Ce choix inspire à d'Avaray des paroles injustes et amères: «M.

l'évêque d'Alais a toujours été favorable à tous les serments que

l'on a successivement exigés, et il exerce un empire absolu sur

M. l'archevêque d'Aix.» Il ne veut cependant pas croire,--et il

a raison de ne pas le croire, car la nouvelle était fausse,--que

deux prélats, qui ont été jusqu'à présent «orthodoxes et fidèles»,

consentiront à se faire les complices de l'usurpateur. Un peu plus

tard, c'est la marche des négociations, les incidents qu'on voit s'y

produire, le voyage du cardinal secrétaire d'État Consalvi à Paris,

qui viennent tantôt ranimer les espérances du roi, tantôt accroître

ses inquiétudes et le livrer en un mot aux plus cruelles perplexités.

Pendant ce temps, à Rome, Maury s'est agité, remué, entremis auprès

de Spina, de Consalvi, du pape lui-même, pour faire prévaloir les

vues de son maître; il a rédigé des mémoires à cet effet, écrit

lettres sur lettres; il a même conféré avec un religieux, savant

théologien, qui accompagne Spina. Il croit que la congrégation des

cardinaux rejettera la promesse de fidélité à la Constitution; du

moins, ses membres y sont-ils unanimement décidés. Consalvi a même

confié à Maury que si le roi connaissait les instructions données à

Spina, il en serait satisfait. Les intentions du pape, a-t-il dit

encore, sont favorables à Sa Majesté. Mais le saint-père ne peut

répondre des événements; «il faut du temps et du temps,» et durant

les délais qu'on fera naître, la prudence ordonne de rester muet.

«Ils ont grand'peur, ajoute Maury, et ils sont excusables d'aller

lentement.» Ainsi le temps s'écoule sans apporter aucun soulagement à

l'angoisse de la cour de Mitau.

V

LES PRINCES D'ORLÉANS EN ANGLETERRE

Au milieu des préoccupations que causait à Louis XVIII, parmi tant

de circonstances imprévues et changeantes, l'attitude du clergé,

un événement, dont il n'avait jamais désespéré, mais qui s'était

fait longtemps attendre, lui apporta la joie la plus vive qu'il

pût ressentir. Au mois d'avril, il reçut, à Mitau, la soumission

des trois fils de Philippe-Égalité: Louis-Philippe, duc d'Orléans;

le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais. Au commencement

de cette année et à la suite de pénibles aventures, ils étaient

arrivés des États-Unis à Londres, où ils avaient résolu de se

fixer. Ils espéraient que leur mère, Louise-Marie-Adélaïde de

Bourbon-Penthièvre, veuve de Philippe-Égalité, réfugiée en Espagne,

et leur soeur, Mme Adélaïde, qui résidait alors à Presbourg,

viendraient les rejoindre. Ils pourraient ainsi reconstituer à

l'étranger le foyer familial qu'avait détruit la Révolution, en

attendant que des circonstances plus heureuses leur permissent de le

transporter dans leur patrie d'où ils étaient encore bannis.

L'aîné des trois frères avait à cette époque vingt-sept ans, le cadet

vingt-cinq et le plus jeune vingt et un. Les deux derniers étaient

de santé frêle; leur jeunesse ne le cachait qu'imparfaitement. Déjà,

se trahissait en eux la maladie dont ils devaient mourir l'un et

l'autre à peu d'années de là. Louis-Philippe, au contraire, avait

grandi robuste. L'éducation virile à l'excès qu'il devait à Mme de

Genlis, la vie des champs, les voyages, les duretés de l'exil avaient

développé ses forces naturelles; la vigueur de son corps n'avait

d'égale que celle de son intelligence; tout en sa personne trahissait

un esprit pondéré, toujours maître de soi, pour qui ne seraient

jamais perdues les leçons auxquelles il devait une expérience précoce.

