Monsieur se hâta de se conformer à ces ordres; il prit même la

précaution, avant de donner audience à l'archevêque, de se munir

d'une copie par extraits de la lettre royale, «la lui lut et la lui

relut,» sans toutefois consentir à la lui laisser, sous prétexte

qu'il n'y était pas autorisé. Mécontent de ce refus, blessé de ce

que le roi ne lui eût pas écrit directement, mais dominé surtout par

sa conscience, le prélat se retira en révélant en ses propos que

sa résolution n'était pas affaiblie par les exhortations dont il

venait d'être l'objet. Le lendemain, il écrivit à Monsieur pour le

lui déclarer, en ajoutant un nouvel argument à ceux qu'il avait déjà

fait valoir. Admettant comme un principe indiscutable que les émigrés

laïques rentrant dans leur patrie avaient le droit de promettre

fidélité à la Constitution, il demandait comment les émigrés

ecclésiastiques pourraient eux-mêmes se refuser à une promesse qu'il

n'était pas en leur pouvoir de défendre aux autres.

Le comte d'Avaray, dont les notes inédites nous révèlent ces détails,

ajoute qu'en relevant cette question dans la lettre de l'archevêque,

que lui avait envoyée son frère, le roi consulta l'abbé Edgeworth,

«dont l'avis était, à ses yeux, tel que la décision d'un concile,»

et, dans un essai de réponse, déclara qu'à ses yeux, «la promesse

de fidélité n'était pas plus permise aux laïques qu'aux prêtres.»

Mais, à la réflexion, le danger d'une telle doctrine lui apparut.

Outre qu'il la jugeait discutable, il ne lui sembla pas politique

«de répandre le blâme sur un si grand nombre d'individus qui

avaient fait la promesse ou allaient la faire». Il se contenta donc

d'établir que l'obligation de fidélité au roi, «quoique plus sévère

pour les pasteurs, était néanmoins commune à tous les fidèles.»

«Je suis persuadé, ajoutait-il, que ceux qui ont fait la promesse

l'ont regardée comme nulle, parce que la religion ne leur permet

pas de la remplir, et cependant comme tolérable, parce qu'elle

seule peut leur fournir le moyen de servir efficacement la cause de

l'autel et du trône. Ces motifs les rendent excusables à mes yeux,

mais n'excuseraient pas les ministres de l'Évangile, les chefs

de l'Église. Je ne peux donc, si je suis consulté, autoriser la

promesse.»

Cette fois, la décision, au moins au regard des évêques et

des prêtres, était catégorique. Ils ne pouvaient compter sur

l'assentiment du roi. Toutefois, il n'allait pas jusqu'à les menacer

de sa disgrâce. Malgré tout, il voulait «leur laisser l'espoir et

leur inspirer le désir de mériter sa bienveillance». Il en donnait

l'assurance aux simples prêtres, et tout en leur faisant entendre que

les gens de bien ne pouvaient approuver leur conduite, il n'exprimait

de désapprobation qu'à l'égard des prélats qui se montraient disposés

à se soumettre à la Constitution.

Comme on l'a vu, ils étaient déjà nombreux. Vainement,

Talleyrand-Périgord, archevêque de Reims, et Asseline, évêque de

Boulogne, résidant en Allemagne, qui pensaient en tout comme le

roi, et qu'il avait institués propagateurs de son opinion parmi

leurs collègues, s'efforçaient de les retenir dans l'exil, ils n'y

parvenaient pas. Il n'y avait un peu d'ensemble et de fermeté dans la

résistance que parmi ceux qui habitaient Londres. Partout ailleurs

elle faiblissait, et, même à Londres, des dispositions à y renoncer

se manifestaient. L'archevêque de Bordeaux ébranlait Boisgelin,

le vénérable archevêque d'Aix, qui mandait à Maury son dessein de

rentrer. D'autre part, de Trente, où il s'était établi, l'évêque de

Langres, La Luzerne, traçait au représentant du roi à Rome le plus

sombre tableau des malheurs que préparait la différence des opinions

sur la promesse de fidélité. Il le suppliait de solliciter du pape

une décision qui deviendrait, affirmait-il, «une règle irréfragable

pour tous les évêques.» Mais l'heure était mal choisie pour inviter

Pie VII à se prononcer. Les conférences entre ses représentants et

ceux du gouvernement consulaire pour la conclusion d'un concordat

étant près de commencer, Maury renonçait à toute démarche auprès du

Saint-Père, en un moment «où l'ouverture des négociations exigeait

de lui une condescendance trop nuisible à la vérité», et où il ne

pouvait que considérer comme dangereux de dicter aux prélats français

leur conduite.

