CHAPITRE XXIII

Visite au sanglier.--Le coton de Nankin.--Le lion.--Mort de Bill.--Un

nouvel hiver.

Le lendemain de grand matin, nous étions en route pour aller visiter le

corps de notre sanglier et tenir conseil sur l'emploi qu'on en pouvait

faire. Le pauvre Jack, encore fatigué de son aventure de la veille, ne

donnait pas signe de vie.

À l'entrée de la forêt, les chiens accoururent au-devant de nous avec

des hurlements de joie. Nous arrivâmes bientôt sur le champ de bataille,

où la grosseur de l'animal et son aspect féroce excitèrent ma surprise

au plus haut degré. Je suis persuadé qu'il eût été en état de résister à

un buffle, ou même à un lion de la plus haute taille.

ERNEST. «Il ne faut pas oublier la tête, qui deviendrait un des plus

beaux ornements de notre muséum. Si mon père nous le permet, nous allons

transporter l'animal sur le rivage, où nous pourrons faire l'opération à

loisir.

MOI. De tout mon coeur: je vous laisse le champ libre à cet égard. Mais

occupons-nous d'abord d'examiner s'il ne serait pas possible de

découvrir encore quelques truffes. Un pareil présent nous assurerait bon

accueil au logis.»

Nos recherches furent longtemps infructueuses; mais enfin l'oeil perçant

de Fritz découvrit dans le voisinage une nouvelle mine de ces précieux

tubercules, dont nous ne manquâmes pas de faire une ample provision.

Pendant ce temps l'infatigable Fritz venait d'abattre une douzaine de

branches à coups de hache, en s'écriant: «Voilà des moyens de transport

tout trouvés, il ne s'agit plus que d'y placer notre gibier.» Nos chiens

furent bientôt attelés à ce chariot de nouvelle espèce, qui prit en

triomphe le chemin du rivage, chargé des dépouilles sanglantes de

l'habitant des forêts. Fritz dirigeait d'une main habile la marche du

convoi, qui ne tarda pas à atteindre le camp sans mésaventure. Nos

chiens, aussitôt délivrés, reprirent à la hâte le chemin de la forêt

pour aller se régaler de la portion du sanglier qui était demeurée sur

la place.

En détachant les diverses parties du chariot, destinées désormais à

alimenter le foyer, nous remarquâmes sur les branches une quantité de

noix ligneuses remplies d'un coton fin et soyeux, d'une couleur jaunâtre

analogue à celle du nankin. Notre nouvelle découverte fut mise de côté,

avec le plus grand soin, pour notre ménagère, et je me promis bien de

saisir la première occasion pour faire une nouvelle provision de ces

fruits précieux et me procurer quelques rejetons de l'arbre qui les

portait.

Pendant ce temps Fritz et Ernest étaient occupés à creuser dans le sable

une fosse assez profonde, voulant, disaient-ils, faire une agréable

surprise à leur frère Jack, en préparant pour son réveil un excellent

rôti à la hottentote. Une flamme brillante ne tarda pas à sortir du four

improvisé, et nous y suspendîmes les quatre membres du sanglier, afin de

les dépouiller de leurs soies. Le parfum peu agréable qui s'exhalait de

notre venaison ne tarda pas à nous contraindre d'abandonner la place, si

nous ne voulions pas perdre la respiration; et l'odeur était si forte,

qu'elle alla frapper l'odorat du pauvre Jack, qui ne tarda pas à se

lever sur son séant, pour demander d'une voix plaintive quelle était

cette nouvelle opération.

«Sois tranquille, lui répondit gravement son frère aîné, il ne s'agit

que de friser un peu la crinière de ton champion d'hier soir, afin qu'il

puisse se présenter décemment devant ses vainqueurs. Et, avant de te

plaindre ainsi, rappelle-toi la réponse d'un prince devant le corps de

son ennemi: Le cadavre d'un ennemi mort sent toujours bon.»

Cependant Jack était accouru au secours de ses frères, et tandis qu'ils

préparaient la hure du sanglier en cuisiniers expérimentés, je

m'occupais de nettoyer les quatre membres, travail fort peu

divertissant.

Bientôt le four fut préparé, et il ne tarda pas à recevoir le rôti,

soigneusement enveloppé de feuilles odorantes. En attendant l'heure du

souper, nous nous occupâmes des préparatifs nécessaires pour fumer le

reste de la venaison, et le coucher du soleil vint nous surprendre avant

la fin de cet important travail.

Au moment où la nuit commençait à nous envelopper de ses ombres, un

formidable hurlement, sorti des profondeurs de la forêt voisine et

répété au loin par les échos du rivage, vint frapper tout à coup nos

oreilles étonnées. Ces sons terribles semblaient tantôt s'éloigner,

tantôt se rapprocher de la place que nous occupions.

