HISTOIRE DE L'ÉMIGRATION
PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
TOME III
DU DIX-HUIT BRUMAIRE À LA RESTAURATION
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
OEUVRES HISTORIQUES
À LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
=Les Conspirations royalistes du Midi sous la Révolution= (1790-1793),
un vol. in-16 avec 3 cartes, broché. 3 fr. 50
=Histoire de la Restauration=, un vol. in-16 (_Épuisé_).
=La Terreur Manche=, épisodes et souvenirs (1815), 3e édition, un vol.
in-16, broché.
=Le roman d'un Conventionnel, Hérault de Séchelles et les Dames de
Bellegarde=, 2e édition, un vol. in-16, avec 8 gravures, broché.
CHEZ DIVERS ÉDITEURS
=Le cardinal Consalvi=, in-18 (_Épuisé_).
=Le Ministère de M. de Martignac=, in-8º (_Épuisé_).
=Le Procès des Ministres de Charles X=, in-8º (_Épuisé_).
=La Police et les Chouan=s, in-18.
=Conspirateurs et Comédiennes=, in-18.
=Poussière du passé=, in-18.
=Louis XVIII et le duc Decazes=, in-8º.
=La Conjuration de Pichegru=, in-8º.
=Une vie d'Ambassadrice au siècle dernier=, in-8º.
=Souvenirs de la Présidence du Maréchal de Mac-Mahon=, in-18.
=Le duc d'Aumale=, un vol. in-8º.
=Mémoires d'un gentilhomme du temps de Louis XIV=, un vol.
in-18.
=Coblentz=, in-8º (_Épuisé_).
=Les Émigrés et la seconde Coalition=, in-8º (_Épuisé_).
=Les Bourbons et la Russie=, in-8º (_Épuisé_)[1].
[Note 1: Ces trois derniers volumes sont fondus dans l'_Histoire de
l'Émigration_ et ne seront pas réimprimés.]
ERNEST DAUDET
HISTOIRE DE L'ÉMIGRATION
PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
TOME III
DU DIX-HUIT BRUMAIRE À LA RESTAURATION
Ouvrage couronné par L'Académie Française
(Grand Prix Gobert)
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, boulevard Saint-Germain, 79
1907
Droits de traduction et de reproduction réservés.
HISTOIRE DE L'ÉMIGRATION
PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
LIVRE ONZIÈME
LA COUR DE MITAU EN 1800
I
L'ÉGLISE ET LA ROYAUTÉ
En l'émouvante histoire de Louis XVIII dans l'émigration, l'année
1800, à n'y regarder qu'au point de vue de sa sûreté personnelle,
n'est pas celle où il a le plus à se plaindre de sa destinée.
La générosité du tsar Paul Ier lui a assuré un asile. Traité en
souverain, il y vit paisible, à l'abri du besoin, grâce aux deux cent
mille roubles qu'il reçoit annuellement de son bienfaiteur, dans
une intimité familiale dont la présence à ses côtés de la duchesse
d'Angoulême accroît pour lui la douceur et qu'embellit encore
l'incessant dévouement de son fidèle ami le comte d'Avaray, capitaine
de ses gardes. Parmi ses familiers d'autrefois, quelques-uns de
ceux qu'il préfère ont pu le rejoindre: le cardinal de Montmorency,
grand aumônier, qu'assistent trois aumôniers ordinaires, y compris
l'abbé Edgeworth, confesseur de Sa Majesté; le comte de Saint-Priest,
premier ministre de cette petite cour; les ducs de Fleury, de Duras,
de Villequier, gentilshommes de la chambre; le comte des Cars,
premier maître d'hôtel; le duc de Guiche, le duc de Piennes, le
comte de La Chapelle, le marquis de Bonnay. Il y a aussi la maison
de la reine, celle de la duchesse d'Angoulême, dont le mari est à
l'armée de Condé avec son frère le duc de Berry, et où l'on compte
le duc et la duchesse de Sérent, la comtesse de La Tour-d'Auvergne,
Mlle de Choisy, le marquis de Nesle, oncle du comte d'Avaray, et sur
lequel une démarche imprudente attirera bientôt de la part du tsar
un ordre d'expulsion. Il y a enfin un nombreux personnel domestique,
sous la direction de Hue et de Cléry. Grâce à cet entourage, à la
pompeuse étiquette qu'on y observe, moins encore par la volonté du
roi que par les ordres de d'Avaray; grâce à ses gardes du corps, que
la sollicitude de Paul Ier a rassemblés autour de lui, le souverain
proscrit peut croire encore qu'il n'a pas tout perdu.
Chaque jour, après la messe, il donne audience. À la porte de
son cabinet, se tiennent, l'épée nue, deux gardes, chevaliers de
Saint-Louis. Le gouverneur de Courlande présente le visiteur au
gentilhomme de service, qui l'introduit auprès du prince. Le roi
porte ordinairement un habit bleu, à collet rouge. Affable est son
accueil. Il s'énonce bien, parle avec la même facilité le latin, le
français et l'italien, un peu l'anglais. S'il retient le visiteur à
dîner, celui-ci est placé à côté du duc d'Angoulême, assis lui-même
près du roi, et «qui ne trouve rien à dire malgré le désir qu'il
paraît en avoir». À la droite de la duchesse d'Angoulême, prend place
le cardinal de Montmorency, très sourd, «n'entendant rien, parlant
peu, mais mangeant d'un grand appétit.»
Le roi aime à entretenir ses invités des malheurs de son frère. Il
montre, attendri, «le dernier billet que la reine Marie-Antoinette
lui écrivit du Temple et le cachet de France, qu'un hasard a mis dans
ses mains.» Le soir, on installe, comme à Versailles, le jeu du roi.
C'est ordinairement le duc d'Angoulême qui lient les cartes contre
son oncle. Quand c'est à lui de les donner, il se lève et reste
debout en les distribuant.
Les distractions de la cour de Mitau ne vont guère au delà de ces
réunions. Dans la journée, une promenade en voiture, quelques
visites chez les châtelains des environs; le soir, le thé chez la
duchesse de Guiche: «Les tasses sont en faïence, la théière en
étain. La gêne règne dans les finances; mais les grâces embellissent
la détresse.» Quelquefois, c'est un haut personnage qui passe par
Mitau, le grand-duc Constantin, second fils du tsar, le maréchal
Souvarof[2], vieux et malade, des diplomates étrangers, quelque
émigré mandé par l'empereur, ou même des espions et des aventuriers
qui pénètrent en Russie, en trompant la surveillance rigoureuse
exercée aux frontières.
