Nous avons lieu de croire que, laissé juge de l'opportunité

de la communication, le comte d'Artois s'abstint de mettre la

réponse impériale sous les yeux de son jeune cousin, qui s'en fût

probablement offensé: «J'attendrai pour le nommer, disait le tsar,

d'avoir pu juger de sa conduite antérieure et qu'il ait contribué à

rendre à la France son roi légitime.» Le refus était dur, et mieux

valait ne l'attribuer, sans en faire connaître les termes, qu'à l'un

de ces caprices déconcertants et toujours inexplicables dont Paul Ier

était coutumier. C'est sans doute ce qui fut fait.

Au surplus, ces incidents n'eurent aucune suite. La résistance plus

ou moins dissimulée qu'avait opposée le duc d'Orléans au désir

exprimé par le roi de le voir rejoindre l'armée de Condé trouvait,

à l'heure même où il était instruit de ce désir, une raison d'être

dans l'état de l'Europe et les dispositions des puissances qui le

dispensaient de livrer, dès ce moment, le fond de sa pensée et de

déclarer qu'il ne voulait pas porter les armes contre son pays. Tout

annonçait une paix prochaine. Elle existait entre la France et la

Prusse. Le gouvernement consulaire allait la conclure avec la Russie,

et quoique l'Angleterre et l'Autriche n'eussent pas encore désarmé,

ce n'est pas au moment où l'Autriche n'employait l'armée de Condé

qu'avec une évidente mauvaise grâce, et où l'Angleterre s'ingéniait

à paralyser les projets des princes et des émigrés qu'elles eussent

accepté les services du duc d'Orléans. D'autre part, d'Avaray se

trompait lorsqu'il se flattait de voir Paul Ier «assurer à Louis

XVIII les moyens de se montrer à ses sujets, l'olivier dans une main

et l'épée dans l'autre». Les combats qui se livraient encore en

Allemagne et en Italie n'étaient plus que les dernières convulsions

de la coalition démembrée et expirante. Les circonstances venaient

donc en aide au duc d'Orléans, favorisaient son attitude, la

justifièrent bientôt, et le léger nuage qui aurait pu obscurcir la

réconciliation des deux branches de la maison de Bourbon se dissipa

sans laisser de traces.

Sur ces entrefaites, le roi reçut d'Espagne, au commencement

d'octobre, une lettre de la duchesse d'Orléans en réponse à celle

qu'il lui avait écrite au mois d'avril pour la féliciter de la

conduite de ses fils. Elle le remerciait avec effusion de ses bontés

pour eux. Mais, en même temps, elle se plaignait de la dureté de son

exil, de l'exiguïté de ses ressources, des difficultés matérielles

qui s'opposaient à son départ d'Espagne. La tendre et ancienne

affection que lui portait le roi se révèle dans les consolations

qu'il lui adressait. «La lettre de Justine est parvenue il y a huit

jours à son adresse. Celui qui l'a reçue y a vu avec plaisir les

témoignages d'une amitié qui lui est bien chère. Mais il est bien

affligé de voir par la lettre même et d'avoir appris en même temps

que les peines de Justine sont encore augmentées. Ah! qu'elles soient

plutôt adoucies par la conduite touchante de ceux qui lui sont chers

avec tant de raison! Plût à Dieu, que se livrant aux mouvements de

son coeur plutôt qu'à des espérances trompeuses, elle cédât à leurs

instances. Que Justine compte du moins à jamais sur l'amitié de celui

qui lui écrit aujourd'hui.» Quelques mois plus tard, sur la nouvelle

assurance qu'il recevait du dévouement de «Justine» et l'avis de son

prochain départ pour l'Angleterre, la tendresse du roi pour elle

paraît encore redoubler; il y associe la duchesse d'Angoulême. «Celui

à qui ce touchant écrit était destiné n'en aurait pas joui, s'il

n'eût fait partager à son ange consolateur les sentiments dont il

est rempli. Tous deux se réunissent pour exprimer leur sensibilité,

pour dire à Justine combien ils prennent part à l'amélioration de

son sort, surtout à une réunion dont leur propre expérience leur

fait sentir tout le prix, enfin pour l'assurer qu'elle n'a et n'aura

jamais d'amis plus tendres ni plus vrais qu'eux.»

