l'avenir, et puisque le zèle d'un frère est mal jugé par vous,
jusqu'au point d'en resserrer le cercle que vous me prescrivez, je
saurai désormais me renfermer dans le strict devoir du premier de vos
sujets. Si vous étiez dans la plénitude de votre puissance, ou même
si vous n'aviez que de légers obstacles à vaincre, je n'hésiterais
pas à vous rendre dès ce moment les pouvoirs que vous m'avez donnés:
ils ne peuvent plus être utiles aujourd'hui. Mais, le devoir auquel
je demeurerai fidèle jusqu'à la mort, me prescrivant d'éviter autant
qu'il peut dépendre de moi un éclat qui serait nuisible, je garderai
le silence et je m'éloignerai sans secousse des opérations auxquelles
je ne peux plus participer que par les sacrifices que l'honneur me
commande.
«Je vous remercie de la somme que vous avez destinée pour moi et pour
mes enfants. Je m'arrangerai pour m'en passer. Les partages faits par
l'amitié sont doux à recevoir; la classe où vous me rangez par votre
lettre ne me laisse plus la même liberté.
«Vos ordres seront transmis au prince de La Trémoïlle, et je ne me
permettrai aucune observation.
«Je n'avais formé de plan que pour me tenir prêt à seconder un
mouvement général qui pourrait arriver. Mais, la paix de l'Autriche,
la liberté qu'elle laisse au Directoire de comprimer avec de
plus grandes forces les provinces de l'Ouest et du Midi, suspend
nécessairement toute mesure active. Je me bornerai donc à attendre
maintenant dans le silence l'époque où, comme gentilhomme français,
je pourrai acquitter ce que je dois à mon honneur et à ma gloire.»
Huit jours plus tard, comme s'il voulait atténuer l'effet de sa
protestation, Monsieur reprend sa correspondance avec le roi dans la
forme habituelle. Mais il la fait précéder de cette déclaration: «Ma
lettre du 28 novembre aura fait connaître à mon frère à quel point
je suis affecté et blessé. C'est par sa réponse que je jugerai si
ce sera désormais avec le roi que j'aurai à correspondre ou encore
avec un frère et ami. Jusqu'à ce que j'aie reçu cette réponse, je
continuerai mes expressions ordinaires d'une correspondance amicale.»
C'est en vain qu'il allait attendre cette réponse. Offensé à son tour
et attristé par ces deux lettres dont la seconde, loin de corriger
l'effet de la première, l'avait aggravé, le roi s'était promis de ne
répondre ni à l'une ni à l'autre. Il ne lui convenait pas de donner
de l'éclat à une querelle dont le retentissement eût été nuisible à
ses affaires en réjouissant ses ennemis; il lui répugnait surtout
d'entourer son autorité, en l'employant vis-à-vis de son frère, de
formes trop dures. Il ne répondit donc pas. Mais, pour laisser une
voie ouverte à la réconciliation, il écrivit au maréchal de Castries,
qui se trouvait alors à une courte distance de lui, à Wolfenbüttel,
dans le duché de Brunswick. Lui ayant brièvement raconté les faits,
il le prenait comme arbitre du différend qu'il n'avait pas voulu
clore par un acte d'autorité.
Le maréchal professait pour Louis XVIII une admiration égale à son
dévouement; il n'eût pu admettre que le roi eût des torts. Lui en
eût-il reconnu, il n'en aurait pas moins pensé que Monsieur, en
les établissant et en niant les siens, avait dépassé les bornes du
respect, et qu'en conséquence, c'était à lui à revenir le premier. Il
le laissa entendre en lui transmettant la lettre que lui-même avait
reçue du roi. Mais le comte d'Artois était buté, et sa réponse au
vieux soldat vint prouver à ce dernier que la démarche qu'il avait
faite auprès du prince allait à l'encontre du but qu'il s'était
proposé. Monsieur s'attachait à établir qu'il n'avait aucun tort,
que la «réprimande» dont il demeurait blessé était imméritée, et
que la conduite de son frère envers lui témoignait d'une véritable
ingratitude.