[Note 2: Le maréchal Souvarof passa deux fois à Mitau: en 1799, en
allant prendre le commandement des armées coalisées, et en 1800,
lorsque le tsar, après Zurich, rompit l'alliance. La première fois,
Saint-Priest étant allé le voir fut reçu à la portière de la voiture
du vieux soldat. La seconde fois, Souvarof passa sans s'arrêter ni
voir personne. Il était malade et découragé.]
Mais les avantages matériels de cette existence, dont le roi,
sans qu'il puisse encore le prévoir, sera dépossédé demain, ne le
dédommagent pas des déceptions et des mécomptes qu'amasse sur sa
tête et voit éclater cette année 1800. Considérée à travers tant
d'événements désastreux pour sa cause, elle apparaît comme la plus
douloureuse de son exil. La journée de brumaire a livré la France
à Bonaparte, coupé court aux négociations que Louis XVIII croyait
nouées entre ses agents et Barras, révélé les ambitions du premier
consul, et dispersé les royalistes qui, dans Paris, travaillaient
au rétablissement de la monarchie. Paul Ier, mécontent de ses
alliés, est sorti de la coalition. Déjà, ses regards se tournent
avec admiration vers le jeune général qui a maté le monstre
révolutionnaire. La froideur, la réserve, des susceptibilités sans
objet caractérisent de plus en plus ses rapports avec l'héritier des
Bourbons. La Sardaigne et Naples subissent le joug de la République;
la Prusse et l'Espagne vivent en paix avec elle; l'Autriche et
l'Angleterre, quoique à contre-coeur, entrevoient le moment où elles
devront suivre cet exemple. Le pape lui-même abandonne le roi, se
rapproche du vainqueur, consent à négocier avec lui en vue d'un
Concordat. À sa voix et rebelles à celle du roi, les évêques, pour
la plupart, rentrent en France, où le clergé de second ordre les a
précédés, et se préparent à envoyer à Rome leur démission afin de
faciliter l'exécution de l'acte réparateur, qui va faire refleurir la
vieille religion des ancêtres. Il semble en un mot que les chances
de la royauté légitime soient pour longtemps paralysées, sinon pour
toujours.
Une lettre écrite le 15 novembre par Louis XVIII à une noble
Anglaise, lady Malmesbury, une amie des jours heureux, qui lui avait
adressé ses hommages, nous permet de lire dans son âme, d'y voir
les sentiments auxquels, après cinq années d'un exil tragique, il
s'abandonnait:
«Je vous remercie de vouloir que je vous entretienne de ma position.
Je pourrais ne vous dire qu'un mot: je suis à cinq cents lieues de
ma patrie, et ce mot dirait tout. Mais vous désirez des détails, et
pour vous satisfaire, il faut que je distingue deux personnes en moi:
l'homme public et l'homme privé.
«Si ce dernier oubliait qu'il a perdu les êtres qu'il chérissait
le plus au monde, il pourrait se croire heureux. Le plus généreux
des souverains m'a donné un asile; il m'y comble d'amitiés; il l'a
embelli par l'union de mes enfants, par la présence de l'unique
rejeton de ceux que je pleure, de cet ange que la France envie à la
Courlande. Mais, toutes les douceurs qu'éprouve l'homme privé sont
empoisonnées par les peines de l'homme public. Mon coeur et mes yeux
se portent sans cesse vers la France. Je vois mon peuple revenu de
ses erreurs, mais opprimé par ceux qui l'avaient égaré, me tendant
les mains auxquelles les miennes ne peuvent atteindre, les autels
déserts, le trône de mes pères renversé, leur palais occupé par un
homme à peine né Français, et je ne puis pas au péril de ma vie
mettre un terme à tant de malheurs et une politique aussi fausse
qu'incompréhensible enchaîne le bras, rend nulles les magnanimes vues
de mon auguste ami, et me retient à l'extrémité de l'Europe. Avec de
telles pensées, puis-je être heureux? Non, sans doute.
«Mais gardez-vous, _my dear lady_, de croire que je m'en laisse
abattre. Je pense que mes maux sont bien peu de chose en comparaison
de ceux que mon malheureux frère a soutenus avec une constance qui
honorera éternellement sa mémoire, et cette idée seule suffirait
pour soutenir mon courage. L'espérance est d'ailleurs loin de
m'abandonner. Le temps viendra où l'aveuglement des rois cessera,
où tous sentiront que le danger est commun à tous et menace non
seulement leur tête, mais encore tout l'ordre social, et que pour
s'en garantir, pour en empêcher l'inévitable effet, il faut s'unir
au seul allié qui puisse assurer le succès d'une telle entreprise,
au coeur des vrais Français, en opposant franchement la monarchie à
la République, le roi légitime à l'usurpateur. Ces vérités, souvent
répétées et jusqu'à présent sans fruit, germeront un jour. Je
l'attends, je l'espère et ne cesse de travailler à le hâter. Telle
est ma vie.»
Cette éloquente profession de foi nous montre Louis XVIII toujours
égal à lui-même, toujours animé de cette indomptable confiance dans
le triomphe de ses droits, qui, jusqu'en 1814, fut son guide et
son soutien, et dont il convenait d'évoquer le témoignage avant de
poursuivre le récit de ses cruelles épreuves, ne serait-ce que pour
faire comprendre comment il est parvenu à en porter le fardeau sans
en être écrasé.
Il est vrai qu'au début de l'année 1800, à la faveur de la sécurité
matérielle dont il jouissait, et surtout de son éloignement de la
France, qui lui dérobait trop souvent ce qui s'y passait, il se
flattait encore de voir réussir quelques-unes des entreprises qu'il
avait conçues ou approuvées. Sans doute, les victoires des armées
républicaines, le renoncement de Paul Ier à toute idée belliqueuse,
le rappel de ses troupes, avaient frappé au coeur la coalition. Mais,
outre qu'à Mitau on ne croyait pas que sa défaite fût définitive,
on y gardait encore quelque espoir de la voir se renouer. On
l'espérait d'autant plus que Dumouriez venait d'être appelé par le
tsar à Saint-Pétersbourg, et que Pichegru et Willot poursuivaient en
Allemagne, chacun de son côté, l'exécution de leurs plans. Enfin, à
Paris, un conseil composé d'hommes honorables venait de prendre en
main les affaires du roi. Il s'efforçait de négocier avec Bonaparte
en vue d'une restauration des Bourbons, et bien que le roi n'osât
croire au succès de cette négociation, il n'y avait pas lieu de
perdre confiance tant que le dernier mot n'en était pas dit. Tout,
d'ailleurs, en France et en Europe, demeurait encore si confus et
si contradictoire, que les espérances étaient aussi fondées que les
craintes.
