D'Édimbourg où il a dû se retirer, Monsieur demande à son frère le

cordon rouge pour MM. de La Rosière, de La Chapelle et de Chalus, la

grand'croix de Saint-Louis pour le général d'Autichamp et le cordon

bleu pour M. de Miran, distinctions que, par leurs services à l'armée

des princes ou en Vendée, ont méritées ces gentilshommes. Mais, celui

d'entre eux à qui Monsieur est le plus pressé de faire obtenir le

cordon rouge est La Rozière. Cet officier général va s'éloigner de

lui pour suivre une expédition que l'Angleterre envoie en Portugal

afin de faire échec à l'Espagne, qui a conclu la paix avec la

République. Le roi ne se hâtant pas de répondre à cette requête,

le comte d'Artois, interprétant ce silence comme une approbation,

autorise La Rozière à porter le cordon aussitôt qu'il sera arrivé en

Portugal. Au reçu de la lettre qui mentionne cet acte d'autorité,

qu'il considère comme une violation de ses prérogatives,--c'est le 22

décembre,--Louis XVIII prend la plume et manifeste son mécontentement.

«Je suis affligé de ce qui s'est passé au sujet de La Rozière. Il

vous était facile de préjuger mon intention de lui donner le cordon

rouge. Mais, je ne comprends pas que vous ayez pu croire que ce fût

mon intention dans ce moment-ci. Vous savez, et vous me le reprochez,

que mon intention est de ménager l'Espagne. Est-ce la ménager que

d'accorder une grande grâce à celui qui va la combattre? Je sais bien

que je puis annuler l'effet de cette grâce. Mais, Dieu me préserve

d'avoir jamais ce pouvoir sur moi-même. Je me tirerai de ceci comme

je le pourrai. Mais, au nom de Dieu, ne mettez plus le roi en

compromis avec votre ami.»

La remontrance est certes inoffensive. Monsieur, n'en voyant que le

blâme, s'en montre étonné et affecté. Il déclare toutefois «qu'il

n'en parlera plus et n'y pense plus du tout». Le roi s'offense de

cette protestation. Il en envoie une copie à son frère. «Je suis

sûr qu'en la relisant vous serez fâché de l'avoir écrite.» Quelques

jours plus tard, avant même d'avoir reçu une nouvelle explication,

il revient sur l'incident, reconnaît qu'il ne se fût pas produit

si lui-même n'avait eu le tort de ne pas répondre aux demandes de

son frère, s'excuse en alléguant que, lorsqu'il les a reçues, «il

avait la tête en compote;»--«n'importe, j'aurais dû répondre tout de

suite.» C'est une concession; mais elle ne porte que sur la forme; il

ne cède pas sur le fond. «Trouve bon, je t'en prie, que je ne fasse

pas le roi de Versailles et que je ne donne ces distinctions qu'au

moment de l'activité.» Il ajoute en confidence «qu'après la mort de

son pauvre neveu», il a fait _in petto_ une promotion de cordons

bleus et que les protégés de son frère y figurent. «Mais je ne veux

pas le dire tout haut parce que, outre que les promesses faites

d'avance ne valent rien en général, je ne me soucie pas de vendre la

peau de l'ours. Ainsi, si ces messieurs t'ont chargé de me faire ces

demandes, dis-leur de bien jolies choses; assure-les qu'ils seront

contents, mais ne trahis pas mon secret.»

Cette lettre vient de partir lorsqu'en arrive une de Monsieur en

date du 15 mars, dont l'affaire La Rozière fait tous les frais et

où il plaide les circonstances atténuantes. Mais elle ne donne pas

satisfaction à son destinataire. «Elle ne guérit pas le mal que

m'avait fait celle du 11 février. En vérité, plus je relis la mienne

du 22 décembre et moins je trouve qu'elle ait pu te blesser. Je n'en

suis pas moins affligé de t'avoir fait de la peine. Il n'y aurait

qu'une affliction pire que celle-là: ce serait de te voir douter un

instant de ma tendresse. Je n'en parlerai plus. Si tu étais là, je

t'embrasserais de tout mon coeur et tout serait dit.»

