Le cacao.--Les bananes.--La poule sultane.--L'hippopotame.--Le thé et le
câprier.--La grenouille géante.--Terreur de Jack.--L'édifice de
Falken-Horst.--Le corps de garde dans l'île aux Requins.
Les fortifications de l'Écluse étaient finies, et nous ne songions pas
au retour. Il fallut s'occuper maintenant de la construction d'une
habitation dans le voisinage. Sur la demande de Fritz, elle fut bâtie à
la manière des huttes d'été du Kamtchatka. Nous avions remarqué quatre
gros arbres disposés en carré parfait à une distance de douze à treize
pieds l'un de l'autre. Je crus les reconnaître pour une espèce de
platane, et leur tronc était entouré de vanille grimpante.
Les quatre troncs furent unis, à la hauteur d'environ vingt pieds, par
une charpente en bambous. La façade du côté de l'Écluse fut percée de
deux étroites fenêtres en forme de meurtrières. Le toit, terminé en
pointe, était recouvert d'écorce. L'escalier était une longue poutre
avec des entailles de chaque côté, comme on en voit quelquefois dans les
navires. Cette poutre, fixée sur une seconde en saillie de la muraille,
pouvait s'élever ou s'abaisser à volonté.
Au-dessous de la cabane, les quatre arbres furent encore réunis par une
palissade de quatre à cinq pieds de hauteur, de manière à former une
espèce de basse-cour où nous pourrions parquer quelques pièces de bétail
ou enfermer la volaille.
Enfin l'espace intermédiaire entre la palissade et le plancher de la
cabane fut rempli par une espèce de grillage en bambous. Pour compléter
l'oeuvre, je fis orner l'extérieur de quelques dessins à la chinoise, et
comme nous avions laissé debout toutes les branches qu'il avait été
possible d'épargner, notre cabinet de verdure ne ressemblait pas mal à
un nid d'oiseau caché au milieu du feuillage.
Au reste, notre nouvelle construction nous rendit un service important
en recevant les prisonniers ailés, qui commencèrent par s'accommoder
fort peu des étroites limites de leur prison, mais auxquels le voisinage
de notre demeure eut bientôt fait perdre une partie de leurs habitudes
sauvages.
Les excursions de nos jeunes chasseurs dans les environs nous
procuraient de temps en temps quelques nouvelles découvertes. Un jour,
Fritz rapporta des bords du fleuve quelques fruits qu'il prenait pour
une espèce de concombre, mais dont le goût étrange déconcerta toutes ses
connaissances en botanique. Je ne tardai pas à reconnaître dans les plus
gros de ces fruits le précieux cacao, et dans les plus petits, la
banane, si utile et même si indispensable dans bien des contrées. Au
premier abord, ces précieuses productions flattèrent peu notre goût; car
le cacao possède une saveur si amère, que nous fûmes presque tentés de
le jeter. Les bananes, malgré leur fadeur, nous parurent plus
savoureuses.
«Voici quelque chose de singulier! m'écriai-je après cette expérience,
et je ne sais s'il faut s'en prendre à l'excessive délicatesse de notre
goût si nous ne prisons pas mieux ces fruits, si estimés. Dans les
colonies françaises, la bouillie de cacao passe pour un mets
très-recherché, lorsqu'elle est mélangée de sirop et de fleur d'oranger.
Quant à l'amande, qui nous paraît si amère, c'est elle qui, séchée,
épluchée, rôtie et pilée, forme la base de ce chocolat que nous aimons
tant. Il en est de même des bananes, qui sont des fruits d'une
délicatesse exquise. Il est vrai qu'on ne les mange qu'épluchées et
rôties, ce qui leur donne un goût analogue à celui de l'artichaut.
--Il me parait prudent, dit alors ma femme, de prendre les deux fruits
sous ma garde spéciale, afin de leur faire subir la préparation
convenable, et d'en placer les semences dans mon jardin.
--Pour aujourd'hui la chose est impossible, lui répondis-je, car les
fèves de cacao ont besoin d'être mises en terre immédiatement après leur
séparation du fruit; quant aux bananes, elles se reproduisent par
boutures. Avant notre départ, Fritz aura soin d'aller cueillir quelques
amandes fraîches et un certain nombre de rejetons qui répondront
parfaitement à ton désir.»