Entre les diverses questions qui préoccupaient le roi, celle qui
lui causait en ce moment les plus graves soucis était la question
religieuse. Elle ne lui apparaissait pas moins obscure que les
autres. Lorsque après la mort de son frère, et vu la minorité de
Louis XVII, il s'était proclamé régent, il avait pu constater le
mauvais vouloir du pape Pie VI pour sa cause. L'ambassadeur d'Espagne
à Rome, le comte d'Azara, s'étant présenté au Vatican, le pape averti
qu'il y était envoyé par le cardinal de Bernis, représentant du comte
de Provence, lui avait dit:
--Je suppose que vous ne venez pas me demander de le reconnaître
comme régent, je ne le ferai que lorsque les autres l'auront fait.
D'Azara, jugeant qu'il serait inopportun de formuler une requête
positive, s'était contenté de répondre que le prince ne demandait que
des bénédictions.--Je les lui donne de tout mon coeur, avait répliqué
le pape.
Cependant, peu après, comme pour corriger l'effet de son refus,
il avait, dans un bref au comte de Provence, exprimé l'espoir que
les difficultés s'aplaniraient, et que la maison de France serait
rétablie. Puis, en 1796, dans la fameuse bulle commençant par ces
mots: _Pastoralis sollicitudo_, on l'avait entendu exhorter les
Français «à l'obéissance envers ceux qui les gouvernent aujourd'hui,
c'est-à-dire, déclarait Louis XVIII dans sa protestation du 8
octobre de la même année, envers ceux qui exercent sur eux, à notre
préjudice, une autorité qui n'appartient qu'à nous». Il en tirait
cette conclusion que la papauté abandonnait les Bourbons.
Mais, trois ans plus tard, après l'arrestation de Pie VI, le Sacré
Collège réfugié à Venise, ayant fait une démarche solennelle
auprès de toutes les cours pour amener la délivrance du captif, y
avait compris Louis XVIII. Une lettre du cardinal Albani, doyen de
l'illustre assemblée, était arrivée à Mitau, adressée à «Sa Royale
Majesté très chrétienne», et conçue dans les mêmes termes que si
le destinataire eût été en possession de son royaume. Elle lui
recommandait, «autant que le permettent les circonstances actuelles,
aussi bien la cause du Saint-Siège apostolique que la personne sacrée
du Saint-Père,» et lui offrait les voeux du Sacré Collège «pour
son prochain rétablissement sur le trône de ses glorieux ancêtres».
Enfin, peu après, le Sacré Collège s'étant réuni en Conclave pour
donner un successeur à Pie VI, non seulement le cardinal Albani avait
fait part de sa réunion au roi, mais le nouveau pape, Pie VII, à
peine élu annonçait son élection au souverain détrôné en une lettre
autographe que le cardinal Maury s'empressait de transmettre à Mitau.
L'adresse en était ainsi libellée: _Dilectissimo in Christo filio
nostro Ludovico XVIII, regi christianissimo_.
Cette communication n'arriva à Mitau qu'à la fin d'avril. Le roi
y répondit aussitôt par celle-ci: «Très saint Père, j'ai reçu la
lettre de Votre Sainteté, en date du 14 mars, par laquelle elle me
fait part de son exaltation sur la chaire de saint Pierre. Jamais
nouvelle ne me fut plus agréable, et je regarde comme un bienfait
particulier de la Providence d'avoir donné à l'Église un chef que
sa conduite vis-à-vis du moderne Attila désignait d'avance pour
occuper la place de saint Léon le Grand. En mettant aux pieds de
Votre Béatitude l'hommage du fils aîné de l'Église, et les assurances
de ma vénération pour sa personne sacrée, ainsi que ma dévotion au
Saint-Siège, en recevant avec reconnaissance la bénédiction que
Votre Sainteté donne à la reine son épouse et à moi, je la lui
demande pour mon royaume, auquel les attentats des impies ne feront
jamais perdre le glorieux titre de roi très chrétien et qui, aux
droits que ses malheurs lui donnent sur le coeur paternel de Votre
Béatitude, en joint un particulier: celui d'être le berceau de ses
illustres aïeux.» On voit par ce langage que le roi interprétait la
démarche du Saint-Siège comme une reconnaissance de son titre royal
que d'autres puissances s'obstinaient à lui refuser, dans la pensée
de la lui vendre au moment opportun, au prix de quelques cessions
territoriales. Elle l'avait comblé de joie; il en gardait à Maury une
vive gratitude, et c'est sur ce cardinal que, résolu à se donner un
ministre auprès du Saint-Siège, son choix était tombé.
Les raisons pour lesquelles il l'avait choisi se trouvent résumées
dans une lettre qu'il écrivait à son frère, en réponse à la
proposition que lui avait faite celui-ci de désigner comme son
représentant auprès du Saint-Siège le bailli de Crussol, dont le
dévouement à la cause royale ne s'était jamais démenti. Le roi
aimait et estimait à sa juste valeur ce gentilhomme; en maintes
circonstances, il avait apprécié ses services, et ne contestait pas
ses aptitudes à remplir la haute fonction que Monsieur sollicitait
pour lui. Mais, en cette circonstance, Maury s'imposait:
«Le pape m'a reconnu, il est vrai; mais d'une simple note de
reconnaissance à l'admission d'un ministre, il y a encore un grand
pas, et quoique le pape ait montré, dès les premiers instants de
son règne, un caractère très décidé, je n'ai pas la certitude qu'il
admette même le cardinal Maury. Il ne fallait donc pas faire arriver
à sa cour un personnage nouveau et dont la non-admission, à laquelle
Vienne et peut-être beaucoup d'autres travailleront indubitablement
de tous leurs moyens, ne pût rester cachée, et ne devînt pour moi un
soufflet pire que tous ceux que l'infortuné Pie VI m'a donnés. Il
fallait un homme qui eût mille raisons pour aborder le pape soit à
Rome, soit à Venise, et qui pût négocier l'admission de mon ministre
avec d'autant plus d'avantage qu'il eût lui-même du crédit auprès de
Sa Sainteté. Cet homme était sans contredit le cardinal Maury. Or, le
charger de semer pour qu'un autre recueillît, c'était lui donner un
désagrément qu'il est loin d'avoir mérité, puisque c'est à lui que
je dois la première démarche que le Sacré Collège a faite auprès de
moi, démarche dont celle que le pape vient de faire n'a été qu'une
conséquence nécessaire. Je dis, lui donner un désagrément; car, outre
qu'il a déjà en quelque sorte exercé les fonctions de mon ministre
dans le Conclave, j'avais tout lieu de penser, et j'ai eu depuis
la preuve qu'il désirait en être revêtu auprès du pape. D'ailleurs
personne n'est plus propre à réussir auprès de Sa Sainteté. Le parti
qui lui a donné la tiare avait pour chefs apparents les cardinaux
Albani et Braschi; mais c'était le cardinal Maury qui en était
l'âme[3].»
