cordon rouge pour MM. de La Rosière, de La Chapelle et de Chalus, la
grand'croix de Saint-Louis pour le général d'Autichamp et le cordon
bleu pour M. de Miran, distinctions que, par leurs services à l'armée
des princes ou en Vendée, ont méritées ces gentilshommes. Mais, celui
d'entre eux à qui Monsieur est le plus pressé de faire obtenir le
cordon rouge est La Rozière. Cet officier général va s'éloigner de
lui pour suivre une expédition que l'Angleterre envoie en Portugal
afin de faire échec à l'Espagne, qui a conclu la paix avec la
République. Le roi ne se hâtant pas de répondre à cette requête,
le comte d'Artois, interprétant ce silence comme une approbation,
autorise La Rozière à porter le cordon aussitôt qu'il sera arrivé en
Portugal. Au reçu de la lettre qui mentionne cet acte d'autorité,
qu'il considère comme une violation de ses prérogatives,--c'est le 22
décembre,--Louis XVIII prend la plume et manifeste son mécontentement.
«Je suis affligé de ce qui s'est passé au sujet de La Rozière. Il
vous était facile de préjuger mon intention de lui donner le cordon
rouge. Mais, je ne comprends pas que vous ayez pu croire que ce fût
mon intention dans ce moment-ci. Vous savez, et vous me le reprochez,
que mon intention est de ménager l'Espagne. Est-ce la ménager que
d'accorder une grande grâce à celui qui va la combattre? Je sais bien
que je puis annuler l'effet de cette grâce. Mais, Dieu me préserve
d'avoir jamais ce pouvoir sur moi-même. Je me tirerai de ceci comme
je le pourrai. Mais, au nom de Dieu, ne mettez plus le roi en
compromis avec votre ami.»
La remontrance est certes inoffensive. Monsieur, n'en voyant que le
blâme, s'en montre étonné et affecté. Il déclare toutefois «qu'il
n'en parlera plus et n'y pense plus du tout». Le roi s'offense de
cette protestation. Il en envoie une copie à son frère. «Je suis
sûr qu'en la relisant vous serez fâché de l'avoir écrite.» Quelques
jours plus tard, avant même d'avoir reçu une nouvelle explication,
il revient sur l'incident, reconnaît qu'il ne se fût pas produit
si lui-même n'avait eu le tort de ne pas répondre aux demandes de
son frère, s'excuse en alléguant que, lorsqu'il les a reçues, «il
avait la tête en compote;»--«n'importe, j'aurais dû répondre tout de
suite.» C'est une concession; mais elle ne porte que sur la forme; il
ne cède pas sur le fond. «Trouve bon, je t'en prie, que je ne fasse
pas le roi de Versailles et que je ne donne ces distinctions qu'au
moment de l'activité.» Il ajoute en confidence «qu'après la mort de
son pauvre neveu», il a fait _in petto_ une promotion de cordons
bleus et que les protégés de son frère y figurent. «Mais je ne veux
pas le dire tout haut parce que, outre que les promesses faites
d'avance ne valent rien en général, je ne me soucie pas de vendre la
peau de l'ours. Ainsi, si ces messieurs t'ont chargé de me faire ces
demandes, dis-leur de bien jolies choses; assure-les qu'ils seront
contents, mais ne trahis pas mon secret.»
Cette lettre vient de partir lorsqu'en arrive une de Monsieur en
date du 15 mars, dont l'affaire La Rozière fait tous les frais et
où il plaide les circonstances atténuantes. Mais elle ne donne pas
satisfaction à son destinataire. «Elle ne guérit pas le mal que
m'avait fait celle du 11 février. En vérité, plus je relis la mienne
du 22 décembre et moins je trouve qu'elle ait pu te blesser. Je n'en
suis pas moins affligé de t'avoir fait de la peine. Il n'y aurait
qu'une affliction pire que celle-là: ce serait de te voir douter un
instant de ma tendresse. Je n'en parlerai plus. Si tu étais là, je
t'embrasserais de tout mon coeur et tout serait dit.»
Ces accents émeuvent le comte d'Artois. Pour y répondre, il ne prend
conseil que de son affection fraternelle: «J'ai reçu avant-hier,
mon cher frère, votre lettre du 4, et mon coeur a besoin de vous
exprimer comme il le sent, à quel point je suis touché de votre
réponse à ma lettre du 15 mars. Je n'ai jamais regretté plus
vivement de ne pas être à portée de vous sauter au col. Mais, nous
nous devinerons toujours mutuellement et tout servira à resserrer
davantage tous les tendres liens qui nous unissent pour la vie.»