Ces accents émeuvent le comte d'Artois. Pour y répondre, il ne prend

conseil que de son affection fraternelle: «J'ai reçu avant-hier,

mon cher frère, votre lettre du 4, et mon coeur a besoin de vous

exprimer comme il le sent, à quel point je suis touché de votre

réponse à ma lettre du 15 mars. Je n'ai jamais regretté plus

vivement de ne pas être à portée de vous sauter au col. Mais, nous

nous devinerons toujours mutuellement et tout servira à resserrer

davantage tous les tendres liens qui nous unissent pour la vie.»

Ainsi, se dénoue la querelle que closent définitivement ces deux

lignes du roi; «J'ai reçu votre lettre du 18 avril. Vous jugez du

bien qu'elle m'a fait.»

Tout est dit maintenant, et il semble que désormais le malentendu

qui a menacé un moment l'entente des deux frères ne se renouvellera

pas. Mais c'est trop compter sur la sagesse de Monsieur et sur la

longanimité du roi. À l'heure même où les avances de celui-ci, encore

que ce ne fût pas de son côté qu'on dût en attendre, amènent une

réconciliation nécessaire et conjurent un éclat qui serait funeste à

la cause royale, les circonstances préparent un conflit d'une bien

autre gravité, dont nous pourrons suivre une à une les péripéties

dans la correspondance qui est sous nos yeux.

VIII

AGGRAVATION DES CONFLITS

Depuis le désastre de Quiberon, le comte de Puisaye était en

disgrâce, non que le roi fût homme à lui tenir rigueur de sa défaite

s'il eût été prouvé qu'il n'avait rien négligé pour la conjurer,

mais parce que, dans la conduite de cette fatale expédition, Puisaye

avait donné trop de preuves de son incapacité, de sa légèreté, de

son imprévoyance pour se dérober à la responsabilité d'un échec

que le parti royaliste avait payé de son sang et qui avait eu des

conséquences effroyables. Tout en cette affaire accusait Puisaye:

ses vantardises antérieures, les vices d'une organisation hâtive,

sa fuite éperdue dans la journée du 21 juillet, son embarquement

précipité sur la _Pomone_, les propos de d'Hervilly mourant, la

lettre accablante où l'héroïque Sombreuil le traitait de lâche

fourbe, les fusillades de Vannes et enfin le cri presque général des

survivants de ce sanglant désastre.

Qu'il y eût beaucoup d'exagération dans ces griefs, que Puisaye eût

été plus malheureux que coupable, c'était possible. Mais tant de voix

vengeresses clamaient contre lui, qu'il n'était plus au pouvoir du

roi de lui conserver sa confiance. Dans la pensée de Louis XVIII,

dans celle même du comte d'Artois qui, tout en se plaignant de lui,

ne pouvait se défendre de beaucoup d'indulgence, Puisaye devait

disparaître et se faire oublier.

Il eût été, toutefois, imprudent et dangereux de le lui signifier en

des termes autoritaires. C'était, malgré tout, un homme à ménager.

Le cabinet britannique ne le jugeait pas aussi sévèrement que le

jugeait le roi. Sa défaite n'avait détruit ni la considération que

les ministres professaient pour sa personne et son caractère, ni leur

confiance en ses talents, et pas davantage l'affection dont il était

depuis si longtemps l'objet de la part des populations bretonnes, sur

lesquelles, au cours des insurrections vendéennes, s'était exercée

son autorité. Lui-même n'entendait pas renoncer à son commandement.

Rentré à Londres au lendemain de Quiberon, il y avait retrouvé la

faveur des ministres, l'amitié de l'un d'eux, Windham, chargé du

département de la Guerre. Fort de cette influence que n'avait pu

détruire son malheur, il activait ses démarches à l'effet de se faire

transporter en Bretagne pour y reprendre le rôle prépondérant qu'il y

avait naguère rempli de l'aveu et au nom du roi.

Or, ce rôle, le roi ne voulait pas le lui rendre. Dès les premiers

mois de 1796, il invitait son frère à négocier avec habileté et

prudence en vue d'obtenir que Puisaye donnât sa démission. De longs

mois s'écoulèrent avant que Monsieur pût procéder à des démarches

efficaces et se flatter de les voir aboutir. Enfin, au commencement

de 1797, une circonstance imprévue lui permit de se conformer aux

instructions de son frère. Puisaye, comme s'il les avait pressenties

et voulait les prévenir, avait envoyé à Blanckenberg des émissaires

de confiance, lesquels, sous prétexte de soumettre au roi ses projets

et ses plans, devaient plaider sa cause et obtenir que ses fonctions

lui fussent conservées. Mais, malgré les efforts de ces ambassadeurs

et cédant aux conseils du baron de Roll, agent de Monsieur, qui se

trouvait alors à Blanckenberg, le roi ne voulut pas se prononcer.