La veille du départ, Fritz reçut la commission de rapporter à sa mère
les deux articles en question, et de s'emparer en même temps d'un
certain nombre d'échantillons des autres productions du rivage. Après
avoir pris congé de nous, il monta sur son caïak, traînant à sa remorque
un léger radeau de bambous, plus propre encore à la nature de son
entreprise. Le radeau était construit dans le genre de ceux qui sont en
usage chez quelques peuplades de la Californie.
Le soir, j'eus lieu de constater l'avantage de cette invention; car
Fritz ramena le radeau si chargé, qu'il plongeait à demi dans l'eau,
laissant sa cargaison flotter à la surface.
Les trois enfants furent bientôt sur le rivage, et chacun prit
joyeusement sa part des trésors que ramenait la flotte. Ernest et Franz
rapportèrent leurs fardeaux à la cabane, tandis que Fritz chargeait sur
les épaules de Jack un grand sac tout dégouttant d'eau, et dans lequel
se faisait entendre un étrange tumulte. Jack commença par s'enfoncer
derrière un buisson qui le dérobait à mes regards, puis il entr'ouvrit
le sac avec curiosité, de manière à pouvoir jeter un coup d'oeil dans
l'intérieur; mais il le referma aussitôt avec un cri d'effroi.
«Oh! oh! s'écria-t-il, voici d'étranges hôtes. Grand merci, mon cher
frère, d'avoir songé à ma commission!»
En achevant ces mots, Jack déposa le sac avec précaution dans un lieu
caché, en ayant soin que la partie inférieure demeurât plongée dans
l'eau, et il le reprit avec tant de mystère au moment du départ, que
nous ne fûmes informés que plusieurs heures après des étranges motifs de
sa conduite.
Fritz sauta à terre le dernier avec un grand oiseau auquel il avait lié
les ailes et les pattes, et il vint nous montrer sa capture avec un
sourire de triomphe. Je ne tardai pas à reconnaître dans cet oiseau la
poule sultane de Buffon. Cet animal, de l'espèce des poules d'eau, a les
jambes et les cuisses d'un beau rouge, la plus grande partie du corps
d'un violet éclatant, le dos vert foncé, et le cou brun clair. Ses
habitudes sont d'une telle douceur, qu'il est facile de l'apprivoiser.
Ma femme avait bonne envie de se plaindre de l'accroissement continuel
de sa basse-cour; mais la beauté du nouveau venu la désarma, et elle ne
put s'empêcher de la recevoir avec plaisir parmi les animaux confiés à
sa garde.
Fritz nous fit alors le récit de son expédition le long du fleuve,
décrivant pompeusement la fécondité de ses rives jusqu'à la naissance
des montagnes voisines, et la majesté des épaisses forêts qu'il
traversait dans son cours. Le ramage des oiseaux qui peuplaient les
arbres du rivage avait failli le rendre sourd. Toutefois il avait
remonté le fleuve jusqu'au delà de l'étang du Buffle, où il avait fait
sa précieuse capture. À sa droite s'élevait une magnifique forêt de
mimosas, où il avait aperçu quelques troupes d'éléphants, qui tantôt
brisaient de jeunes arbres, tantôt se plongeaient dans les eaux du lac
pour y chercher un asile contre les brûlants rayons du soleil. Quant au
matelot et à son frêle esquif, ils ne l'avaient pas aperçu, selon toute
apparence. Dans un autre endroit, ses regards avaient été frappés de
l'apparition de deux belles panthères qui venaient se désaltérer dans
les eaux profondes du fleuve.
