[Note 13: Voir _Histoire de l'Émigration_, t. II, p. 241 et

suivantes.]

C'est la même thèse qu'expose le roi dans la réponse qu'il fit à son

frère. «Il n'y aurait qu'un cas où la réticence fût admissible entre

nous, ce serait celui où l'on viendrait me faire une proposition

importante en exigeant ma parole d'un secret universel. Le malheur

de celui qui est au timon est de ne pouvoir toujours se livrer à

ses sentiments les plus naturels, et si je trouvais que l'affaire

le méritât, il faudrait bien donner ma parole et la tenir. Mais, si

j'étais exposé à me trouver momentanément dans ce cas à votre égard,

vous ne pourriez jamais y être au mien.»

Cette lettre était expédiée lorsque les informations envoyées de

Suisse par le baron d'André, représentant de Louis XVIII auprès de

Wickham, firent soupçonner au roi le véritable but de la présence de

son frère à Londres. Ces informations l'autorisaient à penser que

Monsieur agissait auprès du ministère britannique à l'effet de se

faire octroyer le commandement d'un corps de vingt mille Suisses,

que se proposait de former l'Angleterre pour seconder les armées

russes qui se dirigeaient vers la France. Si l'on se rappelle qu'il

avait toujours été convenu que le comte d'Artois irait dans l'Ouest

pour se mettre à la tête des Chouans, et qu'il était averti que son

frère s'efforçait d'obtenir du tsar l'autorisation de marcher avec

les troupes que commandaient Souvarof et Korsakof, on comprendra

combien le roi fut indigné de voir son lieutenant général marcher sur

ses brisées, s'efforcer de se substituer à lui en Suisse, au lieu

de se porter en Bretagne, et avec quelle impatience il attendit des

nouvelles plus précises et plus sûres.

Il ne les reçut que le 22 août. Une lettre de Monsieur, en date du

27 juillet, lui apprenait qu'il n'avait pu conférer encore avec les

ministres anglais, bien qu'ils l'eussent appelé à Londres, mais qu'il

était averti que, «ne comptant employer les royalistes de l'Ouest

que comme un moyen secondaire et pour faire une simple diversion,

ils lui proposeraient de se porter en Suisse sans délai pour y être

mis en activité avec les troupes de cette nation que le gouvernement

britannique lève et solde.»--«J'écouterai tout ce qui me sera proposé

avant de me décider, disait Monsieur; mais si mes conjectures

sont justes, et si je vois que mes représentations à cet égard ne

produisent aucun effet, comme je dois m'y attendre, je n'hésiterai

pas à accepter un moyen aussi honorable de vous bien servir, et je ne

perdrai pas un instant pour me rendre en Suisse.» Le prince ajoutait

que le duc de Bourbon, muni des pouvoirs que le roi lui avait

octroyés trois ans avant, irait dans l'Ouest à sa place. Quant à lui,

tout en regrettant que les puissances n'eussent pu adopter les plans

qu'on leur avait proposés, il se réjouissait de se rapprocher de son

frère, d'être à portée de connaître ses intentions, de recevoir ses

ordres et de pouvoir, par sa présence auprès des armées coalisées,

rassurer les Français «si les intentions des puissances étaient

droites, ou contrarier les vues de la cour de Vienne si elles étaient

toujours contraires».

En dépit de ce langage, le roi ne se méprit pas à ce qu'il y avait

de désobligeant pour lui dans la conduite de Monsieur. Il demeura

convaincu que les offres dont lui parlait son frère n'étaient

faites à ce prince que parce qu'il les avait provoquées, ne voulant

pas aller en Bretagne. Ce fut aussi l'avis de d'Avaray. «Il est

impossible, écrivait-il, d'être joué plus sensiblement que le roi

l'est en ce moment par son frère.» Cependant, si blessante que

fût la duplicité de Monsieur, et bien qu'elle ne s'expliquât que

par la crainte de voir ses vues contrariées à Mitau, les offres du

gouvernement britannique, promptement confirmées par une seconde

lettre, témoignaient d'un trop favorable revirement de la part des

puissances pour qu'il y eût lieu à des récriminations. Malgré tout,

le roi, «enchaîné à Mitau,» ne pouvait voir qu'avec une véritable

satisfaction son lieutenant général devenir son précurseur auprès

de ses sujets, et «se présenter à eux à la tête d'une armée amie».

