CHAPITRE XXIV

Le navire européen.--Le mécanicien et sa famille.--Préparatifs de retour

en Europe.--Séparation.--Conclusion.

Avec quelle émotion je reprends la plume pour tracer ce dernier

chapitre! Dieu est grand, Dieu est bon, telles sont les premières

paroles qui se présentent à ma pensée lorsque je reporte mes souvenirs

pour la dernière fois sur cette partie de notre histoire. Le salut

miraculeux de ma famille est encore présent à mes regards, et, au milieu

du conflit de sentiments divers qui agitent mon esprit, j'ai peine à

retrouver le fil de mes idées pour achever dignement ce livre, que je

vais fermer pour jamais. Le lecteur me pardonnera le désordre de ce

récit, dont je me propose de lui donner la fin, si jamais il m'est

accordé de revoir l'Europe et ma chère patrie. À peine suis-je en état

de trouver quelques mots sans suite pour raconter les événements de mes

dernières heures d'exil.

Toutefois celui qui s'est intéressé jusqu'à ce jour au destin de

l'innocente famille ne pourra voir sans un sentiment de satisfaction le

dénouement inespéré de sa trop longue histoire.

Mais trêve de fastidieux préambules. Le temps presse, j'arrive à la

conclusion de cette oeuvre intéressante, qui vient d'occuper dix années

de ma vie. Nous touchions au terme de la saison pluvieuse, et la nature

semblait vouloir se ranimer plus tôt que d'habitude.

Le ciel était sans nuages, et chacun prenait plaisir à se dédommager de

sa réclusion de deux mois, en exerçant de nouveau ses membres engourdis

par une longue inaction. Tout le jour la famille était répandue dans les

jardins, dans les plantations, sur les rives de la mer, faisant usage

avec délices d'une liberté si longtemps attendue.

Fritz ayant annoncé la résolution d'aller faire une visite à l'île aux

Requins, pour voir si les besoins de la colonie ne réclamaient pas notre

présence, je le laissai partir accompagné de Jack. Les deux voyageurs

furent bientôt dans l'île, où leur oeil exercé se promena longtemps sur

la mer et sur le rivage, sans apercevoir ni monstres marins, ni dommage

notable dans l'établissement. J'avais recommandé aux deux jeunes gens de

tirer deux coups de canon en débarquant, tant pour nous annoncer

l'heureuse issue du voyage que pour nous servir de signal, si par hasard

la Providence avait envoyé quelque bâtiment à portée du rivage.

Leur premier soin avait été de se conformer à mes ordres. Mais quel ne

fut pas leur étonnement lorsque, au bout d'environ deux minutes, ils

entendirent distinctement trois coups de canon vers l'ouest, dans la

direction de la baie du Salut! La surprise, l'espérance et la crainte

les tinrent quelque temps immobiles; mais Fritz rompit le premier le

silence en s'écriant: «À la mer! à la mer!» Et en moins de temps qu'il

n'en faut pour le raconter, la rapide embarcation volait sur la surface

des flots.

«Qu'y a-t-il de nouveau?» m'écriai-je en voyant les deux enfants

accourir vers moi de toute la vitesse de leurs jambes.

«N'avez-vous pas entendu?» me répondit Fritz, qui respirait à peine; et

son frère arriva bientôt près de lui en répétant: «N'avez-vous pas

entendu?»

Le récit des enfants me fit secouer la tête avec l'expression du doute;

mais la pensée qu'ils pouvaient ne s'être pas trompés agitait vivement

mon esprit. Dans l'incertitude qui me préoccupait, je rassemblai la

famille, afin de tenir un grand conseil de guerre, car la chose était de

trop d'importance pour m'en rapporter à mes deux interlocuteurs.