Ainsi, se dénoue la querelle que closent définitivement ces deux
lignes du roi; «J'ai reçu votre lettre du 18 avril. Vous jugez du
bien qu'elle m'a fait.»
Tout est dit maintenant, et il semble que désormais le malentendu
qui a menacé un moment l'entente des deux frères ne se renouvellera
pas. Mais c'est trop compter sur la sagesse de Monsieur et sur la
longanimité du roi. À l'heure même où les avances de celui-ci, encore
que ce ne fût pas de son côté qu'on dût en attendre, amènent une
réconciliation nécessaire et conjurent un éclat qui serait funeste à
la cause royale, les circonstances préparent un conflit d'une bien
autre gravité, dont nous pourrons suivre une à une les péripéties
dans la correspondance qui est sous nos yeux.
VIII
AGGRAVATION DES CONFLITS
Depuis le désastre de Quiberon, le comte de Puisaye était en
disgrâce, non que le roi fût homme à lui tenir rigueur de sa défaite
s'il eût été prouvé qu'il n'avait rien négligé pour la conjurer,
mais parce que, dans la conduite de cette fatale expédition, Puisaye
avait donné trop de preuves de son incapacité, de sa légèreté, de
son imprévoyance pour se dérober à la responsabilité d'un échec
que le parti royaliste avait payé de son sang et qui avait eu des
conséquences effroyables. Tout en cette affaire accusait Puisaye:
ses vantardises antérieures, les vices d'une organisation hâtive,
sa fuite éperdue dans la journée du 21 juillet, son embarquement
précipité sur la _Pomone_, les propos de d'Hervilly mourant, la
lettre accablante où l'héroïque Sombreuil le traitait de lâche
fourbe, les fusillades de Vannes et enfin le cri presque général des
survivants de ce sanglant désastre.
Qu'il y eût beaucoup d'exagération dans ces griefs, que Puisaye eût
été plus malheureux que coupable, c'était possible. Mais tant de voix
vengeresses clamaient contre lui, qu'il n'était plus au pouvoir du
roi de lui conserver sa confiance. Dans la pensée de Louis XVIII,
dans celle même du comte d'Artois qui, tout en se plaignant de lui,
ne pouvait se défendre de beaucoup d'indulgence, Puisaye devait
disparaître et se faire oublier.
Il eût été, toutefois, imprudent et dangereux de le lui signifier en
des termes autoritaires. C'était, malgré tout, un homme à ménager.
Le cabinet britannique ne le jugeait pas aussi sévèrement que le
jugeait le roi. Sa défaite n'avait détruit ni la considération que
les ministres professaient pour sa personne et son caractère, ni leur
confiance en ses talents, et pas davantage l'affection dont il était
depuis si longtemps l'objet de la part des populations bretonnes, sur
lesquelles, au cours des insurrections vendéennes, s'était exercée
son autorité. Lui-même n'entendait pas renoncer à son commandement.
Rentré à Londres au lendemain de Quiberon, il y avait retrouvé la
faveur des ministres, l'amitié de l'un d'eux, Windham, chargé du
département de la Guerre. Fort de cette influence que n'avait pu
détruire son malheur, il activait ses démarches à l'effet de se faire
transporter en Bretagne pour y reprendre le rôle prépondérant qu'il y
avait naguère rempli de l'aveu et au nom du roi.
Or, ce rôle, le roi ne voulait pas le lui rendre. Dès les premiers
mois de 1796, il invitait son frère à négocier avec habileté et
prudence en vue d'obtenir que Puisaye donnât sa démission. De longs
mois s'écoulèrent avant que Monsieur pût procéder à des démarches
efficaces et se flatter de les voir aboutir. Enfin, au commencement
de 1797, une circonstance imprévue lui permit de se conformer aux
instructions de son frère. Puisaye, comme s'il les avait pressenties
et voulait les prévenir, avait envoyé à Blanckenberg des émissaires
de confiance, lesquels, sous prétexte de soumettre au roi ses projets
et ses plans, devaient plaider sa cause et obtenir que ses fonctions
lui fussent conservées. Mais, malgré les efforts de ces ambassadeurs
et cédant aux conseils du baron de Roll, agent de Monsieur, qui se
trouvait alors à Blanckenberg, le roi ne voulut pas se prononcer.