«Voilà un concert diabolique,» s'écria Fritz en sautant sur son fusil de

chasse et en jetant autour de lui des regards flamboyants. «Allumez le

feu, retirez-vous dans la chaloupe, et que chacun tienne ses armes

prêtes! Quant à moi, je vais aller faire une reconnaissance avec mon

caïak.»

À ces mots le bouillant jeune homme sauta dans son embarcation, et, se

dirigeant vers le rivage avec la rapidité de, l'éclair, ne tarda pas à

disparaître à nos regards. Pour nous, exécutant à la hâte ses

instructions, nous courûmes à la chaloupe, nous tenant prêts à tout

événement.

«Il est bien étonnant, fit observer Jack, que Fritz nous abandonne au

moment du danger, et qu'il s'éloigne aussi brusquement sans attendre vos

ordres.

--Il faut pardonner quelque chose à son caractère bouillant et

audacieux, répondis-je gravement. À l'heure du danger il est souvent

nécessaire de permettre aux braves ce qu'il faudrait défendre aux

esprits timides et irrésolus: c'est quelquefois un moyen infaillible de

salut.»

Au moment où j'achevais ces mots, nous aperçûmes maître Knips et les

chiens qui se dirigeaient vers la chaloupe au grand galop. La voyant

trop éloignée du rivage pour l'atteindre à pied sec, nos vaillants

auxiliaires s'étendirent autour du feu, sur le sable, non sans promener

autour d'eux des regards vigilants.

Cependant les terribles sons partis de la forêt semblaient se rapprocher

de plus en plus, de sorte que je finis par croire qu'il fallait les

attribuer à quelque panthère ou à quelque léopard que l'odeur du sang

avait attiré dans notre voisinage.

Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, lorsque la lueur mourante

de notre feu nous laissa apercevoir distinctement le terrible animal

objet de notre terreur. C'était un lion d'une taille énorme, tel que je

n'en avais jamais vu dans nos ménageries d'Europe. Il paraissait avoir

suivi les traces du sanglier, et, après avoir exercé son courroux sur

les débris de notre foyer, nous le vîmes s'asseoir comme un chat sur ses

pattes de derrière, promenant un regard de fureur et de convoitise,

tantôt sur le groupe des chiens placé en face de lui, tantôt sur les

restes sanglants de notre venaison.

Bientôt le majestueux animal se leva lentement, se battant les flancs de

sa queue, comme pour réveiller son courage endormi. Des rugissements

entrecoupés s'échappaient de sa gueule terrible, tandis qu'il se

promenait avec fureur dans l'espace compris entre le foyer et le rivage.

Après avoir décrit lentement plusieurs demi-cercles, de plus en plus

rétrécis, le terrible animal finit par prendre une position qui

annonçait à tout oeil expérimenté une attaque prochaine.

Pendant que j'étais incertain s'il fallait commander le feu, ou donner

l'ordre de virer de bord, l'explosion d'un fusil, à peu de distance, me

fit tressaillir des pieds à la tête. «C'est Fritz!» s'écrièrent mes deux

compagnons avec un cri de joie et de triomphe. Le roi des forêts fit un

bond terrible accompagné d'un rugissement de douleur; puis il ne tarda

pas à chanceler, et, tombant sur les genoux, il demeura bientôt sans

mouvement.

«Voilà un coup de maître, m'écriai-je avec joie. L'animal est frappé au

coeur, et ne se relèvera plus. Demeurez ici tandis que je vais me rendre

sur le champ de bataille.»

En deux coups de rames j'étais au rivage, où les chiens me reçurent avec

des hurlements d'allégresse. Au moment où je m'approchais avec

précaution, je vis paraître sur le même lieu un nouveau lion de moins

grande taille que le premier, mais d'un aspect non moins formidable. En

deux bonds il était près du corps inanimé de son compagnon, qu'il

commença d'appeler d'une voix plaintive. Évidemment c'était la femelle,

et par bonheur elle n'était pas accompagnée de ses lionceaux: car une

seconde attaque de ce genre eût gravement compromis notre sûreté.

Tandis qu'étendue auprès de son mâle, elle léchait sa blessure avec des

gémissements plaintifs, un second coup de feu retentit; et une des

pattes de devant de la lionne retomba sans force à ses côtés. Avant que

j'eusse eu le temps de faire feu, les chiens s'étaient élancés avec

fureur sur l'ennemi, et alors commença le plus terrible combat dont

j'eusse jamais été spectateur. L'obscurité de la nuit, les rugissements

de la lionne et les hurlements des chiens faisaient de cette scène une

des plus effroyables qui puissent frapper les regards d'un homme. Le

monstre des forêts profita de mon inaction pour saisir la pauvre Bill de

la patte qui lui restait, et bientôt le fidèle animal tomba, dans les

convulsions de l'agonie, aux côtés de son ennemi expirant. Au moment où

j'accourais à son secours, Fritz paraissait sur le champ de bataille

avec son fusil, désormais inutile: mais je lui fis signe de s'arrêter en

l'exhortant à joindre ses actions de grâces aux miennes pour la

miraculeuse protection dont la Providence venait de nous favoriser

encore une fois.

