précaution, avant de donner audience à l'archevêque, de se munir
d'une copie par extraits de la lettre royale, «la lui lut et la lui
relut,» sans toutefois consentir à la lui laisser, sous prétexte
qu'il n'y était pas autorisé. Mécontent de ce refus, blessé de ce
que le roi ne lui eût pas écrit directement, mais dominé surtout par
sa conscience, le prélat se retira en révélant en ses propos que
sa résolution n'était pas affaiblie par les exhortations dont il
venait d'être l'objet. Le lendemain, il écrivit à Monsieur pour le
lui déclarer, en ajoutant un nouvel argument à ceux qu'il avait déjà
fait valoir. Admettant comme un principe indiscutable que les émigrés
laïques rentrant dans leur patrie avaient le droit de promettre
fidélité à la Constitution, il demandait comment les émigrés
ecclésiastiques pourraient eux-mêmes se refuser à une promesse qu'il
n'était pas en leur pouvoir de défendre aux autres.
Le comte d'Avaray, dont les notes inédites nous révèlent ces détails,
ajoute qu'en relevant cette question dans la lettre de l'archevêque,
que lui avait envoyée son frère, le roi consulta l'abbé Edgeworth,
«dont l'avis était, à ses yeux, tel que la décision d'un concile,»
et, dans un essai de réponse, déclara qu'à ses yeux, «la promesse
de fidélité n'était pas plus permise aux laïques qu'aux prêtres.»
Mais, à la réflexion, le danger d'une telle doctrine lui apparut.
Outre qu'il la jugeait discutable, il ne lui sembla pas politique
«de répandre le blâme sur un si grand nombre d'individus qui
avaient fait la promesse ou allaient la faire». Il se contenta donc
d'établir que l'obligation de fidélité au roi, «quoique plus sévère
pour les pasteurs, était néanmoins commune à tous les fidèles.»
«Je suis persuadé, ajoutait-il, que ceux qui ont fait la promesse
l'ont regardée comme nulle, parce que la religion ne leur permet
pas de la remplir, et cependant comme tolérable, parce qu'elle
seule peut leur fournir le moyen de servir efficacement la cause de
l'autel et du trône. Ces motifs les rendent excusables à mes yeux,
mais n'excuseraient pas les ministres de l'Évangile, les chefs
de l'Église. Je ne peux donc, si je suis consulté, autoriser la
promesse.»
Cette fois, la décision, au moins au regard des évêques et
des prêtres, était catégorique. Ils ne pouvaient compter sur
l'assentiment du roi. Toutefois, il n'allait pas jusqu'à les menacer
de sa disgrâce. Malgré tout, il voulait «leur laisser l'espoir et
leur inspirer le désir de mériter sa bienveillance». Il en donnait
l'assurance aux simples prêtres, et tout en leur faisant entendre que
les gens de bien ne pouvaient approuver leur conduite, il n'exprimait
de désapprobation qu'à l'égard des prélats qui se montraient disposés
à se soumettre à la Constitution.
Comme on l'a vu, ils étaient déjà nombreux. Vainement,
Talleyrand-Périgord, archevêque de Reims, et Asseline, évêque de
Boulogne, résidant en Allemagne, qui pensaient en tout comme le
roi, et qu'il avait institués propagateurs de son opinion parmi
leurs collègues, s'efforçaient de les retenir dans l'exil, ils n'y
parvenaient pas. Il n'y avait un peu d'ensemble et de fermeté dans la
résistance que parmi ceux qui habitaient Londres. Partout ailleurs
elle faiblissait, et, même à Londres, des dispositions à y renoncer
se manifestaient. L'archevêque de Bordeaux ébranlait Boisgelin,
le vénérable archevêque d'Aix, qui mandait à Maury son dessein de
rentrer. D'autre part, de Trente, où il s'était établi, l'évêque de
Langres, La Luzerne, traçait au représentant du roi à Rome le plus
sombre tableau des malheurs que préparait la différence des opinions
sur la promesse de fidélité. Il le suppliait de solliciter du pape
une décision qui deviendrait, affirmait-il, «une règle irréfragable
pour tous les évêques.» Mais l'heure était mal choisie pour inviter
Pie VII à se prononcer. Les conférences entre ses représentants et
ceux du gouvernement consulaire pour la conclusion d'un concordat
étant près de commencer, Maury renonçait à toute démarche auprès du
Saint-Père, en un moment «où l'ouverture des négociations exigeait
de lui une condescendance trop nuisible à la vérité», et où il ne
pouvait que considérer comme dangereux de dicter aux prélats français
leur conduite.
