Le roi manquerait donc à ce qu'il se devait à lui-même comme

HISTOIRE DE L'ÉMIGRATION

PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

TOME III

DU DIX-HUIT BRUMAIRE À LA RESTAURATION

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

OEUVRES HISTORIQUES

À LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

=Les Conspirations royalistes du Midi sous la Révolution= (1790-1793),

un vol. in-16 avec 3 cartes, broché. 3 fr. 50

=Histoire de la Restauration=, un vol. in-16 (_Épuisé_).

=La Terreur Manche=, épisodes et souvenirs (1815), 3e édition, un vol.

in-16, broché.

=Le roman d'un Conventionnel, Hérault de Séchelles et les Dames de

Bellegarde=, 2e édition, un vol. in-16, avec 8 gravures, broché.

CHEZ DIVERS ÉDITEURS

=Le cardinal Consalvi=, in-18 (_Épuisé_).

=Le Ministère de M. de Martignac=, in-8º (_Épuisé_).

=Le Procès des Ministres de Charles X=, in-8º (_Épuisé_).

=La Police et les Chouan=s, in-18.

=Conspirateurs et Comédiennes=, in-18.

=Poussière du passé=, in-18.

=Louis XVIII et le duc Decazes=, in-8º.

=La Conjuration de Pichegru=, in-8º.

=Une vie d'Ambassadrice au siècle dernier=, in-8º.

=Souvenirs de la Présidence du Maréchal de Mac-Mahon=, in-18.

=Le duc d'Aumale=, un vol. in-8º.

=Mémoires d'un gentilhomme du temps de Louis XIV=, un vol.

in-18.

=Coblentz=, in-8º (_Épuisé_).

=Les Émigrés et la seconde Coalition=, in-8º (_Épuisé_).

=Les Bourbons et la Russie=, in-8º (_Épuisé_)[1].

[Note 1: Ces trois derniers volumes sont fondus dans l'_Histoire de

l'Émigration_ et ne seront pas réimprimés.]

ERNEST DAUDET

HISTOIRE DE L'ÉMIGRATION

PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

TOME III

DU DIX-HUIT BRUMAIRE À LA RESTAURATION

Ouvrage couronné par L'Académie Française

(Grand Prix Gobert)

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, boulevard Saint-Germain, 79

1907

Droits de traduction et de reproduction réservés.

HISTOIRE DE L'ÉMIGRATION

PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

LIVRE ONZIÈME

LA COUR DE MITAU EN 1800

I

L'ÉGLISE ET LA ROYAUTÉ

En l'émouvante histoire de Louis XVIII dans l'émigration, l'année

1800, à n'y regarder qu'au point de vue de sa sûreté personnelle,

n'est pas celle où il a le plus à se plaindre de sa destinée.

La générosité du tsar Paul Ier lui a assuré un asile. Traité en

souverain, il y vit paisible, à l'abri du besoin, grâce aux deux cent

mille roubles qu'il reçoit annuellement de son bienfaiteur, dans

une intimité familiale dont la présence à ses côtés de la duchesse

d'Angoulême accroît pour lui la douceur et qu'embellit encore

l'incessant dévouement de son fidèle ami le comte d'Avaray, capitaine

de ses gardes. Parmi ses familiers d'autrefois, quelques-uns de

ceux qu'il préfère ont pu le rejoindre: le cardinal de Montmorency,

grand aumônier, qu'assistent trois aumôniers ordinaires, y compris

l'abbé Edgeworth, confesseur de Sa Majesté; le comte de Saint-Priest,

premier ministre de cette petite cour; les ducs de Fleury, de Duras,

de Villequier, gentilshommes de la chambre; le comte des Cars,

premier maître d'hôtel; le duc de Guiche, le duc de Piennes, le

comte de La Chapelle, le marquis de Bonnay. Il y a aussi la maison

de la reine, celle de la duchesse d'Angoulême, dont le mari est à

l'armée de Condé avec son frère le duc de Berry, et où l'on compte

le duc et la duchesse de Sérent, la comtesse de La Tour-d'Auvergne,

Mlle de Choisy, le marquis de Nesle, oncle du comte d'Avaray, et sur

lequel une démarche imprudente attirera bientôt de la part du tsar

un ordre d'expulsion. Il y a enfin un nombreux personnel domestique,

sous la direction de Hue et de Cléry. Grâce à cet entourage, à la

pompeuse étiquette qu'on y observe, moins encore par la volonté du

roi que par les ordres de d'Avaray; grâce à ses gardes du corps, que

la sollicitude de Paul Ier a rassemblés autour de lui, le souverain

proscrit peut croire encore qu'il n'a pas tout perdu.

Chaque jour, après la messe, il donne audience. À la porte de

son cabinet, se tiennent, l'épée nue, deux gardes, chevaliers de

Saint-Louis. Le gouverneur de Courlande présente le visiteur au

gentilhomme de service, qui l'introduit auprès du prince. Le roi

porte ordinairement un habit bleu, à collet rouge. Affable est son

accueil. Il s'énonce bien, parle avec la même facilité le latin, le

français et l'italien, un peu l'anglais. S'il retient le visiteur à

dîner, celui-ci est placé à côté du duc d'Angoulême, assis lui-même

près du roi, et «qui ne trouve rien à dire malgré le désir qu'il

paraît en avoir». À la droite de la duchesse d'Angoulême, prend place

le cardinal de Montmorency, très sourd, «n'entendant rien, parlant

peu, mais mangeant d'un grand appétit.»

Le roi aime à entretenir ses invités des malheurs de son frère. Il

montre, attendri, «le dernier billet que la reine Marie-Antoinette

lui écrivit du Temple et le cachet de France, qu'un hasard a mis dans

ses mains.» Le soir, on installe, comme à Versailles, le jeu du roi.

C'est ordinairement le duc d'Angoulême qui lient les cartes contre

son oncle. Quand c'est à lui de les donner, il se lève et reste

debout en les distribuant.

Les distractions de la cour de Mitau ne vont guère au delà de ces

réunions. Dans la journée, une promenade en voiture, quelques

visites chez les châtelains des environs; le soir, le thé chez la

duchesse de Guiche: «Les tasses sont en faïence, la théière en

étain. La gêne règne dans les finances; mais les grâces embellissent

la détresse.» Quelquefois, c'est un haut personnage qui passe par

Mitau, le grand-duc Constantin, second fils du tsar, le maréchal

Souvarof[2], vieux et malade, des diplomates étrangers, quelque

émigré mandé par l'empereur, ou même des espions et des aventuriers

qui pénètrent en Russie, en trompant la surveillance rigoureuse

exercée aux frontières.