Il renvoya l'affaire au comte d'Artois «chargé spécialement de la
direction des provinces de l'Ouest», et adressa à ce prince une note
particulière en laquelle il développait ses vues et ses désirs en ce
qui concernait Puisaye.
Celui-ci, aussitôt qu'il connut cette décision, alla de Londres à
Édimbourg afin de conférer avec Monsieur. Là, contrairement à ses
espérances, il fut amené à donner sa démission. Il la donna cependant
de manière à laisser croire qu'elle était volontaire. Mais, craignant
qu'on ne la regardât comme forcée, il demanda qu'elle fût tenue
secrète jusqu'à la nomination de son successeur, qui semblait devoir
être le prince de Rohan. Pour justifier cette demande, à laquelle
Monsieur s'empressa de faire droit, il observa que si l'on voulait
tirer quelque parti de ses relations avec le ministère britannique,
il était essentiel qu'il conservât vis-à-vis de ce ministère assez
de consistance pour n'être pas considéré comme amoindri. Donnée et
acceptée avec ces amendements, la démission fut aussitôt transmise au
roi. En la lui adressant, Monsieur insistait sur la nécessité de ne
pas la rendre publique.
Le roi fut plus surpris que satisfait des réserves dont elle était
accompagnée. Le comte d'Avaray, qui méprisait Puisaye et le «tenait
pour un drôle», avait fait partager à son maître cette opinion.
Louis XVIII était pressé de se débarrasser du personnage et de le
remplacer. Il donnerait ainsi satisfaction à la grande majorité du
parti royaliste, qui s'étonnait que cette mesure n'eût pas été déjà
prise et que le roi gardât à son service un homme qui l'avait si mal
servi. Animé de cette conviction, loin de déférer aux conseils de
son frère, il désigna sur l'heure le remplaçant de Puisaye, et, au
lieu de choisir le prince de Rohan proposé par le comte d'Artois,
il choisit le comte de Chalus. Ce gentilhomme avait commandé sous
les ordres de celui dont l'emploi lui était octroyé; il s'était
vaillamment conduit à Quiberon; il jouissait d'un grand renom en
Bretagne et méritait la confiance et l'estime. Les princes et les
royalistes lui en avaient donné précédemment maints témoignages.
Le roi lui écrivit pour lui faire connaître celui que, de nouveau,
il lui accordait. En lui ordonnant de se considérer désormais
comme commandant en chef de Bretagne dans la partie où le comte de
Puisaye avait rempli la même fonction, il l'invitait, ainsi qu'il
l'avait déjà fait sur tous les points du royaume, à faire entrer les
royalistes dans les gardes nationales qui se formaient alors. Il lui
transmettait en même temps ses instructions et ses ordres en vue du
rôle qu'il l'appelait à remplir.
Au moment d'expédier cette lettre, il se demanda s'il devait
l'envoyer à Monsieur en le chargeant de la faire parvenir ou s'il
l'enverrait par la voie de ses agents de Paris qui étaient en
communications constantes avec la Bretagne et la Vendée. Finalement,
c'est à ce dernier parti qu'il s'arrêta, en laissant ses agents
juges de l'opportunité de sa décision. Mais, comprenant la nécessité
d'avertir son frère de ce qu'il avait fait, il le lui manda le 7
septembre.
Au sujet de la lettre destinée à Chalus, il lui disait:
«Je me suis décidé à l'envoyer directement, par la raison que,
l'ayant envoyée sous la même restriction (si mes agents voyaient la
chose du même oeil que moi), je ne sais pas s'il la recevra, et que
si je l'avais fait passer par vous, comme j'aurais fait en toute
autre circonstance, il y aurait eu un temps considérable de perdu; et
vous voyez que, de cette manière, il la recevra avant que je sache
moi-même si elle lui sera envoyée. J'en joins ici une copie aussi
bien que de l'ordre général.»
