je l'ai trouvé changé à son
avantage.»
Ce n'est pas cependant que le projet fût abandonné. Il l'était si
peu, que le 1er janvier suivant, Louis XVIII, sur la nouvelle que
le roi de Naples réfugié à Palerme fomente parmi ses sujets un
soulèvement patriotique contre les envahisseurs de ses États, écrit à
la reine Caroline afin de lui offrir les services du duc de Berry.
«Tous les moments du roi, son époux, sont trop noblement employés,
pour que je ne me reprochasse pas de lui en faire perdre un seul.
J'ai appris les premiers succès dont il a plu à la divine Providence
de couronner sa généreuse entreprise, et Votre Majesté comprendra
facilement le sentiment que j'éprouve en voyant un ouvrage digne de
saint Louis, si heureusement commencé par celui de ses descendants
qui marche le plus glorieusement sur ses traces. Je ne dissimulerai
cependant pas à Votre Majesté le regret que j'éprouve de ne pouvoir
moi-même partager les périls et la gloire du roi, mon cousin. Mais
si les circonstances me privent de ces avantages, pourquoi ne
pourrais-je pas me faire remplacer par un autre moi-même? Mon neveu,
le duc de Berry, a déjà fait ses preuves à la guerre, et le moment
où elle recommence lui rend son oisiveté actuelle bien pesante. J'ai
lieu de me flatter que Votre Majesté, ainsi que le roi son époux,
le verrait avec plaisir suivre son inclination qui l'appelle auprès
d'eux, et ma tendresse pour lui forme sur ce voyage des espérances
dont la réalité serait d'un aussi grand prix pour mon coeur que pour
le sien.»
XI
MISÈRES DE PRINCE
À ce moment, la coalition contre la France se renouait; cette fois,
le souverain moscovite y prenait part, et il se proposait d'employer
la légion des émigrés dans cette campagne. Ces circonstances avaient
activé le zèle du jeune prince, qui venait d'atteindre sa vingt et
unième année. N'ayant pu encore trouver l'occasion de combattre, il
brûlait du désir de se mesurer avec les soldats de la République.
Assurément, il en résulterait pour lui quelque gloire et elle
rejaillirait sur la cause royale. C'est même cette considération
qui avait décidé le roi, son oncle, à le laisser partir, malgré les
conseils contraires de d'Avaray, qui prévoyait «les dégoûts et les
mortifications» dont le jeune prince allait être abreuvé en Wolhynie.
Ses premiers déboires provinrent de son état de misère. Pour le
mettre en état de partir, le roi s'était saigné aux veines. Mais le
peu qu'il avait pu faire fut promptement épuisé. Le prince, à qui
son père n'envoyait rien, se trouva réduit à la maigre solde que
lui avait assurée le tsar, et dont la modicité était pour lui une
cause d'humiliation quand il la comparait à celle que touchaient ses
cousins, les trois Condé. Tandis que le prince de Condé recevait du
Trésor russe un traitement annuel de quarante mille roubles, que ceux
de son fils le duc de Bourbon et de son petit-fils le duc d'Enghien
étaient fixés à vingt mille et à quinze mille roubles, le duc de
Berry n'en touchait que trois mille, solde des généraux de cavalerie,
grossis d'une pension de douze cents, qu'un vieil usage accordait
aux princes étrangers servant en Russie. Aussi, à peine arrivé à
l'armée, se voyait-il obligé de vivre d'emprunts et de recourir à la
bonté de son oncle. Dès sa première lettre, il crie misère. Le roi,
quoique à la gêne, est contraint de venir à son secours. «J'ai reçu,
mon cher enfant, votre lettre de bonne année, et je vous rends vos
souhaits du meilleur de mon coeur. Vous me parlez de votre misère;
ce mot m'affecte. Si les différents souverains eussent été aussi
généreux pour moi que l'empereur de Russie, s'ils avaient suivi son
invitation et son exemple, et fourni leur quote-part, je ne serais
pas exposé à m'entendre dire ce vilain mot par mes enfants. J'espère
que Sa Majesté Impériale voudra bien prendre cet état de choses
en considération, et qu'elle vous donnera de quoi vous soutenir à
son service. Mais, en attendant, je vous envoie bien moins que je
ne voudrais et bien plus que je ne peux. Vous savez sûrement les
malheurs du Piémont, et vous en êtes aussi affligé que moi. Remerciez
Dieu de ce qu'au moins, vos oncles et vos tantes sont en sûreté, et
de ce que votre mère est partie à temps.»