[Note 3: Bien que les mémoires et la correspondance du cardinal Maury
avec Louis XVIII, publiés en 1891, et les études sur l'histoire
du clergé de France à cette époque nous exposent, en en résumant
les phases principales, à raconter des faits déjà connus, il était
impossible de ne leur pas donner place dans ces récits. Il s'en
faut, en effet, comme on va le voir, que les ouvrages antérieurs
contiennent toutes les pièces du procès. Celles notamment qu'on va
lire et qui sont inédites éclairent des péripéties qu'il y avait lieu
de conserver à l'histoire, ne serait-ce que parce qu'elles mirent aux
prises les droits de l'Église et ceux de la monarchie, si étroitement
liés jusqu'à la Révolution, et brisèrent une association qui,
durant des siècles, avait également profité à l'une et à l'autre.
Elles nous montrent en outre la grande majorité de l'épiscopat de
France, uniquement guidée, dans des circonstances critiques, et,
bien qu'appartenant à la noblesse, «parure et appui du trône,» par
l'intérêt supérieur de la religion, n'hésitant pas à lui sacrifier
celui de la royauté.]
Le roi inclinait donc à penser que le zèle et l'habileté de son
représentant lui assureraient le bon vouloir du Saint-Siège. Il n'en
avait jamais eu plus besoin qu'en ce moment où, avec une persistance
inlassable, il s'efforçait de rallier le clergé à sa cause et de
s'assurer son appui. Il y travaillait depuis le 18 fructidor. À
cette époque, il avait, à l'aide des prêtres restés en France, tenté
d'organiser dans l'intérieur des missions religieuses, dont il
avouait à son frère vouloir tirer une utilité politique. «Je désire,
mandait-il le 10 octobre 1797 aux évêques émigrés, qui avaient
conservé des rapports avec leurs diocèses, que les ecclésiastiques
soutiennent parmi mes sujets l'esprit monarchique en même temps que
l'esprit religieux, qu'ils les pénètrent de la connexion intime qui
existe entre l'autel et le trône, et de la nécessité qu'ils ont l'un
et l'autre de leur appui mutuel.»
Mais, il ne trouvait pas partout les oreilles également ouvertes à
ses paroles. Maintenant qu'il devenait plus visible que Bonaparte
favorisait la renaissance religieuse, c'est vers lui, et non vers
le roi que, en grande majorité, se tournaient les prêtres résidant
en France. Ils semblaient attendre de Bonaparte, et de lui seul,
la réouverture légale des temples. Son pouvoir naissant leur
apparaissait comme plus efficace pour la protection de leurs intérêts
que les promesses d'un souverain détrôné, comme plus utile à la cause
de l'Église que cet autre pouvoir qui ne pouvait se rétablir qu'à la
faveur d'une révolution nouvelle.
Si tel était l'état d'âme des ecclésiastiques non émigrés, celui des
prêtres que l'exil n'avait pas encore rendus à leur patrie ne se
trahissait pas comme plus favorable aux intérêts de la monarchie.
Après s'être distingués à l'étranger par leur fidélité, leur
constance et leur courage tant que leur pays ne leur offrait que la
perspective de persécutions analogues à celles qu'ils avaient dû
fuir, ils puisaient maintenant dans le spectacle rassurant qu'il leur
présentait des espérances nouvelles, sous lesquelles se dissipaient
celles que, naguère encore, ils attachaient au rétablissement de
la monarchie. Las d'avoir tant souffert, convaincus qu'au milieu
de leurs ouailles ils retrouveraient le repos, la sécurité et,
pour tout dire, la fin de leurs malheurs, ils n'aspiraient qu'à se
rapatrier, même au prix d'un serment de soumission aux institutions
républicaines. «Ils rentrent en foule, écrivait d'Avaray dans un
mémoire destiné à passer sous les yeux du roi. Ils rentrent non pour
exercer leur ministère en missionnaires qui n'ont plus à craindre
une persécution aussi active, mais pour remplir solennellement leurs
fonctions paroissiales en faisant la dangereuse promesse de fidélité
à la Constitution. Tel est même l'empire de la séduction qui les
entraîne, qu'un grand vicaire connu pour la pureté de ses principes
et de son zèle, mande qu'il est à souhaiter que le souverain pontife
et le roi cherchent de concert le moyen de concilier cette promesse
avec les règles de la religion et les devoirs de la fidélité,
problème impossible peut-être ou du moins difficile à résoudre.»
Cette attitude du clergé de second ordre ne constituait pas
l'unique danger qui menaçât les intérêts de la royauté. Il était
encore à craindre que la contagion ne gagnât le corps épiscopal,
«ce qui serait, au dire de d'Avaray, d'une conséquence beaucoup
plus pernicieuse.» Et comme, en effet, certains prélats, pressés
de retourner dans leur diocèse, commençaient à prétendre que leur
retour, précédé ou suivi de la promesse de fidélité exigée par le
gouvernement, ne compromettrait pas les intérêts monarchiques,
d'Avaray s'élevait avec force contre cette allégation.
«Il n'est pas concevable qu'en promettant d'être fidèle à une
Constitution qui consacre l'usurpation des droits de la royauté, l'on
ne fasse rien de préjudiciable aux intérêts du légitime souverain.
