CHAPITRE XIX

Le cacao.--Les bananes.--La poule sultane.--L'hippopotame.--Le thé et le

câprier.--La grenouille géante.--Terreur de Jack.--L'édifice de

Falken-Horst.--Le corps de garde dans l'île aux Requins.

Les fortifications de l'Écluse étaient finies, et nous ne songions pas

au retour. Il fallut s'occuper maintenant de la construction d'une

habitation dans le voisinage. Sur la demande de Fritz, elle fut bâtie à

la manière des huttes d'été du Kamtchatka. Nous avions remarqué quatre

gros arbres disposés en carré parfait à une distance de douze à treize

pieds l'un de l'autre. Je crus les reconnaître pour une espèce de

platane, et leur tronc était entouré de vanille grimpante.

Les quatre troncs furent unis, à la hauteur d'environ vingt pieds, par

une charpente en bambous. La façade du côté de l'Écluse fut percée de

deux étroites fenêtres en forme de meurtrières. Le toit, terminé en

pointe, était recouvert d'écorce. L'escalier était une longue poutre

avec des entailles de chaque côté, comme on en voit quelquefois dans les

navires. Cette poutre, fixée sur une seconde en saillie de la muraille,

pouvait s'élever ou s'abaisser à volonté.

Au-dessous de la cabane, les quatre arbres furent encore réunis par une

palissade de quatre à cinq pieds de hauteur, de manière à former une

espèce de basse-cour où nous pourrions parquer quelques pièces de bétail

ou enfermer la volaille.

Enfin l'espace intermédiaire entre la palissade et le plancher de la

cabane fut rempli par une espèce de grillage en bambous. Pour compléter

l'oeuvre, je fis orner l'extérieur de quelques dessins à la chinoise, et

comme nous avions laissé debout toutes les branches qu'il avait été

possible d'épargner, notre cabinet de verdure ne ressemblait pas mal à

un nid d'oiseau caché au milieu du feuillage.

Au reste, notre nouvelle construction nous rendit un service important

en recevant les prisonniers ailés, qui commencèrent par s'accommoder

fort peu des étroites limites de leur prison, mais auxquels le voisinage

de notre demeure eut bientôt fait perdre une partie de leurs habitudes

sauvages.

Les excursions de nos jeunes chasseurs dans les environs nous

procuraient de temps en temps quelques nouvelles découvertes. Un jour,

Fritz rapporta des bords du fleuve quelques fruits qu'il prenait pour

une espèce de concombre, mais dont le goût étrange déconcerta toutes ses

connaissances en botanique. Je ne tardai pas à reconnaître dans les plus

gros de ces fruits le précieux cacao, et dans les plus petits, la

banane, si utile et même si indispensable dans bien des contrées. Au

premier abord, ces précieuses productions flattèrent peu notre goût; car

le cacao possède une saveur si amère, que nous fûmes presque tentés de

le jeter. Les bananes, malgré leur fadeur, nous parurent plus

savoureuses.

«Voici quelque chose de singulier! m'écriai-je après cette expérience,

et je ne sais s'il faut s'en prendre à l'excessive délicatesse de notre

goût si nous ne prisons pas mieux ces fruits, si estimés. Dans les

colonies françaises, la bouillie de cacao passe pour un mets

très-recherché, lorsqu'elle est mélangée de sirop et de fleur d'oranger.

Quant à l'amande, qui nous paraît si amère, c'est elle qui, séchée,

épluchée, rôtie et pilée, forme la base de ce chocolat que nous aimons

tant. Il en est de même des bananes, qui sont des fruits d'une

délicatesse exquise. Il est vrai qu'on ne les mange qu'épluchées et

rôties, ce qui leur donne un goût analogue à celui de l'artichaut.

--Il me parait prudent, dit alors ma femme, de prendre les deux fruits

sous ma garde spéciale, afin de leur faire subir la préparation

convenable, et d'en placer les semences dans mon jardin.

--Pour aujourd'hui la chose est impossible, lui répondis-je, car les

fèves de cacao ont besoin d'être mises en terre immédiatement après leur

séparation du fruit; quant aux bananes, elles se reproduisent par

boutures. Avant notre départ, Fritz aura soin d'aller cueillir quelques

amandes fraîches et un certain nombre de rejetons qui répondront

parfaitement à ton désir.»