«Pendant un instant, ajouta Fritz, j'éprouvai le plus violent désir
d'essayer mon adresse sur cette magnifique proie; mais, en y
réfléchissant, l'entreprise me parut trop dangereuse, et une inquiétude
si vive finit par s'emparer de moi, que je ne songeai bientôt plus qu'à
une retraite précipitée. Au même instant un argument de nouvelle espèce
vint fortifier ma résolution. En effet, à environ deux portées de fusil
devant moi, j'aperçus dans le fleuve un bouillonnement qui semblait
annoncer la présence de quelque source souterraine. Un instant après, je
vis s'élever au-dessus de l'eau, avec un mouvement lent, mais terrible,
un animal monstrueux d'un brun foncé, qui me montra une rangée de dents
formidables en faisant entendre un sourd mugissement dont je tremble
encore. Je vous réponds que je ne me sentis nulle envie de l'attendre,
et je regagnai le courant avec la rapidité d'une flèche. Mes deux rames
avaient une telle activité, que la sueur me ruisselait sur tout le
corps: je n'osai me retourner que lorsque je me crus hors de la portée
du terrible animal. J'allai alors reprendre mon radeau, que j'avais
attaché dans un enfoncement du rivage en partant pour remonter le
courant, et je suis accouru ici par le plus court chemin, après avoir
craint un instant de prendre une leçon d'histoire naturelle un peu trop
complète, car je n'avais pas même un de nos chiens auprès de moi dans
cette terrible rencontre.»
Tel fut en abrégé le récit de l'expédition de Fritz, et il nous donna à
penser le reste du jour en nous apportant la certitude du voisinage
d'ennemis formidables et nombreux; car dans le monstre du fleuve il
était facile de reconnaître l'hippopotame. Toutefois je trouvai une
consolation dans les précieuses découvertes qui avaient signalé cette
dernière expédition, et surtout dans la riche collection de plantes que
notre voyageur avait rapportée comme échantillon de la fertilité de ces
rivages inconnus.
La journée que Fritz employa pour son expédition n'était pas demeurée
inactive pour le reste de la famille. Nous avions fait tous nos
préparatifs pour le départ du lendemain matin, ne laissant dehors que ce
qui nous était indispensable pour la nuit et le repas du soir. Fritz
proposa de retourner par eau avec son caïak, en doublant le cap de
l'Espoir-Trompé et en suivant le rivage jusqu'à Felsen-Heim. Je lui
accordai d'autant plus volontiers sa demande, qu'il s'était montré
expert dans la navigation, et que je tenais beaucoup à fixer mes idées
sur la possibilité d'établir un petit port au cap de l'Espoir-Trompé.
Le lendemain matin éclaira notre double départ; Fritz prit son chemin
par eau, et nous par terre. Le hardi navigateur trouva la partie
orientale du cap hérissée de rochers sauvages dont les profondeurs
servaient de retraite à un peuple innombrable d'oiseaux de mer et
d'oiseaux de proie. Au reste, les fentes des rochers, depuis la mer
jusqu'au rivage, étaient couverts d'une forêt d'arbrisseaux odorants
dont le parfum embaumait l'air. Les fleurs étaient petites et d'un blanc
tirant sur le rosé, les feuilles en forme de coeur, et la tige hérissée
d'épines. La partie sud du cap présentait un aspect tout aussi sauvage;
seulement les masses de rochers offraient moins d'aspérités et
d'excavations: toutefois il restait encore assez de place pour donner
naissance à une forêt d'arbustes d'une espèce inconnue. Les fleurs en
étaient blanches également, mais les feuilles plus frêles et plus
allongées, presque semblables à celles de certaines espèces de
cerisiers. Leur parfum, sans être bien prononcé, ne laissait pas d'être
agréable.
Fritz avait eu soin de rapporter un rameau de chaque espèce, et, après
quelques recherches, je n'hésitai pas à reconnaître dans le premier
l'arbuste appelé câprier. La seconde me parut être une des deux espèces
de l'arbre à thé, et cette présomption fut accueillie par la mère avec
une satisfaction peu commune.
Jack, qui nous avait précédés d'une heure à Felsen-Heim, était venu
heureusement à bout de baisser le pont-levis, et, toujours monté sur son
autruche, il avait continué sa route jusqu'à l'étang aux Canards, où il
avait déposé le sac mystérieux, la partie inférieure plongeant dans
l'eau, selon les instructions formelles de son frère. Quant à Fritz, sa
visite au cap le mit en retard d'une grande heure.