Faite par les chefs de l'Église, cette promesse aurait une influence
terrible sur l'opinion publique; faite par les simples curés, elle
pervertira la conscience de leurs paroissiens. En un mot, les maîtres
de la morale, les ministres de l'Évangile, en promettant fidélité
à la Constitution, persuaderaient tous ceux qui les prennent pour
modèles et pour guides, qu'ils doivent eux-mêmes lui être fidèles, et
les entraîneraient ainsi à se détacher du souverain légitime pour se
soumettre de coeur et d'esprit à l'usurpateur.»
Le roi manquerait donc à ce qu'il se devait à lui-même comme à ses
sujets s'il autorisait le clergé à faire une promesse qui «serait
aussi funeste dans ses effets qu'elle est injuste et scandaleuse en
elle-même». La prudence exigeait cependant qu'il fît une différence
entre les évêques et les curés. Ceux-ci étaient trop nombreux,
trop avides d'une tranquillité dont ils ne pouvaient jouir dans
leur paroisse qu'en se soumettant aux lois, pour reculer devant
la promesse qu'on leur demandait. La leur interdire, ce serait
les indisposer, les aigrir, compromettre même l'autorité royale.
Il fallait donc qu'à leur égard, le roi dissimulât, qu'il évitât
également de permettre et de défendre, et «couvrît les prêtres
défaillants du voile de l'indulgence».
Mais tout autre devait être sa conduite envers les évêques. Moins
nombreux, tenant presque tous à l'ordre de la noblesse, «le sentiment
de l'honneur fortifie en eux le sentiment du devoir.» Pour la
plupart, ils s'étaient hautement prononcés pour la saine doctrine.
Leur défection serait bien plus funeste que celle des curés, tandis
que leur persévérance et leur exemple «garantiraient encore de
plus grands excès» les pasteurs de second ordre, qui avaient déjà
porté quelque atteinte aux vrais principes. Le roi ne pouvait donc
se dispenser de leur interdire la promesse. «Il risque moins de se
compromettre en leur défendant de la prêter.»
Dans le langage du fidèle conseiller de Louis XVIII, on voit naître
le conflit qui allait bientôt s'élever entre ce prince et la plus
grande partie de l'épiscopat français émigré, et qui devint plus aigu
lorsque la conclusion du Concordat eut mis le roi dans la nécessité
de se prononcer non plus seulement sur la question de la rentrée
des évêques, mais encore sur celle bien autrement grave de leur
démission. À l'heure où d'Avaray rédigeait la note que nous venons
de résumer, la seconde de ces questions ne s'était pas encore posée;
la première seule était en jeu. Relégué au fond de la Courlande, ne
recevant les nouvelles du centre de l'Europe que plusieurs semaines
après les événements qu'elles relataient, le roi ignorait ce qui
se passait au même moment en France et en Italie. Il était loin de
soupçonner que Bonaparte rêvait déjà de réconcilier la République
avec la papauté.
II
LES DIVISIONS DE L'ÉPISCOPAT
Les archevêques et évêques sortis de France depuis la Révolution
étaient dispersés en Europe. Il y en avait en Allemagne, en Espagne,
en Italie, en Suède, en Danemark et en Angleterre, presque partout
séparés les uns des autres, dans l'impossibilité de communiquer
aisément entre eux, livrés à toutes les tristesses de la solitude
en pays étranger et quelques-uns aux horreurs de la pire misère.
Ceux-là seuls qui avaient accepté l'hospitalité britannique vivaient
groupés, d'autant plus accessibles aux exhortations du roi et aux
idées de résistance que la pension qu'ils recevaient du gouvernement
anglais les mettait, quoique modique, à l'abri du besoin et rendait
supportable leur exil. Ils résidaient à Londres, au nombre de
dix-huit, entretenant entre eux des relations quotidiennes, associés
aux espérances que nourrissait le comte d'Artois, toujours prêt à
les recevoir lorsque, d'Édimbourg, sa résidence ordinaire, il venait
dans la capitale; il exerçait sur eux une influence incessante et se
montrait ardemment soucieux de ne pas les laisser s'y dérober.
Dans cette importante réunion d'un si grand nombre de prélats, il
semble que la communauté du malheur, non moins que le caractère
dont ils étaient revêtus, aurait dû faire régner la concorde et
la paix. Il n'en était rien. Les rivalités et les jalousies qui
furent le fléau de l'émigration s'étaient glissées au milieu
d'eux tout aussi bien que parmi les émigrés laïques, par suite
surtout de l'intransigeance de quelques-uns et notamment de Dillon,
archevêque de Narbonne, et de Conzié, évêque d'Arras. Royalistes
exaltés, entraînant par leur exemple plusieurs de leurs confrères,
ils traitaient en parias ceux qui osaient parler d'accommodement
ou plaider en faveur de la rentrée des pasteurs dans leur diocèse.
Quiconque ne pensait pas et ne déclamait pas comme eux devenait un
ennemi.
C'est ainsi qu'ils avaient frappé d'ostracisme et presque mis à
l'index le vertueux Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux. Ils
lui reprochaient non seulement son opinion sur l'opportunité de la
rentrée, mais aussi sa conduite aux États généraux, où on l'avait
vu s'associer au tiers pour exiger la vérification des pouvoirs
en commun par les trois ordres, et durant son court ministère au
moment du vote de la constitution civile du clergé. Ils avaient, en
une occasion importante, manifesté à leur vénérable confrère, sous
une forme presque injurieuse, les sentiments d'animosité qu'ils
nourrissaient contre lui et qu'il ne méritait pas.
C'était à l'automne de 1798. Pie VI vivait encore. Ayant décidé de
lui adresser une lettre collective, à l'effet d'attester la fidélité
qu'ils lui gardaient dans ses malheurs, ils avaient affecté de ne
pas inviter l'archevêque de Bordeaux à la signer avec eux. Elle fut
expédiée sans lui avoir été présentée. Indigné d'un tel traitement,
convaincu d'ailleurs que quatre prélats seulement étaient les
instigateurs de ce complot, et que les autres n'y avaient participé
qu'à regret ou par faiblesse, Cicé se plaignit au roi, à qui sa
plainte arriva en même temps qu'il recevait de l'archevêque de
Narbonne une copie de la lettre envoyée à Pie VI. On est heureux de
constater que Louis XVIII n'hésita pas plus à blâmer la conduite des
intransigeants qu'à défendre un prélat dont il savait sans doute les
idées en contradiction avec les siennes sur plus d'un point, mais
qu'il tenait en très haute estime, et dans la personne duquel il
considérait en outre comme essentiel de ménager le pasteur d'un des
plus importants diocèses de France.