Quoiqu'elle eût annoncé au roi qu'elle se préparait à aller retrouver

ses fils, la duchesse d'Orléans devait attendre jusqu'en 1808 cette

réunion. Elle ne se décida à quitter l'Espagne que lorsque les armées

de Napoléon y entrèrent. Néanmoins, dès la fin de 1800, elle parlait

à ses fils de son retour auprès d'eux. Elle leur disait même qu'elle

espérait pouvoir traverser la France et gagner l'Allemagne, où elle

s'embarquerait pour les rejoindre. «J'ose avouer à Votre Majesté,

écrivait au roi, le 13 novembre, le duc d'Orléans, que je le souhaite

plus que je ne l'espère.» Aveu mélancolique, plein de sous-entendus

que n'éclaircit pas cette réponse de Louis XVIII:

«Mon cousin, j'ai reçu votre lettre du 13 novembre avec plaisir,

parce que j'en aurai toutes les fois que je recevrai des témoignages

de vos sentiments et que j'aurai occasion de vous en donner des

miens; mais, en même temps avec peine, parce que j'y vois que

tous les efforts de votre piété filiale n'ont pu réussir à faire

sortir votre vertueuse mère d'un séjour qui, dans les circonstances

actuelles, lui convient si peu. Je souhaite vivement que la faible

espérance, qui vous reste encore pour elle, se réalise. Quoi qu'il en

soit, n'oubliez pas, en lui écrivant, de lui parler de ma sensibilité

à la commission qu'elle vous a donnée pour moi et du tendre et

constant intérêt que je lui porte.»

Lorsque le roi traçait ces lignes, le 18 décembre 1800, dix mois

après la soumission de ses cousins, il était, on le voit, convaincu

de leur sincérité. Les années suivantes devaient lui en fournir de

nouvelles preuves.

VII

LES DISSENTIMENTS ENTRE LE ROI ET SON FRÈRE

À l'heure où s'opérait, entre Louis XVIII et ses cousins d'Orléans,

une réconciliation qu'il avait ardemment souhaitée, il souhaitait

au même degré voir se dénouer avec un égal bonheur les difficultés

qui, depuis longtemps, s'étaient élevées entre lui et son frère,

et auxquelles les intrigues des émigrés de Londres, contre le

conseil royal de Paris, venaient d'imprimer une vivacité plus

grande[10]. À la vérité, leurs dissentiments n'avaient jamais été

assez graves, ni l'oubli par Monsieur de ses devoirs envers le roi

assez caractérisé, pour provoquer la rupture de leurs rapports. Mais

les entours du comte d'Artois, leurs jalousies, leurs prétentions,

leurs indiscrétions, leurs imprudences, tolérées par sa faiblesse

ou encouragées par sa vanité, multipliant les dissentiments et

envenimant les conflits, ces rapports s'étaient tendus. Entre les

deux frères, la défiance du côté du roi et une susceptibilité

déplacée du côté de Monsieur remplaçaient l'union confiante qu'eût

exigée l'intérêt de la monarchie. À l'époque où nous sommes arrivés,

cette situation était devenue d'autant plus douloureuse, qu'elle

résultait d'une longue suite d'incidents, dont le roi ne pouvait se

souvenir sans y voir une tentative persistante de son frère pour

se substituer à lui dans la direction du parti royaliste français

au dedans et au dehors. Bien que ces causes de dissentiments aient

apparu déjà au cours de cette histoire, il y a lieu d'y revenir, pour

faire comprendre, en remontant à leur origine et en les résumant,

combien ces divisions étaient nuisibles à la cause royale, et

l'ardent désir du roi de les voir finir.

[Note 10: Voir _Histoire de l'Émigration_, tome II, pages 408 et

suivantes.]

Nés à peu d'années de distance l'un de l'autre, et ayant perdu leurs

parents étant encore enfants, le comte de Provence et le comte

d'Artois avaient été élevés ensemble. Indépendamment du gouverneur

et des maîtres qui leur furent donnés, leur première éducatrice,

leur éducatrice morale fut la comtesse de Marsan, appartenant à la

famille de Soubise, nommée en 1754 gouvernante des enfants de France

en remplacement de la duchesse de Tallard. Ils n'oublièrent jamais

ce qu'ils lui devaient. Jusqu'à sa mort, survenue en 1802, elle fut

de leur part l'objet d'un véritable culte; ils l'appelaient leur

seconde mère. Le prince qui devint Louis XVIII, dans les nombreuses

lettres qu'il lui a écrites, la qualifie toujours: «ma petite chère

petite amie,» et il n'en est pas une où n'éclate par quelque trait la

reconnaissance qu'il lui avait gardée.