L'activité authentiquement donnée par les alliés au lieutenant

général du royaume, à l'héritier présomptif de la couronne, était une

preuve positive de leur dessein de rétablir la monarchie, et c'était

«un grand pas qu'ils faisaient vers la reconnaissance du roi».

«Je pensai, écrit encore d'Avaray, que le roi ne devait témoigner

aucune humeur à son frère ni de se voir prendre une place que

Sa Majesté s'était réservée pour elle-même, ni de la conduite

mystérieuse qu'il avait tenue dans cette occasion, mais qu'en même

temps, il ne devait pas paraître avoir été sa dupe, et qu'en lui

faisant sur sa dissimulation des reproches dictés par l'amitié, il

fallait lui dire que depuis longtemps ses démarches étaient connues,

et lui témoigner cependant sa satisfaction du parti que le ministère

britannique avait embrassé.»

La réponse du roi nous prouve que, tout en suivant le conseil de

d'Avaray, il entendait éviter ce dont aurait pu se choquer son frère.

C'est à peine s'il donne à entendre qu'il a eu vent de ses démarches,

et, en réalité, il ne laisse voir que de la satisfaction.

«J'ai reçu, mon cher frère, vos lettres des 27 et 30 juillet. C'est

surtout à la première que je vais répondre. Le parti que le ministère

britannique paraît avoir pris à votre égard, et sur lequel j'avais

déjà reçu quelques avis, me fait peine et plaisir. Il me fait peine

par la douleur que votre éloignement va causer aux royalistes de

l'Ouest. En vain sauront-ils que vous avez une autre destination;

en vain verront-ils M. le duc de Bourbon prêt à vous remplacer, ce

dédommagement ne les satisfera pas. Ils accuseront le gouvernement

britannique de les abandonner, peut-être même de les trahir, et cette

idée peut avoir des résultats funestes. Voilà le côté fâcheux; voici

le bon. Cette démarche du gouvernement britannique est une preuve

de sa bonne foi; car, quoique j'eusse mieux aimé que, profitant

des ouvertures que vous lui avez faites à l'égard de Lorient ou de

Saint-Malo, il vous eût transporté à l'Ouest, l'activité qu'il vous

donne d'un autre côté le justifie, car s'il l'eût voulu, rien ne lui

était plus aisé que de vous retenir à Édimbourg, en vous amusant par

de belles paroles, et j'y vois le corollaire de la lettre que le roi

d'Angleterre m'a écrite.

«D'un autre côté, cette mesure me sera, j'espère, utile à moi-même,

et l'Angleterre prenant à votre égard un parti aussi décisif, j'ai

lieu de me flatter que l'empereur de Russie qui a toujours été si

fort en avant des autres, ne voudra pas rester en arrière, et que

j'obtiendrai enfin de sortir de ma cruelle et pernicieuse inaction.

L'armée de Souvarof et celle de Korsakof sont en ce moment toutes

les deux aux portes de la France, et que je fusse à l'une ou à

l'autre, je serais bien aisément et bien vite à celle qui entrerait

la première. Enfin, vous vous trouverez à portée de mon agence de

Souabe, et les relations actives qui s'établiront entre vous et elle

ne pourront avoir que des effets avantageux.»

Les espérances exprimées dans cette lettre ne devaient pas se

réaliser. Quelques jours plus tard, Monsieur mandait à Mitau que,

sur le conseil de Wickham, le ministère britannique ajournait

indéfiniment l'exécution de son projet. D'autre part, l'empereur

Paul, dont la volonté n'était probablement pas étrangère à cet

ajournement, refusait à Louis XVIII l'autorisation de se porter à

l'armée de Souvarof. Il lui signifiait son refus en ces termes:

«Ce n'est pas aux armées et aux frontières que vous devez aller,

mais droit à Paris de Mitau, si la Providence daignera (_sic_) le

permettre.» Ainsi, de toute cette affaire, ne restait au roi que le

souvenir douloureux d'un mauvais procédé de Monsieur, dont seules sa

modération, sa sagesse avaient prévenu les suites. Ce n'était pas le

premier, on l'a vu; ce ne devait pas être le dernier.