[Note 2: Le maréchal Souvarof passa deux fois à Mitau: en 1799, en

allant prendre le commandement des armées coalisées, et en 1800,

lorsque le tsar, après Zurich, rompit l'alliance. La première fois,

Saint-Priest étant allé le voir fut reçu à la portière de la voiture

du vieux soldat. La seconde fois, Souvarof passa sans s'arrêter ni

voir personne. Il était malade et découragé.]

Mais les avantages matériels de cette existence, dont le roi,

sans qu'il puisse encore le prévoir, sera dépossédé demain, ne le

dédommagent pas des déceptions et des mécomptes qu'amasse sur sa

tête et voit éclater cette année 1800. Considérée à travers tant

d'événements désastreux pour sa cause, elle apparaît comme la plus

douloureuse de son exil. La journée de brumaire a livré la France

à Bonaparte, coupé court aux négociations que Louis XVIII croyait

nouées entre ses agents et Barras, révélé les ambitions du premier

consul, et dispersé les royalistes qui, dans Paris, travaillaient

au rétablissement de la monarchie. Paul Ier, mécontent de ses

alliés, est sorti de la coalition. Déjà, ses regards se tournent

avec admiration vers le jeune général qui a maté le monstre

révolutionnaire. La froideur, la réserve, des susceptibilités sans

objet caractérisent de plus en plus ses rapports avec l'héritier des

Bourbons. La Sardaigne et Naples subissent le joug de la République;

la Prusse et l'Espagne vivent en paix avec elle; l'Autriche et

l'Angleterre, quoique à contre-coeur, entrevoient le moment où elles

devront suivre cet exemple. Le pape lui-même abandonne le roi, se

rapproche du vainqueur, consent à négocier avec lui en vue d'un

Concordat. À sa voix et rebelles à celle du roi, les évêques, pour

la plupart, rentrent en France, où le clergé de second ordre les a

précédés, et se préparent à envoyer à Rome leur démission afin de

faciliter l'exécution de l'acte réparateur, qui va faire refleurir la

vieille religion des ancêtres. Il semble en un mot que les chances

de la royauté légitime soient pour longtemps paralysées, sinon pour

toujours.

Une lettre écrite le 15 novembre par Louis XVIII à une noble

Anglaise, lady Malmesbury, une amie des jours heureux, qui lui avait

adressé ses hommages, nous permet de lire dans son âme, d'y voir

les sentiments auxquels, après cinq années d'un exil tragique, il

s'abandonnait:

«Je vous remercie de vouloir que je vous entretienne de ma position.

Je pourrais ne vous dire qu'un mot: je suis à cinq cents lieues de

ma patrie, et ce mot dirait tout. Mais vous désirez des détails, et

pour vous satisfaire, il faut que je distingue deux personnes en moi:

l'homme public et l'homme privé.

«Si ce dernier oubliait qu'il a perdu les êtres qu'il chérissait

le plus au monde, il pourrait se croire heureux. Le plus généreux

des souverains m'a donné un asile; il m'y comble d'amitiés; il l'a

embelli par l'union de mes enfants, par la présence de l'unique

rejeton de ceux que je pleure, de cet ange que la France envie à la

Courlande. Mais, toutes les douceurs qu'éprouve l'homme privé sont

empoisonnées par les peines de l'homme public. Mon coeur et mes yeux

se portent sans cesse vers la France. Je vois mon peuple revenu de

ses erreurs, mais opprimé par ceux qui l'avaient égaré, me tendant

les mains auxquelles les miennes ne peuvent atteindre, les autels

déserts, le trône de mes pères renversé, leur palais occupé par un

homme à peine né Français, et je ne puis pas au péril de ma vie

mettre un terme à tant de malheurs et une politique aussi fausse

qu'incompréhensible enchaîne le bras, rend nulles les magnanimes vues

de mon auguste ami, et me retient à l'extrémité de l'Europe. Avec de

telles pensées, puis-je être heureux? Non, sans doute.

«Mais gardez-vous, _my dear lady_, de croire que je m'en laisse

abattre. Je pense que mes maux sont bien peu de chose en comparaison

de ceux que mon malheureux frère a soutenus avec une constance qui

honorera éternellement sa mémoire, et cette idée seule suffirait

pour soutenir mon courage. L'espérance est d'ailleurs loin de

m'abandonner. Le temps viendra où l'aveuglement des rois cessera,

où tous sentiront que le danger est commun à tous et menace non

seulement leur tête, mais encore tout l'ordre social, et que pour

s'en garantir, pour en empêcher l'inévitable effet, il faut s'unir

au seul allié qui puisse assurer le succès d'une telle entreprise,

au coeur des vrais Français, en opposant franchement la monarchie à

la République, le roi légitime à l'usurpateur. Ces vérités, souvent

répétées et jusqu'à présent sans fruit, germeront un jour. Je

l'attends, je l'espère et ne cesse de travailler à le hâter. Telle

est ma vie.»

Cette éloquente profession de foi nous montre Louis XVIII toujours

égal à lui-même, toujours animé de cette indomptable confiance dans

le triomphe de ses droits, qui, jusqu'en 1814, fut son guide et

son soutien, et dont il convenait d'évoquer le témoignage avant de

poursuivre le récit de ses cruelles épreuves, ne serait-ce que pour

faire comprendre comment il est parvenu à en porter le fardeau sans

en être écrasé.

Il est vrai qu'au début de l'année 1800, à la faveur de la sécurité

matérielle dont il jouissait, et surtout de son éloignement de la

France, qui lui dérobait trop souvent ce qui s'y passait, il se

flattait encore de voir réussir quelques-unes des entreprises qu'il

avait conçues ou approuvées. Sans doute, les victoires des armées

républicaines, le renoncement de Paul Ier à toute idée belliqueuse,

le rappel de ses troupes, avaient frappé au coeur la coalition. Mais,

outre qu'à Mitau on ne croyait pas que sa défaite fût définitive,

on y gardait encore quelque espoir de la voir se renouer. On

l'espérait d'autant plus que Dumouriez venait d'être appelé par le

tsar à Saint-Pétersbourg, et que Pichegru et Willot poursuivaient en

Allemagne, chacun de son côté, l'exécution de leurs plans. Enfin, à

Paris, un conseil composé d'hommes honorables venait de prendre en

main les affaires du roi. Il s'efforçait de négocier avec Bonaparte

en vue d'une restauration des Bourbons, et bien que le roi n'osât

croire au succès de cette négociation, il n'y avait pas lieu de

perdre confiance tant que le dernier mot n'en était pas dit. Tout,

d'ailleurs, en France et en Europe, demeurait encore si confus et

si contradictoire, que les espérances étaient aussi fondées que les

craintes.