La gouvernante des deux frères ne leur avait pas seulement prêché la

nécessité de se confier à Dieu dans les grandes épreuves de la vie.

À eux comme à leur aîné, l'héritier de la couronne, et comme à leur

soeur, Madame Clotilde, la future reine de Sardaigne, et à Madame

Élisabeth, elle avait prêché aussi l'union familiale; elle leur avait

surtout appris à s'aimer les uns les autres. Au cours des premiers

troubles révolutionnaires, on put croire, à ne juger le comte de

Provence et le comte d'Artois que par leur attitude envers Louis XVI,

qu'ils avaient oublié cette partie des enseignements de «leur seconde

mère». En réalité, cet oubli ne fut que momentané.

La politique souille plus ou moins tout ce qu'elle touche; elle les

avait égarés jusqu'au point de faire croire momentanément à une

rivalité qui n'existait pas. Lorsqu'ils accusaient leur frère, resté

en otage à Paris, de leur disputer les pouvoirs à l'aide desquels ils

prétendaient le sauver, alors que, par leurs maladresses et leurs

violences, ils précipitaient sa perte, leur tête seule était coupable

et non leur coeur. Nulle cause de désunion ne se fût produite entre

eux et lui, s'ils n'eussent été loin de sa personne. Leurs douloureux

débats, que révèlent les correspondances que nous avons publiées

antérieurement, furent le résultat d'une séparation dont tous

souffraient au même degré.

Du reste, un fait analogue s'était déjà passé entre Monsieur et le

comte d'Artois en 1790. De Turin, où celui-ci résidait alors, il

usait contre le comte de Provence, encore à Paris, des mêmes armes

qu'un peu plus tard, quand ils furent réunis, on les vit employer

contre Louis XVI. À propos de l'affaire du marquis de Favras et de la

démarche de Monsieur auprès de la municipalité parisienne, à laquelle

il se présenta «non comme prince, mais comme citoyen», le comte

d'Artois ne craignit pas d'incriminer violemment sa conduite.

--Il s'est avili, disait-il; il a roulé dans la boue!

Mais ces griefs ne tinrent pas devant la joie que ressentirent les

deux princes, en se retrouvant à Bruxelles au mois de juin 1791,

et devant la douleur que leur causa l'arrestation de Louis XVI à

Varennes.

À Coblentz, ils vécurent unis. S'il y eut entre eux des discussions,

on n'y découvre pas le caractère agressif et malveillant qui, dans

les querelles, rend parfois les contradicteurs irréconciliables. Ils

eurent même assez d'esprit, l'un et l'autre, pour ne pas se laisser

influencer par les intrigues et les rivalités de leurs courtisans,

et pour ne pas s'associer à des dissentiments qui, dans les limites

où ils se produisaient, n'étaient déjà que trop funestes à la cause

royale, mais l'eussent été davantage si les princes y fussent

intervenus et eussent pris parti. Les difficultés contre lesquelles

ils avaient à se débattre leur étaient communes: d'une part les

ordres que de Paris leur envoyait leur frère à qui, croyaient-ils,

son propre intérêt leur défendait d'obéir; d'autre part, les

incessantes excitations du prince de Condé, toujours disposé à

trouver qu'ils n'allaient ni assez vite ni assez loin, et dont il

eût été singulièrement imprudent de suivre les conseils. Pour que

leur résistance des deux côtés fût efficace, une étroite union était

nécessaire, et parmi tant de fautes qu'on peut leur reprocher, ils ne

commirent pas celle de se désunir.

