On croira sans peine que le fils de Philippe-Égalité était violemment

ému en entrant dans le cabinet où le frère de Louis XVI avait eu

la délicate attention de le recevoir seul, afin de lui éviter

l'humiliation de dire devant témoins ce qu'il était tenu de dire.

Il est donc probable que Monsieur n'a rien exagéré en parlant de

l'embarras et de l'émotion de son visiteur.

Du reste, il s'empresse de le rassurer par ces mots:

--Je suis convaincu d'avance que le résultat de votre démarche ne

peut qu'être honorable pour vous et conséquemment agréable pour le

roi et pour moi.

--C'est vrai, répond le duc d'Orléans.

Et, se ressaisissant aussitôt, il continue avec chaleur et d'un ton

qui annonce qu'il est pénétré jusqu'au fond de l'âme des sentiments

qu'il exprime:

--L'unique but que je me propose, ainsi que mes frères, c'est de

déposer dans les mains de Monsieur et aux pieds du roi l'hommage de

notre fidélité et de notre dévouement. Je sens tous mes torts,[8]

j'en suis pénétré et je ne demande que d'obtenir la possibilité de

les réparer en sacrifiant ma vie et jusqu'à la dernière goutte de

mon sang pour défendre la personne et la cause du roi. J'ose espérer

que la bonté et l'indulgence de Sa Majesté atténueront du moins une

partie de mes fautes en considération de mon extrême jeunesse et des

infâmes conseils qui m'ont entraîné. Mais, ce sera par un dévouement

sans bornes et soutenu dans tous les temps de ma vie que je prouverai

à ceux à qui j'ai l'honneur d'appartenir, et à tous les Français

fidèles, que mes torts ne venaient point de mon coeur et que, malgré

les démarches coupables où j'ai été entraîné, je suis encore digne de

ma naissance et de l'estime des hommes vertueux.

[Note 8: Nous devons observer ici que pour reconstituer cette

entrevue, nous n'avons que la version royaliste, et que pour en

affirmer l'entière sincérité, il faudrait pouvoir la comparer à la

version orléaniste que nous ne possédons pas. On remarquera toutefois

que les propos attribués par la première au duc d'Orléans ne sont pas

démentis par les lettres du prince, que nous citons plus loin.]

Touché par ce discours qui semble avoir prévu toutes les objections,

Monsieur en félicite son cousin avec une sensibilité dont témoigne la

vivacité attendrie avec laquelle il lui presse les mains.

--Mais vous comprendrez, lui dit-il alors, que vous devez au roi

mon frère, à la noblesse française, à la France elle-même, une

déclaration écrite de vos sentiments, à moins que vous ne préfériez

les consigner dans une lettre à Sa Majesté.

--Je préfère écrire au roi, réplique vivement le duc d'Orléans.

Monsieur trouvera bon cependant que j'attende l'arrivée de mes

frères, afin que cette lettre soit signée de nous trois. Je souhaite

bien, par exemple, qu'elle ne soit pas insérée dans les papiers

publics. Et, sans laisser à son interlocuteur le temps de critiquer

cette restriction, il la lui explique.--Je reconnais mes torts, je

les avoue franchement; je les avouerai de même au roi. Mais une

humiliation me serait plus insupportable que la mort.

Monsieur ne proteste pas. Il semble comprendre la préoccupation

de son cousin. Il lui promet que sa lettre ne sera pas publiée.

Il insiste seulement pour qu'elle soit communiquée aux ministres

anglais, au comte de Woronzof, ambassadeur de Russie à Londres, et

à quelques-uns des Français émigrés résidant dans cette ville, ce à

quoi consent le duc d'Orléans.

Au moment où il va se retirer, Monsieur lui fait connaître que devant

expédier le lendemain un courrier à Mitau, il en profitera pour

apprendre au roi ce qui vient de se passer.

--Et moi, dit encore le duc d'Orléans, j'en profiterai, si Monsieur

m'y autorise, pour envoyer à Sa Majesté mon hommage personnel, en

attendant l'hommage collectif que nous voulons lui offrir, mes frères

et moi.