Comme la nuit approchait, je décidai qu'un de nous demeurerait à monter

la garde dans la galerie, afin d'épier le moindre signal qui pourrait

annoncer de nouveau la présence d'un bâtiment dans notre voisinage. Mais

la soirée ne fut pas aussi tranquille que nous l'avions espéré: on eût

dit que les éléments conjurés avaient repris toute leur fureur pour

cette terrible nuit, et qu'un nouvel hiver allait recommencer.

L'orage dura deux jours et deux nuits. Vers le matin du troisième jour,

la mer devint plus calme, et il fut possible d'aller à la découverte.

J'emmenai Jack avec moi, et nous nous mîmes en route munis d'un pavillon

qui devait instruire la garnison du succès de nos recherches.

Arrivés en peu de temps à l'île aux Requins, notre premier soin fut de

gravir la cime du rocher et de promener un regard inquiet sur les flots.

La mer était déserte, et rien ne paraissait à l'horizon lointain. Après

quelques instants d'attente, je me décidai à tirer trois coups de canon

à deux minutes d'intervalle, afin de m'assurer si la première fois

l'écho du rocher n'avait pas trompé les oreilles inexpérimentées de mes

jeunes gens.

Nous prêtâmes l'oreille attentivement, et au bout d'une minute un faible

coup retentit dans l'éloignement, puis un second, puis un troisième, et

le silence se rétablit. Je demeurai immobile de surprise. Jack dansait

autour de moi comme un homme pris de vin. Le pavillon fut hissé deux

fois en haut du mât, signal dont nous étions convenus en cas de bonne

nouvelle.

Laissant mon compagnon à la garde de la batterie, avec l'injonction de

faire feu aussitôt qu'il apercevrait quelque chose, je me hâtai de

reprendre le chemin de Felsen-Heim, afin de combiner nos mesures

ultérieures.

La garnison était dans un trouble inexprimable. Fritz s'élança à ma

rencontre, en s'écriant: «Où sont-ils? Est-ce un navire européen?» Bien

qu'il me fût impossible de satisfaire son avide curiosité, je ne laissai

pas de réjouir tout mon monde en annonçant ma résolution de m'embarquer

avec Fritz pour aller à la recherche du bâtiment.

Il était environ midi lorsque je montai dans le caïak avec mon compagnon

de voyage. Ma femme nous vit partir les yeux mouillés de larmes et en

adressant au Ciel une ardente prière pour notre conservation. Au reste,

nous étions parfaitement armés, et préparés à la plus vigoureuse

résistance en cas de besoin.

Le caïak ne tarda pas à s'éloigner en silence, se dirigeant à l'ouest de

Felsen-Heim, vers des parages demeurés inconnus jusqu'à ce jour. Malgré

tous les dangers d'une navigation incertaine au milieu de cette mer

hérissée de rochers et d'écueils, nous finîmes, au bout de cinq quarts

d'heure d'une marche fatigante, par atteindre un promontoire escarpé que

je me préparai à doubler; car, suivant toute apparence, le bâtiment que

nous cherchions devait se trouver de l'autre côté du cap.

Parvenus à la pointe la plus avancée du promontoire, le rivage nous

offrit un groupe de rochers favorable à nos observations: et quels ne

furent pas nos sentiments d'allégresse et de reconnaissance pour le

Tout-Puissant en apercevant un beau navire à l'ancre dans une petite

baie à peu de distance! Le bâtiment paraissait fatigué; le pavillon

anglais flottait au haut des mâts, et au même instant nous aperçûmes la

chaloupe se détacher du bord pour aller débarquer au rivage.

Fritz voulait s'élancer hors du caïak et gagner le navire à la nage;

j'eus besoin de toute mon autorité pour le retenir, en faisant observer

que le pavillon pouvait nous tromper; car il n'est pas rare de voir un

bâtiment pirate arborer le pavillon de la nation la plus connue sur les

mers, afin d'attirer plus sûrement sa proie.