Tandis que Louis XVIII apprenait ainsi que Bonaparte avait fait à Pie

VII des propositions en vue de rétablir l'accord entre la République

et l'Église, il recevait de Mitau une lettre de Du Chillau, évêque

de Chalon-sur-Saône, qui lui demandait son avis sur cette question de

la rentrée, si vivement controversée depuis trois ans. La réponse du

roi résume sous une forme encore plus nette toutes ses précédentes

lettres, et achève de préciser son opinion quant aux devoirs de

l'épiscopat.

«Je n'ignore pas que plusieurs de vos confrères, dont quelques-uns

sont faits, par les lumières et les vertus qu'ils ont jusqu'ici

déployées, pour ébranler l'opinion, se sont laissé persuader qu'ils

pourraient retourner dans leur diocèse aux conditions imposées par

le gouvernement usurpateur, peut-être même qu'ils pourraient, par

ce moyen, servir plus utilement la cause de la monarchie. Je pense

absolument le contraire. Je crois qu'en faisant la promesse exigée

aujourd'hui, ils perdraient les moyens d'éclairer les peuples sur

leurs devoirs envers moi; je crois qu'ils y manqueraient eux-mêmes,

non d'intention, je rends justice à la leur, mais de fait; je crois,

enfin, que loin de servir la religion, ils l'aviliraient, en se

soumettant volontairement, dans l'exercice public de leurs fonctions,

à un gouvernement qui proclame son indifférence pour tous les cultes,

et qui prétend légitimer tous les forfaits.

«C'est ce que j'ai chargé M. le cardinal Maury de représenter

fortement au pape, aussitôt que j'ai été instruit des propositions

que Bonaparte a faites à Sa Sainteté, et du parti qu'elle a pris

d'assembler une congrégation de cardinaux pour examiner cette

question. J'espère encore que la congrégation tiendra aux vrais

principes. Mais, prévoyant le cas contraire, j'ai chargé M. le

cardinal Maury d'obtenir du moins, en désespoir de cause, que la

formule de promesse qui serait approuvée réservât tous les droits

de la religion catholique. Si cette clause y était explicitement

insérée, en prêchant une religion qui ordonne aux sujets de demeurer

fidèles à leur souverain légitime, les évêques pourraient leur

prêcher aussi le retour à l'obéissance, et alors, loin de m'opposer

à leur rentrée, je serais le premier à les y exhorter. Mais, il

serait bien plus grand, bien plus noble, d'y aller sans faire aucune

promesse, d'y vivre, d'y agir, autant que les circonstances peuvent

le permettre, comme missionnaires. Je n'ai pas, comme le Sauveur du

monde, le droit de dire aux prélats de mon royaume: _Ecce, ego mitto

vos sicut agnos inter lupos_; mais vous sentez facilement que de tous

les partis, ce serait celui que je leur verrais prendre avec le plus

de satisfaction.»

L'avis que le roi exprimait en ces termes ne peut être interprété

que comme un aveu de son impuissance à en donner de pratiques,

alors que ses ordres ne suffisaient plus à empêcher les évêques de

promettre fidélité à la Constitution. Leur conseiller de rentrer

en missionnaires, au mépris des lois, c'était, en les exposant aux

plus graves dangers, leur supposer un héroïsme qui n'était certes

pas au-dessus du courage de la plupart d'entre eux, mais qui eût été

sans profit pour la cause de l'Église, puisqu'ils n'en eussent sans

doute recueilli d'autres fruits que l'emprisonnement et peut-être

la proscription, à moins que le gouvernement consulaire n'eût été

disposé, ce qui était bien invraisemblable, à témoigner d'une

longanimité et d'une tolérance que le gouvernement royal lui-même, à

l'apogée de sa puissance, n'avait jamais manifestées. Il semble donc

qu'en tenant à l'évêque de Chalon-sur-Saône le langage qu'on vient

de lire, Louis XVIII était convaincu que les voeux qu'il formait

ne pourraient se réaliser, et qu'en ce cruel embarras, tout en se

promettant de fermer les yeux sur les défaillances épiscopales, afin

de ne pas s'aliéner, par un excès de sévérité, le clergé de «son

royaume», il entendait du moins se montrer inébranlable sur les

principes. Du reste, il ne prévoyait pas encore qu'à quelque temps

de là, sa volonté de les défendre allait être soumise à une plus

rude épreuve, que la question de la rentrée passerait au second rang

pour faire place à celle, bien autrement grave, de la démission des

évêques.

