Les nids d'hirondelles.--Les perles fausses.--La pêche des perles.--Le
sanglier d'Afrique.--Danger de Jack.--La truffe.
Le premier jour où le ciel et la mer me parurent favorables à nos
projets, nous nous mîmes en route pour notre grande expédition,
accompagnés des voeux de la bonne mère, qui demeurait avec Franz à la
garde du logis. Notre escorte se composait de Knips, du chacal et de nos
deux fidèles compagnons, Falb et Braun, que j'avais coutume de comparer
aux chiens que le roi Porus envoya jadis à Alexandre, et dont l'histoire
rapporte qu'ils n'auraient pas refusé le combat contre un lion ou un
éléphant.
Fritz nous servit de pilote. Placé à côté de Jack dans son léger esquif,
il s'était chargé de guider notre marche incertaine au milieu des
rochers de la côte. Je suivais le caïak avec la pinasse, en ayant soin
de ne déployer ma voile qu'à demi, jusqu'à notre arrivée dans des
parages plus tranquilles.
À chaque instant les rochers offraient à nos regards de nombreux débris
de veaux marins, trésors précieux pour notre muséum. Mais, ne voulant
pas perdre une minute, je décidai qu'on négligerait pour le moment cette
riche collection.
Dans les paisibles parages où notre flotte venait de parvenir, la mer
avait la transparence d'un miroir; et les nautiles se livraient sans
défiance à leurs jeux innocents sur la surface des flots, que ridait à
peine une légère brise. Après s'être amusé quelque temps des gracieuses
manoeuvres de ces légers habitants de l'onde, l'équipage du caïak
résolut de leur faire la chasse, et bientôt la chaloupe reçut une
collection de ces délicates créatures. Il fut décrété à l'unanimité que
cet endroit du rivage porterait désormais le nom de baie des Nautiles.
Nous ne tardâmes pas à rencontrer un promontoire en forme de cône
tronqué, qui reçut le nom du cap Camus. De son extrémité occidentale on
apercevait dans l'éloignement un second cap, derrière lequel se trouvait
la baie des Perles, selon le récit de notre pilote.
Plus nous approchions de la grande voûte découverte par Fritz dans sa
dernière expédition, plus nos regards étaient frappés de sa masse
imposante. On l'eût dite formée par les Titans avec les débris des
montagnes dont ils avaient voulu se servir pour escalader le ciel.
Une innombrable armée d'hirondelles de mer sortit à notre approche des
profondeurs de la caverne; mais, rassurés par notre immobilité, ces
innocents hôtes du rocher ne tardèrent pas à disparaître de nouveau dans
leurs obscures retraites.
Lorsque la chaloupe eut atteint l'entrée de la voûte, la curiosité fit
place à une insatiable avidité malheureusement trop facile à satisfaire.
Tous les instruments disponibles furent mis en oeuvre, et les nids
tombaient par douzaines sous nos mains impitoyables. Toutefois nous
choisissions de préférence les nids abandonnés, afin d'épargner les
oeufs et les petits de nos innocents ennemis. Fritz et Jack se
montraient les plus actifs dans ce nouveau genre de pillage, et leurs
filets ne désemplissaient pas. Ernest et moi, nous procédions avec plus
de méthode, nous attachant aux nids placés dans les régions inférieures
du rocher, et n'abandonnant chaque pièce de notre butin qu'après l'avoir
nettoyée aussi parfaitement que le temps le permettait.
Au bout de quelques minutes, la provision me sembla suffisante, et,
désireux d'arracher mes enfants à cette oeuvre de destruction, je donnai
l'ordre aux deux équipages de se préparer à traverser la grande voûte.
Nous éprouvâmes un mouvement de légère inquiétude, causée par
l'obscurité du passage souterrain, où le cri des hirondelles, répété par
les échos de la voûte, retentissait avec un bruit sinistre; mais notre
guide nous tranquillisa en m'assurant que le passage était sans danger.
«Mais, s'écria tout à coup Ernest, n'est-il pas bien plaisant de nous
voir ici nous donner tant de peines inutiles, sans savoir si jamais il
abordera un navire sur ces côtes inhospitalières?