Fidèle à cette promesse, le prince, rentré chez lui, rédige la lettre

suivante, en date du même jour, 13 février:

«Sire, j'ai enfin le bonheur que je désirais depuis si longtemps de

pouvoir offrir à Votre Majesté le tribut d'hommage de mon inviolable

fidélité et celle de mes frères. Il serait, Sire, au-dessus de

mes forces, d'exprimer tout ce que je sens dans cette heureuse

circonstance. Mais, je suis vivement affligé que mes frères, retenus

à quelque distance d'ici par une indisposition assez grave survenue à

l'un d'eux, ne puissent se joindre à moi dans la première lettre que

j'ai l'honneur d'écrire à Votre Majesté; la connaissance parfaite que

j'ai de leur loyauté m'est un sûr garant du profond regret qu'ils en

ressentiront. Mais j'ai lieu d'espérer, que, sous peu de jours, ils

pourront donner un libre cours aux sentiments dont leurs coeurs sont

pénétrés.

«Je me suis empressé, Sire, de faire part à Monsieur, de mon arrivée

ici et de fixer le moment où il daignerait me recevoir. Monsieur a

bien voulu me donner la marque de confiance de me recevoir seul dans

son cabinet, ce qui m'a procuré la satisfaction de pouvoir exprimer,

sans aucune réserve, tous les sentiments qui m'animent tant sur le

passé que sur l'avenir. Que Votre Majesté me permette de déposer dans

son sein ce mélange de peines et de satisfaction. Qu'elle daigne

croire qu'elle n'aura jamais de sujets plus fidèles et qui puissent

éprouver un regret plus vif et plus sincère d'avoir eu le malheur

d'être aussi longtemps séparés de leur roi.

«Je ne saurais, Sire, terminer cette lettre sans exprimer à Votre

Majesté combien je suis pénétré de l'accueil plein de bonté que

Monsieur a daigné me faire. Le souvenir en restera gravé dans mon

coeur et, pour y mettre le comble, il a bien voulu m'apprendre qu'un

courrier partait demain pour Mitau, ce qui m'a déterminé à écrire

seul à Votre Majesté, afin que mon empressement parût dans toute sa

sincérité, et quoique je sois assuré que mes frères regretteront

infiniment de n'avoir pas pu profiter en même temps que moi de la

bonté de Monsieur.

«Je suis, Sire, de Votre Majesté, le très humble, très obéissant

et très fidèle serviteur et sujet.--LOUIS-PHILIPPE DE BOURBON, DUC

D'ORLÉANS.»

* * * * *

Le 14 février, cette lettre part pour Mitau. Le surlendemain, le duc

de Montpensier et le comte de Beaujolais étant arrivés à Londres,

leur frère les conduit sans délai chez Monsieur, qui les reçoit aussi

affectueusement qu'il a reçu leur aîné. Il coupe même court aux

explications qu'ils commencent à lui donner sur leur conduite passée.

--Il me suffit de savoir, leur dit-il, que vous pensez comme votre

frère. Le roi sera heureux de l'apprendre. Hâtez-vous, donc de lui

donner, en lui adressant votre acte de soumission, la satisfaction et

la liberté de vous traiter en parents.

Quelques heures plus tard, il reçoit la lettre destinée au roi,

signée des trois princes d'Orléans. Elle est datée de Londres, du 16

février, et est ainsi conçue:

«Sire, nous venons nous acquitter envers Votre Majesté d'un devoir

dont le sentiment est, depuis longtemps, dans nos coeurs; nous venons

lui offrir le tribut d'hommages de notre inviolable fidélité. Nous

n'essayerons pas de peindre à Votre Majesté le bonheur dont nous

jouissons de pouvoir enfin lui manifester notre respectueux et entier

dévouement à son auguste personne, non plus que la profonde douleur

que nous ressentons que des circonstances à jamais déplorables nous

aient retenus aussi longtemps séparés de Votre Majesté, et nous

venons la supplier de croire que jamais, à l'avenir, elle n'aura

lieu de s'en souvenir. Les assurances pleines de bonté qu'Elle a

daigné nous faire donner à plusieurs reprises nous ont pénétrés de

la plus vive reconnaissance et auraient redoublé notre impatience

s'il eût été possible de l'augmenter. La grande distance où nous nous

trouvions et l'inutilité des tentatives réitérées que nous avons

faites pour revenir en Europe sont les seules causes qui aient pu en

retarder l'expression. Sachant, Sire, que la volonté de Votre Majesté

est que nous lui offrions en commun le serment solennel de notre

fidélité, nous nous empressons de nous réunir pour la supplier d'en

accepter l'hommage. Que Votre Majesté daigne croire que nous ferons

consister notre bonheur à la voir convaincue de ces sentiments et

notre gloire à pouvoir lui consacrer notre vie et verser jusqu'à la

dernière goutte de notre sang pour son service.