Nous demeurâmes donc cachés dans notre retraite, nous servant de la

longue-vue pour examiner à loisir tous les mouvements du bâtiment. Il me

parut être un yacht de construction légère, mais toutefois armé de huit

canons de calibre ordinaire. Il était facile de distinguer sur le rivage

trois tentes d'où s'élevait une légère colonne de fumée. Selon toute

apparence, l'équipage n'était pas nombreux; car nous n'aperçûmes à bord

que deux créatures humaines.

D'après ces observations, je crus qu'il n'y avait aucun danger à quitter

notre retraite, et bientôt le léger caïak parut dans les eaux du navire,

accomplissant autour de lui de capricieuses évolutions. Au bout de

quelques minutes, nous vîmes paraître sur le pont un officier que Fritz

reconnut facilement pour le capitaine. En deux coups de rames nous

étions à portée de la voix, chantant à plein gosier un refrain national

dans lequel il eût été difficile de reconnaître une musique européenne.

Notre bizarre apparition ne tarda pas à attirer l'attention du capitaine

et de ceux qui l'entouraient: des mouchoirs furent agités en signe de

paix, et, voyant que la chaloupe ne faisait pas mine de s'occuper de

nous, je me décidai à tourner la pointe de mon esquif vers le bâtiment.

En voyant le caïak s'approcher, le capitaine saisit son porte-voix pour

nous demander qui nous étions, d'où nous venions, et comment s'appelait

la côte voisine. Élevant alors la voix aussi haut que mes forces me le

permirent, je me bornai à répondre ces trois mots: _Englishmen good

men_! (Les Anglais sont de braves gens.) Nous nous trouvions alors assez

près du bâtiment pour remarquer que l'ordre le plus parfait régnait à

bord, et que tout indiquait un navire de commerce assez richement

chargé. Pendant qu'on nous montrait des haches, des étoffes et d'autres

légères marchandises destinées au commerce avec les sauvages, Fritz me

communiquait ses observations, qui toutes étaient à l'avantage de nos

nouvelles connaissances. Voyant bientôt que la gravité de mon compagnon

ne tarderait pas à se démentir, je donnai le signai de la retraite, et

nous reprîmes le chemin du rivage, après un congé amical de part et

d'autre.

Toute la famille attendait impatiemment notre retour, et nous fûmes

reçus avec une vive allégresse. Ma femme, tout en louant notre prudence,

était d'avis qu'il n'y avait plus maintenant d'obstacle à nous faire

connaître, et qu'il fallait mettre la pinasse en mer pour aller aborder

le bâtiment anglais. On ne saurait décrire l'agitation qui suivit cette

résolution, adoptée à l'unanimité. Les plans les plus extravagants se

succédaient sans relâche: c'était un conflit de volontés, de projets, de

désirs au milieu desquels l'esprit le plus sage eût eu de la peine à se

reconnaître, et il semblait que nous allions mettre à la voile dans un

quart d'heure pour retourner en Europe.

Ma position de chef de famille rendait mon rôle difficile dans cette

importante circonstance: je me retirai donc en silence pour adresser à

Dieu une fervente prière, lui demandant humblement de m'inspirer la

résolution la plus conforme aux intérêts du petit peuple qui m'était

confié; mais, sentant bientôt la folie de songer au départ avant d'en

reconnaître la possibilité, je pris le parti de subordonner mes

résolutions ultérieures au résultat d'une seconde visite que je me

proposais de faire, avec tout mon monde, au bâtiment étranger.

Tout le jour suivant fut consacré à l'équipement de la pinasse, qui

reçut une cargaison de fruits que le capitaine avait paru vivement

désirer lors de notre première visite. Quelques dernières dispositions

occupèrent encore la matinée du lendemain, et ce fut seulement vers midi

que la pinasse déploya majestueusement ses voiles. Fritz, revêtu d'un

brillant uniforme de marine, nous servait de pilote comme à l'ordinaire.