Il renvoya l'affaire au comte d'Artois «chargé spécialement de la

direction des provinces de l'Ouest», et adressa à ce prince une note

particulière en laquelle il développait ses vues et ses désirs en ce

qui concernait Puisaye.

Celui-ci, aussitôt qu'il connut cette décision, alla de Londres à

Édimbourg afin de conférer avec Monsieur. Là, contrairement à ses

espérances, il fut amené à donner sa démission. Il la donna cependant

de manière à laisser croire qu'elle était volontaire. Mais, craignant

qu'on ne la regardât comme forcée, il demanda qu'elle fût tenue

secrète jusqu'à la nomination de son successeur, qui semblait devoir

être le prince de Rohan. Pour justifier cette demande, à laquelle

Monsieur s'empressa de faire droit, il observa que si l'on voulait

tirer quelque parti de ses relations avec le ministère britannique,

il était essentiel qu'il conservât vis-à-vis de ce ministère assez

de consistance pour n'être pas considéré comme amoindri. Donnée et

acceptée avec ces amendements, la démission fut aussitôt transmise au

roi. En la lui adressant, Monsieur insistait sur la nécessité de ne

pas la rendre publique.

Le roi fut plus surpris que satisfait des réserves dont elle était

accompagnée. Le comte d'Avaray, qui méprisait Puisaye et le «tenait

pour un drôle», avait fait partager à son maître cette opinion.

Louis XVIII était pressé de se débarrasser du personnage et de le

remplacer. Il donnerait ainsi satisfaction à la grande majorité du

parti royaliste, qui s'étonnait que cette mesure n'eût pas été déjà

prise et que le roi gardât à son service un homme qui l'avait si mal

servi. Animé de cette conviction, loin de déférer aux conseils de

son frère, il désigna sur l'heure le remplaçant de Puisaye, et, au

lieu de choisir le prince de Rohan proposé par le comte d'Artois,

il choisit le comte de Chalus. Ce gentilhomme avait commandé sous

les ordres de celui dont l'emploi lui était octroyé; il s'était

vaillamment conduit à Quiberon; il jouissait d'un grand renom en

Bretagne et méritait la confiance et l'estime. Les princes et les

royalistes lui en avaient donné précédemment maints témoignages.

Le roi lui écrivit pour lui faire connaître celui que, de nouveau,

il lui accordait. En lui ordonnant de se considérer désormais

comme commandant en chef de Bretagne dans la partie où le comte de

Puisaye avait rempli la même fonction, il l'invitait, ainsi qu'il

l'avait déjà fait sur tous les points du royaume, à faire entrer les

royalistes dans les gardes nationales qui se formaient alors. Il lui

transmettait en même temps ses instructions et ses ordres en vue du

rôle qu'il l'appelait à remplir.

Au moment d'expédier cette lettre, il se demanda s'il devait

l'envoyer à Monsieur en le chargeant de la faire parvenir ou s'il

l'enverrait par la voie de ses agents de Paris qui étaient en

communications constantes avec la Bretagne et la Vendée. Finalement,

c'est à ce dernier parti qu'il s'arrêta, en laissant ses agents

juges de l'opportunité de sa décision. Mais, comprenant la nécessité

d'avertir son frère de ce qu'il avait fait, il le lui manda le 7

septembre.

Au sujet de la lettre destinée à Chalus, il lui disait:

«Je me suis décidé à l'envoyer directement, par la raison que,

l'ayant envoyée sous la même restriction (si mes agents voyaient la

chose du même oeil que moi), je ne sais pas s'il la recevra, et que

si je l'avais fait passer par vous, comme j'aurais fait en toute

autre circonstance, il y aurait eu un temps considérable de perdu; et

vous voyez que, de cette manière, il la recevra avant que je sache

moi-même si elle lui sera envoyée. J'en joins ici une copie aussi

bien que de l'ordre général.»