«Nous vous supplions, Sire, de nous permettre d'ajouter combien nous

avons été pénétrés de l'accueil touchant que Monsieur a daigné nous

faire. Nous en conserverons toujours un souvenir profond et nous

regardons comme un grand bonheur que l'expression de nos respectueux

sentiments parvienne à Votre Majesté par son extrême bonté.

«Nous sommes, Sire, de Votre Majesté, les très humbles, très

obéissants et très fidèles serviteurs et sujets.--LOUIS-PHILIPPE

DE BOURBON, DUC D'ORLÉANS,--ANTOINE-PHILIPPE DE BOURBON, DUC DE

MONTPENSIER,--N. DE BOURBON, COMTE DE BEAUJOLAIS.»

* * * * *

Quoique en envoyant cette lettre à Monsieur, les princes d'Orléans

l'eussent autorisé à y faire les changements qu'il jugerait

nécessaires, il n'y trouva rien à reprendre. Elle lui parut donner

entière satisfaction aux légitimes exigences du roi. Il n'éprouvait

que le regret de ne pouvoir la publier. Mais il avait promis qu'elle

ne le serait pas, et il devait tenir sa promesse. Il se contenta

donc, après l'avoir communiquée aux ministres britanniques «qui

l'approuvèrent» et à l'ambassadeur russe dont il prenait l'avis

en toutes les circonstances graves, d'en donner lecture au duc de

Bourbon, à cinq ou six ducs et pairs, à l'archevêque de Narbonne, à

l'évêque d'Arras, à M. de Barentin et au marquis de Blangy, réunis

chez lui à cet effet. Les voyant partager sa satisfaction, il invita

le duc de Bourbon à rendre visite à ses cousins, et la noblesse

française résidant à Londres à leur offrir ses respects comme aux

premiers princes du sang, «ce qui fut exécuté avec empressement.»

Quelques jours plus tard, il les présentait au roi et à la reine

d'Angleterre, les invitait à dîner, et ainsi achevait de s'opérer la

réconciliation des deux branches de la maison de France.

À Mitau, les lettres qu'on vient de lire réjouirent plus qu'elles

n'étonnèrent, car on les attendait. Dès la fin de mars, les

journaux anglais et le _Spectateur du Nord_, qui se publiait à

Hambourg, avaient apporté au roi quelques détails sur la visite du

duc d'Orléans à Monsieur. À en croire ces gazettes, la démarche

du prince lui avait été conseillée par l'une de ses amies, Mme de

Sillery. Mais, tout cela était encore trop vague pour qu'on y pût

ajouter foi. Le 7 avril seulement, ces nouvelles obscures furent

confirmées par les déclarations du duc d'Orléans et de ses frères.

D'Avaray, qui nous l'apprend, se flatte d'avoir dicté à son maître

ce qu'il convenait de faire en ces importantes circonstances: «Je

pensai qu'il était de l'intérêt du roi de donner un grand exemple

de clémence et un témoignage éclatant de la sincérité, de la grâce

même avec lesquelles il pardonne ou plutôt efface les torts que

l'on reconnaît et les erreurs que l'on rétracte.» Il conseilla donc

au roi de demander à l'empereur de Russie pour le duc d'Orléans la

grand'croix de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem et d'accorder à

ses frères la décoration de l'ordre du Saint-Esprit, que lui portait

déjà. À ces grâces, l'initiative royale en ajouta une autre. Le

comte de Beaujolais n'avait été qu'ondoyé au moment de sa naissance,

et depuis, on avait négligé de le baptiser. Le roi voulut être son

parrain. Il chargerait le comte d'Artois de le représenter à la

cérémonie du baptême. La duchesse d'Harcourt, qui résidait à Londres,

représenterait la marraine, c'est-à-dire la reine de France.