Entre les diverses questions qui préoccupaient le roi, celle qui

lui causait en ce moment les plus graves soucis était la question

religieuse. Elle ne lui apparaissait pas moins obscure que les

autres. Lorsque après la mort de son frère, et vu la minorité de

Louis XVII, il s'était proclamé régent, il avait pu constater le

mauvais vouloir du pape Pie VI pour sa cause. L'ambassadeur d'Espagne

à Rome, le comte d'Azara, s'étant présenté au Vatican, le pape averti

qu'il y était envoyé par le cardinal de Bernis, représentant du comte

de Provence, lui avait dit:

--Je suppose que vous ne venez pas me demander de le reconnaître

comme régent, je ne le ferai que lorsque les autres l'auront fait.

D'Azara, jugeant qu'il serait inopportun de formuler une requête

positive, s'était contenté de répondre que le prince ne demandait que

des bénédictions.--Je les lui donne de tout mon coeur, avait répliqué

le pape.

Cependant, peu après, comme pour corriger l'effet de son refus,

il avait, dans un bref au comte de Provence, exprimé l'espoir que

les difficultés s'aplaniraient, et que la maison de France serait

rétablie. Puis, en 1796, dans la fameuse bulle commençant par ces

mots: _Pastoralis sollicitudo_, on l'avait entendu exhorter les

Français «à l'obéissance envers ceux qui les gouvernent aujourd'hui,

c'est-à-dire, déclarait Louis XVIII dans sa protestation du 8

octobre de la même année, envers ceux qui exercent sur eux, à notre

préjudice, une autorité qui n'appartient qu'à nous». Il en tirait

cette conclusion que la papauté abandonnait les Bourbons.

Mais, trois ans plus tard, après l'arrestation de Pie VI, le Sacré

Collège réfugié à Venise, ayant fait une démarche solennelle

auprès de toutes les cours pour amener la délivrance du captif, y

avait compris Louis XVIII. Une lettre du cardinal Albani, doyen de

l'illustre assemblée, était arrivée à Mitau, adressée à «Sa Royale

Majesté très chrétienne», et conçue dans les mêmes termes que si

le destinataire eût été en possession de son royaume. Elle lui

recommandait, «autant que le permettent les circonstances actuelles,

aussi bien la cause du Saint-Siège apostolique que la personne sacrée

du Saint-Père,» et lui offrait les voeux du Sacré Collège «pour

son prochain rétablissement sur le trône de ses glorieux ancêtres».

Enfin, peu après, le Sacré Collège s'étant réuni en Conclave pour

donner un successeur à Pie VI, non seulement le cardinal Albani avait

fait part de sa réunion au roi, mais le nouveau pape, Pie VII, à

peine élu annonçait son élection au souverain détrôné en une lettre

autographe que le cardinal Maury s'empressait de transmettre à Mitau.

L'adresse en était ainsi libellée: _Dilectissimo in Christo filio

nostro Ludovico XVIII, regi christianissimo_.

Cette communication n'arriva à Mitau qu'à la fin d'avril. Le roi

y répondit aussitôt par celle-ci: «Très saint Père, j'ai reçu la

lettre de Votre Sainteté, en date du 14 mars, par laquelle elle me

fait part de son exaltation sur la chaire de saint Pierre. Jamais

nouvelle ne me fut plus agréable, et je regarde comme un bienfait

particulier de la Providence d'avoir donné à l'Église un chef que

sa conduite vis-à-vis du moderne Attila désignait d'avance pour

occuper la place de saint Léon le Grand. En mettant aux pieds de

Votre Béatitude l'hommage du fils aîné de l'Église, et les assurances

de ma vénération pour sa personne sacrée, ainsi que ma dévotion au

Saint-Siège, en recevant avec reconnaissance la bénédiction que

Votre Sainteté donne à la reine son épouse et à moi, je la lui

demande pour mon royaume, auquel les attentats des impies ne feront

jamais perdre le glorieux titre de roi très chrétien et qui, aux

droits que ses malheurs lui donnent sur le coeur paternel de Votre

Béatitude, en joint un particulier: celui d'être le berceau de ses

illustres aïeux.» On voit par ce langage que le roi interprétait la

démarche du Saint-Siège comme une reconnaissance de son titre royal

que d'autres puissances s'obstinaient à lui refuser, dans la pensée

de la lui vendre au moment opportun, au prix de quelques cessions

territoriales. Elle l'avait comblé de joie; il en gardait à Maury une

vive gratitude, et c'est sur ce cardinal que, résolu à se donner un

ministre auprès du Saint-Siège, son choix était tombé.

Les raisons pour lesquelles il l'avait choisi se trouvent résumées

dans une lettre qu'il écrivait à son frère, en réponse à la

proposition que lui avait faite celui-ci de désigner comme son

représentant auprès du Saint-Siège le bailli de Crussol, dont le

dévouement à la cause royale ne s'était jamais démenti. Le roi

aimait et estimait à sa juste valeur ce gentilhomme; en maintes

circonstances, il avait apprécié ses services, et ne contestait pas

ses aptitudes à remplir la haute fonction que Monsieur sollicitait

pour lui. Mais, en cette circonstance, Maury s'imposait:

«Le pape m'a reconnu, il est vrai; mais d'une simple note de

reconnaissance à l'admission d'un ministre, il y a encore un grand

pas, et quoique le pape ait montré, dès les premiers instants de

son règne, un caractère très décidé, je n'ai pas la certitude qu'il

admette même le cardinal Maury. Il ne fallait donc pas faire arriver

à sa cour un personnage nouveau et dont la non-admission, à laquelle

Vienne et peut-être beaucoup d'autres travailleront indubitablement

de tous leurs moyens, ne pût rester cachée, et ne devînt pour moi un

soufflet pire que tous ceux que l'infortuné Pie VI m'a donnés. Il

fallait un homme qui eût mille raisons pour aborder le pape soit à

Rome, soit à Venise, et qui pût négocier l'admission de mon ministre

avec d'autant plus d'avantage qu'il eût lui-même du crédit auprès de

Sa Sainteté. Cet homme était sans contredit le cardinal Maury. Or, le

charger de semer pour qu'un autre recueillît, c'était lui donner un

désagrément qu'il est loin d'avoir mérité, puisque c'est à lui que

je dois la première démarche que le Sacré Collège a faite auprès de

moi, démarche dont celle que le pape vient de faire n'a été qu'une

conséquence nécessaire. Je dis, lui donner un désagrément; car, outre

qu'il a déjà en quelque sorte exercé les fonctions de mon ministre

dans le Conclave, j'avais tout lieu de penser, et j'ai eu depuis

la preuve qu'il désirait en être revêtu auprès du pape. D'ailleurs

personne n'est plus propre à réussir auprès de Sa Sainteté. Le parti

qui lui a donné la tiare avait pour chefs apparents les cardinaux

Albani et Braschi; mais c'était le cardinal Maury qui en était

l'âme[3].»

[Note 3: Bien que les mémoires et la correspondance du cardinal Maury

avec Louis XVIII, publiés en 1891, et les études sur l'histoire

du clergé de France à cette époque nous exposent, en en résumant

les phases principales, à raconter des faits déjà connus, il était

impossible de ne leur pas donner place dans ces récits. Il s'en

faut, en effet, comme on va le voir, que les ouvrages antérieurs

contiennent toutes les pièces du procès. Celles notamment qu'on va

lire et qui sont inédites éclairent des péripéties qu'il y avait lieu

de conserver à l'histoire, ne serait-ce que parce qu'elles mirent aux

prises les droits de l'Église et ceux de la monarchie, si étroitement

liés jusqu'à la Révolution, et brisèrent une association qui,

durant des siècles, avait également profité à l'une et à l'autre.

Elles nous montrent en outre la grande majorité de l'épiscopat de

France, uniquement guidée, dans des circonstances critiques, et,

bien qu'appartenant à la noblesse, «parure et appui du trône,» par

l'intérêt supérieur de la religion, n'hésitant pas à lui sacrifier

celui de la royauté.]

Le roi inclinait donc à penser que le zèle et l'habileté de son

représentant lui assureraient le bon vouloir du Saint-Siège. Il n'en

avait jamais eu plus besoin qu'en ce moment où, avec une persistance

inlassable, il s'efforçait de rallier le clergé à sa cause et de

s'assurer son appui. Il y travaillait depuis le 18 fructidor. À

cette époque, il avait, à l'aide des prêtres restés en France, tenté

d'organiser dans l'intérieur des missions religieuses, dont il

avouait à son frère vouloir tirer une utilité politique. «Je désire,

mandait-il le 10 octobre 1797 aux évêques émigrés, qui avaient

conservé des rapports avec leurs diocèses, que les ecclésiastiques

soutiennent parmi mes sujets l'esprit monarchique en même temps que

l'esprit religieux, qu'ils les pénètrent de la connexion intime qui

existe entre l'autel et le trône, et de la nécessité qu'ils ont l'un

et l'autre de leur appui mutuel.»

Mais, il ne trouvait pas partout les oreilles également ouvertes à

ses paroles. Maintenant qu'il devenait plus visible que Bonaparte

favorisait la renaissance religieuse, c'est vers lui, et non vers

le roi que, en grande majorité, se tournaient les prêtres résidant

en France. Ils semblaient attendre de Bonaparte, et de lui seul,

la réouverture légale des temples. Son pouvoir naissant leur

apparaissait comme plus efficace pour la protection de leurs intérêts

que les promesses d'un souverain détrôné, comme plus utile à la cause

de l'Église que cet autre pouvoir qui ne pouvait se rétablir qu'à la

faveur d'une révolution nouvelle.

Si tel était l'état d'âme des ecclésiastiques non émigrés, celui des

prêtres que l'exil n'avait pas encore rendus à leur patrie ne se

trahissait pas comme plus favorable aux intérêts de la monarchie.

Après s'être distingués à l'étranger par leur fidélité, leur

constance et leur courage tant que leur pays ne leur offrait que la

perspective de persécutions analogues à celles qu'ils avaient dû

fuir, ils puisaient maintenant dans le spectacle rassurant qu'il leur

présentait des espérances nouvelles, sous lesquelles se dissipaient

celles que, naguère encore, ils attachaient au rétablissement de

la monarchie. Las d'avoir tant souffert, convaincus qu'au milieu

de leurs ouailles ils retrouveraient le repos, la sécurité et,

pour tout dire, la fin de leurs malheurs, ils n'aspiraient qu'à se

rapatrier, même au prix d'un serment de soumission aux institutions

républicaines. «Ils rentrent en foule, écrivait d'Avaray dans un

mémoire destiné à passer sous les yeux du roi. Ils rentrent non pour

exercer leur ministère en missionnaires qui n'ont plus à craindre

une persécution aussi active, mais pour remplir solennellement leurs

fonctions paroissiales en faisant la dangereuse promesse de fidélité

à la Constitution. Tel est même l'empire de la séduction qui les

entraîne, qu'un grand vicaire connu pour la pureté de ses principes

et de son zèle, mande qu'il est à souhaiter que le souverain pontife

et le roi cherchent de concert le moyen de concilier cette promesse

avec les règles de la religion et les devoirs de la fidélité,

problème impossible peut-être ou du moins difficile à résoudre.»

Cette attitude du clergé de second ordre ne constituait pas

l'unique danger qui menaçât les intérêts de la royauté. Il était

encore à craindre que la contagion ne gagnât le corps épiscopal,

«ce qui serait, au dire de d'Avaray, d'une conséquence beaucoup

plus pernicieuse.» Et comme, en effet, certains prélats, pressés

de retourner dans leur diocèse, commençaient à prétendre que leur

retour, précédé ou suivi de la promesse de fidélité exigée par le

gouvernement, ne compromettrait pas les intérêts monarchiques,

d'Avaray s'élevait avec force contre cette allégation.

«Il n'est pas concevable qu'en promettant d'être fidèle à une

Constitution qui consacre l'usurpation des droits de la royauté, l'on

ne fasse rien de préjudiciable aux intérêts du légitime souverain.