Au mois de juillet de cette année 1799, quelques semaines après le

mariage de la fille de Louis XVI avec le duc d'Angoulême, la maison

royale à Mitau était profondément troublée par la méchante humeur de

la reine. Quinteuse, fantasque, déséquilibrée, ainsi que le démontre

la volumineuse correspondance à laquelle donnaient lieu ses lubies

et ses caprices, cette princesse arrivée en Courlande à la veille

du mariage de sa nièce ne pardonnait pas à son mari d'avoir éloigné

d'elle sa lectrice Mme de Gourbillon, dont il jugeait l'influence sur

elle nuisible à sa dignité. Après avoir vainement prié et supplié la

reine, au moment où elle allait se mettre en route pour Mitau, de

ne pas amener cette femme avec elle, le roi, devant une obstination

maladive, encouragée par Mme de Gourbillon elle-même, s'était décidé

à user de rigueur. Le soir même de l'arrivée de la reine, la lectrice

avait été arrêtée aux portes de Mitau par les autorités russes,

et renvoyée, dès le lendemain, dans une bourgade sur la frontière

prussienne, où elle devait rester internée. La reine, après avoir

vainement uni ses protestations à celles de Mme de Gourbillon,

contint son ressentiment pendant les cérémonies du mariage. Mais,

bientôt après, elle le manifestait, en affectant de ne plus adresser

la parole à son mari et au comte d'Avaray, ni aux personnes de

l'intimité du roi. En même temps, ayant eu l'occasion d'écrire au

comte d'Artois, son beau-frère, elle se plaignit amèrement des

avanies dont elle se prétendait l'objet.

En lui répondant, Monsieur commit la faute de lui donner raison et de

donner tort à son frère. Il était au désespoir, disait-il, de le voir

«faire pareille école», observation d'autant plus déplacée qu'il ne

savait rien des motifs qui avaient déterminé la conduite du roi. La

reine ne manqua pas de faire lire cette lettre autour d'elle. L'un de

ceux à qui elle l'avait communiquée en parla à d'Avaray et celui-ci à

son maître, «envers qui, observait-il, Monsieur ne cesse d'aggraver

ses torts.» Le roi avait pris son parti de l'incroyable humeur de la

reine. «Quand il a souffert d'un côté tout ce que son devoir et sa

situation lui imposent, écrit d'Avaray, il va jouir et respirer au

milieu de ses enfants.» Dans le spectacle de leur jeune bonheur il

puisa le courage d'épargner à son frère des remontrances cependant

bien méritées, mais qu'il n'eût pu faire sans affliger profondément

le duc d'Angoulême, qui ne redoutait rien tant que de voir son oncle

et son père se désunir. Le comte d'Artois ne sut jamais que le roi

avait eu connaissance de sa lettre à la reine, et nous ignorerions

ce pénible incident, s'il n'y était fait une brève allusion dans les

notes de d'Avaray.

Elles sont moins discrètes et moins sommaires en ce qui touche

une autre preuve de l'esprit d'indiscipline de Monsieur et de ses

prétentions, qui se produisit presque au même moment et donna lieu

à de nouveaux débats entre les deux frères. Le roi, sur le conseil

de l'abbé de La Marre, peu après le 18 fructidor, avait, on s'en

souvient, réorganisé son agence de Paris et créé un conseil, dit

Conseil royal, composé d'hommes dignes de confiance: le marquis de

Clermont-Gallerande, l'abbé de Montesquiou et un jeune député aux

Cinq-Cents, Royer-Collard. Monsieur, craignant de voir s'amoindrir

son influence sur le parti royaliste, après avoir vainement tenté de

prendre la direction de ce conseil, ne craignit pas de créer dans la

capitale, avec le concours de deux émigrés, le chevalier de Coigny

et Hyde de Neuville, un conseil rival à la dévotion du gouvernement

britannique et de contrecarrer ainsi les projets de son frère. Cette

agence nouvelle, désignée sous le nom de Comité anglais, eut de

retentissantes et cruelles aventures[14]. La police de Fouché en

découvrit les ressorts et les auteurs. Il en résulta pour la cause

royale un dommage irréparable, dont la responsabilité incombait tout

entière à Monsieur. Le roi, cependant, ne lui tint pas rigueur, et de

cet incident, qui défraye une partie de la correspondance royale, il

n'est qu'un fait à retenir ici, c'est que ce fut le dernier où le roi

eut à formuler des plaintes.