Lorsque las de leur existence nomade en Amérique, pressés de se

rapprocher de leur mère et de leur soeur, les trois frères avaient

décidé de revenir en Europe, ils n'éprouvaient au sujet de leur

conduite future qu'indécision et incertitudes. Singulièrement obscur

s'offrait à eux l'avenir. Leur situation, celle de l'aîné surtout,

rendue si difficile par la conduite criminelle de leur père à

l'égard de Louis XVI et de Marie-Antoinette, et ensuite par l'échec

de la tentative de rapprochement entre eux et la branche aînée de

leur maison, dont Louis XVIII avait pris, en 1796, l'initiative[7],

l'était devenue plus encore par suite des intrigues du parti

politique désigné sous le nom de faction d'Orléans, qui s'était

formé en France et se réclamait d'eux, encore qu'ils n'eussent

pas prêté les mains à ses entreprises. Tenus en suspicion par les

princes leurs cousins, décriés par les royalistes, objet de la haine

des émigrés et de la défiance des républicains, il semblait bien

qu'ils ne dussent de longtemps trouver grâce ni vis-à-vis des uns,

ni vis-à-vis des autres, et qu'ils fussent condamnés à un isolement

absolu. Ils s'y étaient par avance résignés, les deux plus jeunes

sans effort, leur santé les vouant à une existence retirée; l'aîné

par raison, sa résolution étant prise de ne se prêter, pour se

rapprocher du roi, à aucun sacrifice d'opinions et pas davantage aux

manoeuvres du parti qui s'était emparé de son nom pour s'en faire un

drapeau et voulait, en lui donnant la couronne, assurer à la France,

sous son sceptre, un gouvernement représentatif, semblable à celui

qui existait en Angleterre.

[Note 7: Voir: _Histoire de l'Émigration_, t. I, p. 365 et suiv.]

Tel était donc l'état d'âme du duc d'Orléans au moment où il arrivait

à Londres avec ses frères, en s'entourant d'assez de précautions pour

que leur présence n'y fût connue que lorsqu'il jugerait opportun de

faire cesser leur incognito. Mais, brusquement, une lettre qu'il

reçut, à peine arrivé, vint mettre un terme à son embarras. Datée du

29 septembre 1799, elle était de Dumouriez, avec qui, en avril 1793,

au moment de la trahison de ce général, il avait quitté la France et

vécu durant quelques mois dans le voisinage de Hambourg. Elle lui

révélait une situation toute nouvelle, résultant d'événements qui

s'étaient passés en son absence, qu'il avait en conséquence ignorés

et bien propres à modifier ses résolutions.

«Je me suis chargé, mon jeune et cher ami, lui disait Dumouriez,

d'une commission que je voudrais avoir reçue beaucoup plus tôt, parce

qu'elle convient à votre coeur et au mien. Apprenez d'abord que tous

les préjugés sont dissipés; qu'ayant pris la liberté d'écrire au mois

de mai à Louis XVIII pour le prévenir sur un grand plan que j'ai

fait, et auquel je travaille depuis un an pour son rétablissement, il

m'a fait une réponse de sa main, telle qu'Henri IV l'aurait pu faire

à Sully; vous en jugerez quand nous nous verrons. M. Thauvenay, son

agent secret et de confiance à Hambourg, m'a apporté cette lettre.

Il m'a sur-le-champ parlé de vous et de vos frères avec le plus grand

éloge; il m'a raconté qu'il avait été chargé pendant votre séjour à

Frédérikstadt de voir M. de Montjoye pour savoir de lui comment il

pourrait procurer au baron de Roll une entrevue avec vous; il a été

alors enchanté de sa franchise et de la bonne volonté que Montjoye

avait témoignée après avoir appris l'objet de l'entrevue. Il m'a

ajouté que le baron de Roll y avait mis une dureté et une maladresse

qui avait produit le plus mauvais effet; qu'on avait été scandalisé;

qu'on avait enjoint à M. de Roll de réparer le mal qu'il avait fait,

mais que son départ avait empêché que cette affaire ne fût suivie.

«J'ai répondu à M. Thauvenay que, quoique depuis que nous nous

connaissions, vous m'eussiez témoigné beaucoup de confiance,

cependant, je n'avais su la démarche respectueuse et noble que

vous aviez faite auprès du roi que par vous-même après qu'elle

avait échoué; que, quoique j'en approuvasse entièrement le fond, si

j'avais été consulté, je vous aurais conseillé de la retarder, et

de ne la faire qu'après qu'elle aurait été préparée. J'ai ajouté

que je garantissais que cette démarche avait toujours été dans

votre coeur, et qu'elle y était encore malgré que, par la faute des

intermédiaires, elle eût eu un insuccès auquel vous ne deviez pas

vous attendre; que je connaissais votre caractère et votre probité;

que j'étais sûr que le roi ne trouverait pas de meilleurs parents et

serviteurs que vous et vos frères, et que si vous trouviez en lui la

bonté paternelle que vous deviez en attendre, vous vous jetteriez

dans ses bras et lui consacreriez votre vie comme à votre légitime

souverain.