Tandis que Louis XVIII apprenait ainsi que Bonaparte avait fait à Pie
VII des propositions en vue de rétablir l'accord entre la République
et l'Église, il recevait de Mitau une lettre de Du Chillau, évêque
de Chalon-sur-Saône, qui lui demandait son avis sur cette question de
la rentrée, si vivement controversée depuis trois ans. La réponse du
roi résume sous une forme encore plus nette toutes ses précédentes
lettres, et achève de préciser son opinion quant aux devoirs de
l'épiscopat.
«Je n'ignore pas que plusieurs de vos confrères, dont quelques-uns
sont faits, par les lumières et les vertus qu'ils ont jusqu'ici
déployées, pour ébranler l'opinion, se sont laissé persuader qu'ils
pourraient retourner dans leur diocèse aux conditions imposées par
le gouvernement usurpateur, peut-être même qu'ils pourraient, par
ce moyen, servir plus utilement la cause de la monarchie. Je pense
absolument le contraire. Je crois qu'en faisant la promesse exigée
aujourd'hui, ils perdraient les moyens d'éclairer les peuples sur
leurs devoirs envers moi; je crois qu'ils y manqueraient eux-mêmes,
non d'intention, je rends justice à la leur, mais de fait; je crois,
enfin, que loin de servir la religion, ils l'aviliraient, en se
soumettant volontairement, dans l'exercice public de leurs fonctions,
à un gouvernement qui proclame son indifférence pour tous les cultes,
et qui prétend légitimer tous les forfaits.
«C'est ce que j'ai chargé M. le cardinal Maury de représenter
fortement au pape, aussitôt que j'ai été instruit des propositions
que Bonaparte a faites à Sa Sainteté, et du parti qu'elle a pris
d'assembler une congrégation de cardinaux pour examiner cette
question. J'espère encore que la congrégation tiendra aux vrais
principes. Mais, prévoyant le cas contraire, j'ai chargé M. le
cardinal Maury d'obtenir du moins, en désespoir de cause, que la
formule de promesse qui serait approuvée réservât tous les droits
de la religion catholique. Si cette clause y était explicitement
insérée, en prêchant une religion qui ordonne aux sujets de demeurer
fidèles à leur souverain légitime, les évêques pourraient leur
prêcher aussi le retour à l'obéissance, et alors, loin de m'opposer
à leur rentrée, je serais le premier à les y exhorter. Mais, il
serait bien plus grand, bien plus noble, d'y aller sans faire aucune
promesse, d'y vivre, d'y agir, autant que les circonstances peuvent
le permettre, comme missionnaires. Je n'ai pas, comme le Sauveur du
monde, le droit de dire aux prélats de mon royaume: _Ecce, ego mitto
vos sicut agnos inter lupos_; mais vous sentez facilement que de tous
les partis, ce serait celui que je leur verrais prendre avec le plus
de satisfaction.»
L'avis que le roi exprimait en ces termes ne peut être interprété
que comme un aveu de son impuissance à en donner de pratiques,
alors que ses ordres ne suffisaient plus à empêcher les évêques de
promettre fidélité à la Constitution. Leur conseiller de rentrer
en missionnaires, au mépris des lois, c'était, en les exposant aux
plus graves dangers, leur supposer un héroïsme qui n'était certes
pas au-dessus du courage de la plupart d'entre eux, mais qui eût été
sans profit pour la cause de l'Église, puisqu'ils n'en eussent sans
doute recueilli d'autres fruits que l'emprisonnement et peut-être
la proscription, à moins que le gouvernement consulaire n'eût été
disposé, ce qui était bien invraisemblable, à témoigner d'une
longanimité et d'une tolérance que le gouvernement royal lui-même, à
l'apogée de sa puissance, n'avait jamais manifestées. Il semble donc
qu'en tenant à l'évêque de Chalon-sur-Saône le langage qu'on vient
de lire, Louis XVIII était convaincu que les voeux qu'il formait
ne pourraient se réaliser, et qu'en ce cruel embarras, tout en se
promettant de fermer les yeux sur les défaillances épiscopales, afin
de ne pas s'aliéner, par un excès de sévérité, le clergé de «son
royaume», il entendait du moins se montrer inébranlable sur les
principes. Du reste, il ne prévoyait pas encore qu'à quelque temps
de là, sa volonté de les défendre allait être soumise à une plus
rude épreuve, que la question de la rentrée passerait au second rang
pour faire place à celle, bien autrement grave, de la démission des
évêques.