Dans la triste situation à laquelle il était réduit, Louis XVIII ne

pouvait témoigner de sa satisfaction sous d'autres formes, si ce

n'est en écrivant de sa main aux jeunes princes. Il le fit le même

jour:

«Mes cousins, j'ai reçu votre lettre du 16 février, qui m'a été

transmise par mon frère. Les moments les plus doux pour mon coeur,

les plus propres à me faire oublier mes peines, sont ceux où

quelques-uns de mes enfants reviennent dans mes bras paternels. Jugez

du sentiment que j'éprouve en ne voyant plus parmi les princes de

mon sang que les dignes neveux d'Henri IV et de Louis XIV. Jaloux,

de mon côté, d'effacer tout ce qui pourrait rappeler des souvenirs

trop amers et de resserrer de plus en plus nos liens, je permets au

duc de Montpensier et au comte de Beaujolais de porter les marques

de l'ordre du Saint-Esprit en attendant que je puisse les créer

chevaliers. Mon frère les en revêtira et présentera en mon nom le

comte de Beaujolais aux fonts baptismaux. Oublions le passé, ou

plutôt rappelons-nous sans cesse, moi, la bataille du Mont-Cassel et

de Lérida[9], vous la satisfaction que j'éprouve aujourd'hui, et,

tous réunis, essuyons les larmes de votre vertueuse et respectable

mère.»

[Note 9: Le combat de Mont-Cassel, 11 avril 1677, où le duc

d'Orléans, frère de Louis XIV, se couvrit de gloire, et la prise de

Lérida, 12 octobre 1707, où son fils, le futur régent, se distingua.]

La duchesse d'Orléans, à laquelle il venait de faire allusion, était

alors, nous l'avons dit, réfugiée en Espagne. Il ne l'avait jamais

rendue responsable de la conduite de son mari dont elle restait

inconsolable, plus malheureuse de l'avoir vu se déshonorer que de

l'avoir perdu. Il lui conservait des sentiments affectueux; elle lui

en était reconnaissante, ainsi qu'en témoignent les lettres qu'elle

lui écrivait tantôt en les signant, tantôt sans signature, sous

le nom de Justine, inséré dans le corps de la lettre. Il voulut

l'associer à sa joie.

«Je viens, ma chère cousine, vous féliciter ou plutôt me féliciter

avec vous de l'événement qui pouvait le plus contribuer à votre

bonheur. J'étais bien certain des sentiments de vos enfants! Mais

il me tardait d'en recevoir l'assurance par eux-mêmes et de pouvoir

leur parler des miens. Cet heureux instant est enfin arrivé, et, à

travers la joie qu'il me cause, je sens bien vivement la vôtre. Mais,

quelque plaisir que j'aie à vous obliger, croyez que je n'ai songé à

satisfaire que moi-même, en permettant aux deux cadets de porter les

marques de l'ordre du Saint-Esprit et en chargeant mon frère de tenir

en mon nom le dernier sur les fonts du baptême.»

Ce n'est pas seulement à ses cousins et à leur mère qu'écrivit le

roi. Il avait pris depuis longtemps l'habitude, chaque fois qu'un

événement heureux ou malheureux pour lui se produisait, d'en faire

part à divers membres de sa famille. Il s'y conforma encore ce

jour-là, en écrivant à la reine qui était alors éloignée de lui, à la

comtesse d'Artois, à la princesse de Conti, à la reine de Sardaigne,

au roi de Naples, à l'infant de Parme, au prince de Condé, à la

comtesse de Marsan, son ancienne gouvernante, et enfin à l'empereur

de Russie, à qui il demandait, pour le duc d'Orléans, la grand'croix

de Saint-Jean de Jérusalem. À son frère, après lui avoir dit qu'il

permettait au duc de Montpensier et au comte de Beaujolais de porter

les insignes de l'ordre du Saint-Esprit, il annonçait en outre que

la reine et lui tiendraient le plus jeune sur les fonts baptismaux.

Pour présider la cérémonie, il désignait Dillon, l'archevêque de

Narbonne. «Sa noble éloquence aura un beau jeu de se déployer. Vous

l'appellerez Louis et tel autre nom que vous ou lui jugerez à propos,

mais pas Joseph, quoique cela fût naturel, vu la marraine. Mais

c'était le nom de leur père, et il ne faut plus qu'il se retrouve

dans cette branche.»

On a vu que les trois princes en envoyant au roi leur hommage de

fidélité avaient signé «Bourbon». Leur signature lui suggéra une

observation qu'il leur fit transmettre par Monsieur: «Bourbon était

le nom distinctif de notre branche avant l'avènement de Henri IV au

trône. Celle de Condé le porte et celle de Conti par suite, parce

que leur séparation était déjà faite en 1589. Mais ceux-ci, qui

descendent de Louis XIII, ne doivent pas plus le porter que nous. Ils

doivent porter et signer celui de leur branche qui est d'Orléans,

sans y ajouter d'autre titre: c'est le nom de baptême qui les

distinguera entre eux.»