«Je me suis abandonné sans réserve pour servir mon frère loyalement,
franchement, et, je peux le dire, avec le dévouement d'une amitié
sincère. Depuis six ans surtout, où la mort du feu roi a établi une
différence marquée entre le roi actuel et moi, j'ai veillé, surveillé
toutes mes actions pour qu'il n'y en eût aucune qui pût laisser
le plus léger prétexte de douter de mes sentiments pour lui. Je
n'ai point provoqué la conduite qu'il a tenue envers moi. Je suis
parfaitement sûr de n'avoir aucuns torts dont il puisse justement
s'appuyer, car je ne saurais regarder comme tels le droit et le
devoir qui m'ont porté à lui dire franchement et librement qu'il
avait blessé mon coeur. Un seul mot de tendresse de sa part eût pu
aisément guérir ma plaie. Mais, s'il lui importe peu de la laisser
saigner; si, plus occupé de la prééminence de son rang, il oublie ce
qu'il doit à son frère, à un ami qui a tout fait pour lui, alors, mon
cher maréchal, tout est dit, n'en parlons plus. Je vivrais mille ans
que je ne ferais pas un pas de plus pour le ramener à des sentiments
qui seraient effacés dans son coeur.»
Non content de présenter ainsi sa défense qu'allait bientôt compléter
une seconde lettre, le comte d'Artois annonçait à son frère qu'il
avait répondu au maréchal, et, parlant de cette réponse, il disait:
«La franchise du sentiment qu'elle exprime ne blessera pas, je
l'espère, un bon et tendre frère; c'est aussi en bon frère que je me
flatte de vous avoir servi. Je crois l'avoir démontré dans ma réponse
au maréchal. La seule observation que je vous adresserai directement,
c'est qu'il me semble que dans une affaire de ce genre, se dispenser
de répondre à son frère parce que sa lettre déplaît, pourrait être un
droit de paternité, mais non de fraternité.»
Il existe, dans les papiers de Louis XVIII, à propos de cette
affaire, un écrit de sa main, une de ces notes en lesquelles, en
toute occasion importante de sa vie d'émigré, il se plaisait à
discuter avec lui-même les incidents qui s'y produisaient. Celle-ci,
qui, d'ailleurs, n'est qu'un résumé du débat et ne nous apprend rien
que nous ne connaissions, nous révèle dans sa conclusion la pensée
secrète de Louis XVIII.
«Lorsqu'on eut administré les cérémonies du baptême à Louis XIV,
alors Dauphin et âgé de quatre ans et demi, Louis XIII, au lit de la
mort, lui demanda quel nom on lui avait donné:
«--Je m'appelle Louis XIV, papa.
«--Pas encore, mon fils.»
Depuis quelque temps, en énumérant les décisions prises sans son
consentement par son frère et dont il n'était averti que lorsqu'il
ne pouvait plus en arrêter l'exécution, le roi estimait que Monsieur
empiétait sur son pouvoir royal et qu'il oubliait trop souvent qu'il
n'était pas encore Charles X. En ce moment (juillet 1798) il en
trouvait la preuve dans deux nouveaux incidents qui venaient de se
greffer sur l'affaire Puisaye, avant qu'elle ne se fût dénouée.
Le premier avait trait à l'abbé de La Marre. Sans prendre avis de
Monsieur, à qui sans doute, parce qu'il redoutait sa perspicacité,
cet agent déplaisait, il l'avait envoyé à Londres avec une mission
confidentielle pour les ministres anglais. Avant de commencer ses
démarches, l'abbé devait se concerter avec le comte d'Artois, ce
qu'il s'était empressé de faire. Celui-ci ne pouvait donc arguer
contre son frère d'un manque d'égards. Il n'en trouva pas moins
mauvais qu'un personnage qu'il n'aimait pas eût été investi d'une
mission que lui-même aurait pu remplir. Au lieu de lui en faciliter
l'accomplissement, il lui créa sous main tant d'entraves, que le roi
dut rappeler son messager, qu'il chargea alors de le représenter
auprès de Wickham, le distributeur en Suisse des subsides anglais.
Au cours de ce mince épisode, un second incident se produisit. Louis
XVIII avait un agent financier à Londres. C'était l'ancien trésorier
de la Couronne, Dutheil, dont il prisait fort le savoir-faire.
Dutheil, en possession de sa confiance, avait su gagner celle
de Monsieur par l'habileté avec laquelle il était parvenu, dans
l'exercice de ses fonctions, à concilier ce qu'il devait au roi et ce
qu'il devait au frère du roi, et s'était associé à ce dernier dans
ses efforts pour faire échouer la mission de l'abbé de La Marre. En
arrivant à Mitau, Louis XVIII, sans tenir compte des plaintes de
l'abbé contre Dutheil, décida que ce dernier viendrait prendre auprès
de lui la direction de ses affaires financières, et il le lui annonça
sans avoir pris soin de consulter Monsieur.