Je ne tardai pas à appeler à haute voix l'équipage de la chaloupe pour

venir prendre part à notre triomphe, et nos deux compagnons furent

bientôt dans nos bras, remerciant le Ciel de nous revoir sains et saufs

après un si terrible danger.

Notre premier soin fut de ranimer le foyer et d'aller visiter le champ

de bataille à la lueur de quelques torches de résine. Le premier

spectacle qui frappa nos regards fut le corps de la pauvre Bill, étendue

sans vie à côté de son ennemi mort, victime regrettable de son courage

et de sa fidélité.

«Hélas! s'écria Fritz avec un douloureux soupir, voici une nouvelle

occasion pour Ernest d'exercer ses talents poétiques; car nous ne

pouvons refuser une glorieuse épitaphe à notre pauvre Bill, morte si

bravement pour la défense commune.

--J'y songerai, répondit Ernest, lorsque ma pauvre muse sera un peu

remise de la terrible angoisse qu'elle vient d'éprouver. En attendant,

voici deux formidables ennemis dont la Providence vient de nous

délivrer, et j'éprouve une vive satisfaction à penser que ces gueules

menaçantes sont maintenant fermées pour toujours.

--L'intelligence de l'homme triomphe de tous les ennemis de la nature,

repartit Fritz gravement; c'est à elle que nous devons les armes dont

notre main s'est servie pour abattre le puissant roi des forêts.

--Mais ne serait-il pas temps de nous occuper des funérailles de la

pauvre Bill, à la lueur sinistre de ces torches funéraires?»

Je fis un signe de consentement, et Fritz eut bientôt creusé une fosse

profonde, où nous déposâmes solennellement le corps de notre vieux

compagnon. Nous tournant alors du côté d'Ernest, nous attendîmes

l'épitaphe qu'il nous avait promise, et qu'il ne tarda pas à réciter

d'un ton pathétique:

_Après une carrière longue et aventureuse,_

_c'est ici que repose la pauvre Bill,_

_si rapide à la course, si intrépide dans le combat._

_Elle est morte pour ses maîtres,_

_ainsi quelle avait vécu._

_Nul héros ne mérite mieux un tombeau_

_et une glorieuse épitaphe._

«Il me semble, dit Jack en bâillant, que nous avons veillé une bonne

partie de la nuit, et toute cette histoire de lions m'a terriblement

creusé l'estomac. Ne serait-il pas temps de songer à notre nourriture

terrestre? Aussi bien, voici la hure de sanglier qui nous attend dans le

four depuis hier soir.»

Rappelés par ce sage avertissement au souvenir de nos besoins corporels,

nous nous dirigeâmes vers la cuisine sans perdre le temps en vaines

paroles, et nous ne tardâmes pas à faire honneur au rôti de la veille.

Je décidai qu'on passerait dans la chaloupe les trois à quatre heures

qui restaient jusqu'au jour, et un froid piquant ne tarda pas à nous

faire sentir l'utilité de nos fourrures. Les climats chauds sont

dangereux par la fraîcheur de leurs nuits, et c'est ce qui explique

pourquoi les animaux des zones brûlantes sont souvent recouverts

d'épaisses fourrures.

Levés avec le soleil, notre premier soin fut d'écorcher les deux lions,

opération qui nous occupa à peine deux heures, grâce à l'emploi de mon

heureuse invention, la pompe à air. Les cadavres furent abandonnés à la

merci des oiseaux du ciel, qui accoururent bientôt par essaims bruyants

pour profiter de notre générosité.

Les rayons du soleil ne tardèrent pas à développer de telles émanations

autour de notre amas d'huîtres, que nous nous estimâmes heureux de

pouvoir songer, sans plus attendre, aux préparatifs de départ.

Cette fois Jack refusa de faire le trajet dans le caïak, se sentant hors

d'état de manoeuvrer la rame, et Fritz demeura seul chargé de la

conduite de son léger bâtiment.

Nous ne tardâmes pas à lever l'ancre et à quitter la baie des Perles, en

nous dirigeant en droite ligne vers le canal si heureusement traversé

quelques jours auparavant. Continuant notre route vers le levant, nous

abordâmes avant le coucher du soleil à la baie du Salut.

Les premières annonces de la mauvaise saison ne tardèrent pas à se faire

sentir, et bientôt les alentours de la maison devinrent impraticables.

Alors commença le cours des travaux domestiques, qui nous empêchèrent de

trouver trop longs les jours de pluie qui se succédèrent.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 68 / 70 题