Faite par les chefs de l'Église, cette promesse aurait une influence

terrible sur l'opinion publique; faite par les simples curés, elle

pervertira la conscience de leurs paroissiens. En un mot, les maîtres

de la morale, les ministres de l'Évangile, en promettant fidélité

à la Constitution, persuaderaient tous ceux qui les prennent pour

modèles et pour guides, qu'ils doivent eux-mêmes lui être fidèles, et

les entraîneraient ainsi à se détacher du souverain légitime pour se

soumettre de coeur et d'esprit à l'usurpateur.»

Le roi manquerait donc à ce qu'il se devait à lui-même comme à ses

sujets s'il autorisait le clergé à faire une promesse qui «serait

aussi funeste dans ses effets qu'elle est injuste et scandaleuse en

elle-même». La prudence exigeait cependant qu'il fît une différence

entre les évêques et les curés. Ceux-ci étaient trop nombreux,

trop avides d'une tranquillité dont ils ne pouvaient jouir dans

leur paroisse qu'en se soumettant aux lois, pour reculer devant

la promesse qu'on leur demandait. La leur interdire, ce serait

les indisposer, les aigrir, compromettre même l'autorité royale.

Il fallait donc qu'à leur égard, le roi dissimulât, qu'il évitât

également de permettre et de défendre, et «couvrît les prêtres

défaillants du voile de l'indulgence».

Mais tout autre devait être sa conduite envers les évêques. Moins

nombreux, tenant presque tous à l'ordre de la noblesse, «le sentiment

de l'honneur fortifie en eux le sentiment du devoir.» Pour la

plupart, ils s'étaient hautement prononcés pour la saine doctrine.

Leur défection serait bien plus funeste que celle des curés, tandis

que leur persévérance et leur exemple «garantiraient encore de

plus grands excès» les pasteurs de second ordre, qui avaient déjà

porté quelque atteinte aux vrais principes. Le roi ne pouvait donc

se dispenser de leur interdire la promesse. «Il risque moins de se

compromettre en leur défendant de la prêter.»

Dans le langage du fidèle conseiller de Louis XVIII, on voit naître

le conflit qui allait bientôt s'élever entre ce prince et la plus

grande partie de l'épiscopat français émigré, et qui devint plus aigu

lorsque la conclusion du Concordat eut mis le roi dans la nécessité

de se prononcer non plus seulement sur la question de la rentrée

des évêques, mais encore sur celle bien autrement grave de leur

démission. À l'heure où d'Avaray rédigeait la note que nous venons

de résumer, la seconde de ces questions ne s'était pas encore posée;

la première seule était en jeu. Relégué au fond de la Courlande, ne

recevant les nouvelles du centre de l'Europe que plusieurs semaines

après les événements qu'elles relataient, le roi ignorait ce qui

se passait au même moment en France et en Italie. Il était loin de

soupçonner que Bonaparte rêvait déjà de réconcilier la République

avec la papauté.

II

LES DIVISIONS DE L'ÉPISCOPAT

Les archevêques et évêques sortis de France depuis la Révolution

étaient dispersés en Europe. Il y en avait en Allemagne, en Espagne,

en Italie, en Suède, en Danemark et en Angleterre, presque partout

séparés les uns des autres, dans l'impossibilité de communiquer

aisément entre eux, livrés à toutes les tristesses de la solitude

en pays étranger et quelques-uns aux horreurs de la pire misère.

Ceux-là seuls qui avaient accepté l'hospitalité britannique vivaient

groupés, d'autant plus accessibles aux exhortations du roi et aux

idées de résistance que la pension qu'ils recevaient du gouvernement

anglais les mettait, quoique modique, à l'abri du besoin et rendait

supportable leur exil. Ils résidaient à Londres, au nombre de

dix-huit, entretenant entre eux des relations quotidiennes, associés

aux espérances que nourrissait le comte d'Artois, toujours prêt à

les recevoir lorsque, d'Édimbourg, sa résidence ordinaire, il venait

dans la capitale; il exerçait sur eux une influence incessante et se

montrait ardemment soucieux de ne pas les laisser s'y dérober.

Dans cette importante réunion d'un si grand nombre de prélats, il

semble que la communauté du malheur, non moins que le caractère

dont ils étaient revêtus, aurait dû faire régner la concorde et

la paix. Il n'en était rien. Les rivalités et les jalousies qui

furent le fléau de l'émigration s'étaient glissées au milieu

d'eux tout aussi bien que parmi les émigrés laïques, par suite

surtout de l'intransigeance de quelques-uns et notamment de Dillon,

archevêque de Narbonne, et de Conzié, évêque d'Arras. Royalistes

exaltés, entraînant par leur exemple plusieurs de leurs confrères,

ils traitaient en parias ceux qui osaient parler d'accommodement

ou plaider en faveur de la rentrée des pasteurs dans leur diocèse.

Quiconque ne pensait pas et ne déclamait pas comme eux devenait un

ennemi.

C'est ainsi qu'ils avaient frappé d'ostracisme et presque mis à

l'index le vertueux Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux. Ils

lui reprochaient non seulement son opinion sur l'opportunité de la

rentrée, mais aussi sa conduite aux États généraux, où on l'avait

vu s'associer au tiers pour exiger la vérification des pouvoirs

en commun par les trois ordres, et durant son court ministère au

moment du vote de la constitution civile du clergé. Ils avaient, en

une occasion importante, manifesté à leur vénérable confrère, sous

une forme presque injurieuse, les sentiments d'animosité qu'ils

nourrissaient contre lui et qu'il ne méritait pas.

C'était à l'automne de 1798. Pie VI vivait encore. Ayant décidé de

lui adresser une lettre collective, à l'effet d'attester la fidélité

qu'ils lui gardaient dans ses malheurs, ils avaient affecté de ne

pas inviter l'archevêque de Bordeaux à la signer avec eux. Elle fut

expédiée sans lui avoir été présentée. Indigné d'un tel traitement,

convaincu d'ailleurs que quatre prélats seulement étaient les

instigateurs de ce complot, et que les autres n'y avaient participé

qu'à regret ou par faiblesse, Cicé se plaignit au roi, à qui sa

plainte arriva en même temps qu'il recevait de l'archevêque de

Narbonne une copie de la lettre envoyée à Pie VI. On est heureux de

constater que Louis XVIII n'hésita pas plus à blâmer la conduite des

intransigeants qu'à défendre un prélat dont il savait sans doute les

idées en contradiction avec les siennes sur plus d'un point, mais

qu'il tenait en très haute estime, et dans la personne duquel il

considérait en outre comme essentiel de ménager le pasteur d'un des

plus importants diocèses de France.