Lorsque la lettre écrite au comte de Chalus arriva à Paris, le

coup de force du 18 fructidor venait de s'accomplir et les agents

royalistes de se disperser. Elle fut cependant remise à l'un d'eux,

le prince de La Trémoïlle. Empêché de l'envoyer en Bretagne et étant

parvenu à s'enfuir, il l'emporta avec lui en Angleterre. De Londres,

il écrivit au comte d'Artois à Édimbourg pour lui demander ce qu'il

devait faire de cette lettre dont il lui communiquait une copie.

Le comte d'Artois n'avait pas encore reçu celle que son frère lui

avait adressée le 7 septembre. Il apprit donc tout à la fois par La

Trémoïlle que le roi, ne tenant aucun compte de son avis, venait de

rendre publique la démission de Puisaye, de nommer son successeur et

qu'au lieu de charger son lieutenant général de porter sa décision à

la connaissance des intéressés, il avait préféré s'en fier aux agents

de Paris du soin de communiquer sa lettre au destinataire quand ils

le jugeraient opportun.

L'événement inattendu du 18 fructidor, qui déjouait cruellement les

projets royalistes, ne disposait que trop Monsieur à l'irascibilité.

Il considéra le procédé du roi à son égard comme une offense

volontaire, et c'est à peine si la lettre royale du 7 septembre,

arrivée sur ces entrefaites, put le ramener à une interprétation

moins irritante de la conduite de son frère. La réflexion fut plus

efficace. Ayant ordonné à La Trémoïlle de ne pas expédier la missive

royale à Chalus, il se domina assez pour ne rien trahir, dans la

sienne au roi, des sentiments qui l'agitaient.

Après avoir reconnu la réalité des sujets de plaintes qu'avait

donnés Puisaye, il ajoutait: «Eh bien! mon cher frère, malgré tout

cela, votre intérêt et mon devoir exigent impérieusement que je vous

demande avec la plus vive instance de vous en rapporter uniquement

à moi sur la manière d'employer M. de Puisaye dans la partie que

vous m'aviez confiée et d'approuver que l'envoi de votre lettre à M.

de Chalus reste suspendu au moins jusqu'à l'époque où, en réponse

à cette lettre, vous m'aurez fait passer vos ordres directs ...

Vous avez jugé vous-même que la marche que vous avez suivie pour

l'envoi de votre lettre à M. de Chalus n'était pas conforme à la

règle que vous aviez établie. Je connais trop bien votre amitié et

votre confiance pour penser à me plaindre de ce que cette marche

pouvait avoir de désagréable pour moi. Votre intérêt seul m'occupe,

et si j'attache du prix à ce qui peut affaiblir ou augmenter ma

considération personnelle, ce n'est que pour la rendre plus utile à

votre service. Mais, il est de mon devoir de vous représenter que,

dans la circonstance actuelle surtout, l'envoi de votre lettre à M.

de Chalus n'aurait pu que produire un effet fâcheux, et c'est par

ce motif que j'ai fait dire au prince de La Trémoïlle de la garder

jusqu'à nouvel ordre.»

Pour écrire avec cette modération, Monsieur, dans l'état d'esprit

où il se trouvait, avait dû certes se faire violence. Mais le roi

ne lui en sut aucun gré, même après que le comte François d'Escars,

qui lui apportait la lettre à Blanckenberg, l'eût complétée, au

nom de Monsieur, par diverses explications. Les formes déférentes

qu'affectait son frère ne l'empêchèrent pas de sentir vivement ce

qu'il y avait d'attentatoire à son autorité dans la suspension de ses

ordres, et si sa réponse, en date du 30 octobre, trahit la volonté

de demeurer aussi calme que ferme et de ne prononcer aucune parole

blessante, on y devine cependant un blâme formel et la résolution de

se faire obéir.

«Je pense bien comme vous que l'événement du 4 septembre n'a pas

abattu le courage des royalistes et je conçois qu'au contraire,

ils soient plus animés que jamais. Je suis fort aise que vous vous

occupiez d'un plan pour tirer parti de ces dispositions. S'il est

achevé lorsque vous recevrez ma lettre, j'espère que je le recevrai

bientôt et surtout avant que le ministère en ait aucune connaissance.