Tant qu'ils vécurent ensemble, Monsieur, quoique l'aîné, ne chercha

pas à faire prévaloir sa volonté sur celle de son frère. À Coblentz,

il s'efface maintes fois devant ce frère plus jeune que lui, mais

plus actif, plus déterminé, plus enclin aux résolutions promptes et

irréfléchies. Il le laisse faire, il se laisse entraîner. Visible

est son souci de maintenir entre eux l'égalité des pouvoirs. Lorsque,

après la mort de Louis XVI, il se proclame régent, il confère au

comte d'Artois la lieutenance générale du royaume. Ils se tracent

d'un commun accord les limites en lesquelles l'action de chacun

d'eux devra s'exercer. Monsieur agira dans le Midi, de Lyon à

Toulon, des Alpes aux Pyrénées. C'est à lui que les conspirateurs

de ces contrées viendront demander des ordres. Le comte d'Artois

s'attribue les pays de l'Ouest, la Bretagne, la Vendée, et quand

les Chouans solliciteront les secours du gouvernement britannique,

ce sera par son entremise. Ainsi, la part est égale entre les deux

frères; nulle différence entre eux quant à l'exercice de l'autorité,

soit que Monsieur ne suppose pas la sienne supérieure à celle de son

cadet, soit qu'il recule déjà devant la difficulté de lui imposer

l'obéissance.

Cette difficulté résulte de leur éducation première, de leurs

habitudes, de la tendre familiarité qui a toujours caractérisé leurs

rapports. Elle n'apparaît pas encore durant cette première période

de l'émigration; mais elle apparaîtra demain, créera des conflits

douloureux dont l'amour fraternel seul aura raison. Vingt ans plus

tard, elle renaîtra. Louis XVIII rentré en possession de son royaume,

installé en maître aux Tuileries, la rencontrera devant lui. Elle

paralysera sa longue résistance aux prétentions de l'ultra-royalisme

dont le comte d'Artois s'est fait le champion, et lui arrachera cette

réflexion révélatrice de son impuissance et de son découragement:

--Croyez-vous qu'il soit facile de se faire obéir par son frère,

lorsque, enfants, on a joué ensemble et dormi dans le même lit?

Mais, si le comte de Provence, avant de devenir roi, n'a pas

manifesté la volonté d'être le maître, il n'en est plus de même

lorsque le trépas de Louis XVII, en juin 1795, met la couronne sur

sa tête. Dès ce jour, sa correspondance change de ton. Ce n'est plus

uniquement des avis et des conseils qu'il donne, mais des ordres.

Quoique envers son frère il en tempère l'expression par cette

affectuosité de langage, qu'il a toujours employée dans ses relations

avec lui, sous les paroles tendres, à travers les précautions

qu'il prend pour dicter sa volonté, elle s'affirme, et comme si

la majesté royale imposait à celui qui en est revêtu de nouvelles

formes, le tutoiement des anciens jours disparaît peu à peu presque

complètement. Louis XVIII ne parle plus seulement en frère, en ami,

mais en roi, et il n'hésite pas à blâmer les initiatives que loin de

lui, sans l'avoir consulté, s'en tenant à de longues habitudes, croit

pouvoir continuer à prendre le comte d'Artois.

Grande est la surprise de ce prince, plus vif encore son

mécontentement; il se soumet, car il ne voudrait pas être accusé

de contester l'autorité de son souverain, mais ce n'est pas sans

rancoeur. Ce qu'il ressent, il ne parvient pas toujours à le taire.

Quand il le laisse entendre, le roi, que de nouvelles circonstances

éloignent de plus en plus du royaume, voit rééditer contre lui

l'argument que, naguère à Coblentz et, d'accord alors avec le comte

d'Artois, il opposait aux ordres de Louis XVI.

«Vous n'êtes pas libre, lui mandait-il; votre volonté est enchaînée;

les ordres que vous nous dictez n'en sont pas l'expression sincère;

ils vous sont arrachés par la contrainte, et nous y conformer ce

serait vous trahir.»

C'est un langage analogue que maintenant lui tient à lui-même le

comte d'Artois. Ce frère dont il ne saurait suspecter le dévouement,

lui objecte qu'il est trop loin de la France pour connaître ce qui

s'y passe, pour être bon juge des résolutions à prendre et pour les

prendre en temps utile. Il est donc de toute nécessité de laisser

au lieutenant général sa liberté d'action. Il y a du vrai dans ce

raisonnement. Le roi le comprend, se résigne; mais il exige que

toutes les fois qu'il pourra être consulté on le consulte.

Dès ce jour, au fur et à mesure que parviennent à sa connaissance

les décisions prises par son frère, il n'est que trop porté à se

demander si véritablement elles étaient assez urgentes, pour qu'il

ait été nécessaire de les prendre sans solliciter son avis. S'il en

juge autrement, il le dit en homme résolu à ne pas laisser tomber

son pouvoir en quenouille, et qui entend l'exercer sans entraves.