«En conséquence de cette intéressante conversation, j'ai reçu ordre

de vous écrire pour vous engager à écrire au roi. Vous pouvez ou

m'envoyer cette lettre ou l'adresser à M. Thauvenay à Hambourg, sous

l'enveloppe de notre ami Wersphalen. Faites-la simple et sentimentale

comme votre coeur vous la dictera, au nom de vous trois et signée

de vous trois. Il paraîtra tout simple que vous ayez attendu d'être

réunis pour l'écrire en commun. N'y parlez pas des contretemps qui

ont empêché l'effet de votre première lettre; j'ose vous répondre que

vous aurez lieu d'être satisfaits de ce que le roi vous mandera. Tout

sera oublié de tous les côtés, et cette réunion fera tomber les faux

bruits d'une faction que les ennemis communs des différentes branches

de votre auguste maison cherchent à perpétuer, bruits infâmes

auxquels vous n'avez jamais donné aucun prétexte, et qui laisseraient

sur vous et vos frères une tache ineffaçable si vous ne les faisiez

pas tomber par cette démarche.

«Il y a trop longtemps que votre auguste et infortunée maison est

divisée; c'est cette division qui a fait tous ses malheurs et celui

de votre patrie. Votre réunion achèvera de désarmer les scélérats

qui abusent encore du nom d'Orléans pour perpétuer l'anarchie et les

calamités de la France. Non seulement il faut que votre démarche

soit prompte, mais il faut aussi qu'elle soit authentique et connue

de toute l'Europe. Je vous en conjure par le tendre intérêt que vous

m'avez inspiré, par l'amitié de père que je vous ai vouée et par

patriotisme. Vous ne devez chercher et trouver d'asile qu'au sein

de votre famille; vous devez partager ses dangers, ses maux et ses

biens. Rappelez-vous ce que je vous dis à Jemmapes en vous envoyant

au combat: «Petit-fils d'Henri IV, montrez-vous digne de lui.» Je

vous répète la même exhortation. Écrivez sur-le-champ cette lettre.

Suivez-la de près. Arrivez à Frédérikstadt, où on vous attend. Le

prince Charles de Hesse, généralissime des armées danoises, gendre,

beau-frère, beau-père de deux rois et du prince royal, dont je vous

ai fait un ami, vous attend, et vous rendra votre asile d'autant plus

agréable qu'il s'attend comme moi à votre rapprochement du chef de

votre maison et à votre soumission à votre souverain légitime.

«Vous ne languirez plus longtemps dans l'oisiveté, si vous venez

me joindre. Bientôt nous combattrons encore ensemble et sous les

mêmes drapeaux, pour le rétablissement de la monarchie. Bientôt nous

vengerons le sang de cet infortuné Louis XVI, que nous avons pleuré

ensemble, sur les monstres qui nous ont persécutés, et qui voudraient

vous faire paraître coupable pour vous sacrifier ensuite comme ...

Nous sécherons les larmes de votre respectable mère; vous et vos

frères serez l'appui du trône que votre nom a aidé à renverser.

«Venez, mon ami, mon fils, rappelez-vous les larmes amères que vous

avez versées dans mes bras à Liège. Nous en verserons encore, mais

ce seront celles d'une douce et vertueuse sensibilité. Montjoye,

votre digne Pylade, va certainement se joindre à moi pour hâter le

départ de votre lettre et le vôtre. Il ne s'agit pas ici d'une froide

politique; n'écoutez que votre coeur; je connais sa droiture et sa

chaleur, et, d'avance, j'ai répondu de vous. Adieu, mon cher prince,

je vous embrasse comme mon fila adoptif. J'attends avec impatience

votre réponse, ou plutôt vous-même.»