La veille du départ, Fritz reçut la commission de rapporter à sa mère

les deux articles en question, et de s'emparer en même temps d'un

certain nombre d'échantillons des autres productions du rivage. Après

avoir pris congé de nous, il monta sur son caïak, traînant à sa remorque

un léger radeau de bambous, plus propre encore à la nature de son

entreprise. Le radeau était construit dans le genre de ceux qui sont en

usage chez quelques peuplades de la Californie.

Le soir, j'eus lieu de constater l'avantage de cette invention; car

Fritz ramena le radeau si chargé, qu'il plongeait à demi dans l'eau,

laissant sa cargaison flotter à la surface.

Les trois enfants furent bientôt sur le rivage, et chacun prit

joyeusement sa part des trésors que ramenait la flotte. Ernest et Franz

rapportèrent leurs fardeaux à la cabane, tandis que Fritz chargeait sur

les épaules de Jack un grand sac tout dégouttant d'eau, et dans lequel

se faisait entendre un étrange tumulte. Jack commença par s'enfoncer

derrière un buisson qui le dérobait à mes regards, puis il entr'ouvrit

le sac avec curiosité, de manière à pouvoir jeter un coup d'oeil dans

l'intérieur; mais il le referma aussitôt avec un cri d'effroi.

«Oh! oh! s'écria-t-il, voici d'étranges hôtes. Grand merci, mon cher

frère, d'avoir songé à ma commission!»

En achevant ces mots, Jack déposa le sac avec précaution dans un lieu

caché, en ayant soin que la partie inférieure demeurât plongée dans

l'eau, et il le reprit avec tant de mystère au moment du départ, que

nous ne fûmes informés que plusieurs heures après des étranges motifs de

sa conduite.

Fritz sauta à terre le dernier avec un grand oiseau auquel il avait lié

les ailes et les pattes, et il vint nous montrer sa capture avec un

sourire de triomphe. Je ne tardai pas à reconnaître dans cet oiseau la

poule sultane de Buffon. Cet animal, de l'espèce des poules d'eau, a les

jambes et les cuisses d'un beau rouge, la plus grande partie du corps

d'un violet éclatant, le dos vert foncé, et le cou brun clair. Ses

habitudes sont d'une telle douceur, qu'il est facile de l'apprivoiser.

Ma femme avait bonne envie de se plaindre de l'accroissement continuel

de sa basse-cour; mais la beauté du nouveau venu la désarma, et elle ne

put s'empêcher de la recevoir avec plaisir parmi les animaux confiés à

sa garde.

Fritz nous fit alors le récit de son expédition le long du fleuve,

décrivant pompeusement la fécondité de ses rives jusqu'à la naissance

des montagnes voisines, et la majesté des épaisses forêts qu'il

traversait dans son cours. Le ramage des oiseaux qui peuplaient les

arbres du rivage avait failli le rendre sourd. Toutefois il avait

remonté le fleuve jusqu'au delà de l'étang du Buffle, où il avait fait

sa précieuse capture. À sa droite s'élevait une magnifique forêt de

mimosas, où il avait aperçu quelques troupes d'éléphants, qui tantôt

brisaient de jeunes arbres, tantôt se plongeaient dans les eaux du lac

pour y chercher un asile contre les brûlants rayons du soleil. Quant au

matelot et à son frêle esquif, ils ne l'avaient pas aperçu, selon toute

apparence. Dans un autre endroit, ses regards avaient été frappés de

l'apparition de deux belles panthères qui venaient se désaltérer dans

les eaux profondes du fleuve.