L'escadre traversa la baie avec précaution, et ne tarda pas à atteindre

heureusement la pointe du cap qui nous dérobait l'ancrage du bâtiment

anglais. Arrivé en vue du navire, je fis hisser le pavillon anglais, et

commandai la manoeuvre de manière que la pinasse pouvait se mettre en

rapport avec le yacht, tout en demeurant à une distance respectable de

ce dernier.

Mon coeur est encore pénétré d'émotion lorsque je me reporte à cet

instant solennel, et il m'est impossible de donner autre chose qu'une

esquisse rapide des circonstances qui signalèrent cette journée.

Il est tout aussi impossible de décrire la surprise de l'équipage

anglais à la vue de notre entrée dans la baie; mais la joie et la

confiance ne tardèrent pas à remplacer l'inquiétude des premiers

instants. La pinasse ayant jeté l'ancre à environ deux portées de fusil

du bâtiment, le salua d'un brillant hourra, qui ne resta pas longtemps

sans réponse. Faisant mettre aussitôt le petit canot à la mer, j'y

montai avec Fritz, afin de me rendre à bord pour avoir une entrevue avec

le capitaine.

Celui-ci nous reçut avec la franche cordialité d'un marin, et, faisant

apporter une bouteille de vieux vin du Cap, il nous demanda

affectueusement à quel heureux hasard il devait la satisfaction de voir

flotter le pavillon anglais sur cette côte sauvage et inhospitalière. Il

ajouta que lui-même s'appelait Littlestone, qu'il avait le grade de

lieutenant de la marine royale, qu'il était en route pour le cap de

Bonne-Espérance, où il apportait les dépêches de Sydney-Cove.

J'invitai le capitaine à passer à bord de la pinasse pour faire visite à

ma chère famille: offre qu'il accepta cordialement, en me priant

d'annoncer moi-même son arrivée aux dames.

Je ne perdis pas une minute pour m'acquitter de mon message, qui causa

d'abord un certain trouble parmi les gens de la pinasse; mais on ne

tarda pas à se remettre, et au bout de quelques instants tout était prêt

pour accueillir dignement le capitaine.

Une demi-heure après, la chaloupe du navire se dirigea vers nous,

portant le capitaine, maître Willis le pilote, et le cadet Dunsley. Ma

femme s'empressa de leur offrir des rafraîchissements, qui furent

acceptés avec reconnaissance.

La plus aimable franchise ne tarda pas à s'établir entre la famille et

ses nouveaux hôtes, et il fut résolu que toute la compagnie débarquerait

le soir dans la baie pour aller visiter les malades. Le capitaine nous

dit que parmi eux se trouvait un mécanicien, qui était confié aux soins

de sa femme et de ses deux filles.

Notre visite auprès de M. Wolston et de sa famille fut des plus

touchantes. Une femme pleine de grâces et deux charmantes jeunes filles

de douze à quatorze ans étaient bien faites pour exciter notre intérêt

au plus haut degré.

La soirée fut pleine de charme pour mon heureuse famille. Toute

inquiétude avait disparu pour faire place à la perspective d'un retour

si longtemps désiré, et la confiance établie déjà entre les habitants de

la colonie et leurs nouveaux hôtes donnait à notre liaison d'une heure

l'apparence d'une amitié de vingt ans. Nous restâmes sous des tentes que

le capitaine nous avait fait préparer.

Le lecteur ne s'attend pas que je lui donne le récit de la longue

conversation qui nous occupa, ma fidèle compagne et moi, durant les

heures de cette nuit. Le capitaine était un homme trop bien appris pour

nous accabler d'offres et de questions dans les premiers moments de

notre rencontre, et de notre côté nous ne voulions nous ouvrir à lui

qu'après une mûre délibération; car il fallait savoir avant tout s'il

nous restait maintenant de solides raisons pour désirer de revoir

l'Europe. Parfois j'étais tenté de demeurer dans le paisible séjour où

la Providence nous avait jetés, en renonçant à jamais aux douteux

avantages que nous promettait la vie civilisée. Ma fidèle épouse ne

demandait qu'à terminer sa carrière sous le beau ciel que nous

habitions; mais la solitude l'effrayait pour moi et pour ses enfants.