Lorsque la lettre écrite au comte de Chalus arriva à Paris, le
coup de force du 18 fructidor venait de s'accomplir et les agents
royalistes de se disperser. Elle fut cependant remise à l'un d'eux,
le prince de La Trémoïlle. Empêché de l'envoyer en Bretagne et étant
parvenu à s'enfuir, il l'emporta avec lui en Angleterre. De Londres,
il écrivit au comte d'Artois à Édimbourg pour lui demander ce qu'il
devait faire de cette lettre dont il lui communiquait une copie.
Le comte d'Artois n'avait pas encore reçu celle que son frère lui
avait adressée le 7 septembre. Il apprit donc tout à la fois par La
Trémoïlle que le roi, ne tenant aucun compte de son avis, venait de
rendre publique la démission de Puisaye, de nommer son successeur et
qu'au lieu de charger son lieutenant général de porter sa décision à
la connaissance des intéressés, il avait préféré s'en fier aux agents
de Paris du soin de communiquer sa lettre au destinataire quand ils
le jugeraient opportun.
L'événement inattendu du 18 fructidor, qui déjouait cruellement les
projets royalistes, ne disposait que trop Monsieur à l'irascibilité.
Il considéra le procédé du roi à son égard comme une offense
volontaire, et c'est à peine si la lettre royale du 7 septembre,
arrivée sur ces entrefaites, put le ramener à une interprétation
moins irritante de la conduite de son frère. La réflexion fut plus
efficace. Ayant ordonné à La Trémoïlle de ne pas expédier la missive
royale à Chalus, il se domina assez pour ne rien trahir, dans la
sienne au roi, des sentiments qui l'agitaient.
Après avoir reconnu la réalité des sujets de plaintes qu'avait
donnés Puisaye, il ajoutait: «Eh bien! mon cher frère, malgré tout
cela, votre intérêt et mon devoir exigent impérieusement que je vous
demande avec la plus vive instance de vous en rapporter uniquement
à moi sur la manière d'employer M. de Puisaye dans la partie que
vous m'aviez confiée et d'approuver que l'envoi de votre lettre à M.
de Chalus reste suspendu au moins jusqu'à l'époque où, en réponse
à cette lettre, vous m'aurez fait passer vos ordres directs ...
Vous avez jugé vous-même que la marche que vous avez suivie pour
l'envoi de votre lettre à M. de Chalus n'était pas conforme à la
règle que vous aviez établie. Je connais trop bien votre amitié et
votre confiance pour penser à me plaindre de ce que cette marche
pouvait avoir de désagréable pour moi. Votre intérêt seul m'occupe,
et si j'attache du prix à ce qui peut affaiblir ou augmenter ma
considération personnelle, ce n'est que pour la rendre plus utile à
votre service. Mais, il est de mon devoir de vous représenter que,
dans la circonstance actuelle surtout, l'envoi de votre lettre à M.
de Chalus n'aurait pu que produire un effet fâcheux, et c'est par
ce motif que j'ai fait dire au prince de La Trémoïlle de la garder
jusqu'à nouvel ordre.»
Pour écrire avec cette modération, Monsieur, dans l'état d'esprit
où il se trouvait, avait dû certes se faire violence. Mais le roi
ne lui en sut aucun gré, même après que le comte François d'Escars,
qui lui apportait la lettre à Blanckenberg, l'eût complétée, au
nom de Monsieur, par diverses explications. Les formes déférentes
qu'affectait son frère ne l'empêchèrent pas de sentir vivement ce
qu'il y avait d'attentatoire à son autorité dans la suspension de ses
ordres, et si sa réponse, en date du 30 octobre, trahit la volonté
de demeurer aussi calme que ferme et de ne prononcer aucune parole
blessante, on y devine cependant un blâme formel et la résolution de
se faire obéir.
«Je pense bien comme vous que l'événement du 4 septembre n'a pas
abattu le courage des royalistes et je conçois qu'au contraire,
ils soient plus animés que jamais. Je suis fort aise que vous vous
occupiez d'un plan pour tirer parti de ces dispositions. S'il est
achevé lorsque vous recevrez ma lettre, j'espère que je le recevrai
bientôt et surtout avant que le ministère en ait aucune connaissance.