«Pendant un instant, ajouta Fritz, j'éprouvai le plus violent désir

d'essayer mon adresse sur cette magnifique proie; mais, en y

réfléchissant, l'entreprise me parut trop dangereuse, et une inquiétude

si vive finit par s'emparer de moi, que je ne songeai bientôt plus qu'à

une retraite précipitée. Au même instant un argument de nouvelle espèce

vint fortifier ma résolution. En effet, à environ deux portées de fusil

devant moi, j'aperçus dans le fleuve un bouillonnement qui semblait

annoncer la présence de quelque source souterraine. Un instant après, je

vis s'élever au-dessus de l'eau, avec un mouvement lent, mais terrible,

un animal monstrueux d'un brun foncé, qui me montra une rangée de dents

formidables en faisant entendre un sourd mugissement dont je tremble

encore. Je vous réponds que je ne me sentis nulle envie de l'attendre,

et je regagnai le courant avec la rapidité d'une flèche. Mes deux rames

avaient une telle activité, que la sueur me ruisselait sur tout le

corps: je n'osai me retourner que lorsque je me crus hors de la portée

du terrible animal. J'allai alors reprendre mon radeau, que j'avais

attaché dans un enfoncement du rivage en partant pour remonter le

courant, et je suis accouru ici par le plus court chemin, après avoir

craint un instant de prendre une leçon d'histoire naturelle un peu trop

complète, car je n'avais pas même un de nos chiens auprès de moi dans

cette terrible rencontre.»

Tel fut en abrégé le récit de l'expédition de Fritz, et il nous donna à

penser le reste du jour en nous apportant la certitude du voisinage

d'ennemis formidables et nombreux; car dans le monstre du fleuve il

était facile de reconnaître l'hippopotame. Toutefois je trouvai une

consolation dans les précieuses découvertes qui avaient signalé cette

dernière expédition, et surtout dans la riche collection de plantes que

notre voyageur avait rapportée comme échantillon de la fertilité de ces

rivages inconnus.

La journée que Fritz employa pour son expédition n'était pas demeurée

inactive pour le reste de la famille. Nous avions fait tous nos

préparatifs pour le départ du lendemain matin, ne laissant dehors que ce

qui nous était indispensable pour la nuit et le repas du soir. Fritz

proposa de retourner par eau avec son caïak, en doublant le cap de

l'Espoir-Trompé et en suivant le rivage jusqu'à Felsen-Heim. Je lui

accordai d'autant plus volontiers sa demande, qu'il s'était montré

expert dans la navigation, et que je tenais beaucoup à fixer mes idées

sur la possibilité d'établir un petit port au cap de l'Espoir-Trompé.

Le lendemain matin éclaira notre double départ; Fritz prit son chemin

par eau, et nous par terre. Le hardi navigateur trouva la partie

orientale du cap hérissée de rochers sauvages dont les profondeurs

servaient de retraite à un peuple innombrable d'oiseaux de mer et

d'oiseaux de proie. Au reste, les fentes des rochers, depuis la mer

jusqu'au rivage, étaient couverts d'une forêt d'arbrisseaux odorants

dont le parfum embaumait l'air. Les fleurs étaient petites et d'un blanc

tirant sur le rosé, les feuilles en forme de coeur, et la tige hérissée

d'épines. La partie sud du cap présentait un aspect tout aussi sauvage;

seulement les masses de rochers offraient moins d'aspérités et

d'excavations: toutefois il restait encore assez de place pour donner

naissance à une forêt d'arbustes d'une espèce inconnue. Les fleurs en

étaient blanches également, mais les feuilles plus frêles et plus

allongées, presque semblables à celles de certaines espèces de

cerisiers. Leur parfum, sans être bien prononcé, ne laissait pas d'être

agréable.

Fritz avait eu soin de rapporter un rameau de chaque espèce, et, après

quelques recherches, je n'hésitai pas à reconnaître dans le premier

l'arbuste appelé câprier. La seconde me parut être une des deux espèces

de l'arbre à thé, et cette présomption fut accueillie par la mère avec

une satisfaction peu commune.

Jack, qui nous avait précédés d'une heure à Felsen-Heim, était venu

heureusement à bout de baisser le pont-levis, et, toujours monté sur son

autruche, il avait continué sa route jusqu'à l'étang aux Canards, où il

avait déposé le sac mystérieux, la partie inférieure plongeant dans

l'eau, selon les instructions formelles de son frère. Quant à Fritz, sa

visite au cap le mit en retard d'une grande heure.