IV

LES PRÉLIMINAIRES DU CONCORDAT

En même temps qu'il déployait ainsi toutes les ressources de son

esprit et toute son énergie pour la défense de ses droite, Louis

XVIII, non content d'avoir été reconnu par Pie VII comme roi,

s'efforçait d'obtenir un témoignage éclatant de cette reconnaissance,

propre à prouver qu'elle n'était pas un vain mot, et qu'attaché à sa

cause, c'était avec lui, avec lui seul, que le pape entendait traiter

des affaires religieuses de France. Dès l'avènement du pontife,

il lui avait fait demander par Maury le chapeau de cardinal pour

l'archevêque de Reims, Talleyrand-Périgord. Il considérait sa demande

comme juste, car l'archevêque, «par sa naissance, sa conduite, ses

vertus, ses lumières, était digne de la promotion au cardinalat.»

Il la considérait comme politique; car, en la faisant, il prouvait

«que les crimes de l'évêque d'Autun étaient sans influence sur ses

sentiments envers les parents de ce prélat apostat et rebelle», et

le pape, en y accédant, aurait récompensé la conduite héroïque de

l'épiscopat dans la personne d'un de ses principaux membres.

Maury avait été chargé, en outre, de solliciter pour l'abbé

Edgeworth, confesseur de Louis XVI, fixé à Mitau auprès de

Louis XVIII, la coadjutorerie de l'archevêché de Paris. «Nul

ecclésiastique, est-il dit dans les notes de d'Avaray, n'est plus

digne de l'épiscopat. Mais Paris ayant été le théâtre de ses vertus

et de sa gloire, c'est là qu'il doit être placé. Cet homme au-dessus

de tous les éloges, qui s'est acquis la vénération des Français de

tous les partis, présenté aux yeux de la France, et surtout des

habitants de la capitale comme coadjuteur de Paris entre Louis XVIII

et l'auguste fille de Louis XVI, quelle favorable impression ne

produirait-il pas sur tous les esprits? La religion, la politique, la

justice du roi se réunissent donc pour solliciter de concert cette

mesure. Le coadjuteur inspirerait de l'énergie à l'archevêque de

Paris dont les vertus ne sont pas équivoques, mais dont la faiblesse

est dangereuse; il donnerait surtout un meilleur esprit au clergé

parisien, dont les chefs lui prêchent une doctrine et lui donnent des

exemples peu louables.»

Enfin, un troisième objet était confié à la sollicitude et aux soins

de Maury. Depuis les débuts de la Révolution, la mort avait fait des

vides parmi l'épiscopat. Plusieurs sièges étaient sans titulaires. Le

roi souhaitait qu'il fût pourvu à ces vacances. Mais, reconnaissant

qu'en l'état des choses, le pape ne pouvait donner l'institution

canonique sur sa proposition faite dans les formes prescrites par

le concordat de 1516, qu'il regardait comme toujours en vigueur, il

invitait Maury à obtenir que les évêques à nommer fussent choisis sur

une liste présentée secrètement par le roi, et que le pape feignit de

les nommer _motu proprio_.

Il fallait une forte dose d'illusions pour supposer que la situation

de l'Église de France, au lendemain de tant de cruelles épreuves,

permettrait la réalisation des voeux que Louis XVIII avait adressés

à son représentant. En fait, le pape dut se dérober à ce qu'on

attendait de lui. Il se contenta de promettre pour des temps plus

opportuns la pourpre cardinalice à Talleyrand-Périgord, et ajourna

sa décision sur les vacances auxquelles le roi lui demandait de

pourvoir. Quant à l'abbé Edgeworth, Pie VII n'eut pas à décider,

l'archevêque de Paris, Juigné, réfugié à Augsbourg, dont le

consentement était indispensable, ayant énergiquement refusé de se

donner un coadjuteur. En réponse à une lettre autographe du roi,

assez pressante pour l'y déterminer «si quelque chose, lui reproche

injustement d'Avaray, pouvait vaincre la répugnance d'une âme

pusillanime pour toute démarche noble et généreuse», l'archevêque

objecta, en un langage «respectueux, soumis, respirant la bonne

foi, l'amour de la religion et des sentiments vertueux», que les

circonstances n'étaient pas favorables, «qu'un coadjuteur, dont le

caractère était aussi ferme et les principes aussi prononcés, ne

conviendrait pas au diocèse de Paris dans un moment de fermentation

et de trouble,» et, en un mot, qu'il convenait d'attendre.