MOI. L'espérance, mon cher enfant, est un des plus grands biens de la
pauvre humanité; c'est la fille du courage et de l'activité; car l'homme
courageux ne désespère jamais, et celui qui espère travaille sans
relâche à l'accomplissement de son désir. Laissons à la philosophie des
esprits faibles les impuissantes dissertations sur l'incertitude des
entreprises humaines et sur la vanité des espérances des aveugles
mortels. Toutefois il est temps de mettre un terme à nos déprédations
d'aujourd'hui, de peur que notre philosophe ne nous compare avec mépris
à ces vils oiseaux de proie qui s'emparent de tout ce qui tombe sous
leurs serres, sans savoir s'ils tireront quelque avantage du fruit de
leurs captures.»
En achevant ces mots, je pressai les préparatifs du départ avec d'autant
plus d'ardeur, que la marée commençait à monter, et qu'elle devait nous
être d'un grand secours pour traverser le canal souterrain. En effet,
elle ne tarda pas à nous emporter avec une telle rapidité, que, le
travail des rames devenant inutile, nous pûmes contempler à loisir la
majesté du spectacle qui frappait nos regards. À chaque pas nous
apercevions d'immenses cavernes dont l'obscurité nous dérobait
l'étendue, mais qui devaient pénétrer au loin dans les flancs profonds
de la montagne. On eût dit que le grand architecte de la nature avait
jeté dans ce lieu les fondements d'un temple gigantesque, que sa main
puissante dédaignait d'achever. Les animaux marins s'étaient emparés de
ces immenses galeries, où à chaque pas se présentait à nos regards
quelque trace nouvelle de leurs étranges habitants.
Parmi les nombreuses espèces de poissons dont la grotte était peuplée,
je reconnus l'ablette, dont l'écaille brillante sert à la confection des
perles fausses: c'est pourquoi l'on fait des pêches considérables de ce
poisson dans la Méditerranée.
Tout mon petit monde savait fort peu de choses sur les perles fausses.
Il fallut lui donner quelques explications à cet égard pour compléter
mon cours d'histoire naturelle.
«Les perles fausses, dis-je alors, sont d'un grand usage dans le
commerce: on se sert de petits globules de verre revêtus d'un vernis
formé avec l'écaille de l'ablette. Ces perles sont régulières, d'une
assez belle eau et assez estimées.
ERNEST. En ce cas, pourquoi se donner tant de peine pour la pêche des
perles fines?
JACK. Belle demande! parce que ces dernières seules ont réellement du
prix.
FRITZ. Bien répondu! Mais maintenant il s'agirait de savoir pourquoi
l'on attache tant de prix aux perles fines, si les perles fausses sont
aussi belles.
MOI. C'est que, parmi les hommes, le prix des choses est bien souvent en
raison des peines et des dangers qu'elles coûtent.»
Tout en nous entretenant ainsi, nous avions heureusement traversé le
dangereux canal, et nous nous trouvions maintenant dans une des plus
belles baies que la nature ait pris plaisir à former. Le rivage
présentait d'espace en espace de petites criques plus ou moins profondes
où venaient se perdre de limpides ruisseaux qui donnaient à toute la
contrée un aspect riant et fertile. Presque au milieu de la baie se
trouvait l'embouchure du fleuve Saint-Jean, dont Fritz ne nous avait pas
exagéré la grandeur et la majesté.
Je me trouvai avec plaisir dans ces eaux profondes; et nous allâmes
jeter l'ancre auprès des riants bosquets du rivage, dont la riche
verdure enchantait nos regards.
Une anse commode et voisine du banc d'huîtres où Fritz avait fait sa
pêche fut choisie pour le lieu du débarquement. Un ruisseau limpide
semblait nous inviter à venir profiter de la fraîcheur de ses bords. Nos
pauvres chiens, qui manquaient d'eau douce depuis plusieurs heures,
n'eurent pas plutôt entendu le murmure du ruisseau, que, sautant
par-dessus les bords de la chaloupe, ils s'élancèrent à la nage vers la
source tant désirée.