Je dois vous observer d'avance que pour qu'un plan soit bon, il

faut qu'il embrasse toutes les parties de l'objet qu'on se propose

et qu'il y en a dans celui-ci de très essentielles, que vous ne

pouvez pas encore connaître. Vous savez qu'excepté une douzaine, les

victimes du 4 septembre ont échappé à la fureur du Directoire; or les

principaux se sont rendus en Suisse et ont dû se réunir à Yverdun,

pour y former aussi un plan qu'un d'entre eux doit m'apporter et que

sans doute M. Wickham, sous les yeux de qui cette conférence a dû se

tenir, aura transmis par courrier à sa cour. Il s'en faut bien que

tous les membres de cette conférence aient les mêmes droits à notre

confiance; aussi je me propose d'examiner scrupuleusement leur plan.

En arrêter un sans avoir connaissance du leur, serait une chose fort

imprudente; car tout sortis de France qu'ils sont, plus l'esprit qui

les a fait élire est bon et prononcé, plus ils doivent avoir conservé

d'influence sur ceux qui les ont élus, et plus il est nécessaire,

je ne dirai pas d'adopter leurs idées, mais de concerter avec eux

les mesures à prendre. D'ailleurs le plan auquel vous travaillez

est militaire et, à moins d'exciter une insurrection générale, ce

serait une chose déraisonnable d'en exciter une, sans savoir: 1º si

elle pourra être soutenue; 2º si le Directoire ne pourra pas faire

marcher contre elle des forces supérieures aux siennes, même réunies

aux auxiliaires qu'elle pourrait recevoir. Or, dans ce moment-ci, le

Directoire va, surtout si la nouvelle de la paix est vraie, être en

état d'employer toutes ses forces contre une insurrection quelconque.

Pour toutes ces raisons, envoyez-moi votre plan le plus tôt possible;

je voudrais l'avoir avant l'arrivée de l'homme d'Yverdun; mais ne le

donnez pas au ministère.

«Pour ce qui regarde la lettre à Chalus, certes vous ne me soupçonnez

pas d'avoir envie de vous ôter de la considération; mais prenez une

carte, voyez la position où nous sommes tous les deux, relativement à

la France, et dites-moi s'il m'est toujours possible de faire passer

par Édimbourg ce que j'envoie en Bretagne ou en Normandie. Il n'y a

nul doute que, lorsqu'il n'y a pas _periculum in mora_, je ne doive

prendre cette route; mais lorsque ce péril existe comme il existait,

et comme vous pouvez vous en convaincre par une lecture attentive

de ma lettre du 7 septembre, il faut bien passer par-dessus les

formes et envoyer l'ordre directement, en vous donnant avis en même

temps; car je me donnerais un soufflet de ma propre main, si je vous

laissais dans l'ignorance. La lettre est partie pour la France au

même moment, à peu près, que le bouleversement s'opérait; je ne sais

si elle a pu parvenir à sa destination, mais si elle revient à Pierre

(La Trémoïlle), il faut qu'il l'envoie: 1º parce que Chalus en a très

sûrement connaissance, attendu que je n'ai pas ordonné à Cazalès d'en

faire mystère à M. Wickham, et que je sais que les réfugiés en sont

instruits et particulièrement Lemeret, Breton qui ne peut souffrir

Puisaye et qui certainement ne le cachera pas à ses correspondants

en Bretagne; 2º parce que je ne puis pas être de votre avis sur une

nouvelle conduite à tenir à l'égard de Puisaye.

«Cet homme est toujours le même à mes yeux, c'est-à-dire un intrigant

du premier ordre, et par conséquent un être dangereux, car tous les

intrigants le sont. Ce n'est pas une raison pour casser les vitres

et chercher à l'exaspérer. Mais, il y a une grande distinction

à faire entre ne pas exaspérer un homme et céder à toutes ses

volontés. Voyons l'état des choses. Puisaye a donné sa démission

et très volontairement, grâce à vos soins. L'a-t-il donnée de bonne

foi? C'est la question; mais je la regarde comme aussi inutile que

difficile à résoudre. Le fait est que s'il l'a donnée de bonne foi,

il peut, peut-être, blâmer la connaissance que j'en donnerais, mais

il ne peut pas en être blessé, et que, dans le cas contraire, auquel

je ne vois malheureusement que trop de vraisemblance, cette fausseté

nécessite le prompt usage de l'arme que nous avons entre les mains.