Après ces témoignages de sollicitude pour cette affaire de famille,

le politique reparaît: «Reste à savoir ce que nous ferons de ces

trois jeunes gens qu'il ne faut pas laisser moisir, mandait-il

encore à son frère. S'il se tire un coup de fusil en France, il

faut qu'ils y soient, ne fût-ce que pour chouanner. S'il n'y a rien

de cette nature à faire ni à espérer prochainement, il faut qu'ils

aillent volontaires à l'armée de Condé et non pas seulement à l'armée

autrichienne comme ils paraissaient le désirer. Le noviciat sera

un peu dur, je le sais. Mais outre qu'ils ont à réparer, ce qu'ils

sèmeront, ils le recueilleront au centuple. Mais, je vous le répète,

en tout état de cause, il faut qu'ils partent promptement, pour

eux et même pour nous, car il faut les utiliser et surtout ne pas

laisser dire que nous avons cherché à les neutraliser.» C'est la même

préoccupation qui se manifeste dans sa lettre au prince de Condé: «Il

est possible qu'ils aillent me prouver leurs sentiments en combattant

sous vos drapeaux et, dans ce cas, je ne suis pas en peine de

l'accueil que vous et les valeureux gentilshommes qui sont sous vos

ordres, ferez à ces princes redevenus dignes d'être les descendants

d'Henri IV.»

Tandis que le roi se prodiguait ainsi pour prouver de quel prix était

à ses yeux la rentrée de ses cousins dans le devoir, d'Avaray, qui

ne voulait pas être en reste, puisait dans son dévouement à la cause

qu'il servait une idée aussi heureuse qu'imprévue. Il tirait de la

cassette, dans laquelle il la tenait cachée, la fameuse déclaration

de 1796, dérobée par ses soins à la connaissance du roi, et il la

renvoyait au duc d'Orléans en l'accompagnant de ces quelques lignes

bien faites pour lui assurer à jamais l'amicale confiance du prince:

«Monseigneur, il fut un temps où un royaliste dévoué à son maître

ne pouvait que nourrir en silence les sentiments et le respect qui

l'attachaient au premier prince du sang. Réduit ainsi que tout

Français fidèle à hâter de mes voeux l'heureux jour qui nous comble

de joie, je crus cependant trouver une occasion de faire davantage

et d'aplanir la route qui devait tôt ou tard conduire Votre Altesse

Sérénissime aux pieds de Sa Majesté. Si Monseigneur daigne accueillir

avec bonté la démarche que j'ose faire aujourd'hui en lui remettant

un écrit de sa main, qui me fut adressé au quartier général de Riégel

en 1796 et que j'ai soustrait à la connaissance du roi, j'aurai

atteint un but vivement désiré: celui de prouver à Votre Altesse

Sérénissime mon dévouement à sa personne.»

S'étant ainsi acquitté de ce qu'il considérait comme un devoir,

d'Avaray mandait à Dumouriez, qui était encore à Saint-Pétersbourg,

la grande nouvelle, en une longue note, pleine de détails plus exacts

que ceux auxquels les gazettes avaient trop facilement accordé leur

publicité.

«Lisez donc et pleurez, disait-il en la lui transmettant, car je

sais que, dans l'occasion, vous avez aussi des larmes à répandre.

Les bavards à la journée vont s'exercer à qui mieux mieux, et ce ne

sera pas pour le mieux. Je n'aime pas déjà le prélude de celui de

Hambourg qui cite Mme de Sillery et autres pauvretés. Je suis bien

fâché que vous ne soyez pas là. Vous auriez senti, vous auriez dit à

Mgr le duc d'Orléans que ce qu'il y avait de plus noble et de plus

satisfaisant pour lui et les siens était de publier sa lettre au roi

et la réponse.»

Publier sa lettre au roi, c'est là justement ce que le prince ne

voulait pas. Il l'avait dit à Monsieur qui, de son côté, s'était

engagé à ne pas la rendre publique, créant au roi, du même coup,

une égale obligation. L'intervention de Dumouriez, que regrettait

d'Avaray, eût été inutile. Il est d'ailleurs douteux que le général

eût consenti à intervenir. Il connaissait la fierté naturelle du duc

d'Orléans, et eût jugé dangereux de le contraindre à une publicité

que le prince avait par avance déclarée humiliante pour ses frères

et pour lui. Il en était de même en ce qui touchait leur envoi à

l'armée de Condé, dont le roi parlait à Monsieur. Mais on ignorait

à Mitau leurs dispositions à cet égard. Cette ignorance favorisait

les illusions de d'Avaray. Elles se trahissent, avec une ardeur

belliqueuse, dans la suite de sa lettre à Dumouriez.