Nous ne tardâmes pas à suivre l'exemple de nos intelligents animaux; et,
après avoir attaché notre esquif au rivage, nous nous trouvâmes bientôt
réunis autour de la source bienfaisante. Le jour étant sur son déclin,
nous commençâmes par faire les préparatifs du souper, qui devait se
composer d'une soupe de pemmikan, d'un bon plat de pommes de terre, et
d'une provision de biscuit de mais. Après avoir assemblé du bois sec
pour le foyer, nous fîmes nos arrangements pour la nuit. Les chiens se
couchèrent sur le sable, autour du feu, et nous nous retirâmes dans la
chaloupe, placée à l'ancre à quelque distance du rivage. J'avais pensé
qu'à tout événement nous avions peu à redouter une attaque par mer;
toutefois, par surcroît de précaution, j'attachai maître Knips au grand
mât, me fiant à sa vigilance. Lorsque tout fut achevé, nous nous
étendîmes au fond du bâtiment, sur nos lits de peau d'ours, et chacun
s'endormit d'un sommeil paisible, quoique interrompu de temps en temps
par les hurlements des chacals et la voix menaçante de Joeger.
Au point du jour tout le monde était sur pied, et la chaloupe prit
joyeusement le chemin du grand banc d'huîtres, où elle fit en peu de
temps une pêche abondante. Cet heureux succès nous engagea à continuer
l'opération pendant les deux jours suivants, et bientôt un énorme amas
d'huîtres, élevé sur le sable, vint reposer nos regards satisfaits.
Tous les soirs, environ une heure avant le coucher du soleil, j'avais
coutume de commander une expédition le long du rivage, et il ne se
passait pas de soirée que la chaloupe ne revint avec quelque bel oiseau,
le plus souvent d'une espèce inconnue.
Le dernier jour de notre pêche, il nous prit la fantaisie de nous
avancer un peu plus avant que de coutume dans la forêt voisine du
rivage. Cette fois Ernest nous précédait avec le vigilant Falb, et Jack
le suivait de loin à travers les hautes herbes du rivage, tandis que
Fritz et moi nous étions arrêtés à quelques préparatifs indispensables.
Je me préparais à suivre les chasseurs, lorsque tout à coup une
détonation suivie d'un cri d'alarme retentit à mes oreilles, et nos deux
chiens s'élancèrent avec la rapidité de l'éclair dans la direction du
coup de fusil.
«Aux armes!» s'écria Fritz; et en moins d'un instant il était sur la
trace des chiens avec son aigle, qu'il déchaperonna sans s'arrêter. Le
bruit d'un coup de pistolet et un long cri de triomphe m'apprirent en
même temps la fin du combat et la victoire de nos gens.
J'accourais avec inquiétude sur le champ de bataille, lorsque j'aperçus,
à quelque distance au milieu des arbres, le pauvre Jack qui s'avançait
vers moi soutenu par ses deux frères. «Dieu soit loué! m'écriai-je, le
malheur que je craignais n'est pas arrivé!» Je rebroussai chemin
aussitôt, en faisant signe à mes enfants de me suivre vers notre
campement du rivage, qui se composait de deux bancs et d'une mauvaise
table.
Cependant le pauvre Jack faisait d'horribles contorsions, se plaignant
de violentes douleurs par tout le corps, et criant d'une voix
lamentable: «Je suis brisé, anéanti, je n'ai pas un membre entier!»
Je m'empressai de faire déshabiller le patient, et une visite minutieuse
ne tarda pas à me donner l'assurance qu'il n'y avait ni fracture ni
luxation. La respiration était libre, et tout le mal se bornait à deux
fortes contusions, de sorte que je ne pus m'empêcher de m'écrier: «Voilà
bien de quoi se lamenter, en vérité! Un vrai chasseur n'y ferait pas
même attention.
JACK. Grand merci! Il n'en est pas moins vrai que je suis rompu. Le
maudit animal m'aurait fait sortir l'âme du corps sans le secours
inespéré de Fritz et de son vaillant oiseau.
MOI. Nous diras-tu enfin quel est l'animal qui a si outrageusement
maltraité notre vaillant chasseur?
JACK. Je vous réponds que son crâne et ses défenses feront merveille
dans notre muséum. J'en frissonnerais encore si, après tout, le meilleur
parti n'était pas d'en rire, puisque le mal est passé.
MOI. Saurai-je enfin de quoi il s'agit?
ERNEST. D'un énorme sanglier; et je vous réponds que c'était un terrible
spectacle que de le voir accourir les soies hérissées et labourant la
terre de ses formidables défenses.
MOI. Rendons grâces à Dieu, qui nous a délivrés d'un si terrible ennemi.
Maintenant laissez-moi m'occuper du blessé, qui doit avoir besoin de
repos et de rafraîchissement.»