La correspondance qui est sous nos yeux témoigne du mécontentement du
prince; elle est pleine de ses récriminations. Une lettre en date du
15 octobre les résume. Après avoir rappelé ce qui s'est passé pour
Puisaye d'abord, pour l'abbé ensuite, il précise son grief en ce qui
touche Dutheil: «Sans me consulter, sans même m'en prévenir, vous
déplacez l'homme que j'emploie depuis plusieurs années à la suite de
vos affaires les plus importantes, celui qui n'a pu qu'avec beaucoup
de temps et de soins s'amalgamer avec le ministère britannique, ses
bureaux, et obtenir tout accès auprès d'eux. Enfin, non seulement
vous ne me demandez pas mon avis sur le choix de son remplaçant, mais
vous vous bornez purement et simplement à m'annoncer que ce choix est
fait et que vous me le ferez connaître. Jugez d'après cela, mon cher
frère, jugez vous-même ce que je dois penser, ce que je dois sentir.»
Louis XVIII était encore sous le coup de la conduite de son frère
dans l'affaire Puisaye. Dans le nouveau grief que Monsieur lui
imputait, il vit une fois encore la prétention d'entraver son pouvoir
et l'accomplissement de sa volonté. C'était pour lui une belle
occasion d'établir une fois de plus qu'il était et entendait être
seul maître. Il ne manqua pas d'en profiter, mais il le fit sans se
départir des formes affectueuses qui caractérisent sa correspondance.
«J'ai reçu, mon cher frère, votre lettre du 15 octobre et j'y réponds
par occasion sûre. Cette lettre m'a affligé parce que vous avez l'air
de douter de ma tendresse pour vous. Croyez, mon ami, que la plus
grande peine que je puisse éprouver est de ne pas toujours faire
ce que vous pouvez désirer, de ne pas toujours déférer à vos avis.
Après cette profession de foi, qui, j'ose espérer, était inutile à
votre coeur, mais dont le mien n'a que trop souvent besoin pour son
soulagement, j'en reviens, en très peu de mots, aux trois articles de
votre lettre.
«J'ai fait à l'égard de M. de Puisaye ce que j'ai cru devoir faire
et je recommencerais si j'étais dans le cas, car je crois que rien
ne pourrait être pire que de n'en pas finir avec un aussi méchant
homme. Je n'ai jamais cru à son roman de Bretagne; je vous l'ai fait
connaître, mais je n'ai que trop vu son insolence envers vous.
«Je vous ai exposé dans ma lettre du 15 juillet les motifs de ma
conduite au sujet de l'abbé André. Son retour à Uberlingen ne doit
pas vous étonner. Je vous l'ai annoncé dans cette même lettre.
«J'ai accordé à Dutheil ce qu'il me demande constamment depuis
cinq ans, ce que mes intérêts pécuniaires demandent plus fortement
encore, et ce que je lui avais promis de faire quand j'aurais un
établissement plus fixe. S'il s'était agi du duc d'Harcourt, de celui
qui reçoit directement mes ordres et est en rapports continuels avec
vous, je n'aurais sûrement rien fait sans vous demander au moins
votre avis. Mais, pour un subalterne, j'ai cru qu'il suffisait de
vous en parler au moment même où je m'y suis déterminé. D'ailleurs,
vous serez content de Vellecourt, j'en suis certain; et quand je vous
ai écrit, je ne savais pas, comme je vous l'ai mandé il y a peu de
jours, s'il accepterait ou si c'en serait un autre.
«Ne me sachez pas mauvais gré de mon laconisme. Il me semble que je
touche du fer rouge quand je suis obligé de vous dire des choses
que je crains qui ne vous plaisent pas. Vous m'aimez, je vous aime;
dormons l'un et l'autre sur cet oreiller et embrassez-moi d'aussi bon
coeur que je vous embrasse.»
Ainsi le roi ne voulait ni se brouiller avec son frère qu'il aimait
et dont les services lui étaient indispensables, ni abdiquer en rien.
Cette fois, le comte d'Artois se le tint pour dit. Il cessa de parler
de ses griefs. Il n'y est plus fait allusion dans la suite de la
correspondance. Il est vrai que les échecs qu'à cette heure subissait
de toutes parts la cause royale étaient bien faits pour démontrer aux
deux frères la nécessité de leur étroite union, et que l'imminence
du mariage de Madame Royale avec le duc d'Angoulême leur commandait
d'oublier leurs torts réciproques.