«Vous craignez le mauvais effet que la connaissance de cette

démission peut produire, tant à cause de l'attachement que Puisaye a

inspiré à ses subalternes, qu'à cause de la crainte qu'ils peuvent

avoir de perdre les grâces qu'il leur a prodiguées. Mais si la

première de ces craintes est fondée aujourd'hui, le sera-t-elle moins

dans six mois, dans un an? Si une circonstance quelconque oblige à

reprendre les armes, sera-ce le moment d'apprendre aux Bretons qu'ils

ont un autre commandant? La seconde crainte se dissipe d'elle-même;

en m'adressant à Chalus que Puisaye a placé, n'est-ce pas dire, au

moins implicitement, que je confirme tous les choix? Je pense, comme

vous, qu'il faut ménager M. Windham, et c'est une raison de plus pour

l'éclairer; c'est pourquoi, loin de me reprocher d'avoir employé le

moyen le plus propre que je pusse pour y parvenir, je vous avoue que

je m'en sais très bon gré, et que je ne conçois pas pourquoi vous

m'en paraissez affecté.

«Pour me résumer, il est nécessaire que ma lettre, qui n'a plus

d'objet, relativement à la Garde nationale, mais qui contient sans

réflexion et historiquement un fait que Chalus doit savoir, et qui,

d'ailleurs, contient un témoignage de satisfaction pour lui et que

je suis bien aise qu'il reçoive, lui parvienne, et je suis persuadé

que vous serez fâché de l'ordre que vous avez donné à Pierre, lorsque

vous songerez aux dangers d'une pareille mesure; je ne veux pas même

vous les indiquer ici; votre bon coeur et votre bon esprit ne vous

les feront que trop sentir. Si Puisaye se plaint que ce soit nous

qui ayons fait connaître sa démission à Chalus, nous aurons le droit

d'être surpris qu'il ne la lui ait pas fait connaître lui-même,

depuis plus de quatre mois qu'il l'a donnée.»

En apportant au roi la lettre de Monsieur, le comte François

d'Escars lui avait exposé la détresse financière en laquelle se

trouvait ce prince à Édimbourg. La confidence ne pouvait être faite

plus à propos; une somme de deux cent mille roubles, envoyée par Paul

Ier, venait d'arriver à Blanckenberg. Nonobstant le mécontentement

que lui inspirait la conduite de son frère, le roi n'hésita pas à lui

porter secours. En post-scriptum à la lettre qu'on vient de lire, il

fit connaître à Monsieur la manière dont il comptait employer les

subsides russes: «1º cent mille roubles en dépôt pour parer à une

nécessité urgente; 2º vingt-cinq mille pour payer mes différents

agents, envoyer des courriers; 3º douze mille cinq cents pour venir

au secours des petits créanciers les plus nécessiteux, à secourir la

misère; 4º douze mille cinq cents pour vos enfants; 5º vingt-cinq

mille à votre ordre; 6º vingt-cinq mille pour mon propre usage. Avec

cette somme, de l'économie et quelques moyens accidentels, j'espère

que nous pourrons joindre le moment où nous verrons plus clair dans

nos affaires.»

Peut-être le roi pensait-il qu'à la faveur de ce post-scriptum, où

se révélait sa sollicitude pour son frère, les observations qu'il

avait dû faire seraient plus facilement acceptées. Il n'en fut

rien. La réponse de Monsieur, à la date du 28 novembre, en même

temps qu'elle prouve son impuissance à se contenir, fait tourner

brusquement la querelle à l'état aigu. Tout le blesse et l'offense

dans la conduite et les propos de son frère: la mise en demeure de ne

confier son plan aux ministres anglais qu'après le lui avoir soumis,

les remontrances sur le non-envoi de la lettre à Chalus, le jugement

sur Puisaye et le soin qu'avait pris le roi d'envoyer à son insu

l'ancien constitutionnel Cazalès chez le ministre Windham, afin de

lui démontrer que Puisaye n'était pas digne de l'intérêt qu'il lui

conservait. Dans l'entraînement de la colère, il prend la plume et

s'explique avec une vivacité inaccoutumée sur les griefs qui lui sont

imputés.

«Votre lettre du 30 octobre m'est parvenue le 20 de ce mois. Je l'ai

lue et relue avec beaucoup d'attention. J'ai tardé à y répondre pour

me défendre encore plus de l'impression qu'elle a faite sur moi.

J'ai consulté mon coeur et ma raison, comme vous m'y invitez: l'un

et l'autre m'ont dit également que cette lettre ne contenait, ni

pour le fond, ni pour la forme, rien de tout ce que j'étais en droit

d'attendre de vous.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 6 / 48 段