Elle eût désiré me voir partir pour l'Europe avec les deux aînés, afin

de ramener un petit nombre de compatriotes, à l'aide desquels il nous

serait facile de fonder une colonie florissante qui recevrait le nom de

_Nouvelle-Suisse._

Nous résolûmes de confier notre projet au capitaine Littlestone, en lui

racontant l'intention de mettre la colonie sous la protection de

l'Angleterre. Un de nos plus grands embarras était de savoir lesquels de

mes enfants je choisirais pour compagnons de voyage, car les raisons

étaient les mêmes pour tous.

Nous finîmes par décider qu'il fallait attendre quelques jours encore,

en conduisant les choses de manière que deux des enfants se trouvassent

heureux de rester avec nous dans la colonie, tandis que les deux autres

accompagneraient le capitaine Littlestone en Europe.

Dès le jour suivant, nous eûmes la satisfaction de voir arriver ce

résultat désiré. Il avait été décidé, à déjeuner, que le capitaine nous

accompagnerait à Felsen-Heim, avec son pilote, son cadet de marine et la

famille du mécanicien, qui, après tant de souffrances, avait besoin de

toutes les commodités d'une habitation saine et agréable.

La traversée fut une véritable partie de plaisir pour la petite escadre;

car tous les coeurs étaient pleins d'espérance, et l'attente d'un

heureux avenir épanouissait tous les visages.

Mais quelle ne fut pas la surprise de nos hôtes lorsqu'au détour du cap

des Canards la délicieuse baie de Felsen-Heim leur apparut dans toute sa

splendeur, éclairée par les rayons du soleil! L'enthousiasme fut à son

comble lorsque la batterie de l'île aux Requins eut salué notre entrée

de onze coups de canon, et qu'on vit le pavillon anglais se déployer

majestueusement sous les premiers souffles de la brise matinale.

«Heureux séjour, heureuse famille!» s'écria Mme Wolston en soupirant,

tandis que sa plus jeune fille lui demandait naïvement si ce n'était pas

là le paradis.

Le paysage offrit bientôt une scène nouvelle, en s'animant par degrés de

tout ce que l'habitation renfermait de créatures vivantes: c'était à

chaque pas de nouvelles extases et de nouveaux ravissements. Au milieu

de la confusion générale, je fis transporter le malade dans ma propre

chambre, où ma femme avait rassemblé tous les meubles commodes de la

maison, et où la bonne lady Wolston trouva un lit de camp préparé à côté

de son époux.

Le dîner fut court, car nous avions encore Falken-Horst à visiter avant

le coucher du soleil. Nos jeunes gens, livrés à leurs naïves impressions

s'étaient répandus dans les alentours de Felsen-Heim, et le paysage,

animé par leur présence, semblait prendre une vie nouvelle. La

différence de langage et la difficulté de se comprendre disparaissaient

devant les gestes animés et les regards intelligents des interlocuteurs.

Chacun de mes enfants semblait transformé en une créature nouvelle.

Fritz était calme et grave, Ernest plein d'activité, et Jack presque

pensif.

Vers le soir, la tranquillité parut se rétablir, et la famille était

paisiblement rassemblée dans la galerie, lorsque lady Wolston parut au

milieu de nous avec un maintien légèrement embarrassé. Elle venait, au

nom de son mari et au sien, nous demander la permission d'attendre à

Felsen-Heim l'entier rétablissement du pauvre mécanicien, et de garder

sa fille aînée auprès d'elle, tandis que la plus jeune irait chercher

son frère au cap de Bonne-Espérance, pour le ramener bientôt parmi nous.