IX
QUERELLES APAISÉES
Les événements préliminaires de ce mariage, dont nous avons fait
précédemment le récit, constituent la préoccupation principale du
roi et de son frère pendant les derniers mois de 1798 et le premier
semestre de 1799. C'est à peine si, de temps à autre, durant cette
période, les lettres qu'ils échangeaient trahissent soit sur cet
objet important, soit sur d'autres, des divergences de vues. Nos
lecteurs se souviendront que lorsqu'il s'en produisait, comme par
exemple à l'occasion de la formation de la maison de la future
duchesse d'Angoulême, dont Monsieur, contrairement à l'opinion de son
frère, eût voulu recruter les dignitaires dans son entourage intime,
c'est-à-dire parmi ce qui avait survécu de la coterie Polignac, le
roi intervint, présenta ses objections, refusa de souscrire aux
propositions qui lui étaient soumises, et finalement imposa sa
volonté[12].
[Note 12: Voir: _Histoire de l'Émigration_, tome II, pages 343 et
suivantes.]
Il la manifesta encore à la même époque à propos de plans que
lui présentait Monsieur en vue de provoquer dans le royaume des
mouvements insurrectionnels contre le Directoire. Le roi ne les
voulait pas isolés, mais qu'ils coïncidassent avec une marche en
avant des armées étrangères. Considérant que son frère, tout en
partageant son avis à cet égard, ne se montrait pas assez résolu à
les éviter, il lui déclarait qu'il n'en fallait point tolérer et lui
ordonnait d'écarter sans rémission les plans qui auraient pour but
d'en faire éclater.
«Je pense parfaitement comme vous que c'est de l'intérieur de la
France que viendra son salut et le nôtre. La conduite des puissances
étrangères ne nous a que trop donné la mesure de ce qu'on peut
espérer d'elles. Mais, bien rempli de cette vérité, je ne pense pas
moins fortement qu'il faut éviter les mouvements partiels, qui ne
sont propres qu'à faire couler inutilement le sang le plus pur de
la France. Je l'ai toujours dit, toujours écrit et je suis enchanté
que nous soyons d'accord sur ce point. Le gouvernement britannique
peut ne pas voir comme nous, et je le comprends très bien. Un
soulèvement, si petit qu'il puisse être, occupera toujours une partie
des forces du Directoire, et ce sera autant d'ennemis de moins pour
l'Angleterre. Mais nous, quoique nous ne devions pas craindre la
guerre civile en grand, que je regarde comme la fièvre nécessaire
pour consumer les humeurs, nous devons avoir en horreur ces bouffées
éphémères qui épuisent le malade sans détruire la cause du mal. Si,
contre toutes les apparences, la coalition se renouvelait, le cas
serait différent. Alors, les troupes du Directoire, occupées aux
frontières, ne pourraient comprimer l'intérieur et une nouvelle
Vendée pourrait se former. Mais comment l'espérer? L'Espagne asservie
laisse renverser le trône pontifical; l'Autriche laisse opprimer la
Suisse et ne sait pas même profiter de l'imprudence de Bernadotte et
d'un mouvement qu'elle avait, selon toutes les apparences, excité
elle-même; la Prusse excite et ressent une défiance universelle et
décèle sa faiblesse par celle de sa conduite; la Russie n'a que des
vues pacifiques. Ce qu'on peut conclure d'un pareil tableau, c'est:
point de mouvements partiels.»
Dans le même temps, la comtesse d'Artois, qui résidait à Turin auprès
de son frère le roi de Sardaigne, ne s'y trouvant plus en sûreté à
cause de la marche en avant de l'armée républicaine, fit demander,
par l'entremise de La Fare, l'évêque de Nancy, un asile à Vienne. Le
roi ne fut informé de cette démarche que lorsqu'elle était en cours
d'exécution. Sans se préoccuper de savoir si son frère avait été
consulté, mécontent de ne l'avoir pas été lui-même, il n'hésita pas,
en écrivant à Monsieur, à en blâmer et le fond et la forme.
«Ne pensez-vous pas comme moi qu'elle ne peut produire un bon effet
à Vienne, dans le moment où je m'occupe d'en retirer ma femme et ma
nièce? De plus, elle est faite d'une façon tout à fait inconvenante.