Je dois vous observer d'avance que pour qu'un plan soit bon, il
faut qu'il embrasse toutes les parties de l'objet qu'on se propose
et qu'il y en a dans celui-ci de très essentielles, que vous ne
pouvez pas encore connaître. Vous savez qu'excepté une douzaine, les
victimes du 4 septembre ont échappé à la fureur du Directoire; or les
principaux se sont rendus en Suisse et ont dû se réunir à Yverdun,
pour y former aussi un plan qu'un d'entre eux doit m'apporter et que
sans doute M. Wickham, sous les yeux de qui cette conférence a dû se
tenir, aura transmis par courrier à sa cour. Il s'en faut bien que
tous les membres de cette conférence aient les mêmes droits à notre
confiance; aussi je me propose d'examiner scrupuleusement leur plan.
En arrêter un sans avoir connaissance du leur, serait une chose fort
imprudente; car tout sortis de France qu'ils sont, plus l'esprit qui
les a fait élire est bon et prononcé, plus ils doivent avoir conservé
d'influence sur ceux qui les ont élus, et plus il est nécessaire,
je ne dirai pas d'adopter leurs idées, mais de concerter avec eux
les mesures à prendre. D'ailleurs le plan auquel vous travaillez
est militaire et, à moins d'exciter une insurrection générale, ce
serait une chose déraisonnable d'en exciter une, sans savoir: 1º si
elle pourra être soutenue; 2º si le Directoire ne pourra pas faire
marcher contre elle des forces supérieures aux siennes, même réunies
aux auxiliaires qu'elle pourrait recevoir. Or, dans ce moment-ci, le
Directoire va, surtout si la nouvelle de la paix est vraie, être en
état d'employer toutes ses forces contre une insurrection quelconque.
Pour toutes ces raisons, envoyez-moi votre plan le plus tôt possible;
je voudrais l'avoir avant l'arrivée de l'homme d'Yverdun; mais ne le
donnez pas au ministère.
«Pour ce qui regarde la lettre à Chalus, certes vous ne me soupçonnez
pas d'avoir envie de vous ôter de la considération; mais prenez une
carte, voyez la position où nous sommes tous les deux, relativement à
la France, et dites-moi s'il m'est toujours possible de faire passer
par Édimbourg ce que j'envoie en Bretagne ou en Normandie. Il n'y a
nul doute que, lorsqu'il n'y a pas _periculum in mora_, je ne doive
prendre cette route; mais lorsque ce péril existe comme il existait,
et comme vous pouvez vous en convaincre par une lecture attentive
de ma lettre du 7 septembre, il faut bien passer par-dessus les
formes et envoyer l'ordre directement, en vous donnant avis en même
temps; car je me donnerais un soufflet de ma propre main, si je vous
laissais dans l'ignorance. La lettre est partie pour la France au
même moment, à peu près, que le bouleversement s'opérait; je ne sais
si elle a pu parvenir à sa destination, mais si elle revient à Pierre
(La Trémoïlle), il faut qu'il l'envoie: 1º parce que Chalus en a très
sûrement connaissance, attendu que je n'ai pas ordonné à Cazalès d'en
faire mystère à M. Wickham, et que je sais que les réfugiés en sont
instruits et particulièrement Lemeret, Breton qui ne peut souffrir
Puisaye et qui certainement ne le cachera pas à ses correspondants
en Bretagne; 2º parce que je ne puis pas être de votre avis sur une
nouvelle conduite à tenir à l'égard de Puisaye.
«Cet homme est toujours le même à mes yeux, c'est-à-dire un intrigant
du premier ordre, et par conséquent un être dangereux, car tous les
intrigants le sont. Ce n'est pas une raison pour casser les vitres
et chercher à l'exaspérer. Mais, il y a une grande distinction
à faire entre ne pas exaspérer un homme et céder à toutes ses
volontés. Voyons l'état des choses. Puisaye a donné sa démission
et très volontairement, grâce à vos soins. L'a-t-il donnée de bonne
foi? C'est la question; mais je la regarde comme aussi inutile que
difficile à résoudre. Le fait est que s'il l'a donnée de bonne foi,
il peut, peut-être, blâmer la connaissance que j'en donnerais, mais
il ne peut pas en être blessé, et que, dans le cas contraire, auquel
je ne vois malheureusement que trop de vraisemblance, cette fausseté
nécessite le prompt usage de l'arme que nous avons entre les mains.