La lecture de cette lettre fit éprouver au duc d'Orléans une surprise

égale à l'émotion qu'elle déchaînait en lui. Elle lui révélait en

Dumouriez un homme nouveau, converti, devenu, après tant d'erreurs et

de fautes, partisan résolu des Bourbons, travaillant à leur faire des

prosélytes, à réconcilier avec eux les princes de la branche cadette;

tout cela était certes aussi étonnant qu'inattendu. Elle prouvait en

outre au jeune chef de la maison d'Orléans que le roi lui pardonnait

sa conduite de 1796, la réponse qu'il avait eu alors l'audace de

faire au baron de Roll, quand ce dernier était venu lui apporter,

au nom de Louis XVIII, l'ordre de se rendre sur-le-champ auprès du

roi, au camp de Condé. Non seulement il avait alors refusé d'obéir,

se trouvant offensé par la maladroite impertinence de l'émissaire

royal; mais encore il avait osé lui remettre, à l'adresse de son

souverain, un acte écrit de sa main, en date du 8 juin, portant

«qu'il a toujours reconnu à la nation française le droit de se

donner une constitution, qu'il est de son devoir de reconnaître tout

gouvernement qui garantira en France la sûreté des personnes, des

propriétés et d'une liberté raisonnable; que telle est la profession

de foi de ses sentiments auxquels il sera attaché toute sa vie; qu'en

conséquence, il ne peut aller à l'armée de Condé».

Que le roi eût pardonné une déclaration si formelle, si contraire

à la lettre et à l'esprit de ses propres manifestes, qu'il l'eût

pardonnée, alors que, dans son entourage, tant de gens, ennemis

irréconciliables de la maison d'Orléans, avaient dû s'attacher à lui

en démontrer la coupable insolence, voilà ce dont le jeune prince

ne revenait pas. C'est qu'il ignorait que cette déclaration, le roi

ne l'avait jamais connue, grâce au comte d'Avaray. En la recevant,

avec une lettre du baron de Roll, le fidèle serviteur de Louis XVIII

s'était empressé de la dérober à la connaissance de son maître:

«Je compris aisément, écrit-il dans ses notes inédites, ce que le

baron de Roll n'avait pu comprendre, qu'un acte de cette nature,

si M. le duc d'Orléans pouvait croire que le roi en avait eu

connaissance, élèverait entre eux un mur de séparation, soit en

inspirant au prince la crainte de ne plus pouvoir rentrer en grâce,

soit en rendant le roi plus difficile à l'accorder. Je cherchai

donc le moyen de réparer la sottise que le baron avait faite. Je

lui écrivis le 8 juillet qu'il avait eu tort de recevoir un acte

aussi contraire à celui qu'il était chargé d'obtenir, que je ne le

mettrais point sous les yeux du roi et que je le lui renverrais par

une occasion sûre afin qu'il le renvoyât à M. le duc d'Orléans; enfin

qu'il fallait absolument qu'il fît connaître ces dispositions à M. le

duc d'Orléans et à M. de Montjoye (aide de camp et homme de confiance

du prince). J'ajoutai qu'un jour on me saurait gré de ce que j'osais

hasarder. Puis, dans un billet séparé, joint à cette lettre qui était

ostensible, je lui expliquais les motifs de ma conduite.

«Le baron trouva que sa dignité serait compromise si M. le duc

d'Orléans savait que son rapport n'avait pas été adressé directement

à Sa Majesté. Il m'écrivit, le 9 août, pour me conjurer, et le roi

lui-même, de lui épargner ce désagrément. J'insistai avec plus de

force dans une lettre du 16 septembre; je lui déclarai nettement que

le roi lui ordonnait de faire sans délai la démarche que je lui avais

prescrite; je lui indiquai des raisons pour colorer des retards qu'il

se trouverait avoir mis dans l'exécution de cet ordre. Au surplus,

voulant diminuer pour lui l'amertume de ce calice, je laissai quelque

latitude, en exigeant simplement qu'il fît connaître ce qui était

convenu dans ma lettre du 8 juillet au lieu de l'envoyer, et de faire

parler au lieu d'écrire. Enfin il se rendit justice. Il écrivit à M.

de Montjoye que j'avais supprimé l'acte et le pria de lui indiquer

une voie sûre par laquelle il pût le lui renvoyer lorsqu'il l'aurait

reçu. M. de Montjoye lui répondit qu'il était inutile de le lui

renvoyer, parce qu'il ne voulait pas se charger de le rendre au

prince.»

Par suite de ces circonstances, au moment où le duc d'Orléans lisait

à Londres la lettre de Dumouriez, sa déclaration, qu'il croyait

dans les mains du roi, était encore dans celles de d'Avaray, qui

n'attendait pour la lui restituer, ainsi qu'on le verra plus loin,

que de connaître le résultat de la mission du général auprès de lui.