Qu'est-ce que c'est que de demander à l'Empereur un asile pour
Son Altesse Royale Marie-Thérèse de Savoie? Votre femme est-elle
divorcée? La mère de vos enfants rougit-elle de leur nom? Si on
avait fait ce qui se pratique en pareil cas, qu'on eût pris un nom
d'incognito, je n'y trouverais rien à redire quant à la forme; mais,
comme cela, elle ne vaut rien du tout, et j'imagine que vous le ferez
savoir à qui de droit.»
Quant à la comtesse d'Artois, il jugeait qu'elle était très
convenablement à Turin, et qu'elle devait, par conséquent, y rester
le plus possible. «Mais en mettant les choses au pis, et en
supposant qu'on sera obligé de quitter le Piémont, il est impossible
de songer à un établissement durable en Autriche italienne ni
allemande, et il faut pourvoir au futur. Si je demandais à l'empereur
de Russie que ma belle-soeur vînt à Mitau, je suis bien sûr qu'il me
répondrait: «Que ne va-t-elle retrouver son mari, comme votre femme
va venir vous retrouver?» Il est bien certain que près de vous elle
serait décemment, et qu'ailleurs, elle n'y serait pas, n'étant plus
chez son frère. C'est à vous de voir si cela vous convient. Mais,
dans le cas contraire, je ne vois que Naples qui a, cependant, mille
inconvénients, mais où du moins elle serait avec mes tantes car, pour
l'Espagne, on ne peut y songer d'aucune façon.
«Si l'évêque me demande mes ordres pour faire ou ne pas faire, je
lui répondrai: 1º de ne faire dans aucun cas aucune mention de Son
Altesse Royale Marie-Thérèse de Savoie; 2º si, après avoir tâté le
terrain, il est certain que cette négociation ne nuira pas à celle du
mariage, et _vice versa_, de s'assurer que dans un cas de nécessité
urgente, la cour de Vienne fermera les yeux sur le séjour provisoire
de Mme la marquise de Maisons à Vérone, Vicence, Padoue ou Venise;
c'est là tout ce qu'il m'est possible de faire.»
Quelques semaines plus tard, un incident d'ordre non moins intime que
le précédent fournit encore au roi un prétexte à observations et à
blâme. Il s'agissait de donner un aide de camp au duc de Berry, qui
allait rejoindre en Wolhynie l'armée de Condé. Le roi avait proposé à
son frère de désigner pour cet emploi M. de Sourdis, neveu du comte
d'Avaray. Monsieur ne tint aucun compte de cette recommandation. Il
nomma M. de Nantouillet, neveu du comte de Duras, et c'est au roi
lui-même qu'il demanda d'apprendre au duc de Berry le choix qu'il
avait fait. Le roi fut tout mortifié de son échec, auquel d'Avaray ne
se montra pas moins sensible que lui.
«Je regarde la communication entre père et enfants comme une chose
sacrée, mandait-il à son frère, et j'ai religieusement rempli
la commission que vous m'aviez donnée. Mais, je vous dirai tout
franchement que je suis profondément affecté du choix que vous avez
fait de l'aide de camp du duc de Berry, si toutefois il ne peut en
avoir qu'un. M. de Nantouillet est un bon sujet; son mérite peut
faire oublier sa naissance, j'en conviens; mais vous devez vous
rappeler que vous ne l'aviez pas donné à votre fils dans l'origine,
que vous aviez seulement permis qu'il fût auprès de son oncle. Ainsi,
vous n'étiez pas lié à son égard, et s'il est neveu du comte de
Duras, M. de Sourdis, aussi bon sujet que lui, et d'une tout autre
espèce, est beau-frère de d'Avaray. Vous savez ce que ce titre est
pour moi, et j'aime à me persuader qu'il est quelque chose pour
vous, surtout au moment du mariage de nos enfants. Avez-vous oublié
d'ailleurs, mon ami, l'engagement que vous avez pris vis-à-vis de
votre fils et de M. de Sourdis lui-même?»
Ainsi, toujours et en tout, Louis XVIII parle net et franc. C'est
chez lui parti pris et système de ne rien cacher à son frère de
ce qu'il a sur le coeur. Il met des mitaines pour l'écrire; mais
il l'écrit. Au surplus, il serait incapable de se contenir. Le
seul effort qui soit en son pouvoir consiste à maîtriser sa plume
toutes les fois qu'il pressent qu'elle va laisser échapper quelque
parole blessante ou trop sévère. Cette victoire sur sa vivacité
naturelle est de tous les instants. Il connaît par expérience les
susceptibilités de Monsieur. Averti par les incidents qui ont
failli les brouiller, il a trouvé le secret de ne rien taire de ce
qu'il pense, sans provoquer cependant de nouvelles querelles. C'est
ainsi qu'en février 1799, répondant au reproche que lui avait fait
Monsieur, de n'avoir pas confiance dans le gouvernement britannique,
il s'en expliquait avec la visible et double préoccupation de ne pas
s'emporter, et d'empêcher cependant que ce reproche se renouvelât.