Je me rendis à sa prière de bon coeur, en lui demandant, au nom de ma

femme et au mien, de ne jamais abandonner la Nouvelle-Suisse. «Vive à

jamais la Nouvelle-Suisse!» répondit un choeur de voix attendries, en

même temps que les verres s'entrechoquaient en signe d'allégresse. «Et à

la santé de quiconque veut y vivre et y mourir!» ajouta Ernest en

approchant son verre du mien.

«Je vois bien, repris-je avec gravité, qu'il va falloir nous séparer de

Fritz. Il est juste qu'il soit chargé d'aller représenter la famille en

Europe. Ernest demeurera près de nous avec la place de premier

professeur d'histoire naturelle de la Nouvelle-Suisse. Et quant à maître

Jack....

--Maître Jack reste ici! s'écria l'impétueux jeune homme d'une voix

bruyante. N'est-il pas le meilleur cavalier, le meilleur chasseur, le

meilleur soldat de la colonie, après son frère aîné! Si l'on m'en promet

autant dans votre Europe, à la bonne heure; mais jusque-là n'en parlons

plus.

--Quant à moi, reprit Franz,» je ne suis pas de cet avis. Il y a plus

d'honneur à gagner dans une société nombreuse qu'au milieu d'une

demi-douzaine de Robinsons, et j'offre de m'embarquer pour la Suisse,

avec l'approbation de mon père, toutefois.

--Bien pensé, mon cher enfant, lui répondis-je, et puisse Dieu bénir nos

résolutions, comme il l'a fait jusqu'à ce jour! L'univers appartient au

Tout-Puissant, et la patrie de l'homme est partout où il peut vivre

heureux et utile à ses semblables. Maintenant il ne s'agit plus que de

savoir si le capitaine Littlestone voudra favoriser nos projets.»

Chacun garda le silence, attendant avec anxiété la réponse du capitaine,

qui prit la parole en ces termes: «Il faut admirer les décrets de la

Providence et s'y conformer. J'étais parti pour recueillir des

naufragés, et me voici au milieu d'une famille naufragée. Au moment où

trois passagers abandonnent mon bâtiment de leur propre mouvement, en

voici d'autres qui s'offrent pour les remplacer. En un mot, je me

réjouis d'être l'instrument que la Providence a choisi pour rendre à la

société une si digne famille, et pour donner peut-être à ma patrie une

colonie florissante.»

Cette réponse me soulagea le coeur d'un poids terrible, et je remerciai

la Providence de l'heureuse réussite d'un projet qui avait fait naître

dans mon esprit tant de doutes et d'inquiétudes.

Le lecteur imaginera facilement comment se passèrent les dernières

journées qui devaient précéder une si longue et si douloureuse

séparation. Le bon capitaine pressait les préparatifs du départ; car les

avaries de son bâtiment lui avaient déjà fait perdre plusieurs jours.

Cependant il nous laissa le temps dont il pouvait raisonnablement

disposer, et il eut même l'attention d'amener son navire à l'ancre dans

la baie du Salut, afin de favoriser notre embarquement. Tout le temps

que le yacht demeura en rade, l'équipage fut consigné à bord, afin

d'épargner à Felsen-Heim les visites des curieux et des importuns. Le

capitaine avait mis à notre disposition le pilote et le menuisier du

navire, dont les secours furent inutiles, car il s'était établi une

telle émulation d'activité parmi les habitants de la colonie, qu'on

aurait manqué plutôt de besogne que d'ouvriers.

La pacotille de Fritz et de Franz occupa longtemps ma sollicitude

paternelle; ils reçurent chacun leur part de nos plus précieux articles

de commerce, tels que perles, coraux, noix muscades, et généralement

tout ce qui pouvait avoir quelque valeur en Europe.