Dans cette croyance, il avait lieu de s'étonner qu'en dépit d'une

manifestation si formelle des opinions qu'il professait en 1796, le

roi lui fît aujourd'hui de nouvelles avances.

Du reste, tout était mystère pour lui, quant aux causes et aux

origines de cette démarche inattendue. De la conversion même de

Dumouriez au royalisme d'ancien régime, dont la lettre de ce

général lui apportait une preuve éclatante, il ne savait rien; il

en entendait parler pour la première fois. Il ne comprenait pas

davantage à quel propos Dumouriez, à peine rentré en grâce, s'était

fait son défenseur auprès de Louis XVIII, s'était chargé de dissiper

les malentendus qui avaient trop longtemps retardé une réconciliation

nécessaire. Ces choses encore mystérieuses pour lui devaient lui être

expliquées plus tard par Dumouriez lui-même; il devait apprendre

bientôt pourquoi une lettre, qu'au lendemain de la mort de Louis

XVII, il avait écrite à son successeur, était restée sans réponse;

que si le nouveau roi s'était abstenu d'y répondre, c'est qu'il ne

l'avait pas reçue et que c'était même dans les explications échangées

à ce sujet entre Dumouriez et Thauvenay, l'agent du roi à Hambourg,

que le comte d'Avaray avait puisé la conviction que le dernier mot

du jeune prince n'était pas dit, qu'une tentative nouvelle pour le

ramener à son devoir avait chance d'aboutir.

«L'assurance positive que vous donna M. Dumouriez dans votre

entrevue, mandait d'Avaray à Thauvenay, le 15 septembre 1799,

suffisait pour rassurer le roi sur tout ce que l'on débite de la

faction d'Orléans; les raisons qu'il a détaillées dans sa lettre

sont décisives, et le roi les a lues avec autant de satisfaction que

d'intérêt. Mais ce qu'il dit de la lettre écrite au roi par M. le duc

d'Orléans, après la mort de Louis XVII, nous a frappés d'étonnement.

Ah! monsieur, si cette lettre avait été reçue, de quel énorme

fardeau elle eût déchargé le coeur du roi! Si elle eût été reçue, il

y a longtemps que le roi et le premier prince de son sang seraient

réunis. Mais, jamais, non jamais, Sa Majesté n'a reçu de lui aucune

lettre, et le seul écrit qui soit parvenu de sa part est ce fatal

billet dont je vous ai parlé. Assurez-en M. Dumouriez. Assurez-le

que le roi a toujours désire, désire toujours aussi sincèrement que

jamais de voir ce jeune prince devenir digne de son nom, effacer les

crimes de son père et ses propres torts et ramené dans ses bras par

l'amour et la confiance. Quant à moi, ce que j'ai fait en 1796, pour

lui tenir la porte ouverte malgré lui, prouve assez mon empressement

à lui en faciliter l'entrée. Qu'il écrive donc au roi sans crainte;

que M. Dumouriez l'y engage avec la certitude que Sa Majesté lui

tiendra compte de cette démarche. Adressez-moi cette lettre, et

que M. le duc d'Orléans se repose sur ma parole qui lui promet un

plein succès. À une époque comme celle-ci et d'après le dire même du

général Dumouriez, ce n'est point l'intérêt d'anéantir une faction

sans puissance qui s'explique par ma bouche: c'est le coeur sensible

et bon du meilleur prince que la France puisse compter parmi ses

rois.»

Si le duc d'Orléans eût connu cette lettre, ce que lui présentait

d'obscur la démarche de Dumouriez eût été éclairci. Mais, nous

l'avons dit, il l'ignorait et il ignorait de même que le général, en

même temps qu'il lui adressait la sienne, en avait envoyé une copie

au comte d'Avaray à Mitau, en l'accompagnant de commentaires qui

étaient un véritable plaidoyer en faveur de «son jeune ami».

«Quant au duc d'Orléans, disait-il, il m'a lu lui-même la lettre

très soumise et très sensible qu'il a écrite à Sa Majesté à la

mort de Louis XVII. Entre beaucoup de très bonnes qualités que

je lui connais, il a celle de l'horreur du mensonge; ainsi je

le crois. C'est dans cette persuasion que je lui ai écrit ces

jours-ci la lettre datée d'aujourd'hui, que je lui ai envoyée hier

par triplicata, par Hambourg, Londres et Copenhague, pour qu'il

la reçoive sûrement. Je vous envoie mon brouillon, vous y verrez

mon coeur; or j'espère le sien, à moins qu'il ne soit entièrement

changé! Quant à la négociation de M. de Roll et au billet, je n'en

ai rien su que par M. de Thauvenay, et j'avoue que je suis étonné de

cette réticence. C'est une preuve qu'en faisant, sans doute par de

mauvais conseils, une chose déplacée, il a craint la sévérité de mes

principes. Je lui en parlerai dans ma première lettre. Alors, celle

dont je vous envoie le brouillon aura fait son effet ou l'aura manqué.