Le reste de la famille, ayant continué sa route sans aventure, ne tarda
pas à arriver aux portes de Felsen-Heim. Nous nous hâtâmes de déballer
tous nos trésors. Le grand nombre de nos volailles me donnait de
sérieuses inquiétudes; car il était à craindre que, durant les absences
répétées de la famille, il ne devînt funeste à nos récoltes. En
conséquence, j'ordonnai un partage prudent. La moitié de la basse-cour,
et entre autres les nouveaux venus, comme les grues et les poules du
Canada, reçurent pour demeure les deux îles voisines de notre
habitation. Les cygnes noirs, la poule sultane et le héron royal, avec
le reste de la volaille, furent placés près de nous dans l'étang aux
Canards, et habitués à notre voisinage par de légères friandises. Nos
vieilles outardes conservèrent le privilège de demeurer dans les
alentours de la maison, et d'assister au repas de la famille toutes les
fois qu'elle le prenait en plein air. Ces sages dispositions
m'occupèrent environ deux heures, durant lesquelles la cuisinière nous
prépara le repas, et qui donnèrent à Fritz le temps d'arriver à
Felsen-Heim.
Vers le soir, tandis qu'assis tranquillement à la porte de notre
demeure, nous écoutions le récit de l'expédition maritime de notre grand
navigateur, nous entendîmes du côté de l'étang aux Canards un long et
sauvage hurlement assez semblable au roulement éloigné du tonnerre, ou
aux mugissements de deux taureaux en fureur. Nos chiens se dressèrent
avec effroi, et nos deux dogues, à la chaîne dans ce moment, unirent
bientôt leurs voix à ce redoutable concert.
Je sautai à l'instant hors de ma place, en ordonnant à Jack de courir me
chercher mon fusil. Ma femme, Ernest et Franz manifestèrent la terreur
la plus vive, tandis que Fritz, ordinairement si prompt à courir aux
armes, restait paisiblement appuyé à une des colonnes de la galerie,
avec un imperceptible sourire. Son attitude ne contribua pas peu à
calmer mes craintes, et je me rassis en disant: «C'est peut-être le cri
d'un butor ou d'un des cochons du marécage, que l'écho renvoie si
terrible à nos oreilles. Il est donc prudent de ne rien précipiter.
--Peut-être bien aussi, reprit Fritz, est-ce une sérénade de grenouilles
géantes de maître Jack, qui porte au Cap le nom d'_opplaser_, si j'ai
bonne mémoire, et qui ont la réputation de posséder une voix
respectable.
--Ah! ah! répondis-je, c'est un tour de notre héros. Voilà donc le motif
de sa contenance mystérieuse durant le chemin et de son empressement à
nous prévenir à Felsen-Heim! Il va se trouver un peu déconcerté de voir
son espièglerie si mal réussir. Que tout le monde prenne un air de
profonde terreur lorsqu'on le verra s'approcher.»
On ne se le fit pas répéter deux fois, et ma petite comédie eut tout le
succès désiré. Chacun courut aux armes, tandis que Fritz, les yeux
hagards et la démarche tremblante, s'écriait du plus loin qu'il aperçut
son frère: «Je l'ai vu enfin, le gaillard!--Quoi? qui? demanda Jack.--Un
magnifique couguar, lui répondit son frère. Quel hurlement il a poussé
en faisant son terrible bond!--Où donc cela? reprit Jack à voix
basse.--Dans l'étang aux Canards, continua Fritz, mais il a pris la
fuite en apercevant les chiens, et je le crois maintenant caché dans les
marécages.
--Voulez-vous aller l'attaquer maintenant? demanda Jack.
--Sans doute, répondis-je à mon tour, sa peau nous fera une couverture,
et comme je remarque avec plaisir que tu as pris une arme pour toi, tu
vas nous accompagner à l'étang.
--Il paraît, se dit maître Jack à lui-même que je n'étais pas aussi sûr
de mon fait que je l'avais cru d'abord.
--Alerte! m'écriai-je; Fritz et Jack vont conduire les chiens à
l'ennemi; Franz et moi nous formerons le corps de bataille, et
l'arrière-garde se composera d'Ernest et de sa mère.»
Jack, entièrement déconcerté, se glissa du côté de son frère Ernest, et
lui demanda d'une voix tremblante: «Qu'est-ce que c'est que le couguar?
--C'est le tigre d'Amérique, appelé _Felis concolor_, animal....
--En voilà bien assez, s'écria le pauvre Jack, je ne reste pas une
minute de plus.»