Monsieur,--c'est sous ce nom que, depuis que le comte de Provence

est devenu roi, on désigne le comte d'Artois,--répond, s'explique,

s'efforce de se justifier. Ses arguments ne plaisent pas toujours.

Le roi qui envie son activité, le bonheur qu'il a d'être à portée du

royaume, la gloire qui l'attend s'il parvient à y pénétrer, redoute,

sans oser l'avouer, qu'il ne veuille s'assurer à lui seul le mérite

d'avoir rétabli la monarchie. Quand il le pousse à se jeter en

Vendée, c'est avec le cuisant regret de ne pouvoir agir de même, soit

sur ce théâtre, soit sur un autre. Son confident, le comte d'Avaray,

que le souci de la gloire de son maître rend parfois injuste,

défiant, soupçonneux, entretient ses dispositions, lui fait partager

ses propres préventions qui souvent sont fondées, car il n'est que

trop certain qu'il y a, dans la conduite de Monsieur, un excès

d'indépendance souvent peu compatible avec ses devoirs de sujet.

De là, entre le roi et son frère, des discussions, des querelles,

des conflits qui ne s'étaient jamais produit quand ils étaient

réunis, que leur séparation multiplie, et qu'elle envenimerait

irréparablement si la tendresse fraternelle ne finissait par prendre

le dessus.

Entre les griefs de Louis XVIII contre Monsieur, de 1795 à 1800, le

plus réel, qui est aussi le moins apparent dans la correspondance

royale où il en est à peine fait mention, se fonde sur le retard

que mettait le comte d'Artois à répondre aux appels des Vendéens,

retard qu'expliquent trop imparfaitement ses dires, pour qu'on puisse

trouver dans les raisons qu'il en donnait une justification, et qui

finalement aboutit à une impossibilité matérielle de débarquer sur

les côtes de l'Ouest.

En recevant à sa cour le comte d'Artois, l'impératrice Catherine

l'avait vivement pressé d'aller en Bretagne. Elle espérait lui

en avoir fourni le moyen en lui donnant une lettre pour le roi

d'Angleterre, qu'elle invitait à seconder l'exécution de ce projet.

Cette lettre ne produisit pas l'effet que la vieille souveraine en

avait espéré. Le roi d'Angleterre dut s'en remettre à ses ministres,

et ceux-ci refusèrent d'organiser l'expédition avec laquelle le

comte d'Artois se serait transporté en France. Restait au prince

la ressource de s'y rendre et de se mettre à la tête des bandes

vendéennes. Il ne s'y résigna pas; il ne voulait se montrer dans

l'Ouest qu'entouré d'une armée étrangère. Ce fut une première

occasion perdue, et l'événement causa à Louis XVIII une cruelle

déception.

Une seconde occasion se présenta après Quiberon. Le roi était

tellement convaincu que son frère ne la laisserait pas échapper, que

le 18 septembre 1795, étant sans nouvelles de lui, il le croyait

déjà passé sur le continent, et lui envoyait ses instructions. «Je

me sers, mon ami, de ma voie ordinaire avec Charette pour te dire

le plaisir que j'ai à te savoir enfin arrivé dans notre pays, et te

parler du désir ardent que j'ai de t'y aller rejoindre. Travailles-y

de tout ton pouvoir. Voici maintenant les choses dont je te charge:

1º de donner en mon nom le cordon rouge à Charette; 2º de confirmer

en mon nom tous les officiers dans leurs grades; 3º Stofflet et

Sapinaud sont des gens excellents qu'il faut contenter, mais qu'il

faut toujours tenir dans la subordination à l'égard de Charette, et

je crois que le grade de maréchal de camp est ce qu'il leur faut.»

Dans la même lettre, constatant, d'après les dires de ses agents de

Paris, que la déclaration adressée à son peuple lors de son avènement

avait produit en France un bon effet, il se plaignait des Jacobins

qui n'avaient rien trouvé de mieux «pour rompre le coup», que de

publier qu'il était mort ou mourant, et que le comte d'Artois pensait

tout au rebours de lui. «Il est donc bien essentiel, lui mandait-il,

que tu fasses connaître que tu penses absolument comme moi, et que si

tu étais à ma place, tu marcherais exactement sur la même ligne. Je

n'ai pas besoin de te recommander d'avoir grand soin de tenir sous

bride les prétentions de toute ta petite armée. Les prétentions sont

le mal ordinaire de notre nation, et il n'y en aurait pas de plus

dangereux dans ce moment-ci. Adieu, mon ami, je t'aime et t'embrasse

de toute la tendresse de mon coeur.»