Les choses suivaient leur cours, et le roi ignorait encore le

résultat des propositions dont il avait chargé le cardinal Maury,

lorsqu'une lettre de ce dernier, arrivée à Mitau, au commencement

d'août, lui apporta une nouvelle aussi douloureuse qu'inattendue.

Au lendemain de la victoire de Marengo, Bonaparte s'étant rendu à

Verceil le 25 juin, le cardinal Martiniana, évêque de cette ville,

lui avait fait une visite. Le lendemain, recevant celle du premier

consul, celui-ci lui avait communiqué la résolution prise par lui de

rétablir, en France, la religion, et l'avait prié de faire savoir

au pape «qu'il voulait lui faire présent de trente millions de

catholiques français».

--Les intrus ne sont qu'un tas de brigands déshonorés dont je saurai

me défaire, s'était-il écrié. C'est un clergé vierge que j'entends

établir à leur place. Les diocèses étaient trop multipliés en France;

il faut en diminuer le nombre. Parmi les anciens évêques, il en est

qui ne jouissaient d'aucune considération dans leur diocèse. Il

serait au moins inutile de les y renvoyer. Il en est d'autres qui ne

sont sortis de France que pour cabaler; je ne les reprendrai pas. On

traitera avec les uns et les autres de leur démission; on leur fera

un sort convenable. Je m'occuperai de rendre au clergé une dot en

biens-fonds et, en attendant, je lui assurerai un traitement honnête:

le plus pauvre des évêques aura au moins quinze mille francs de

rente. Du reste, le pape rentrera dans l'exercice de sa juridiction

en France: il instituera les évêques sur la présentation de celui qui

administre l'autorité souveraine, et je le rétablirai dans toutes les

possessions du Saint-Siège.

Violemment ému par des promesses qui faisaient luire aux yeux de

l'Église un avenir réparateur, et le rétablissement complet du

culte catholique, le cardinal Martiniana s'était empressé de les

transmettre au souverain pontife, qu'elles avaient mis, à en croire

Maury, dans un grand embarras. Il sentait l'inconvénient d'une

acceptation précipitée non moins que celui d'un refus absolu. Il eût

voulu se dispenser d'envoyer un négociateur à Paris ou d'en recevoir

un à Rome. Mais obligé de répondre, il fit savoir au cardinal

Martiniana qu'il bénirait le Ciel des dispositions favorables de

Bonaparte; qu'il regarderait comme le plus beau jour de sa vie et

de son pontificat, celui où il verrait la France rentrer dans le

sein de l'Église catholique, et que, s'il y avait lieu de traiter,

il enverrait à Verceil une personne de confiance, munie de ses

pouvoirs et de ses instructions. On remarquera qu'il ne faisait

aucune allusion à la promesse de Bonaparte de le rétablir dans les

possessions du Saint-Siège; c'est qu'il tenait à prouver que seuls

les grands intérêts de la religion le préoccupaient en ce moment.

En portant ces nouvelles à la connaissance de Louis XVIII, Maury

s'efforçait d'en atténuer l'effet. Encore qu'il ne dissimulât pas

les inquiétudes qu'elles lui causaient, il affectait de paraître

rassuré en considérant «que le catholicisme ne peut se concilier avec

les décades, le divorce, les serments, l'instabilité d'un clergé

salarié, la rapine des biens ecclésiastiques, la destruction des

séminaires et des collèges, et tant d'autres lois que les principes

de la religion réprouvent». Ces motifs lui paraissaient autant

d'obstacles qui s'opposeraient au succès de la négociation et la

rendraient illusoire.