«S'il m'était permis de citer à un pontife les apôtres et les
docteurs de l'Église, je vous rappellerais le treizième chapitre de
la première épître aux Corinthiens et cette belle maxime de saint
Augustin: _Unité dans ce qui est nécessaire, liberté dans ce qui est
douteux, charité en tout_. Mais dans ma position, je dois vous tenir
un autre langage.
«Il est vrai que la conduite de M. l'archevêque de Bordeaux a prêté
à la censure dans le commencement de nos malheurs; mais depuis lors,
il a fidèlement et courageusement servi le roi mon frère pendant son
ministère; il a emporté ses regrets; il a refusé le serment qu'une
assemblée impie et rebelle exigeait du clergé de France; il partage
le glorieux exil de ses confrères. Qui pourrait donc lui mériter de
leur part une réprobation aussi affligeante pour l'Église et aussi
dangereuse en politique qu'elle est douloureuse pour lui?
«Si, lorsque je ne cesse de tendre les bras à tous mes sujets, on en
voyait qui fussent repoussés avec dédain par ceux qui méritent le
plus mon estime, quelle confiance pourrait-on prendre à mes paroles?
Et que serait-ce si cette répulsion tombait sur des hommes revêtus
d'une dignité éminente, auxquels il n'est plus permis de parler de
torts effacés depuis longtemps? Que penserait-on enfin, en voyant
M. l'archevêque de Bordeaux traité comme pourrait l'être celui de
Sens[4], s'il vivait encore? D'ailleurs, ce schisme ne peut produire
que l'effet le plus funeste dans le diocèse de Bordeaux, et dans
ceux qui, étant vacants, sont, par les lois canoniques, soumis à la
juridiction immédiate du métropolitain. Cette considération, à la
fois politique et religieuse, est du plus grand poids.
[Note 4: Le cardinal de Brienne, qui avait prêté serment à la
Constitution civile du clergé.]
«J'ai pris le ton d'amitié et de franchise que je me plais toujours
à employer avec vous. Je suis sûr de son effet, et je m'attends
que vous vous empresserez de faire cesser une division qui me fait
beaucoup de peine, et qui deviendrait très nuisible à l'Église et à
l'État.»
Non content d'avoir administré cette remontrance à l'archevêque de
Narbonne, le roi la communiqua à l'archevêque de Bordeaux en lui
exprimant ses regrets et en l'assurant de son affectueuse estime.
Puis, l'année suivante, à l'approche du conclave, il faisait part à
son frère de l'incident dans lequel il était lui-même intervenu ainsi
qu'on vient de le voir, et le chargeait de s'entremettre afin que,
lorsque les prélats résidant à Londres enverraient au nouveau pape
leur acte de soumission, Champion de Cicé fût mis à même de le signer
avec eux, et qu'on lui épargnât ainsi une nouvelle avanie.
«L'objet des plaintes de l'archevêque de Bordeaux, écrivait-il au
comte d'Artois, était d'avoir été exclu de la démarche que les
évêques réfugiés en Angleterre ont faite vis-à-vis du pape. Cette
démarche était, en effet, mi-partie de religion et de politique,
et à ce dernier titre, les signataires de la lettre pouvaient se
défendre. Cependant, comme le fort doit emporter le faible, c'était
véritablement traiter l'archevêque de Bordeaux comme Grégoire que
de l'en exclure. J'ai profité de cette occasion pour prêcher une
tolérance que je crois très nécessaire, car l'intolérance des émigrés
a fait beaucoup de mal, et nous ne devons pas oublier qu'elle a coûté
à la bonne cause plus d'un sujet qui l'aurait utilement servie.
L'archevêque de Bordeaux, qui est dans une classe toute particulière,
me fournissait une belle occasion, parce que sa conduite
ministérielle a été bonne, et que celle qu'il a tenue depuis sa
sortie du ministère a été sage. Il n'a, du moins à ma connaissance,
jamais prêché comme tant d'autres, et tout ce que j'ai dit de lui
est vrai. Mais je n'ai pas prétendu tout faire à moi seul. Vous avez
lu dans le catéchisme, qu'il y a trois parties dans le sacrement de
pénitence: la contrition, la confession, la satisfaction. Le premier
vient de Dieu; les hommes ne peuvent l'exiger, ne pouvant la juger.
L'archevêque de Bordeaux a rempli la troisième. Mais je ne pense pas
pour cela qu'il soit dispensé de la seconde. Je vous dis tout cela
pour vous seul, car je ne vois pas que vous puissiez en tirer un
grand parti.
«Mais voici une occasion de faire l'application de ma lettre à
l'archevêque de Narbonne; c'est à vous à produire ce miracle. Le
clergé de France doit faire une démarche de soumission envers le
pape qui va être élu. Faites savoir à nos évêques que c'est affaire
religieuse, et que par conséquent, l'archevêque de Bordeaux doit
être admis à la signature. Ne vous laissez pas prendre au subterfuge
qu'ils ont employé une première fois, en disant que ce n'est pas le
clergé en corps, que ce sont les individus, etc. Persuadez, exigez
en mon nom s'il le faut, et soyez sûr que vous aurez rendu un bon
service à la cause. Je leur écrirais bien de le faire, mais il
faudrait pour cela que je supposasse que ma première invitation a été
_righted_, et il faudrait que je prisse le ton plus qu'impératif, ce
qui, dans les circonstances présentes, ne vaudrait rien, et pourrait
même avoir des inconvénients en raison de ce que c'est matière
religieuse. J'aime mieux vous en charger.»
Comme on doit le penser, l'archevêque de Bordeaux, encore que
les efforts réunis du roi et de Monsieur n'eussent pas modifié
sensiblement l'attitude des intransigeants à son égard, fut sensible
aux témoignages de justice et de bonté que lui avait prodigués son
souverain en ces pénibles circonstances. Ses lettres expriment sa
gratitude. Mais, elle ne pouvait le ralentir longtemps dans ce qu'il
considérait comme l'accomplissement d'un grand devoir.