IV
LES PRÉLIMINAIRES DU CONCORDAT
En même temps qu'il déployait ainsi toutes les ressources de son
esprit et toute son énergie pour la défense de ses droite, Louis
XVIII, non content d'avoir été reconnu par Pie VII comme roi,
s'efforçait d'obtenir un témoignage éclatant de cette reconnaissance,
propre à prouver qu'elle n'était pas un vain mot, et qu'attaché à sa
cause, c'était avec lui, avec lui seul, que le pape entendait traiter
des affaires religieuses de France. Dès l'avènement du pontife,
il lui avait fait demander par Maury le chapeau de cardinal pour
l'archevêque de Reims, Talleyrand-Périgord. Il considérait sa demande
comme juste, car l'archevêque, «par sa naissance, sa conduite, ses
vertus, ses lumières, était digne de la promotion au cardinalat.»
Il la considérait comme politique; car, en la faisant, il prouvait
«que les crimes de l'évêque d'Autun étaient sans influence sur ses
sentiments envers les parents de ce prélat apostat et rebelle», et
le pape, en y accédant, aurait récompensé la conduite héroïque de
l'épiscopat dans la personne d'un de ses principaux membres.
Maury avait été chargé, en outre, de solliciter pour l'abbé
Edgeworth, confesseur de Louis XVI, fixé à Mitau auprès de
Louis XVIII, la coadjutorerie de l'archevêché de Paris. «Nul
ecclésiastique, est-il dit dans les notes de d'Avaray, n'est plus
digne de l'épiscopat. Mais Paris ayant été le théâtre de ses vertus
et de sa gloire, c'est là qu'il doit être placé. Cet homme au-dessus
de tous les éloges, qui s'est acquis la vénération des Français de
tous les partis, présenté aux yeux de la France, et surtout des
habitants de la capitale comme coadjuteur de Paris entre Louis XVIII
et l'auguste fille de Louis XVI, quelle favorable impression ne
produirait-il pas sur tous les esprits? La religion, la politique, la
justice du roi se réunissent donc pour solliciter de concert cette
mesure. Le coadjuteur inspirerait de l'énergie à l'archevêque de
Paris dont les vertus ne sont pas équivoques, mais dont la faiblesse
est dangereuse; il donnerait surtout un meilleur esprit au clergé
parisien, dont les chefs lui prêchent une doctrine et lui donnent des
exemples peu louables.»
Enfin, un troisième objet était confié à la sollicitude et aux soins
de Maury. Depuis les débuts de la Révolution, la mort avait fait des
vides parmi l'épiscopat. Plusieurs sièges étaient sans titulaires. Le
roi souhaitait qu'il fût pourvu à ces vacances. Mais, reconnaissant
qu'en l'état des choses, le pape ne pouvait donner l'institution
canonique sur sa proposition faite dans les formes prescrites par
le concordat de 1516, qu'il regardait comme toujours en vigueur, il
invitait Maury à obtenir que les évêques à nommer fussent choisis sur
une liste présentée secrètement par le roi, et que le pape feignit de
les nommer _motu proprio_.
Il fallait une forte dose d'illusions pour supposer que la situation
de l'Église de France, au lendemain de tant de cruelles épreuves,
permettrait la réalisation des voeux que Louis XVIII avait adressés
à son représentant. En fait, le pape dut se dérober à ce qu'on
attendait de lui. Il se contenta de promettre pour des temps plus
opportuns la pourpre cardinalice à Talleyrand-Périgord, et ajourna
sa décision sur les vacances auxquelles le roi lui demandait de
pourvoir. Quant à l'abbé Edgeworth, Pie VII n'eut pas à décider,
l'archevêque de Paris, Juigné, réfugié à Augsbourg, dont le
consentement était indispensable, ayant énergiquement refusé de se
donner un coadjuteur. En réponse à une lettre autographe du roi,
assez pressante pour l'y déterminer «si quelque chose, lui reproche
injustement d'Avaray, pouvait vaincre la répugnance d'une âme
pusillanime pour toute démarche noble et généreuse», l'archevêque
objecta, en un langage «respectueux, soumis, respirant la bonne
foi, l'amour de la religion et des sentiments vertueux», que les
circonstances n'étaient pas favorables, «qu'un coadjuteur, dont le
caractère était aussi ferme et les principes aussi prononcés, ne
conviendrait pas au diocèse de Paris dans un moment de fermentation
et de trouble,» et, en un mot, qu'il convenait d'attendre.