[Note 14: Voir _Histoire de l'Émigration_, t. II, p. 408 et suiv.

Quant aux démêlés de l'agence avec la police, ils forment un épisode

à part et trop important pour qu'il y ait lieu d'en narrer à cette

place les péripéties.]

Il est vrai qu'à cette époque, les agitations de Monsieur étaient

paralysées par le mauvais vouloir des cabinets européens, qu'avaient

terrifiés l'ascension foudroyante de Bonaparte et ses victoires sur

la coalition, d'où Paul Ier venait de sortir brusquement en faisant

claquer les portes. Littéralement réduit à l'impuissance, Monsieur

n'avait plus guère l'occasion de se trouver en contradiction avec

son frère, bien qu'il forgeât et entassât plans sur plans. On a vu

qu'il avait dû renoncer à passer en Suisse. Comme si cet échec lui

eût inspiré le regret de n'être pas passé dans l'Ouest, c'est là que,

maintenant, il disait vouloir aller et dans ce but qu'il soumettait

aux ministres anglais toute une suite de projets de descente en

France.

Un jour, il s'agissait de s'emparer de Calais, un autre jour de

Belle-Isle, de Lorient, de Saint-Malo ou encore de Brest. Georges

Cadoudal était l'inspirateur de ces propositions. Il alla même

de Londres en Bretagne pour s'assurer des concours. Plusieurs

conférences eurent lieu entre Monsieur, Pitt et lord Grenville. On

y discuta ses rapports, et ils excitèrent tant d'enthousiasme qu'il

fut un moment question de l'envoyer à Saint-Pétersbourg. On ne

doutait pas qu'en voyant «ce brave homme», en l'écoutant, le tsar

ne se laissât séduire par ses plans et ne donnât pour aider à leur

réalisation des troupes et de l'argent. Cadoudal se tint prêt à

partir. Woronzow, l'ambassadeur de Russie à Londres, promettait son

appui.

Le projet concernant Brest, surtout, souriait aux ministres

anglais. Monsieur s'effraya même de l'empressement avec lequel ils

accueillirent ce projet, dont l'exécution les eût rendus maîtres de

la presque totalité des forces navales de la République. Il déclara

qu'il ne poursuivrait pas la négociation s'il n'était d'abord

formellement stipulé que les navires, dont les Anglais auraient opéré

la capture, seraient mis sous le commandement d'officiers français et

rendus au roi après sa restauration. Les ministres promirent qu'il

en serait ainsi. Ils se réservèrent seulement le droit de considérer

comme butin de guerre les bâtiments espagnols qu'ils trouveraient à

Brest. Ils entendaient les garder.

On croit rêver quand on voit des princes français discuter de tels

projets, et des hommes d'État croire encore au succès après la

terrible leçon donnée à Quiberon par la République à ses ennemis. On

en est réduit à se demander si les ministres anglais se proposaient

un autre but que celui de lanterner Monsieur. Il n'en rendait pas

moins hommage à leur bonne foi comme à leur zèle, et il n'en doutait

pas lorsque, au mois de février 1800, éclata l'empêchement imprévu

qui mit à néant tous ces plans. «Plusieurs officiers généraux de

l'armée anglaise, écrivait-il, et de simples colonels réunis à eux,

ont fait des représentations contre l'expédition projetée. L'armée

tout entière témoigne la plus grande répugnance à s'exposer en

Bretagne aux revers qu'elle a précédemment éprouvés en Hollande.»

La prudence ne permettait donc pas au gouvernement de former une

telle entreprise contre le voeu de l'armée. Monsieur avoue qu'il n'a

rien pu répondre. Il a seulement exposé à lord Grenville l'embarras

en lequel il se trouvait, après avoir annoncé aux royalistes, sur

la parole même du ministère, que, vers la fin de février, il leur

conduirait un secours efficace et puissant.

À la faveur de ces négociations, dont le comte d'Artois, plus avisé

cette fois qu'en des circonstances précédentes, rendait exactement

compte au roi, la confiance se rétablit entre eux. Dans son

lointain exil, Louis XVIII les suivait avec anxiété, en attendait

fiévreusement le résultat.