III
LA RENTRÉE DES ÉVÊQUES
Il n'était ni le seul ni le premier qui, préoccupé avant tout du
bien des âmes, eût résolu de retourner dans son diocèse, dès qu'il
le pourrait faire avec honneur et sûreté. En janvier 1800, du fond
de son exil, Louis XVIII voyait avec amertume plusieurs des membres
de l'épiscopat, après avoir longtemps jeté sur la France un regard
analogue à celui qu'avaient jadis jeté les Hébreux sur la terre
promise, reprendre l'un après l'autre la route de son royaume, que
lui fermait à lui-même un pouvoir usurpateur. Chaque courrier venu
de France lui apprenait quelque nouvelle défection. Le nombre des
défaillants augmentait de jour en jour. Sur cette liste douloureuse,
allaient s'inscrire peu à peu des prélats qu'on avait vus toujours
fidèles à la royauté: de Boisgelin, archevêque d'Aix; de Puységur,
archevêque de Bourges; de Rohan, archevêque de Cambrai; de Cély,
évêque d'Apt; de Clermont-Tonnerre, évêque de Châlons-sur-Marne;
de Lubersac, évêque de Chartres; d'Osmond, évêque de Comminges; de
Mérinville, évêque de Dijon; de Noé, évêque de Lescar; de Chaumont,
évêque de Saint-Dié; de Champorcin, évêque de Toul; de Barral, évêque
de Troyes, et même de Mercy, évêque de Luçon, qui longtemps s'était
signalé par sa résistance aux pensées de retour, et qui maintenant
proclamait que les pasteurs devaient se rendre aux voeux de leurs
diocésains. Les motifs dont s'inspiraient ses confrères et lui-même,
il les avait résumés par avance dans un mémoire justificatif de la
conduite qu'il s'apprêtait à tenir, et qu'à sa prière, La Fare,
évêque de Nancy, fixé à Vienne, se chargea de présenter au roi.
Mécontent de cette apologie, étonné que La Fare l'eût transmise
sans la blâmer, Louis XVIII y répondit avec véhémence, par une de
ces notes qu'il se plaisait à rédiger de sa main, et qu'il faisait
expédier ensuite en guise de réplique à ceux dont le langage lui
avait fait prendre la plume. Cette réponse, où sont reproduits les
arguments de l'évêque, précise le dissentiment qui s'était élevé
entre l'épiscopat et le roi. Les droits de l'Église et ceux de l'État
y sont discutés de part et d'autre avec l'énergie qu'inspirait à
chacun des tenants la conviction qu'il était dans la vérité.
«Le royaume de Jésus-Christ n'étant pas de ce monde, avait écrit
l'évêque de Luçon, il n'appartient pas aux prêtres de se mêler des
querelles de ceux qui s'en disputent l'empire.» Le roi protestait
d'abord contre ce dire; la neutralité du clergé lui semblait
impossible dans la pratique. «Bernadotte appelle les Bretons sous
les drapeaux de la République; Georges les appelle sous ceux de
la royauté. Ni l'un ni l'autre n'entendent qu'un homme en état de
porter les armes reste oisif. Un paysan vient consulter son curé
pour savoir de quel côté il se tournera. Comment le curé fera-t-il
pour ne se mêler de rien? Refusera-t-il d'éclairer la conscience de
son paroissien? Prendra-t-il sur lui, par ce refus, le danger de le
voir se jeter dans la mauvaise voie quand il aurait pu le guider
dans la bonne?» À ces questions, l'évêque avait répondu par avance,
en déclarant que le curé devrait, le cas échéant, prêcher de paroles
et d'exemples la soumission à la puissance publique qui existe,
quand réellement elle existe, pour le temps qu'elle existe, «parce
que c'est la volonté de Dieu;» d'où le roi tirait cette conclusion
que, pour se conformer à ce principe, le paysan devrait se soumettre
à Bernadotte. «Si c'est là de la neutralité, répliquait-il, je ne
sais plus quel est le sens qu'on peut attacher à ce mot. Si c'est du
royalisme, je m'avoue encore plus ignorant. Fera-t-on une distinction
entre l'existence réelle par le droit et celle qui ne l'est que par
le fait? Elle serait bien subtile. D'ailleurs, si on la faisait, on
sortirait encore de la neutralité, car Georges a pour lui la réalité
du droit; ainsi ce serait lui qu'il faudrait aller joindre.»
Mais telle n'était pas la pensée de l'évêque de Luçon. Sans doute, il
ne se dissimulait pas «le crime de la rébellion et de l'usurpation»;
il se promettait bien de nourrir dans le coeur de ses diocésains
«l'amour qu'ils doivent conserver à leur légitime souverain, le
désir du retour de son autorité paternelle et la volonté de seconder
la Providence s'il était dans ses desseins de hâter ce retour».
Seulement, il ajoutait «qu'ils devaient rester sous le joug auquel
Dieu les avait soumis, jusqu'à ce qu'il lui plût de le briser dans
sa miséricorde». Mais alors, le roi demandait à quels signes les
diocésains de l'évêque de Luçon reconnaîtraient qu'il était dans
les desseins de la Providence de rétablir la monarchie. Étaient-ce
les victoires des étrangers? Mais, après en avoir remporté l'année
précédente, les étrangers maintenant étaient attaqués jusque dans
leurs foyers. Était-ce un soulèvement en faveur de la royauté? Hélas!
Stofflet, Charette, Frotté et tant d'autres étaient morts dans les
supplices. Étaient-ce les divisions intérieures des usurpateurs?
Mais, on ne voyait autre chose depuis le commencement de la
Révolution. Si ce sont là les signes auxquels on peut reconnaître
qu'un gouvernement chancelle, il fallait du moins admettre qu'ils
sont bien trompeurs.
«M. l'évêque de Luçon attend-il des miracles? Ce serait tenter Dieu
que de lui en demander. Il faut donc conclure qu'il veut qu'on
subisse le joug, qu'on se soumette à l'autorité publique, qu'on lui
obéisse, et de conséquence en conséquence, que les diocésains de M.
l'évêque de Luçon, les illustres et fidèles Vendéens, s'arment et
deviennent des sujets de Bonaparte.
«Il leur a dit que la cause de la monarchie n'est pas tellement liée
à celle de la religion qu'il faille abandonner celle-ci, s'il n'est
pas dans les desseins de Dieu de défendre l'autre. Cette phrase est
du plus grand danger. À Dieu ne plaise que le roi très chrétien,
renonçant à son plus beau titre, veuille faire prévaloir la monarchie
sur la religion. Mais convient-il à un sujet fidèle de poser, même en
hypothèse, le cas où leurs intérêts seraient opposés?