Les choses suivaient leur cours, et le roi ignorait encore le
résultat des propositions dont il avait chargé le cardinal Maury,
lorsqu'une lettre de ce dernier, arrivée à Mitau, au commencement
d'août, lui apporta une nouvelle aussi douloureuse qu'inattendue.
Au lendemain de la victoire de Marengo, Bonaparte s'étant rendu à
Verceil le 25 juin, le cardinal Martiniana, évêque de cette ville,
lui avait fait une visite. Le lendemain, recevant celle du premier
consul, celui-ci lui avait communiqué la résolution prise par lui de
rétablir, en France, la religion, et l'avait prié de faire savoir
au pape «qu'il voulait lui faire présent de trente millions de
catholiques français».
--Les intrus ne sont qu'un tas de brigands déshonorés dont je saurai
me défaire, s'était-il écrié. C'est un clergé vierge que j'entends
établir à leur place. Les diocèses étaient trop multipliés en France;
il faut en diminuer le nombre. Parmi les anciens évêques, il en est
qui ne jouissaient d'aucune considération dans leur diocèse. Il
serait au moins inutile de les y renvoyer. Il en est d'autres qui ne
sont sortis de France que pour cabaler; je ne les reprendrai pas. On
traitera avec les uns et les autres de leur démission; on leur fera
un sort convenable. Je m'occuperai de rendre au clergé une dot en
biens-fonds et, en attendant, je lui assurerai un traitement honnête:
le plus pauvre des évêques aura au moins quinze mille francs de
rente. Du reste, le pape rentrera dans l'exercice de sa juridiction
en France: il instituera les évêques sur la présentation de celui qui
administre l'autorité souveraine, et je le rétablirai dans toutes les
possessions du Saint-Siège.
Violemment ému par des promesses qui faisaient luire aux yeux de
l'Église un avenir réparateur, et le rétablissement complet du
culte catholique, le cardinal Martiniana s'était empressé de les
transmettre au souverain pontife, qu'elles avaient mis, à en croire
Maury, dans un grand embarras. Il sentait l'inconvénient d'une
acceptation précipitée non moins que celui d'un refus absolu. Il eût
voulu se dispenser d'envoyer un négociateur à Paris ou d'en recevoir
un à Rome. Mais obligé de répondre, il fit savoir au cardinal
Martiniana qu'il bénirait le Ciel des dispositions favorables de
Bonaparte; qu'il regarderait comme le plus beau jour de sa vie et
de son pontificat, celui où il verrait la France rentrer dans le
sein de l'Église catholique, et que, s'il y avait lieu de traiter,
il enverrait à Verceil une personne de confiance, munie de ses
pouvoirs et de ses instructions. On remarquera qu'il ne faisait
aucune allusion à la promesse de Bonaparte de le rétablir dans les
possessions du Saint-Siège; c'est qu'il tenait à prouver que seuls
les grands intérêts de la religion le préoccupaient en ce moment.
En portant ces nouvelles à la connaissance de Louis XVIII, Maury
s'efforçait d'en atténuer l'effet. Encore qu'il ne dissimulât pas
les inquiétudes qu'elles lui causaient, il affectait de paraître
rassuré en considérant «que le catholicisme ne peut se concilier avec
les décades, le divorce, les serments, l'instabilité d'un clergé
salarié, la rapine des biens ecclésiastiques, la destruction des
séminaires et des collèges, et tant d'autres lois que les principes
de la religion réprouvent». Ces motifs lui paraissaient autant
d'obstacles qui s'opposeraient au succès de la négociation et la
rendraient illusoire.