À ces mots, il prit la fuite avec une telle rapidité, que la poussière
volait par tourbillons sous ses pas. Fritz eut beau le rappeler, quoique
étouffant de rire, notre héros ne se tourna pas même avant d'avoir
atteint la porte de notre habitation. Au bout de quelques minutes nous
vîmes sa tête apparaître à une des fenêtres de la galerie qu'il avait
choisie comme poste d'observation. Alors nous donnâmes carrière à notre
gaieté, plaisantant sans pitié le pauvre garçon de s'être laissé prendre
ainsi au piège qu'il nous avait préparé.
Nous entendîmes quelque temps encore le bruyant concert des nouveaux
hôtes de l'étang, dont la nature n'était plus douteuse depuis que Fritz
nous avait raconté qu'ayant rapporté de sa dernière expédition deux
grenouilles géantes, il les avait abandonnées à son frère, sur le vif
désir que celui-ci en témoigna.
Ernest me demanda si la grenouille géante et l'opplaser nommé par Fritz
ne font qu'une seule et même espèce.
Après avoir réfléchi quelques instants, je lui répondis que la première
espèce est originaire d'Amérique, où elle atteint souvent la grosseur
d'un lapin; tandis que la seconde habite le Cap, où pendant les chaleurs
elle fait entendre tout le jour, et souvent toute la nuit, son cri aigu
et prolongé; mais que je ne pouvais me rappeler si l'animal en question
est une véritable grenouille, ou bien une espèce de cigale. J'ajoutai,
en terminant, que le voisinage de pareils musiciens était fort peu de
mon goût, attendu que la curiosité du premier moment ne tarderait pas à
se changer en fatigue et en ennui; mais que, du reste, on pouvait les
laisser en repos, parce que je comptais sur le héron pour leur imposer
bientôt un silence éternel.
Quelques jours après notre retour, lorsque nous fûmes un peu débarrassés
des occupations qu'avait entraînées notre dernier voyage, la bonne mère
me pressa de tourner notre activité vers le vieux palais d'été de
Falken-Horst, afin de ne pas le laisser tomber en ruines avant qu'il fût
achevé. Je souscrivis d'autant plus volontiers à sa demande, que je
pensai qu'il nous serait avantageux d'entretenir les deux habitations
dans une égale prospérité. Toute la famille se mit donc en route pour
Falken-Horst. Toutefois je dus accorder aux enfants la permission pour
deux d'entre eux de s'occuper de la construction d'un lèche-sel. Il fut
bientôt achevé, et nous procura l'avantage de passer en revue sans être
aperçus les habitants des forêts qui venaient le visiter, et de choisir
parmi eux ceux que nous voudrions chasser.
À Falken-Horst, les constructions ne marchèrent pas moins rapidement, eu
égard à la faiblesse de nos ressources. Les souches inférieures,
dépouillées de leurs branches, furent recouvertes d'une couche de terre
battue en forme de terrasse, et revêtues ensuite d'une couche de goudron
et de poix résine. La partie supérieure de notre construction fut
revêtue d'une muraille d'écorce avec une petite galerie des deux côtés.
Les deux faces demeurées ouvertes étaient garnies de treillages; de
sorte que ce nid sauvage devint une habitation commode et agréable à
l'oeil.
À ces embellissements se joignit l'exécution d'une pensée que Fritz ne
se lassait pas de remettre sur le tapis, et qui n'était pas à négliger
pour la sûreté de la colonie. Il s'agissait de la construction d'un
corps de garde et de l'établissement d'une batterie formidable composée
d'une pièce de quatre sur la pointe la plus élevée de l'île aux Requins.
Il m'en coûta bien des peines et des efforts d'imagination pour amener
la pièce de canon à la place qu'elle devait occuper. J'en vins à bout au
moyen d'un ingénieux cabestan de mon invention. Enfin la batterie fut
élevée, et la bouche de canon tournée du côté de la pleine mer. Un corps
de garde de planches et de bambous, d'une construction légère, occupait
les derrières de la batterie. À une distance de quelques pas s'élevait
un mât garni d'un cordage destiné à hisser un pavillon qui devait être
blanc dans les circonstances ordinaires, ou rouge en cas d'apparitions
suspectes ou de tentatives hostiles.
Pour célébrer l'achèvement de cette laborieuse entreprise, qui nous
avait coûté deux mois de travail, le pavillon fut hissé au haut du mât
en grande cérémonie, et nous saluâmes son apparition de six coups de
canon, qui retentirent de rocher en rocher jusqu'aux portes de
Felsen-Heim.