«L'horizon semble un peu s'être éclairci, écrivait-il à Monsieur le

6 juin. L'évasion de Georges rend un chef au Morbihan. Le chevalier

de Bruslard, ami et confident du malheureux Frotté, en offre un pour

la Normandie. Je crois que l'esprit de ces excellentes populations

n'est pas changé, que les armes n'ont été rendues qu'en très petite

quantité. Il ne manque plus qu'un chef suprême pour faire de ces

précieuses fractions un ensemble utile et décisif. Enfin, je ne puis

vous dire avec quelle émotion j'ouvre toutes les lettres que je

reçois de vous. J'espère toujours y trouver en tête: «Cette lettre,

mon cher frère, est la dernière que je vous écrirai d'Angleterre.»

Mon imagination s'échauffe; j'en prévois les conséquences: les

transports de joie de ces braves royalistes qui ont si longtemps cru

qu'on les trompait en leur promettant qu'un de nous viendrait se

mettre à leur tête, les décisions intérieures cassées, les calomnies

du tyran réfutées, lui-même troublé, n'osant ni quitter Paris, ni se

fier assez à un chef pour vous l'opposer; ces généraux, ces troupes

républicaines, si fiers, si insolents quand ils n'ont eu à combattre

que des chefs désunis, abandonnant le consul, se joignant à vous,

grossissant votre armée; je vois enfin l'aurore des beaux jours qui

nous sont dus après tant de peines. Tout cela n'est point un rêve;

rien n'est plus possible; tout cela sera, et fasse le ciel que ce

soit bientôt.»

Huit jours plus tard, il y revenait en des termes plus pressants

encore, révélateurs de son impatience qui, toute légitime qu'elle

fût, ne lui faisait pas méconnaître le danger qui pouvait résulter du

contact des troupes anglaises avec ces populations bretonnes pour qui

l'Angleterre était l'ennemi séculaire.

«La première, la plus urgente, la plus salutaire des opérations, est

sans contredit le débarquement sur les côtes de l'Ouest d'une armée,

si cela se peut, mais surtout et avant tout de votre personne. Je

ne reviendrai ici sur ce que je vous ai mandé par les Polignac que

pour vous dire que les espérances contenues dans votre lettre du 22

ont doublé, s'il est possible, les sentiments que je vous exprimais

dans celle du 6 ... Je ne puis plus les contenir en moi; je sèche, je

meurs d'impatience ...

«Quant au débarquement d'une armée anglaise, je vous avouerai que,

connaissant la prévention qui règne en France dans la plupart des

esprits, je ne verrais pas cette mesure sans inquiétude pour le

succès si je ne voyais par votre lettre qu'elle a été sollicitée par

le général Georges lui-même, ce qui m'assure au moins d'un bon effet

dans les provinces de l'Ouest.»

Il en fut des voeux que formait alors Louis XVIII et des brillantes

perspectives qu'il entrevoyait comme de tant d'autres illusions

caressées depuis qu'il était sorti de France et constamment trompées.

Mais, du moins, eut-il la consolation de voir se dissiper les

dissentiments qui s'étaient élevés entre lui et son frère.

X

NÉGOCIATIONS EN VUE D'UN MARIAGE

En cette même année 1800, le roi poursuivait avec la cour de

Naples, aussi activement que le permettaient les circonstances, une

négociation au succès de laquelle il attachait le plus grand prix.

Elle avait pour objet d'obtenir pour le duc de Berry la main d'une

princesse de la maison des Deux-Siciles. L'idée de cette alliance lui

avait été suggérée en 1798, alors que venait d'être décidé le mariage

du duc d'Angoulême avec Madame Royale. Bien qu'il ne dût s'effectuer

que l'année suivante, Louis XVIII, considérant cette affaire comme

terminée, avait recouvré assez de tranquillité d'esprit, quant à cet

objet qu'il mettait au-dessus de tous les autres, pour s'occuper

de l'établissement du plus jeune de ses deux neveux. La fille de

l'Électeur de Saxe, veuve depuis peu et encore toute jeune, avait

d'abord paru au roi un parti avantageux. Il s'était flatté de

l'espoir d'obtenir pour le duc de Berry la main de cette princesse.

Mais, le duc de Berry n'ayant manifesté pour cette union aucun

enthousiasme, son oncle s'était abstenu de toutes démarches et

cherchait d'un autre côté, lorsqu'il reçut du comte d'Artois, alors

en Angleterre, une communication inattendue.