J'avais reçu du capitaine Littlestone quelques armes à feu de nouvelle

fabrique et une bonne provision de poudre. En échange de ce présent, je

m'empressai de lui offrir, parmi les objets sauvés autrefois du bâtiment

naufragé, tout ce qui pouvait être utile à un marin. Je lui remis en

même temps quelques papiers qui avaient appartenu à notre infortuné

capitaine, en le priant de s'informer s'il restait quelque membre de sa

famille en état de les réclamer.

Le yacht fut avitaillé de toutes les provisions dont nous pouvions

disposer. Bétail, viande salée, poisson, légumes et fruits, tout était

prodigué en raison de nos faibles ressources; le bonheur est toujours

généreux.

Il me restait à accomplir un dernier devoir avant de prendre congé de

mes enfants pour une si longue et si douloureuse séparation. J'eus avec

eux un entretien de plusieurs heures, où je leur fis un touchant

discours sur le monde et la vie, sur la grandeur de Dieu et les devoirs

de l'homme, et, après leur avoir donné ma bénédiction, je remis à l'aîné

un manuscrit renfermant mes dernières instructions et mes derniers

conseils.

Chaque heure, chaque minute ramenait quelque nouveau soin, quelque

nouveau conseil, quelque parole de tendresse à adresser aux jeunes

voyageurs. Chacun était douloureusement affecté du départ, quoique plein

de confiance dans le retour. Plût au Ciel que les hommes se séparassent

toujours avec de telles pensées! car, dans les âmes bien nées, ces

moments solennels ne laissent de place qu'aux plus nobles sentiments qui

puissent honorer la nature humaine.

Le soir qui précéda la journée du départ, chacun voulut montrer du

courage, et nous invitâmes le capitaine et ses officiers à un grand

repas d'adieux. Au dessert, je fis apporter le manuscrit de notre exil,

et, le confiant solennellement à Fritz, je lui recommandai de le faire

imprimer à son arrivée en Europe, avec les changements et les

corrections nécessaires.

«J'espère, ajoutai-je en finissant, que le récit de notre vie sur ces

rivages abandonnés ne sera pas perdu pour le monde, si Dieu permet qu'il

arrive un jour sous les yeux de la jeunesse de ma patrie. Ce que j'ai

écrit pour l'éducation et l'instruction de ma famille peut devenir utile

aux enfants des autres, et je m'estimerai bien récompensé de mes peines

si mon simple récit peut fixer l'attention de quelques jeunes esprits

sur les fruits bienfaisants de la méditation, sur les heureux résultats

de l'obéissance filiale et de la tendresse fraternelle. Trop heureux

aussi si quelque père de famille peut trouver dans ces pages d'un exilé

quelques paroles de consolation, quelques sages conseils, quelques

bienveillantes instructions. Dans la position exceptionnelle où le sort

nous avait jetés, mon livre ne renferme et ne peut renfermer aucune

théorie: c'est le récit simple et sans art de nos actions et de nos

aventures durant dix années d'une vie exempte de blâme et de malheur.

Pour nous il a eu trois grands avantages: en premier lieu de nous

inspirer une confiance résignée envers le souverain auteur de toutes

choses, ensuite de développer l'activité de notre âme, enfin de nous

faire mépriser cette maxime vulgaire de l'ignorance: «À quoi cela

peut-il servir?»

«Jeunesse de tous les âges et de toutes les nations, n'oubliez pas qu'il

est bon de tout apprendre excepté le mal, et que l'homme est sur la

terre pour développer ses forces et exercer son intelligence dans les

voies qu'il a plu à la Providence de lui ouvrir.

«Mais l'heure s'avance. Demain, à la pointe du jour, ce dernier chapitre

ira rejoindre les précédents, entre les mains de mon fils aîné. Que

Celui sans lequel nous ne sommes rien demeure avec lui et avec nous, ses

fidèles serviteurs! Salut à l'Europe, salut à toi, antique pays de mes

pères! Puisse la Nouvelle-Suisse fleurir bientôt comme tu fleurissais

dans les premières années de ma jeunesse!

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 69 / 70 题