«S'il m'était permis de citer à un pontife les apôtres et les

docteurs de l'Église, je vous rappellerais le treizième chapitre de

la première épître aux Corinthiens et cette belle maxime de saint

Augustin: _Unité dans ce qui est nécessaire, liberté dans ce qui est

douteux, charité en tout_. Mais dans ma position, je dois vous tenir

un autre langage.

«Il est vrai que la conduite de M. l'archevêque de Bordeaux a prêté

à la censure dans le commencement de nos malheurs; mais depuis lors,

il a fidèlement et courageusement servi le roi mon frère pendant son

ministère; il a emporté ses regrets; il a refusé le serment qu'une

assemblée impie et rebelle exigeait du clergé de France; il partage

le glorieux exil de ses confrères. Qui pourrait donc lui mériter de

leur part une réprobation aussi affligeante pour l'Église et aussi

dangereuse en politique qu'elle est douloureuse pour lui?

«Si, lorsque je ne cesse de tendre les bras à tous mes sujets, on en

voyait qui fussent repoussés avec dédain par ceux qui méritent le

plus mon estime, quelle confiance pourrait-on prendre à mes paroles?

Et que serait-ce si cette répulsion tombait sur des hommes revêtus

d'une dignité éminente, auxquels il n'est plus permis de parler de

torts effacés depuis longtemps? Que penserait-on enfin, en voyant

M. l'archevêque de Bordeaux traité comme pourrait l'être celui de

Sens[4], s'il vivait encore? D'ailleurs, ce schisme ne peut produire

que l'effet le plus funeste dans le diocèse de Bordeaux, et dans

ceux qui, étant vacants, sont, par les lois canoniques, soumis à la

juridiction immédiate du métropolitain. Cette considération, à la

fois politique et religieuse, est du plus grand poids.

[Note 4: Le cardinal de Brienne, qui avait prêté serment à la

Constitution civile du clergé.]

«J'ai pris le ton d'amitié et de franchise que je me plais toujours

à employer avec vous. Je suis sûr de son effet, et je m'attends

que vous vous empresserez de faire cesser une division qui me fait

beaucoup de peine, et qui deviendrait très nuisible à l'Église et à

l'État.»

Non content d'avoir administré cette remontrance à l'archevêque de

Narbonne, le roi la communiqua à l'archevêque de Bordeaux en lui

exprimant ses regrets et en l'assurant de son affectueuse estime.

Puis, l'année suivante, à l'approche du conclave, il faisait part à

son frère de l'incident dans lequel il était lui-même intervenu ainsi

qu'on vient de le voir, et le chargeait de s'entremettre afin que,

lorsque les prélats résidant à Londres enverraient au nouveau pape

leur acte de soumission, Champion de Cicé fût mis à même de le signer

avec eux, et qu'on lui épargnât ainsi une nouvelle avanie.

«L'objet des plaintes de l'archevêque de Bordeaux, écrivait-il au

comte d'Artois, était d'avoir été exclu de la démarche que les

évêques réfugiés en Angleterre ont faite vis-à-vis du pape. Cette

démarche était, en effet, mi-partie de religion et de politique,

et à ce dernier titre, les signataires de la lettre pouvaient se

défendre. Cependant, comme le fort doit emporter le faible, c'était

véritablement traiter l'archevêque de Bordeaux comme Grégoire que

de l'en exclure. J'ai profité de cette occasion pour prêcher une

tolérance que je crois très nécessaire, car l'intolérance des émigrés

a fait beaucoup de mal, et nous ne devons pas oublier qu'elle a coûté

à la bonne cause plus d'un sujet qui l'aurait utilement servie.

L'archevêque de Bordeaux, qui est dans une classe toute particulière,

me fournissait une belle occasion, parce que sa conduite

ministérielle a été bonne, et que celle qu'il a tenue depuis sa

sortie du ministère a été sage. Il n'a, du moins à ma connaissance,

jamais prêché comme tant d'autres, et tout ce que j'ai dit de lui

est vrai. Mais je n'ai pas prétendu tout faire à moi seul. Vous avez

lu dans le catéchisme, qu'il y a trois parties dans le sacrement de

pénitence: la contrition, la confession, la satisfaction. Le premier

vient de Dieu; les hommes ne peuvent l'exiger, ne pouvant la juger.

L'archevêque de Bordeaux a rempli la troisième. Mais je ne pense pas

pour cela qu'il soit dispensé de la seconde. Je vous dis tout cela

pour vous seul, car je ne vois pas que vous puissiez en tirer un

grand parti.

«Mais voici une occasion de faire l'application de ma lettre à

l'archevêque de Narbonne; c'est à vous à produire ce miracle. Le

clergé de France doit faire une démarche de soumission envers le

pape qui va être élu. Faites savoir à nos évêques que c'est affaire

religieuse, et que par conséquent, l'archevêque de Bordeaux doit

être admis à la signature. Ne vous laissez pas prendre au subterfuge

qu'ils ont employé une première fois, en disant que ce n'est pas le

clergé en corps, que ce sont les individus, etc. Persuadez, exigez

en mon nom s'il le faut, et soyez sûr que vous aurez rendu un bon

service à la cause. Je leur écrirais bien de le faire, mais il

faudrait pour cela que je supposasse que ma première invitation a été

_righted_, et il faudrait que je prisse le ton plus qu'impératif, ce

qui, dans les circonstances présentes, ne vaudrait rien, et pourrait

même avoir des inconvénients en raison de ce que c'est matière

religieuse. J'aime mieux vous en charger.»

Comme on doit le penser, l'archevêque de Bordeaux, encore que

les efforts réunis du roi et de Monsieur n'eussent pas modifié

sensiblement l'attitude des intransigeants à son égard, fut sensible

aux témoignages de justice et de bonté que lui avait prodigués son

souverain en ces pénibles circonstances. Ses lettres expriment sa

gratitude. Mais, elle ne pouvait le ralentir longtemps dans ce qu'il

considérait comme l'accomplissement d'un grand devoir.