Mais le roi ne se payait pas de mots. Il avait compris sur-le-champ
que la réconciliation du Saint-Siège avec la Révolution n'était pas
impossible, alors qu'elle était désirée par un homme aussi habile que
Bonaparte, et qu'en s'opérant, elle porterait le coup le plus funeste
à la monarchie. L'envisageant à ce point de vue, il pensait «que des
transactions faites par la faiblesse avec l'impiété tourneraient
à la honte de l'Église et au préjudice de la religion elle-même».
C'est de ces craintes qu'on le voit dès ce moment s'inspirer dans
les instructions que successivement, pendant toute la durée des
négociations concordataires, et aussi bien après qu'elles furent
closes, il envoyait au cardinal Maury.
«Il est clair que l'unique but de Bonaparte est d'exclure de leurs
sièges les évêques qui refuseront de reconnaître son autorité, de
composer le corps épiscopal d'hommes aveuglément dévoués à sa cause,
de s'assurer le second ordre du clergé par l'influence du premier,
et la nation elle-même par l'influence de ses pasteurs; en un mot,
de chercher un appui à son usurpation dans l'autorité religieuse.
Pour obtenir le point qu'il a uniquement en vue, il cédera facilement
tous les autres. Il remplacera les décades par les dimanches, et
les autres fêtes solennelles que l'Église a consacrées; au lieu de
serments, il se contentera d'une simple promesse, sans se rendre
très difficile sur les termes dans lesquels elle sera conçue; il
s'empressera de commencer l'exécution de la promesse qu'il a faite
de doter le clergé; il abolira le divorce, au moins pour l'avenir,
ainsi que toutes les lois du code républicain qui sont incompatibles
avec les principes de la religion; il remplacera les séminaires qui,
subordonnés à des évêques nommés par lui, seront à ses yeux plutôt
un motif d'espoir que de crainte, et les collèges qui, remplis de ses
créatures, lui donneront lieu de croire qu'il les trouvera dociles à
ses instructions et favorables à ses desseins.»
Comme conclusion à ces appréciations auxquelles un avenir prochain
allait donner un caractère prophétique, le roi estimait que la
constance inébranlable des prélats de l'Église gallicane et la sage
fermeté de Pie VII pouvaient seuls opposer une barrière aux projets
hypocrites de l'usurpateur. Si ces prélats résistaient, il ne
serait pas au pouvoir du pape de les contraindre à se démettre, et
moins encore voudrait-il entreprendre de les déposer. Il rougirait
d'en instituer sur la nomination d'un homme «qui naguère nommait
des cadis». Enfin, il ne souillerait pas les premiers jours de son
pontificat en consacrant comme vicaire de Jésus-Christ la plus
criminelle usurpation.
En de si poignantes conjonctures, le roi invitait le cardinal Maury
à représenter au pape qu'il ne pouvait prendre confiance ni dans la
personne de Bonaparte, ni dans la stabilité de son gouvernement, et
qu'en conséquence, un traité conclu avec lui ne présenterait que des
dangers. Le cardinal devait aussi engager le Saint-Père à multiplier,
ce qui serait très facile, les préliminaires et les incidents afin,
s'il était impossible de ne pas engager la négociation, de la faire
traîner en longueur et d'en préparer la rupture «avec assez d'art
pour que l'opinion publique n'en imputât le tort qu'à Bonaparte». Il
convenait enfin d'insister pour que le pape rejetât toute espèce de
promesse de soumission au gouvernement consulaire ou que, tout au
moins, on introduisît dans le texte de cette promesse une clause qui
laissât aux ecclésiastiques, fidèles à la cause royale, la liberté de
leur conduite et de leur enseignement, celle-ci par exemple: «Sauf en
tous les droits de la religion catholique.»
Dans ces mêmes instructions, dont nous ne présentons ici qu'un
résumé, le roi rappelait ses demandes concernant l'archevêque de
Reims et l'abbé Edgeworth, et, en ce qui touchait la nomination des
évêques, il rappelait le _mezzo termini_ qu'il avait déjà proposé
«pour concilier la sûreté du pape avec les droits de la couronne»,
et qui consistait pour le Saint-Siège à choisir les évêques sur une
liste dressée par le roi, en gardant le silence sur les motifs de son
choix. Si Bonaparte voulait que la présentation fût énoncée dans les
bulles, le souverain pontife lui répondrait qu'il ne convenait point
à son caractère de prononcer entre le roi et lui, et que, pour cette
fois du moins, les circonstances lui faisaient un devoir de conférer
de son propre mouvement, en réservant pour l'avenir les droits de
toutes les parties. Par ce procédé, les créatures de l'usurpateur
seraient éloignées des évêchés; le roi, qui se réservait de faire
savoir aux évêques promus qu'ils lui devaient leur promotion,
s'assurerait leur reconnaissance, et si Bonaparte, par sa résistance,
prolongeait la viduité des diocèses, c'est sur lui qu'en retomberait
la responsabilité.