Les quelque mille francs contenus dans cette lettre ne furent qu'un
déjeuner de soleil. En deux mois, ils eurent coulé entre les doigts
du duc de Berry. Le 11 mars 1799, il adressait au roi cet appel
désespéré: «Mon très cher oncle, je suis encore obligé de fatiguer
Votre Majesté par le récit de la position où je me trouve, qui
demande le plus prompt secours. Le comte de Damas a l'honneur de
rendre compte au roy, fort en détail, de la pénurie où je suis,
malgré l'économie dont j'ai usé depuis que je suis ici. Cependant,
dans neuf jours, je n'aurai pas un rouble, pas un sol si je ne trouve
pas encore à emprunter. Je supplie Votre Majesté de vouloir bien
me faire passer ses ordres sur la conduite qu'elle ordonne que je
tienne, et, en tout cas, si elle veut me rapprocher d'elle ou si elle
veut que je reste à mon corps, m'envoyer de l'argent, surtout pour
payer les dettes que j'ai déjà contractées, qui sont soucis pour moi,
puisque je dois à des gentilshommes qui m'ont ouvert leur bourse et
que c'est le fruit de leurs économies.
«Nous ne savons pas encore quand nous partirons; l'on n'en parle
plus; mais, ce qu'il y a de bien sûr, c'est que nous ne ferons pas
la guerre cette année. Nous venons de recevoir deux cents chevaux,
qui sont encore plus méchants que les premiers; mais, grâce aux
précautions, nous n'avons encore personne d'estropié.»
Si pressante que fût cette lettre, elle trouva le roi dans
l'impuissance d'y satisfaire comme il l'eût voulu. «J'ai reçu hier
votre lettre, mon cher enfant; il n'y a pas un mot dedans qui n'ait
été à mon coeur et qui ne l'ait déchiré. Je sens votre position;
mais, malheureusement, elle ne peut me faire oublier la mienne.
Obligé de vivre, de soutenir comme je puis votre frère, de secourir
tant de malheureux qui sont à chaque instant au point de succomber
sous le poids de leur misère, ayant des dettes bien autres que les
vôtres, et contractées par l'honneur envers l'honneur, puisque c'est
l'existence de la plupart des émigrés, qui a été versée dans mes
mains pour la campagne de 1792, vous sentez que je ne puis me livrer,
comme je le voudrais, à ma tendresse pour vous. Par mes ordres,
d'Avaray a fait des démarches à Pétersbourg pour vous faire obtenir
un traitement qui puisse au moins approcher de vos besoins. J'ai
moi-même, depuis mon retour, écrit à l'empereur sur cet objet; je
lui ai demandé, en même temps, de vous faire payer les dix-huit mois
échus de ce qu'il vient de vous fixer et, de mon côté, je vous envoie
le même secours que je vous ai fait passer au mois de janvier. N'y
voyez pas mes moyens, ils sont nuls; voyez-y ma bonne volonté.»
Quelques mois plus tard, alors que le duc de Berry, comme on le
verra, est en route pour l'Allemagne, c'est la même préoccupation
qu'on retrouve dans le langage que lui tient cet oncle dont la
sollicitude et la bonté ne se lassent pas. À la fin d'une lettre
du 3 septembre 1799, où le roi lui recommande «de travailler sans
relâche à se rendre maître de son premier mouvement», on peut lire ce
post-scriptum: «Je sens bien que vous seriez bien aise de trouver,
joint à cette lettre, un beau morceau de papier sur lequel il y eût
écrit: _Monsieur, par la présente, il vous plaira de payer_, etc.
Je le voudrais bien aussi; mais vous savez que, malheureusement,
mes moyens ne répondent pas à ma tendresse. Pour y suppléer, j'ai
travaillé à émouvoir les entrailles maternelles en votre faveur;
j'espère y réussir. Mais ce que j'espère surtout, c'est que votre
père pourra ou vous aider lui-même ou vous faire aider par d'autres.»