Le reste de la famille, ayant continué sa route sans aventure, ne tarda

pas à arriver aux portes de Felsen-Heim. Nous nous hâtâmes de déballer

tous nos trésors. Le grand nombre de nos volailles me donnait de

sérieuses inquiétudes; car il était à craindre que, durant les absences

répétées de la famille, il ne devînt funeste à nos récoltes. En

conséquence, j'ordonnai un partage prudent. La moitié de la basse-cour,

et entre autres les nouveaux venus, comme les grues et les poules du

Canada, reçurent pour demeure les deux îles voisines de notre

habitation. Les cygnes noirs, la poule sultane et le héron royal, avec

le reste de la volaille, furent placés près de nous dans l'étang aux

Canards, et habitués à notre voisinage par de légères friandises. Nos

vieilles outardes conservèrent le privilège de demeurer dans les

alentours de la maison, et d'assister au repas de la famille toutes les

fois qu'elle le prenait en plein air. Ces sages dispositions

m'occupèrent environ deux heures, durant lesquelles la cuisinière nous

prépara le repas, et qui donnèrent à Fritz le temps d'arriver à

Felsen-Heim.

Vers le soir, tandis qu'assis tranquillement à la porte de notre

demeure, nous écoutions le récit de l'expédition maritime de notre grand

navigateur, nous entendîmes du côté de l'étang aux Canards un long et

sauvage hurlement assez semblable au roulement éloigné du tonnerre, ou

aux mugissements de deux taureaux en fureur. Nos chiens se dressèrent

avec effroi, et nos deux dogues, à la chaîne dans ce moment, unirent

bientôt leurs voix à ce redoutable concert.

Je sautai à l'instant hors de ma place, en ordonnant à Jack de courir me

chercher mon fusil. Ma femme, Ernest et Franz manifestèrent la terreur

la plus vive, tandis que Fritz, ordinairement si prompt à courir aux

armes, restait paisiblement appuyé à une des colonnes de la galerie,

avec un imperceptible sourire. Son attitude ne contribua pas peu à

calmer mes craintes, et je me rassis en disant: «C'est peut-être le cri

d'un butor ou d'un des cochons du marécage, que l'écho renvoie si

terrible à nos oreilles. Il est donc prudent de ne rien précipiter.

--Peut-être bien aussi, reprit Fritz, est-ce une sérénade de grenouilles

géantes de maître Jack, qui porte au Cap le nom d'_opplaser_, si j'ai

bonne mémoire, et qui ont la réputation de posséder une voix

respectable.

--Ah! ah! répondis-je, c'est un tour de notre héros. Voilà donc le motif

de sa contenance mystérieuse durant le chemin et de son empressement à

nous prévenir à Felsen-Heim! Il va se trouver un peu déconcerté de voir

son espièglerie si mal réussir. Que tout le monde prenne un air de

profonde terreur lorsqu'on le verra s'approcher.»

On ne se le fit pas répéter deux fois, et ma petite comédie eut tout le

succès désiré. Chacun courut aux armes, tandis que Fritz, les yeux

hagards et la démarche tremblante, s'écriait du plus loin qu'il aperçut

son frère: «Je l'ai vu enfin, le gaillard!--Quoi? qui? demanda Jack.--Un

magnifique couguar, lui répondit son frère. Quel hurlement il a poussé

en faisant son terrible bond!--Où donc cela? reprit Jack à voix

basse.--Dans l'étang aux Canards, continua Fritz, mais il a pris la

fuite en apercevant les chiens, et je le crois maintenant caché dans les

marécages.

--Voulez-vous aller l'attaquer maintenant? demanda Jack.

--Sans doute, répondis-je à mon tour, sa peau nous fera une couverture,

et comme je remarque avec plaisir que tu as pris une arme pour toi, tu

vas nous accompagner à l'étang.

--Il paraît, se dit maître Jack à lui-même que je n'étais pas aussi sûr

de mon fait que je l'avais cru d'abord.

--Alerte! m'écriai-je; Fritz et Jack vont conduire les chiens à

l'ennemi; Franz et moi nous formerons le corps de bataille, et

l'arrière-garde se composera d'Ernest et de sa mère.»

Jack, entièrement déconcerté, se glissa du côté de son frère Ernest, et

lui demanda d'une voix tremblante: «Qu'est-ce que c'est que le couguar?

--C'est le tigre d'Amérique, appelé _Felis concolor_, animal....

--En voilà bien assez, s'écria le pauvre Jack, je ne reste pas une

minute de plus.»