Mais le roi ne se payait pas de mots. Il avait compris sur-le-champ

que la réconciliation du Saint-Siège avec la Révolution n'était pas

impossible, alors qu'elle était désirée par un homme aussi habile que

Bonaparte, et qu'en s'opérant, elle porterait le coup le plus funeste

à la monarchie. L'envisageant à ce point de vue, il pensait «que des

transactions faites par la faiblesse avec l'impiété tourneraient

à la honte de l'Église et au préjudice de la religion elle-même».

C'est de ces craintes qu'on le voit dès ce moment s'inspirer dans

les instructions que successivement, pendant toute la durée des

négociations concordataires, et aussi bien après qu'elles furent

closes, il envoyait au cardinal Maury.

«Il est clair que l'unique but de Bonaparte est d'exclure de leurs

sièges les évêques qui refuseront de reconnaître son autorité, de

composer le corps épiscopal d'hommes aveuglément dévoués à sa cause,

de s'assurer le second ordre du clergé par l'influence du premier,

et la nation elle-même par l'influence de ses pasteurs; en un mot,

de chercher un appui à son usurpation dans l'autorité religieuse.

Pour obtenir le point qu'il a uniquement en vue, il cédera facilement

tous les autres. Il remplacera les décades par les dimanches, et

les autres fêtes solennelles que l'Église a consacrées; au lieu de

serments, il se contentera d'une simple promesse, sans se rendre

très difficile sur les termes dans lesquels elle sera conçue; il

s'empressera de commencer l'exécution de la promesse qu'il a faite

de doter le clergé; il abolira le divorce, au moins pour l'avenir,

ainsi que toutes les lois du code républicain qui sont incompatibles

avec les principes de la religion; il remplacera les séminaires qui,

subordonnés à des évêques nommés par lui, seront à ses yeux plutôt

un motif d'espoir que de crainte, et les collèges qui, remplis de ses

créatures, lui donneront lieu de croire qu'il les trouvera dociles à

ses instructions et favorables à ses desseins.»

Comme conclusion à ces appréciations auxquelles un avenir prochain

allait donner un caractère prophétique, le roi estimait que la

constance inébranlable des prélats de l'Église gallicane et la sage

fermeté de Pie VII pouvaient seuls opposer une barrière aux projets

hypocrites de l'usurpateur. Si ces prélats résistaient, il ne

serait pas au pouvoir du pape de les contraindre à se démettre, et

moins encore voudrait-il entreprendre de les déposer. Il rougirait

d'en instituer sur la nomination d'un homme «qui naguère nommait

des cadis». Enfin, il ne souillerait pas les premiers jours de son

pontificat en consacrant comme vicaire de Jésus-Christ la plus

criminelle usurpation.

En de si poignantes conjonctures, le roi invitait le cardinal Maury

à représenter au pape qu'il ne pouvait prendre confiance ni dans la

personne de Bonaparte, ni dans la stabilité de son gouvernement, et

qu'en conséquence, un traité conclu avec lui ne présenterait que des

dangers. Le cardinal devait aussi engager le Saint-Père à multiplier,

ce qui serait très facile, les préliminaires et les incidents afin,

s'il était impossible de ne pas engager la négociation, de la faire

traîner en longueur et d'en préparer la rupture «avec assez d'art

pour que l'opinion publique n'en imputât le tort qu'à Bonaparte». Il

convenait enfin d'insister pour que le pape rejetât toute espèce de

promesse de soumission au gouvernement consulaire ou que, tout au

moins, on introduisît dans le texte de cette promesse une clause qui

laissât aux ecclésiastiques, fidèles à la cause royale, la liberté de

leur conduite et de leur enseignement, celle-ci par exemple: «Sauf en

tous les droits de la religion catholique.»

Dans ces mêmes instructions, dont nous ne présentons ici qu'un

résumé, le roi rappelait ses demandes concernant l'archevêque de

Reims et l'abbé Edgeworth, et, en ce qui touchait la nomination des

évêques, il rappelait le _mezzo termini_ qu'il avait déjà proposé

«pour concilier la sûreté du pape avec les droits de la couronne»,

et qui consistait pour le Saint-Siège à choisir les évêques sur une

liste dressée par le roi, en gardant le silence sur les motifs de son

choix. Si Bonaparte voulait que la présentation fût énoncée dans les

bulles, le souverain pontife lui répondrait qu'il ne convenait point

à son caractère de prononcer entre le roi et lui, et que, pour cette

fois du moins, les circonstances lui faisaient un devoir de conférer

de son propre mouvement, en réservant pour l'avenir les droits de

toutes les parties. Par ce procédé, les créatures de l'usurpateur

seraient éloignées des évêchés; le roi, qui se réservait de faire

savoir aux évêques promus qu'ils lui devaient leur promotion,

s'assurerait leur reconnaissance, et si Bonaparte, par sa résistance,

prolongeait la viduité des diocèses, c'est sur lui qu'en retomberait

la responsabilité.