«... Vous me parlez toujours d'avoir confiance au cabinet de
Saint-James. Définissons donc une bonne fois ce mot confiance. Est-ce
de nous entendre et de marcher du même pied? Il n'y a rien que je
n'aie fait pour y parvenir, et je doute que le ministère britannique
en pût dire autant; n'importe, je suis toujours prêt, et je me plais
à croire qu'il a enfin senti combien nos intérêts sont étroitement
liés. Est-ce une raison de dormir sur sa bonne foi, et de tenir
d'avance pour bon tout ce qu'il fera? Ce serait compromettre mon
honneur, l'intérêt de la France, le mien, le vôtre, celui de vos
enfants, de vos descendants, et de tous ceux qui portent et porteront
à jamais notre nom. Ainsi cela m'est impossible. Je sais fort bien
qu'on peut agir pour ou contre moi, sans m'en prévenir, et sans que
je puisse l'empêcher; mais je sais aussi, comme je vous l'écrivais,
le 15 juillet dernier, que si je n'ai pas la force physique, je
dispose de la force morale, et je suis aussi déterminé à l'accorder,
si l'on veut agir de concert avec moi, qu'à la refuser, si l'on
prétend exiger de moi une confiance aveugle. Je le répète sans croire
avancer un paradoxe: ce ne sera pas moi qui mettrai le moins dans
cette communauté.»
Le roi devait croire que le constant effort qu'il faisait pour
ne pas réveiller, en élevant la voix, les susceptibilités de son
frère aurait pour conséquence, de la part de Monsieur, plus de
circonspection, un plus vif souci de ne pas se donner l'air, en ses
paroles et ses actes, de méconnaître l'autorité royale. Mais, au mois
de juin 1799, il recueillait tout à coup la preuve que son effort
avait été vain, que Monsieur n'était pas corrigé, qu'il continuait
à agir à sa guise, à décider, à prononcer, à résoudre seul les
questions les plus graves. Monsieur avait quitté Édimbourg, était
venu à Londres pour conférer avec les ministres britanniques, et
avait négligé d'en prévenir son frère, qui n'en fut instruit que par
les gazettes anglaises.
Il les avait lues depuis plusieurs jours lorsque arriva enfin, par
la poste, une lettre de Monsieur. Mais le prince se contentait
d'annoncer qu'il était à Londres, attendant, disait-il, une occasion
sûre pour révéler les motifs de son voyage. Il parut au roi qu'en la
circonstance, ce désir d'une occasion sûre n'était qu'un prétexte.
Pour communiquer entre eux, les deux frères avaient un chiffre dont
ils se servaient couramment. Si Monsieur, cette fois, ne s'en était
pas servi, c'est qu'il voulait dissimuler au roi les raisons de
son déplacement et l'objet de ses conférences avec le cabinet de
Saint-James.
Le trait était d'une inconvenance telle, qu'il sembla impossible
de l'attribuer uniquement à la légèreté de Monsieur; il y avait
eu volonté de «couvrir un mystère», peut-être même d'user de
représailles. À ce moment, en effet, s'étaient engagées entre
les agents du roi et les prétendus agents de Barras les fameuses
négociations dont nous avons retracé précédemment le piquant
récit[13]. Lié par la promesse du secret, le roi avait dû les taire à
Monsieur. Mais, il se pouvait que de fâcheuses indiscrétions eussent
appris au prince ce qu'on lui cachait, et qu'offensé par le silence
de son frère, il eût voulu répondre par un mauvais procédé à ce qu'il
considérait comme un acte de défiance, «procédé fort injuste, écrit
d'Avaray, car la loi de réciprocité n'est pas applicable ici. Lorsque
le roi promet le secret à l'égard de tous, c'est un devoir pour
Monsieur d'instruire le roi de tout ce qui intéresse essentiellement
le service de Sa Majesté. Lui eût-on même imposé la loi du secret,
cette obligation contraire aux lois de la souveraineté et aux devoirs
d'un sujet serait nulle.»