À ces mots je fis avaler au pauvre Jack un verre de vin des Canaries de
la fabrique de Felsen-Heim, et nous le couchâmes mollement au fond de la
chaloupe, où il ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil profond.
«Maintenant, dis-je à Ernest, donne-moi quelques détails sur l'histoire
du sanglier, qui jusqu'à présent est demeurée une énigme pour moi.
ERNEST. Je marchais tranquillement dans la forêt, lorsque Falb me quitta
avec un hurlement furieux pour s'élancer sur les traces d'un animal
sauvage que le taillis dérobait encore à mes regards. Au même instant le
chien de Jack était accouru à l'aide de son frère, et les deux animaux
assiégeaient la forteresse de leur redoutable ennemi. Je m'avançai avec
précaution jusqu'à portée de fusil de l'animal, lorsqu'une imprudente
attaque de Joeger déconcerta tous mes projets. Le sanglier, furieux,
quittant sa retraite, se dirigea sur le pauvre Jack, qui ne trouva rien
de mieux à faire que de prendre la fuite. Je lâchai mon coup à
l'instant; mais la balle, effleurant l'animal, ne fît que hâter sa
course furieuse. Bientôt le pauvre Jack, ayant heurté une souche dans sa
course précipitée, allait se trouver à la merci de son impitoyable
ennemi, si les deux chiens, arrivés au même instant, n'eussent attiré
sur eux tout le courroux du terrible animal. Le pauvre Jack en fut
quitte pour quelques contusions, et ma seconde balle allait mettre fin
au combat, lorsque l'aigle de Fritz, descendant du haut des airs aussi à
propos que le corbeau de Manlius Corvinus, vint s'abattre sur la tête du
sanglier, de manière que son maître eut le temps d'approcher et de lui
décharger son pistolet entre les deux yeux.
«En jetant un coup d'oeil sur la tanière du sanglier, je ne fus pas peu
étonné de voir Knips et Joeger se régalant des restes de son repas. Je
reconnus, en approchant, une espèce de tubercule assez semblable à la
pomme de terre, dont j'ai rapporté une demi-douzaine dans ma gibecière,
afin de vous les faire examiner.
MOI. Voyons un peu.... Si mes yeux et mon odorat ne me trompent pas, tu
as fait là une découverte intéressante pour notre cuisine. Ce tubercule
est une véritable truffe, de l'espèce la plus savoureuse.»
Fritz, suivant mon exemple, goûta la nouvelle production, en faisant
observer avec plaisir que son parfum était bien différent de celui de la
pomme de terre, quoiqu'il y eût grande analogie entre les deux fruits.
Il me demanda ensuite où l'on trouve les meilleures truffes, et si c'est
un fruit originaire de nos climats européens.
MOI. «La truffe est un fruit très-commun en Europe. L'Italie, la France
et l'Allemagne en fournissent d'abondantes récoltes. On en trouve
communément dans les forêts de chênes ou de hêtres. La chasse aux
truffes se fait sans poudre ni plomb: il suffit d'une pioche pour les
déterrer, et d'un cochon pour les découvrir. L'Italie et plusieurs
autres contrées possèdent une espèce de chiens dont le nez est assez fin
pour découvrir la truffe et en indiquer la place au chasseur.
FRITZ. La truffe n'a-t-elle ni tige ni feuilles extérieures qui puissent
indiquer sa présence et remplacer l'instinct des animaux?
MOI. Non, mon enfant; elle ne se trahit que par son parfum, et l'on ne
saurait dire, à proprement parler, si c'est une racine, un tubercule, ou
un fruit, car son mode de propagation est un mystère pour les
naturalistes. Du reste, on les trouve de toutes les grosseurs, depuis le
pois jusqu'à la pomme de terre.
ERNEST. Reconnaît-on plusieurs espèces de truffes, et l'histoire
naturelle les range-t-elle au nombre des plantes, bien qu'elles n'aient
ni feuilles ni racines?
MOI. La truffe est rangée communément dans la classe des champignons,
quoiqu'elle en diffère sous bien des rapports. Mais je ne saurais dire
s'il en existe de plusieurs espèces.»
Cet entretien nous avait menés jusqu'à l'heure du souper, et nous ne
tardâmes pas à nous occuper des préparatifs nécessaires pour la nuit. Le
feu de veille fut allumé selon l'habitude, et chacun se retira dans la
chaloupe, où nous passâmes une nuit aussi paisible que dans les murs de
Felsen-Heim.