«S'il se range à son devoir, comme je n'en doute pas, je serai

toujours son ami. S'il s'y refuse, lorsque la bonté du roi l'attend

et le prévient presque, je deviendrai son ennemi implacable. Il

le sait, je lui ai donné la proclamation imprimée que j'ai faite

à Francfort en 1793. Souvent, nos conversations ont roulé sur cet

objet, même devant témoins, et il a toujours repoussé avec horreur

l'idée de rébellion et de faction.

«Vous verrez que je n'avais pas attendu l'ordre positif du roi pour

écrire au duc d'Orléans, et que cependant, pour lui donner confiance

entière, je lui ai annoncé cet ordre. Dans ma première lettre, ces

jours-ci, je lui détaillerai tout ce que vous me mandez à cet égard;

je veux qu'il vous connaisse, qu'il vous apprécie et qu'il vous aime

comme moi.»

Quelque contradictoires et indécises qu'eussent été d'abord les

pensées éveillées dans l'âme du duc d'Orléans par les pressants

conseils de Dumouriez, ces conseils étaient trop conformes à ce

que lui commandaient son devoir et son intérêt pour qu'il hésitât

longtemps à s'y rendre. D'autre part, et quoiqu'il eût, avant son

départ pour l'Amérique, désavoué la politique et les menées des

émigrés, signé la déclaration de 1796 et combattu, sous les ordres

de Dumouriez, dans les armées républicaines, il lui répugnait de

continuer à servir de prétexte aux intrigues d'un parti politique,

notoirement hostile à la royauté légitime et qui lui faisait injure

en le supposant capable d'usurper la couronne; il lui semblait qu'il

serait mal à l'aise dans le rôle que ce parti lui destinait, et il

tenait à honneur de prouver qu'on l'avait calomnié en lui attribuant

l'intention de s'y prêter. D'autre part, outre qu'en faisant sa

soumission au roi, il rentrerait dans la situation à laquelle le

destinait sa naissance, la conduite que Dumouriez lui conseillait

de tenir serait la conséquence logique de celle qu'il avait tenue

en quittant la France. Même dans l'isolement volontaire auquel

le condamnait l'horreur qu'inspirait aux royalistes le nom qu'il

portait, si tristement souillé par son père, il ne s'était jamais

mis en révolte contre l'autorité royale. Rencontrant à Stockholm,

en 1795, le comte de Saint-Priest, il lui avait fait part de son

désir de recouvrer les bonnes grâces du roi; après la mort de Louis

XVII, il avait écrit pour les solliciter, et si sa réponse au baron

de Roll, en 1796, faisait ombre à ce tableau, il avait pour excuse

et les mauvais conseils auxquels sa jeunesse ne le rendait que trop

accessible et l'insigne maladresse du négociateur qu'on lui avait

envoyé. En tous cas, puisque l'occasion s'offrait à lui de faire

oublier ce qu'il y avait eu de répréhensible dans son passé et de le

réparer, il était obligé de la saisir s'il voulait reprendre son rang

dans la famille royale.

Ces idées paraissent s'être emparées de lui avec rapidité, puisque,

ayant reçu, le 10 février, la lettre de Dumouriez, sa résolution

était arrêtée dès le lendemain. Il l'avait prise sans même consulter

ses frères que l'état de leur santé avait obligés, dès leur arrivée

en Angleterre, à s'installer à la campagne, à quelque distance de

Londres. Le même jour, il écrivait au comte d'Artois qui se trouvait

dans la capitale pour lui demander audience. En faisant porter

sa demande par le comte de Montjoie, il chargeait cet ami dévoué

d'indiquer au prince l'objet important dont il voulait l'entretenir.

En conformité de la réponse faite à Montjoie, il se présentait, le

13 février, chez Monsieur, dont la correspondance nous a conservé le

récit de leur entrevue.

VI

RÉCONCILIÉS

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 3 / 48 段