«Il a dit qu'une puissance peut être criminelle dans sa cause, et
devenir légitime dans son effet; que ce sont les événements humains
qui en décident, et qui sont toujours dirigés par la Providence,
qui doit faire servir jusqu'à la mauvaise volonté des méchants à
l'accomplissement de ses desseins. Fauchet[5] prenant pour texte ces
paroles de saint Paul: _Vos ad libertatem vocati istis_, n'a pas
mieux prêché en faveur de la Révolution, pas même si adroitement; car
il voulait justifier la cause, ce qui était fait pour révolter son
auditoire, s'il n'eût pas été fanatisé, au lieu qu'en condamnant la
cause et justifiant l'effet, on peut séduire bien plus de monde.»
[Note 5: Membre de la Convention et évêque constitutionnel du
Calvados.]
Ainsi, dans la pensée de Louis XVIII, l'argumentation de son
contradicteur ne tendait à rien moins qu'à compromettre ses droits
les plus légitimes. L'évêque avait beau dire qu'il les respectait,
qu'ils lui étaient chers; il les sacrifiait en déclarant «qu'il
n'enseignerait pas la révolte contre ceux qui, aujourd'hui,
gouvernent par la permission de Dieu, et qu'il leur obéirait aussi
longtemps que Dieu voudrait les tolérer, malgré le crime de leur
usurpation». La révolte! Ce mot, sous la plume de Mercy, prélat
gentilhomme, indignait le roi. «C'est la première fois, écrivait-il,
que pareille chose est traitée de révolte dans les écrits d'un
autre que d'un révolutionnaire. Sans arguer contre M. l'évêque de
Luçon du fameux passage de l'Écriture: _Rendez à César ce qui est à
César_, je lui rappellerai un fait consigné dans les livres saints:
Dieu avait promis à David que le Messie sortirait de sa race. Joas
sauvé du massacre de ses frères suffisait pour l'accomplissement de
la promesse divine. Athalie régnait pareillement depuis huit ans.
Cependant, le grand-prêtre Joïada conspira contre elle, la détrôna,
la fit tuer, et l'Écriture loue cette action qui ne lui fut inspirée
que par la fidélité qu'il devait au fils d'Ochosias. Je n'ai plus
besoin de faire de commentaire sur ce texte.»
Cette argumentation pressante, datée de juillet 1800, ne convainquit
pas l'évêque de Luçon. Au mois de septembre, une lettre de Champion
de Cicé au comte de Saint-Priest vint apprendre au roi que cet
archevêque était décidé à suivre l'exemple de Mercy. Après avoir
établi que l'acte de soumission «ne pouvait répugner à aucun
catholique, d'après les explications données par le gouvernement de
France», il ajoutait: «Je m'étais flatté de n'être point obligé de
délibérer sur moi-même, et d'échapper à la pénible alternative où je
suis: ou de déplaire à Sa Majesté ou de négliger mes devoirs envers
les fidèles confiés à mes soins. En satisfaisant à mes devoirs de
pasteur, il me serait infiniment pénible d'agir contre ou même sans
l'agrément de Sa Majesté, quoique je regarde comme certain que ses
intérêts n'y seraient point compromis.»
Bien que, sous les formules de respect, ce langage révélât une
résolution irréductible, le roi ne désespéra pas de la modifier; il
chargea son frère de cette mission délicate. Dans la lettre qu'il lui
adressait à cet effet, à Londres, où résidait l'archevêque, il lui
rappelait que plusieurs prélats «avaient déjà faibli», et lui faisait
remarquer qu'il était bien important que le métropolitain de Bordeaux
n'allât pas en grossir le nombre. «Il est aigri par la conduite trop
raide, il faut l'avouer, et trop différente de l'excellent principe:
_fortiter in re, suaviter in modo_, que ses confrères ont tenue à
son égard. Une défense absolue et sèche suffirait peut-être pour
arrêter un autre personnage qui serait dans l'erreur. Mais celui-ci
partirait, la défense dans sa poche, et ferait cent fois plus de mal
que s'il était parti sans me consulter. Vous seul, mais je dis vous
seul, pouvez empêcher ce mal. Il s'agit donc que vous l'envoyiez
chercher, et que vous lui disiez que je vous ai chargé de répondre à
sa lettre.»
Le roi fournissait ensuite à son frère les éléments de cette réponse.
On y retrouve, sous une forme différente, l'argumentation détaillée
que, dans la longue note citée plus haut, il avait opposée aux
allégations de l'évêque de Luçon. Était-il vrai qu'il n'y eût rien
dans l'acte de soumission qui pût répugner à un catholique? Dire la
messe, porter les sacrements aux malades, ne sont que les moindres
parties du ministère du prêtre. Il doit aussi annoncer la parole de
Dieu, expliquer les commandements, confesser, accorder ou refuser
l'absolution. «Or, je demande comment il pourra l'accorder à un
acquéreur de biens nationaux, et comment il pourra concilier avec son
serment le commandement: _Bien d'autrui ne prendras ni retiendras à
ton escient_. Dieu ordonne la restitution, les lois de la République
la défendent. Le confesseur pourra-t-il braver l'ordre? Pourra-t-il
enfreindre la défense à laquelle il a juré d'être soumis?» Son
embarras serait le même en cas de guerre civile. À son pénitent
obligé d'arborer la cocarde blanche ou la cocarde tricolore, que
conseillerait-il? «S'il lui conseille la première, il viole sa
promesse; s'il lui conseille l'autre, peut-il croire que mes intérêts
ne seront pas compromis?» Le roi établissait, d'ailleurs, une
différence entre les prêtres qui avaient émigré et ceux qui n'avaient
pas quitté la France. Il reconnaissait que ceux-ci, ne pouvant
exercer leur ministère sans prêter le serment, étaient justifiés de
l'avoir prêté; mais que les autres, ne le prêtant que pour rentrer,
et le prêtant volontairement, le scandale serait d'autant plus
grand que la soumissionnaire serait plus élevé en dignité. «Ces
raisonnements, développés avec cette grâce et cette aménité qui vous
sont propres, et que je ne saurais trop vous recommander d'employer
dans cette occasion, doivent produire leur effet. Et si vous ne
pouviez opérer cette grande conversion, songez du moins qu'il ne
faut pas que l'homme sorte exaspéré d'auprès de vous. Ce sera bien
assez du mal que sa désertion fera, sans y ajouter encore celui qu'il
ferait par animosité.»