Cette lettre, une des dernières où Louis XVIII s'en tient avec son

frère au ton familier si longtemps en usage entre eux, ne parvint

pas à son adresse. Le comte d'Artois, que le roi croyait auprès de

Charette, était encore à l'île d'Yeu, victime des intrigues anglaises

et de sa propre irrésolution, manquant de l'énergie nécessaire,

lorsqu'il sut que l'expédition était contremandée, pour passer outre,

rejoindre coûte que coûte les chouans auxquels il était annoncé,

et qui l'attendaient avec une impatience qui n'avait d'égale que

l'enthousiasme avec lequel ils se préparaient à l'accueillir[11].

En apprenant qu'il s'était résigné à retourner en Angleterre et à

se laisser en quelque sorte interner à Édimbourg, le roi fut encore

plus déçu que la première fois. Il ne lui adressa cependant ni

critiques ni reproches. Il feignit même d'attribuer uniquement au

mauvais vouloir de l'Angleterre, l'échec d'une tentative dont il

avait souhaité avec ardeur le succès. Mais, un doute resta en lui

sur le point de savoir si son frère avait été aussi complètement

empêché qu'il le disait de passer en Bretagne. Ce doute se trahit,

lorsqu'en 1799, comme on le verra plus loin, le comte d'Artois, après

avoir annoncé de nouveau l'intention d'aller se mettre à la tête des

Vendéens, sollicita en secret et obtint des Anglais l'autorisation de

se réunir en Suisse à l'armée de Souvarof, alors que le roi de son

côté négociait avec le tsar pour s'y faire envoyer.

[Note 11: D'après une version récemment lancée, sur la foi de

documents nouveaux, par un ecclésiastique breton, M. l'abbé

Lemonnier, le comte d'Artois se serait effectivement embarqué sur

un cutter anglais, le _Swan_, pour rejoindre Charette. Mais ce

cutter ayant été arrêté, le 5 octobre 1795, par un navire français,

le prince qui s'y trouvait sous le nom de Fernand Christin aurait

été conduit à Quiberon avec ses compagnons, sans être, il est vrai,

reconnu, et se serait échappé au moment d'être transféré à Paris avec

eux, ou aurait été enlevé sur la route par des gens masqués. C'est

ainsi qu'il aurait été empêché de passer en Bretagne.

Les évasions et les enlèvements sont fréquents à cette époque.

Mais, s'il est vrai que le prisonnier qui déclara se nommer Fernand

Christin soit parvenu à s'enfuir, on ne saurait admettre que ce fût

le comte d'Artois. Fernand Christin a réellement existé; il était

secrétaire des princes à Coblentz, et les Archives russes ont publié

de nombreuses lettres de lui, datées de 1830, adressées à une amie,

la princesse Tourkestanow, où il évoque quelques-uns de ses souvenirs

des temps révolutionnaires. Voir: _Histoire de l'Émigration_, tome I,

p. 131.

Quant au comte d'Artois, sans nous attacher à démontrer par un

rapprochement de dates l'impossibilité de sa présence à bord du

_Swan_, nous ferons seulement remarquer que, s'il eût été le héros

d'une aussi émouvante aventure, il n'eût pas manqué, ce qu'il n'a pas

fait, de la raconter au roi, son frère, et de l'opposer à ceux qui

lui reprochaient de n'avoir pas voulu se réunir aux chouans.]

Mais si ce grief du roi apparaît moins dans la correspondance qu'il

ne s'y devine, il en est d'autres qui s'y trouvent exposés tout au

long, et qui successivement donnèrent lieu à de pénibles querelles,

voire à des brouilles momentanées. Celui sur lequel on voit Louis

XVIII s'expliquer à plusieurs reprises, résultait de la facilité avec

laquelle le comte d'Artois promettait aux personnes de son entourage

des grâces, des grades, des décorations, les leur accordait même sans

attendre l'agrément de son frère au nom duquel il les distribuait, et

à qui il était tenu de les demander. Dès la fin de 1796, c'est une

affaire de ce genre qui met aux prises le souverain et le lieutenant

général du royaume.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 5 / 48 段