«Vous craignez le mauvais effet que la connaissance de cette
démission peut produire, tant à cause de l'attachement que Puisaye a
inspiré à ses subalternes, qu'à cause de la crainte qu'ils peuvent
avoir de perdre les grâces qu'il leur a prodiguées. Mais si la
première de ces craintes est fondée aujourd'hui, le sera-t-elle moins
dans six mois, dans un an? Si une circonstance quelconque oblige à
reprendre les armes, sera-ce le moment d'apprendre aux Bretons qu'ils
ont un autre commandant? La seconde crainte se dissipe d'elle-même;
en m'adressant à Chalus que Puisaye a placé, n'est-ce pas dire, au
moins implicitement, que je confirme tous les choix? Je pense, comme
vous, qu'il faut ménager M. Windham, et c'est une raison de plus pour
l'éclairer; c'est pourquoi, loin de me reprocher d'avoir employé le
moyen le plus propre que je pusse pour y parvenir, je vous avoue que
je m'en sais très bon gré, et que je ne conçois pas pourquoi vous
m'en paraissez affecté.
«Pour me résumer, il est nécessaire que ma lettre, qui n'a plus
d'objet, relativement à la Garde nationale, mais qui contient sans
réflexion et historiquement un fait que Chalus doit savoir, et qui,
d'ailleurs, contient un témoignage de satisfaction pour lui et que
je suis bien aise qu'il reçoive, lui parvienne, et je suis persuadé
que vous serez fâché de l'ordre que vous avez donné à Pierre, lorsque
vous songerez aux dangers d'une pareille mesure; je ne veux pas même
vous les indiquer ici; votre bon coeur et votre bon esprit ne vous
les feront que trop sentir. Si Puisaye se plaint que ce soit nous
qui ayons fait connaître sa démission à Chalus, nous aurons le droit
d'être surpris qu'il ne la lui ait pas fait connaître lui-même,
depuis plus de quatre mois qu'il l'a donnée.»
En apportant au roi la lettre de Monsieur, le comte François
d'Escars lui avait exposé la détresse financière en laquelle se
trouvait ce prince à Édimbourg. La confidence ne pouvait être faite
plus à propos; une somme de deux cent mille roubles, envoyée par Paul
Ier, venait d'arriver à Blanckenberg. Nonobstant le mécontentement
que lui inspirait la conduite de son frère, le roi n'hésita pas à lui
porter secours. En post-scriptum à la lettre qu'on vient de lire, il
fit connaître à Monsieur la manière dont il comptait employer les
subsides russes: «1º cent mille roubles en dépôt pour parer à une
nécessité urgente; 2º vingt-cinq mille pour payer mes différents
agents, envoyer des courriers; 3º douze mille cinq cents pour venir
au secours des petits créanciers les plus nécessiteux, à secourir la
misère; 4º douze mille cinq cents pour vos enfants; 5º vingt-cinq
mille à votre ordre; 6º vingt-cinq mille pour mon propre usage. Avec
cette somme, de l'économie et quelques moyens accidentels, j'espère
que nous pourrons joindre le moment où nous verrons plus clair dans
nos affaires.»
Peut-être le roi pensait-il qu'à la faveur de ce post-scriptum, où
se révélait sa sollicitude pour son frère, les observations qu'il
avait dû faire seraient plus facilement acceptées. Il n'en fut
rien. La réponse de Monsieur, à la date du 28 novembre, en même
temps qu'elle prouve son impuissance à se contenir, fait tourner
brusquement la querelle à l'état aigu. Tout le blesse et l'offense
dans la conduite et les propos de son frère: la mise en demeure de ne
confier son plan aux ministres anglais qu'après le lui avoir soumis,
les remontrances sur le non-envoi de la lettre à Chalus, le jugement
sur Puisaye et le soin qu'avait pris le roi d'envoyer à son insu
l'ancien constitutionnel Cazalès chez le ministre Windham, afin de
lui démontrer que Puisaye n'était pas digne de l'intérêt qu'il lui
conservait. Dans l'entraînement de la colère, il prend la plume et
s'explique avec une vivacité inaccoutumée sur les griefs qui lui sont
imputés.
«Votre lettre du 30 octobre m'est parvenue le 20 de ce mois. Je l'ai
lue et relue avec beaucoup d'attention. J'ai tardé à y répondre pour
me défendre encore plus de l'impression qu'elle a faite sur moi.
J'ai consulté mon coeur et ma raison, comme vous m'y invitez: l'un
et l'autre m'ont dit également que cette lettre ne contenait, ni
pour le fond, ni pour la forme, rien de tout ce que j'étais en droit
d'attendre de vous.