III

LA RENTRÉE DES ÉVÊQUES

Il n'était ni le seul ni le premier qui, préoccupé avant tout du

bien des âmes, eût résolu de retourner dans son diocèse, dès qu'il

le pourrait faire avec honneur et sûreté. En janvier 1800, du fond

de son exil, Louis XVIII voyait avec amertume plusieurs des membres

de l'épiscopat, après avoir longtemps jeté sur la France un regard

analogue à celui qu'avaient jadis jeté les Hébreux sur la terre

promise, reprendre l'un après l'autre la route de son royaume, que

lui fermait à lui-même un pouvoir usurpateur. Chaque courrier venu

de France lui apprenait quelque nouvelle défection. Le nombre des

défaillants augmentait de jour en jour. Sur cette liste douloureuse,

allaient s'inscrire peu à peu des prélats qu'on avait vus toujours

fidèles à la royauté: de Boisgelin, archevêque d'Aix; de Puységur,

archevêque de Bourges; de Rohan, archevêque de Cambrai; de Cély,

évêque d'Apt; de Clermont-Tonnerre, évêque de Châlons-sur-Marne;

de Lubersac, évêque de Chartres; d'Osmond, évêque de Comminges; de

Mérinville, évêque de Dijon; de Noé, évêque de Lescar; de Chaumont,

évêque de Saint-Dié; de Champorcin, évêque de Toul; de Barral, évêque

de Troyes, et même de Mercy, évêque de Luçon, qui longtemps s'était

signalé par sa résistance aux pensées de retour, et qui maintenant

proclamait que les pasteurs devaient se rendre aux voeux de leurs

diocésains. Les motifs dont s'inspiraient ses confrères et lui-même,

il les avait résumés par avance dans un mémoire justificatif de la

conduite qu'il s'apprêtait à tenir, et qu'à sa prière, La Fare,

évêque de Nancy, fixé à Vienne, se chargea de présenter au roi.

Mécontent de cette apologie, étonné que La Fare l'eût transmise

sans la blâmer, Louis XVIII y répondit avec véhémence, par une de

ces notes qu'il se plaisait à rédiger de sa main, et qu'il faisait

expédier ensuite en guise de réplique à ceux dont le langage lui

avait fait prendre la plume. Cette réponse, où sont reproduits les

arguments de l'évêque, précise le dissentiment qui s'était élevé

entre l'épiscopat et le roi. Les droits de l'Église et ceux de l'État

y sont discutés de part et d'autre avec l'énergie qu'inspirait à

chacun des tenants la conviction qu'il était dans la vérité.

«Le royaume de Jésus-Christ n'étant pas de ce monde, avait écrit

l'évêque de Luçon, il n'appartient pas aux prêtres de se mêler des

querelles de ceux qui s'en disputent l'empire.» Le roi protestait

d'abord contre ce dire; la neutralité du clergé lui semblait

impossible dans la pratique. «Bernadotte appelle les Bretons sous

les drapeaux de la République; Georges les appelle sous ceux de

la royauté. Ni l'un ni l'autre n'entendent qu'un homme en état de

porter les armes reste oisif. Un paysan vient consulter son curé

pour savoir de quel côté il se tournera. Comment le curé fera-t-il

pour ne se mêler de rien? Refusera-t-il d'éclairer la conscience de

son paroissien? Prendra-t-il sur lui, par ce refus, le danger de le

voir se jeter dans la mauvaise voie quand il aurait pu le guider

dans la bonne?» À ces questions, l'évêque avait répondu par avance,

en déclarant que le curé devrait, le cas échéant, prêcher de paroles

et d'exemples la soumission à la puissance publique qui existe,

quand réellement elle existe, pour le temps qu'elle existe, «parce

que c'est la volonté de Dieu;» d'où le roi tirait cette conclusion

que, pour se conformer à ce principe, le paysan devrait se soumettre

à Bernadotte. «Si c'est là de la neutralité, répliquait-il, je ne

sais plus quel est le sens qu'on peut attacher à ce mot. Si c'est du

royalisme, je m'avoue encore plus ignorant. Fera-t-on une distinction

entre l'existence réelle par le droit et celle qui ne l'est que par

le fait? Elle serait bien subtile. D'ailleurs, si on la faisait, on

sortirait encore de la neutralité, car Georges a pour lui la réalité

du droit; ainsi ce serait lui qu'il faudrait aller joindre.»

Mais telle n'était pas la pensée de l'évêque de Luçon. Sans doute, il

ne se dissimulait pas «le crime de la rébellion et de l'usurpation»;

il se promettait bien de nourrir dans le coeur de ses diocésains

«l'amour qu'ils doivent conserver à leur légitime souverain, le

désir du retour de son autorité paternelle et la volonté de seconder

la Providence s'il était dans ses desseins de hâter ce retour».

Seulement, il ajoutait «qu'ils devaient rester sous le joug auquel

Dieu les avait soumis, jusqu'à ce qu'il lui plût de le briser dans

sa miséricorde». Mais alors, le roi demandait à quels signes les

diocésains de l'évêque de Luçon reconnaîtraient qu'il était dans

les desseins de la Providence de rétablir la monarchie. Étaient-ce

les victoires des étrangers? Mais, après en avoir remporté l'année

précédente, les étrangers maintenant étaient attaqués jusque dans

leurs foyers. Était-ce un soulèvement en faveur de la royauté? Hélas!

Stofflet, Charette, Frotté et tant d'autres étaient morts dans les

supplices. Étaient-ce les divisions intérieures des usurpateurs?

Mais, on ne voyait autre chose depuis le commencement de la

Révolution. Si ce sont là les signes auxquels on peut reconnaître

qu'un gouvernement chancelle, il fallait du moins admettre qu'ils

sont bien trompeurs.

«M. l'évêque de Luçon attend-il des miracles? Ce serait tenter Dieu

que de lui en demander. Il faut donc conclure qu'il veut qu'on

subisse le joug, qu'on se soumette à l'autorité publique, qu'on lui

obéisse, et de conséquence en conséquence, que les diocésains de M.

l'évêque de Luçon, les illustres et fidèles Vendéens, s'arment et

deviennent des sujets de Bonaparte.

«Il leur a dit que la cause de la monarchie n'est pas tellement liée

à celle de la religion qu'il faille abandonner celle-ci, s'il n'est

pas dans les desseins de Dieu de défendre l'autre. Cette phrase est

du plus grand danger. À Dieu ne plaise que le roi très chrétien,

renonçant à son plus beau titre, veuille faire prévaloir la monarchie

sur la religion. Mais convient-il à un sujet fidèle de poser, même en

hypothèse, le cas où leurs intérêts seraient opposés?