Le roi prévoyait enfin une dernière hypothèse: celle où le pape

accorderait tout à l'usurpateur et refuserait tout concert avec

le souverain légitime. «Dans ce cas, _fidèle_, je resterais dans

la communion du vicaire de Jésus-Christ; mais _roi_, je n'aurais

plus rien de commun avec lui.» À l'appui de cette déclaration, il

chargeait Maury, «s'il voyait le pape sur le point de faiblir et

de violer le concordat de 1516 sans son consentement préalable, de

l'avertir qu'en ce cas, il se regarderait comme délié de tous les

engagements qui s'y trouvaient stipulés envers la cour de Rome.»

Le roi était dans son rôle en demandant au pape de repousser les

propositions de Bonaparte; mais le pape, en les écoutant, en

s'efforçant d'en tirer profit pour le catholicisme, était dans le

sien, tout aussi bien qu'y avait été Pie VI lorsque, naguère, il

se refusait à prendre parti pour la royauté contre le gouvernement

républicain, même quand, au mépris de ses droits les plus sacrés, il

en était la victime. «La papauté ne s'attache pas à des cadavres,»

avait-il dit peut-être trop durement. C'était aussi la pensée de

Pie VII, et, quoiqu'il l'exprimât sous des formes adoucies, c'était

d'elle dont s'inspirait sa conduite. Entre un prince proscrit, sans

pouvoir, sans influence, et le conquérant glorieux qui promettait le

relèvement des autels et renouait les traditions de la fille aînée de

l'Église, il ne pouvait hésiter et n'hésitait pas.

Le roi, sans en être encore assuré, en avait le pressentiment, et

dans le fond de son coeur, il était plus disposé à l'en absoudre

qu'il ne le montrait. Mais, inébranlable quant aux principes[6],

et pour se donner des armes, il signalait à l'empereur de Russie

les dangers que la démarche de Bonaparte auprès du pape faisait

courir à la monarchie. Par l'intermédiaire du comte de Caraman,

son représentant à la cour moscovite, il le suppliait d'intervenir

pour les conjurer. Et comme il pouvait craindre que cette cour lui

objectât qu'elle était sans rapports avec Rome, il suggérait à

Caraman un argument décisif. «Le tsar est sans rapports avec Rome,

soit; mais il a promis sa protection à tous les princes d'Italie, et

il la doit au pape comme aux autres.» Est-il besoin d'ajouter que

cette démarche, comme celles que nous venons de raconter, devait

rester sans effet? Les événements, en se succédant, ne tarderont pas

à montrer Pie VII de plus en plus animé du désir de seconder les vues

du premier consul et aboutir à leur entier triomphe.

[Note 6: Il écrivait à son frère: «Je n'aurai pas, après la

Restauration, besoin d'être requis pour m'opposer aux entreprises de

la cour de Rome. Je sais le respect que le fils aîné de l'Église doit

à son chef; mais je ne perdrai pas de vue l'exemple de saint Louis

dont Boniface VIII lui-même, ce grand ennemi des rois, et notamment

de Philippe le Bel, n'a pu s'empêcher de canoniser la résistance à

ses prédécesseurs Grégoire IX et Innocent IV.»]

Dans les dernières semaines de 1800, on apprend à Mitau que Spina,

envoyé par le pape à Verceil, a reçu en route l'invitation du

gouvernement français de venir à Paris, où Bonaparte a fixé le lieu

des conférences. Pie VII l'a autorisé à s'y rendre, et la négociation

va être placée «sous la main de l'usurpateur». Le bruit se répand

qu'il a chargé d'y prendre part en son nom Boisgelin, l'archevêque

d'Aix, et Bausset, l'évêque d'Alais. Dans l'affectation qu'il met à

confier ses pouvoirs à des prélats «que l'opinion n'a pas couverts de

mépris et dont le caractère et les principes peuvent d'ailleurs lui

donner quelque espoir», on reconnaît la perfidie de sa politique.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 2 / 48 段