Répondant en ce même moment à la comtesse d'Artois, qui, en fuyant
Turin, s'est empressée de l'avertir qu'elle a trouvé un asile
paisible à Klagenfurth, en Carinthie, le roi tient la promesse qu'il
a faite à son neveu, et s'efforce d'arracher à la mère quelques
secours pour le fils: «J'aurais reçu, ma chère soeur, votre lettre
avec bien du plaisir, si je n'y avais pas trouvé un peu de cérémonie.
J'aimerais cent fois mieux être appelé: _espèce d'amphibie_, comme
vous m'avez jadis fait cet honneur aux échecs, que _Votre Majesté_.
Après ce reproche, je vous dirai que je vous vois heureuse, et que
cela me cause une satisfaction peu commune. Vous avez, sur ma parole,
trois aimables enfants: car il ne faut pas oublier ce pauvre Berry,
et quand je n'aurais pas à vous parler des autres, je vous écrirais
tout exprès pour lui. Il n'a exactement pas le sol, et moi je ne puis
pas le secourir. Trois ou quatre mille francs par mois le feraient
vivre. Il me suffit de vous en avoir donné l'avis, et je suis bien
sûr que votre tendresse maternelle n'a besoin que de cela.
«J'aurais bien envie de vous parler du bonheur de mon frère, des
grâces, des vertus, de l'amabilité de votre belle-fille. Mais je
craindrais de vous tantaliser. Ainsi, je ne vous en dis pas un mot,
et je me contente d'en être heureux dans mon petit coin.»
La cruelle situation qui résulte pour le duc de Berry de la gêne
que révèle cette correspondance émeut le sensible d'Avaray plus
encore peut-être que le roi. Non seulement elle l'émeut, mais il
s'en indigne. «Tous les princes de la maison de Condé nagent dans
l'abondance, écrit-il avec amertume, et un petit-fils de France reste
dans la misère.» Et il conseille au jeune prince «de rompre son petit
état de maison, de percer son pourpoint au coude s'il ne l'est déjà,
et de choisir cinq ou six braves gentilshommes pour faire auberge
avec eux. Voilà le seul moyen de sollicitation qui, selon moi, puisse
être noblement employé».
Ce conseil semble impraticable au duc de Berry. Il ne change rien
à son genre d'existence; mais il en souhaite ardemment la fin.
Désireux maintenant de quitter au plus tôt la Wolhynie, il supplie
son oncle d'écrire au roi de Naples pour le faire entrer dans l'armée
sicilienne. Il voudrait y être déjà, montrer au monde de quoi il est
capable. «Je ne puis pas faire en ce moment ce que vous désirez, est
contraint de lui répondre son oncle; il y a bien des préliminaires.
Cependant, pour vous consoler, je vous dirai qu'il y a plus d'un mois
que je les ai commencés. Ah! certes, il n'y a malheureusement rien
qui presse. Les moins mauvaises nouvelles ne sont point confirmées,
et il n'est que trop vraisemblable, d'après celles qui sont venues
hier, qu'à l'heure qu'il est, le roi de Naples a fait sa paix ou
qu'il est retiré en Sicile, heureux encore que la bataille d'Aboukir
lui fasse un rempart du détroit de Messine.»
Le duc de Berry est donc obligé de se résigner à son sort, et il
s'y résignerait sans se plaindre s'il ne voyait surgir autour de
lui de nouvelles causes d'humiliations. Si douloureuse que soit sa
misère, bien plus cruelle est la blessure que fait à son orgueil
la persistance du prince de Condé à le tenir «dans une affligeante
nullité», à réserver à son petit-fils, le duc d'Enghien, «toutes les
occasions d'acquérir de la gloire.» Cette préférence semble d'autant
plus inexplicable que les deux princes étant égaux de grade, et
chacun d'eux commandant un régiment de cavalerie noble, il suffirait
de les traiter également pour qu'il ne pût naître entre eux aucune
rivalité, le duc de Berry ayant spontanément renoncé, en arrivant au
corps, à revendiquer les droits qu'il tient de sa naissance, et qui,
en France, placeraient son cousin au-dessous de lui. Une circonstance
imprévue fait éclater le conflit latent qu'a provoqué l'attitude de
Condé à son égard.