«Il a dit qu'une puissance peut être criminelle dans sa cause, et

devenir légitime dans son effet; que ce sont les événements humains

qui en décident, et qui sont toujours dirigés par la Providence,

qui doit faire servir jusqu'à la mauvaise volonté des méchants à

l'accomplissement de ses desseins. Fauchet[5] prenant pour texte ces

paroles de saint Paul: _Vos ad libertatem vocati istis_, n'a pas

mieux prêché en faveur de la Révolution, pas même si adroitement; car

il voulait justifier la cause, ce qui était fait pour révolter son

auditoire, s'il n'eût pas été fanatisé, au lieu qu'en condamnant la

cause et justifiant l'effet, on peut séduire bien plus de monde.»

[Note 5: Membre de la Convention et évêque constitutionnel du

Calvados.]

Ainsi, dans la pensée de Louis XVIII, l'argumentation de son

contradicteur ne tendait à rien moins qu'à compromettre ses droits

les plus légitimes. L'évêque avait beau dire qu'il les respectait,

qu'ils lui étaient chers; il les sacrifiait en déclarant «qu'il

n'enseignerait pas la révolte contre ceux qui, aujourd'hui,

gouvernent par la permission de Dieu, et qu'il leur obéirait aussi

longtemps que Dieu voudrait les tolérer, malgré le crime de leur

usurpation». La révolte! Ce mot, sous la plume de Mercy, prélat

gentilhomme, indignait le roi. «C'est la première fois, écrivait-il,

que pareille chose est traitée de révolte dans les écrits d'un

autre que d'un révolutionnaire. Sans arguer contre M. l'évêque de

Luçon du fameux passage de l'Écriture: _Rendez à César ce qui est à

César_, je lui rappellerai un fait consigné dans les livres saints:

Dieu avait promis à David que le Messie sortirait de sa race. Joas

sauvé du massacre de ses frères suffisait pour l'accomplissement de

la promesse divine. Athalie régnait pareillement depuis huit ans.

Cependant, le grand-prêtre Joïada conspira contre elle, la détrôna,

la fit tuer, et l'Écriture loue cette action qui ne lui fut inspirée

que par la fidélité qu'il devait au fils d'Ochosias. Je n'ai plus

besoin de faire de commentaire sur ce texte.»

Cette argumentation pressante, datée de juillet 1800, ne convainquit

pas l'évêque de Luçon. Au mois de septembre, une lettre de Champion

de Cicé au comte de Saint-Priest vint apprendre au roi que cet

archevêque était décidé à suivre l'exemple de Mercy. Après avoir

établi que l'acte de soumission «ne pouvait répugner à aucun

catholique, d'après les explications données par le gouvernement de

France», il ajoutait: «Je m'étais flatté de n'être point obligé de

délibérer sur moi-même, et d'échapper à la pénible alternative où je

suis: ou de déplaire à Sa Majesté ou de négliger mes devoirs envers

les fidèles confiés à mes soins. En satisfaisant à mes devoirs de

pasteur, il me serait infiniment pénible d'agir contre ou même sans

l'agrément de Sa Majesté, quoique je regarde comme certain que ses

intérêts n'y seraient point compromis.»

Bien que, sous les formules de respect, ce langage révélât une

résolution irréductible, le roi ne désespéra pas de la modifier; il

chargea son frère de cette mission délicate. Dans la lettre qu'il lui

adressait à cet effet, à Londres, où résidait l'archevêque, il lui

rappelait que plusieurs prélats «avaient déjà faibli», et lui faisait

remarquer qu'il était bien important que le métropolitain de Bordeaux

n'allât pas en grossir le nombre. «Il est aigri par la conduite trop

raide, il faut l'avouer, et trop différente de l'excellent principe:

_fortiter in re, suaviter in modo_, que ses confrères ont tenue à

son égard. Une défense absolue et sèche suffirait peut-être pour

arrêter un autre personnage qui serait dans l'erreur. Mais celui-ci

partirait, la défense dans sa poche, et ferait cent fois plus de mal

que s'il était parti sans me consulter. Vous seul, mais je dis vous

seul, pouvez empêcher ce mal. Il s'agit donc que vous l'envoyiez

chercher, et que vous lui disiez que je vous ai chargé de répondre à

sa lettre.»

Le roi fournissait ensuite à son frère les éléments de cette réponse.

On y retrouve, sous une forme différente, l'argumentation détaillée

que, dans la longue note citée plus haut, il avait opposée aux

allégations de l'évêque de Luçon. Était-il vrai qu'il n'y eût rien

dans l'acte de soumission qui pût répugner à un catholique? Dire la

messe, porter les sacrements aux malades, ne sont que les moindres

parties du ministère du prêtre. Il doit aussi annoncer la parole de

Dieu, expliquer les commandements, confesser, accorder ou refuser

l'absolution. «Or, je demande comment il pourra l'accorder à un

acquéreur de biens nationaux, et comment il pourra concilier avec son

serment le commandement: _Bien d'autrui ne prendras ni retiendras à

ton escient_. Dieu ordonne la restitution, les lois de la République

la défendent. Le confesseur pourra-t-il braver l'ordre? Pourra-t-il

enfreindre la défense à laquelle il a juré d'être soumis?» Son

embarras serait le même en cas de guerre civile. À son pénitent

obligé d'arborer la cocarde blanche ou la cocarde tricolore, que

conseillerait-il? «S'il lui conseille la première, il viole sa

promesse; s'il lui conseille l'autre, peut-il croire que mes intérêts

ne seront pas compromis?» Le roi établissait, d'ailleurs, une

différence entre les prêtres qui avaient émigré et ceux qui n'avaient

pas quitté la France. Il reconnaissait que ceux-ci, ne pouvant

exercer leur ministère sans prêter le serment, étaient justifiés de

l'avoir prêté; mais que les autres, ne le prêtant que pour rentrer,

et le prêtant volontairement, le scandale serait d'autant plus

grand que la soumissionnaire serait plus élevé en dignité. «Ces

raisonnements, développés avec cette grâce et cette aménité qui vous

sont propres, et que je ne saurais trop vous recommander d'employer

dans cette occasion, doivent produire leur effet. Et si vous ne

pouviez opérer cette grande conversion, songez du moins qu'il ne

faut pas que l'homme sorte exaspéré d'auprès de vous. Ce sera bien

assez du mal que sa désertion fera, sans y ajouter encore celui qu'il

ferait par animosité.»

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 1 / 48 段