À la faveur des aimables souvenirs laissés à Londres par le duc de

Berry, la marquise de Circello, femme de l'ambassadeur de Naples

auprès du gouvernement britannique, avait conçu l'idée de le marier

avec l'une des filles de son souverain. Sans faire part de ses

projets à personne, si ce n'est à son mari, Mme de Circello, d'accord

avec lui, avait écrit à la reine Caroline, mère des deux princesses

qu'elle avait en vue, à l'effet de la convaincre des avantages que

présenterait pour les Bourbons de Naples une alliance avec les

Bourbons de France. La réponse de la reine approuvant entièrement les

voeux de l'ambassadrice napolitaine, celle-ci s'était empressée d'en

communiquer au comte d'Artois un extrait significatif, qui ouvrait

largement la porte à toutes les espérances.

Comme moyen d'arriver au but qu'elle se proposait, elle conseillait

au père du duc de Berry l'envoi du prince à l'armée sicilienne, où

il lui serait aisé de conquérir la faveur du roi et de la reine

de Naples en combattant leurs ennemis. J'ai sous les yeux les

remerciements adressés à l'entreprenante et ingénieuse marquise

par le comte d'Artois. Datés du 5 août 1798, ils témoignent d'une

vive satisfaction. «C'est un vrai bonheur pour moi de recevoir

d'une manière aussi parfaitement aimable l'assurance que, si la

guerre recommence, mon fils pourra servir des souverains dont les

sentiments et l'énergie sont si dignes du sang qui coule dans leurs

veines. Ce premier pas fait, ce sera au jeune homme à mériter des

faveurs plus précieuses encore.» Ce langage excitait la verve de la

marquise. «Je me flatte, répondait-elle, que Mgr le duc de Berry

ne fera pas un long séjour en Russie, et puisque Votre Altesse

Royale daigne confier la conduite ultérieure de cette affaire à la

prudence de mon mari, quand il en sera temps (et mes souhaits en

accélèrent l'époque), j'aurai l'honneur de lui en donner avis pour

les démarches ultérieures. Ce sera pour moi une grande consolation,

car je regarderai Mgr le duc de Berry comme le gendre de mon maître,

dès qu'il sera dans ses armées, puisque, doué comme il l'est de tout

ce qu'il faut pour plaire, il ne peut pas manquer de gagner des

coeurs sensibles et faits pour apprécier le mérite, comme ceux de mes

souverains.»

Le comte d'Artois, avant même de répondre, comme on vient de le voir,

à ces ouvertures, s'était empressé de les annoncer à son frère. Par

malheur, entre le moment où il les expédiait d'Angleterre et celui où

elles arrivaient à Mitau, l'armée française, poursuivant sa marche

triomphale à travers l'Italie, avait envahi les États napolitains; la

famille royale s'était enfuie et réfugiée à Palerme. Il y avait là de

quoi ébranler la confiance de Louis XVIII dans l'heureuse issue des

négociations directes dont les premières démarches de Mme de Circello

lui permettaient de prendre l'initiative.

«Il me serait doux, mandait-il à son frère, que mes deux neveux

fussent mariés dans la famille. Mais pouvons-nous raisonnablement

nous en flatter? M. et Mme de Circello sont excellents; ils aiment

leurs souverains; notre enfant leur a plu et je n'en suis pas

surpris: car il n'a que de quoi plaire. Ils se sont échauffés dans

leurs harnais, et c'est ainsi que l'affaire s'est engagée. Mais ils

voyaient Berry, et le roi et la reine de Naples ne le connaissent

pas (en quoi, soit dit en passant, vous avez eu tort, car il

fallait profiter du séjour de Turin pour faire faire à vos enfants

la connaissance de nos parents d'Italie); ils sont à Londres bien

tranquilles, et leurs malheureux souverains sont sous le couteau des

républicains. Je crains bien, et il n'y a que trop d'apparence, que

la réponse ne soit: «Nous serions bien heureux d'avoir un gendre tel

que celui que vous nous proposez; mais notre position ne nous permet

même pas d'y songer.» Cela n'empêche pas que vous n'ayez parfaitement

bien fait d'écrire ce que vous avez écrit à Mme de Circello.»

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 8 / 48 段