À ces mots, il prit la fuite avec une telle rapidité, que la poussière

volait par tourbillons sous ses pas. Fritz eut beau le rappeler, quoique

étouffant de rire, notre héros ne se tourna pas même avant d'avoir

atteint la porte de notre habitation. Au bout de quelques minutes nous

vîmes sa tête apparaître à une des fenêtres de la galerie qu'il avait

choisie comme poste d'observation. Alors nous donnâmes carrière à notre

gaieté, plaisantant sans pitié le pauvre garçon de s'être laissé prendre

ainsi au piège qu'il nous avait préparé.

Nous entendîmes quelque temps encore le bruyant concert des nouveaux

hôtes de l'étang, dont la nature n'était plus douteuse depuis que Fritz

nous avait raconté qu'ayant rapporté de sa dernière expédition deux

grenouilles géantes, il les avait abandonnées à son frère, sur le vif

désir que celui-ci en témoigna.

Ernest me demanda si la grenouille géante et l'opplaser nommé par Fritz

ne font qu'une seule et même espèce.

Après avoir réfléchi quelques instants, je lui répondis que la première

espèce est originaire d'Amérique, où elle atteint souvent la grosseur

d'un lapin; tandis que la seconde habite le Cap, où pendant les chaleurs

elle fait entendre tout le jour, et souvent toute la nuit, son cri aigu

et prolongé; mais que je ne pouvais me rappeler si l'animal en question

est une véritable grenouille, ou bien une espèce de cigale. J'ajoutai,

en terminant, que le voisinage de pareils musiciens était fort peu de

mon goût, attendu que la curiosité du premier moment ne tarderait pas à

se changer en fatigue et en ennui; mais que, du reste, on pouvait les

laisser en repos, parce que je comptais sur le héron pour leur imposer

bientôt un silence éternel.

Quelques jours après notre retour, lorsque nous fûmes un peu débarrassés

des occupations qu'avait entraînées notre dernier voyage, la bonne mère

me pressa de tourner notre activité vers le vieux palais d'été de

Falken-Horst, afin de ne pas le laisser tomber en ruines avant qu'il fût

achevé. Je souscrivis d'autant plus volontiers à sa demande, que je

pensai qu'il nous serait avantageux d'entretenir les deux habitations

dans une égale prospérité. Toute la famille se mit donc en route pour

Falken-Horst. Toutefois je dus accorder aux enfants la permission pour

deux d'entre eux de s'occuper de la construction d'un lèche-sel. Il fut

bientôt achevé, et nous procura l'avantage de passer en revue sans être

aperçus les habitants des forêts qui venaient le visiter, et de choisir

parmi eux ceux que nous voudrions chasser.

À Falken-Horst, les constructions ne marchèrent pas moins rapidement, eu

égard à la faiblesse de nos ressources. Les souches inférieures,

dépouillées de leurs branches, furent recouvertes d'une couche de terre

battue en forme de terrasse, et revêtues ensuite d'une couche de goudron

et de poix résine. La partie supérieure de notre construction fut

revêtue d'une muraille d'écorce avec une petite galerie des deux côtés.

Les deux faces demeurées ouvertes étaient garnies de treillages; de

sorte que ce nid sauvage devint une habitation commode et agréable à

l'oeil.

À ces embellissements se joignit l'exécution d'une pensée que Fritz ne

se lassait pas de remettre sur le tapis, et qui n'était pas à négliger

pour la sûreté de la colonie. Il s'agissait de la construction d'un

corps de garde et de l'établissement d'une batterie formidable composée

d'une pièce de quatre sur la pointe la plus élevée de l'île aux Requins.

Il m'en coûta bien des peines et des efforts d'imagination pour amener

la pièce de canon à la place qu'elle devait occuper. J'en vins à bout au

moyen d'un ingénieux cabestan de mon invention. Enfin la batterie fut

élevée, et la bouche de canon tournée du côté de la pleine mer. Un corps

de garde de planches et de bambous, d'une construction légère, occupait

les derrières de la batterie. À une distance de quelques pas s'élevait

un mât garni d'un cordage destiné à hisser un pavillon qui devait être

blanc dans les circonstances ordinaires, ou rouge en cas d'apparitions

suspectes ou de tentatives hostiles.

Pour célébrer l'achèvement de cette laborieuse entreprise, qui nous

avait coûté deux mois de travail, le pavillon fut hissé au haut du mât

en grande cérémonie, et nous saluâmes son apparition de six coups de

canon, qui retentirent de rocher en rocher jusqu'aux portes de

Felsen-Heim.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 64 / 70 题