Le roi prévoyait enfin une dernière hypothèse: celle où le pape
accorderait tout à l'usurpateur et refuserait tout concert avec
le souverain légitime. «Dans ce cas, _fidèle_, je resterais dans
la communion du vicaire de Jésus-Christ; mais _roi_, je n'aurais
plus rien de commun avec lui.» À l'appui de cette déclaration, il
chargeait Maury, «s'il voyait le pape sur le point de faiblir et
de violer le concordat de 1516 sans son consentement préalable, de
l'avertir qu'en ce cas, il se regarderait comme délié de tous les
engagements qui s'y trouvaient stipulés envers la cour de Rome.»
Le roi était dans son rôle en demandant au pape de repousser les
propositions de Bonaparte; mais le pape, en les écoutant, en
s'efforçant d'en tirer profit pour le catholicisme, était dans le
sien, tout aussi bien qu'y avait été Pie VI lorsque, naguère, il
se refusait à prendre parti pour la royauté contre le gouvernement
républicain, même quand, au mépris de ses droits les plus sacrés, il
en était la victime. «La papauté ne s'attache pas à des cadavres,»
avait-il dit peut-être trop durement. C'était aussi la pensée de
Pie VII, et, quoiqu'il l'exprimât sous des formes adoucies, c'était
d'elle dont s'inspirait sa conduite. Entre un prince proscrit, sans
pouvoir, sans influence, et le conquérant glorieux qui promettait le
relèvement des autels et renouait les traditions de la fille aînée de
l'Église, il ne pouvait hésiter et n'hésitait pas.
Le roi, sans en être encore assuré, en avait le pressentiment, et
dans le fond de son coeur, il était plus disposé à l'en absoudre
qu'il ne le montrait. Mais, inébranlable quant aux principes[6],
et pour se donner des armes, il signalait à l'empereur de Russie
les dangers que la démarche de Bonaparte auprès du pape faisait
courir à la monarchie. Par l'intermédiaire du comte de Caraman,
son représentant à la cour moscovite, il le suppliait d'intervenir
pour les conjurer. Et comme il pouvait craindre que cette cour lui
objectât qu'elle était sans rapports avec Rome, il suggérait à
Caraman un argument décisif. «Le tsar est sans rapports avec Rome,
soit; mais il a promis sa protection à tous les princes d'Italie, et
il la doit au pape comme aux autres.» Est-il besoin d'ajouter que
cette démarche, comme celles que nous venons de raconter, devait
rester sans effet? Les événements, en se succédant, ne tarderont pas
à montrer Pie VII de plus en plus animé du désir de seconder les vues
du premier consul et aboutir à leur entier triomphe.
[Note 6: Il écrivait à son frère: «Je n'aurai pas, après la
Restauration, besoin d'être requis pour m'opposer aux entreprises de
la cour de Rome. Je sais le respect que le fils aîné de l'Église doit
à son chef; mais je ne perdrai pas de vue l'exemple de saint Louis
dont Boniface VIII lui-même, ce grand ennemi des rois, et notamment
de Philippe le Bel, n'a pu s'empêcher de canoniser la résistance à
ses prédécesseurs Grégoire IX et Innocent IV.»]
Dans les dernières semaines de 1800, on apprend à Mitau que Spina,
envoyé par le pape à Verceil, a reçu en route l'invitation du
gouvernement français de venir à Paris, où Bonaparte a fixé le lieu
des conférences. Pie VII l'a autorisé à s'y rendre, et la négociation
va être placée «sous la main de l'usurpateur». Le bruit se répand
qu'il a chargé d'y prendre part en son nom Boisgelin, l'archevêque
d'Aix, et Bausset, l'évêque d'Alais. Dans l'affectation qu'il met à
confier ses pouvoirs à des prélats «que l'opinion n'a pas couverts de
mépris et dont le caractère et les principes peuvent d'ailleurs lui
donner quelque espoir», on reconnaît la perfidie de sa politique.