«Maintenant, où et comment faut-il utiliser le dévouement des jeunes

princes? En France, mon cher général, et non à l'armée autrichienne

comme, à leur passage en Angleterre, ils paraissaient le désirer.

Mais, il faut un retour de chances favorables. Le magnanime Paul

Ier nous les rendra, et je ne doute pas que cette année il n'assure

au roi les moyens de se montrer à ses sujets fidèles, ou égarés, ou

rebelles, l'olivier d'une main et l'épée de l'autre. Alors Mgr le

duc d'Orléans trouvera sa place auprès de son maître ou viendrait se

réunir à lui s'il l'avait déjà précédé sur le théâtre de gloire qui

nous attend. Quant à ses jeunes frères, ils iront se battre pour le

service du roi partout où ils en trouveront l'occasion. Je lis tout

cela dans votre âme autant que dans la mienne.»

Les espérances exprimées par d'Avaray allaient être promptement

déçues. En se réconciliant avec les Bourbons, les d'Orléans

avaient eu surtout pour but de mettre un terme à des divisions

aussi nuisibles à la cause royale qu'à eux-mêmes, et leur conduite

ultérieure, pendant la durée de l'émigration, atteste leur sincérité.

Mais, en jurant «de verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang

pour le service du roi», ils n'entendaient pas abdiquer le droit de

juger par eux-mêmes de ce que commandait le bien de ce service ni

de choisir les moyens de s'y consacrer. Il n'apparaît pas au point

où nous en sommes de leur histoire que l'aîné d'entre eux, le seul

des trois qui compte, puisque c'est son exemple qui entraînait les

deux autres, eût encore entrevu la possibilité de s'unir contre la

France à une armée étrangère ni de s'enrôler dans le corps de Condé.

Ce qu'on disait de son intention de prendre du service en Autriche,

outre qu'on n'en trouve nulle part la preuve, ne prouvait pas qu'il

fût prêt à marcher avec les Autrichiens contre sa patrie, et ce

qui sur ce point est plus décisif que tous les commentaires, c'est

qu'après avoir envoyé sa soumission, il sembla vouloir se faire

oublier.

Ce que le roi attendait de lui et de ses frères, Monsieur le lui

avait dit. Sans y opposer un refus formel, il ne s'y conforma pas. Il

avait d'ailleurs de graves et justes raisons pour rester à Londres:

la santé de ses frères d'abord qui exigeait du repos et des soins,

et plus encore, les démarches auxquelles il se livrait au même moment

pour décider sa mère à quitter l'Espagne et à venir le rejoindre en

Angleterre, où il attendait également sa soeur, Madame Adélaïde.

Il alléguait ces démarches ainsi que l'approbation donnée par les

ministres britanniques à son attitude réservée et passive. Monsieur,

qui s'était contenté de conseiller, n'osa aller, ainsi qu'il

l'avouait à son frère, jusqu'à ordonner, soit qu'il craignît un refus

du duc d'Orléans, soit qu'il ne voulût pas déplaire au gouvernement

anglais. Une lettre du roi, en date du 22 avril, nous éclaire sur ce

conflit passager auquel les circonstances coupèrent court.

«La piété filiale est un excellent sentiment, mais tout doit avoir

ses bornes, et je trouve celle des d'Orléans d'autant plus excessive

que leur présence n'est nullement nécessaire pour tirer leur mère

d'Espagne. J'aurais attendu de leur part un mouvement plus énergique.

J'allais jusqu'à me figurer qu'ils pourraient faire quelque coup de

tête et que, perdus de vue un instant, ils reparaîtraient tout d'un

coup à la tête d'un mouvement royaliste. Mais, puisqu'il ne vous

restait d'autre ressource qu'un coup d'autorité qui aurait été mal vu

du roi d'Angleterre et de ses ministres, vous avez sagement fait de

vous en abstenir.

«J'avais, comme je vous l'ai mandé, pour achever de sceller

ma réconciliation avec eux, demandé à l'empereur de Russie la

grand'croix de Saint-Jean de Jérusalem pour l'aîné. Je joins ici la

copie de la réponse qu'il m'a faite. Voyez si vous croyez utile de la

lui communiquer.»

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 4 / 48 段