CHAPITRE XX

Coup d'oeil général sur la colonie et ses dépendances.--La

basse-cour.--Les arbres et le bétail.--Les machines et les magasins.

Je considère avec une sorte d'effroi la longue suite des chapitres que

je viens d'achever pour retracer l'histoire de ma famille sur la terre

d'exil.

«Comment! dois-je me demander, ta chétive histoire a déjà rempli

l'espace nécessaire à un livre entier de la grande chronique du monde!

Et quelle importance peut-elle avoir pour la continuer dans le même

système?--Il est temps de t'arrêter, me crie la conscience; car à toute

chose ici-bas il faut un terme et une mesure.»

En effet, il doit être fastidieux pour le lecteur le plus bénévole (si

jamais ce journal est destiné à en avoir d'autres que ceux qui y jouent

un rôle) de suivre pas à pas les épisodes sans intérêt d'une vie

uniforme, d'écouter nos récits de chasses et de voyages, de découvertes

et d'inventions, souvent sans importance. Il suffit que chacun puisse

saisir l'idée fondamentale du livre, qui a pour but de montrer comment

la vie de famille pieuse et active peut développer les facultés d'un

jeune homme et le mettre en état de jouer son rôle dans la grande

société humaine, où sa place est marquée par la Providence. Peut-être

aussi les tableaux naïfs de notre vie d'exilés auront-ils pour résultat

d'appeler l'attention sur les bienfaits sans nombre du Créateur, qui

permettent à l'homme de mener sans effort une vie paisible et salutaire;

car il n'y a rien dans la nature dont la constance de l'homme et sa

ferme volonté ne puissent tirer un parti avantageux pour lui-même et

pour ses semblables.

Toutefois, afin de ne pas arriver par une transition trop brusque au

dénouement de cette histoire, je vais commencer par jeter un coup d'oeil

en arrière sur les dix années écoulées depuis notre arrivée sur cette

plage déserte, en mentionnant quelques circonstances et quelques

aventures nouvelles. Et je commencerai par faire observer que, malgré le

développement précoce de ma jeune famille, mes enfants avaient conservé

quelque chose de naïf qu'on aurait vainement cherché chez des Européens

de leur âge.

Ceux qui prennent intérêt au destin de la jeune famille apprendront

volontiers de quelles voies divines se servit la Providence pour nous

tirer de notre exil et nous rendre à la société des hommes. C'est dans

la dixième année de notre temps d'épreuves que la miséricorde de Dieu

s'abaissa sur nous pour nous récompenser au delà de nos mérites. Puisse

l'avenir ne pas nous réserver de nouvelles traverses ou quelque fardeau

de douleur au-dessus de nos forces!

Le lecteur sait déjà que nous habitions une des contrées privilégiées du

globe. Nos demeures principales, Felsen-Heim et Falken-Horst, étaient

commodes, saines et agréables. Felsen-Heim, qui renfermait d'excellents

magasins, nous servait de résidence d'hiver, ou, si l'on veut, de palais

royal. Falken-Horst était notre maison de plaisance pour la belle

saison; nous y avions construit des étables et des écuries pour la

volaille et le bétail, et une demeure pour nos animaux domestiques. À

quelque distance s'élevait notre colonie d'abeilles, dont le travail

nous fournissait une provision de miel et de cire bien supérieure aux

besoins de la famille. Une nombreuse troupe de pigeons d'Europe avait

son habitation près de la nôtre, et chaque jeune couple trouvait un nid

tout préparé pour déposer ses oeufs. Pendant la saison des pluies, leur

demeure était protégée contre l'humidité par un épais toit de paille.

Nos ruches ne nous donnaient d'autre peine que celle de venir faire la

récolte du miel. La multiplication des abeilles s'opérait d'elle-même,

sans autre travail de notre part que de venir préparer chaque printemps

des ruches vides à recevoir un nouvel essaim. L'accroissement

innombrable des abeilles n'avait pas tardé à attirer un grand nombre de

guêpiers, petit oiseau friand de ces innocents animaux. Ces nouveaux

hôtes nous firent d'abord grand plaisir; mais bientôt il fallut mettre

un terme à leurs ravages. De légers filets disposés à l'entrée des

ruches, en nous débarrassant de ces dangereux ennemis, nous fournirent

une riche collection de mérops pour notre cabinet d'histoire naturelle.

Felsen-Heim n'avait pas reçu moins d'embellissements et de commodités.

La galerie qui devait occuper toute la façade de l'habitation était

achevée, et recouverte d'un toit soutenu par quatorze colonnes de

bambous. Les colonnes étaient tapissées de vanille et de poivre

grimpant, dont l'agréable feuillage serpentait avec grâce sur notre toit

grossier. L'essai d'une treille nous avait mal réussi, à cause des

rayons brûlants du soleil. Mais la place était si favorable à ces deux

productions du tropique, qu'elles nous donnaient chaque année une

abondante récolte de leurs fruits précieux.

La galerie couverte nous servait habituellement de lieu de repos et de

réunion après notre travail de la journée. Il n'était pas rare de nous y

voir prendre nos repas, ou tenir conseil sur nos occupations du

lendemain, assis en cercle autour d'une fontaine dont l'eau

rafraîchissante était reçue dans la grande écaille de tortue. L'autre

aile de la galerie avait aussi sa fontaine, dont le superflu s'écoulait

dans une tige de bambou, en attendant une seconde écaille semblable à la

première. L'eau des deux fontaines, dirigée habilement par les canaux de

bambous, allait arroser les plantations environnantes.

Toutes les dépendances de notre demeure avaient été rendues aussi

agréables que nos faibles moyens nous le permettaient, et leur aspect

champêtre formait un contraste romantique avec le rocher sauvage qui

dominait toute la scène. L'espace compris entre notre demeure et la baie

du Salut offrait une épaisse forêt d'arbres variés, les uns originaires

d'Europe, les autres indigènes. L'île aux Requins n'était plus cet

inculte banc de sable dont le triste aspect assombrissait le paysage de

Felsen-Heim; couverte maintenant de cocotiers et de sapins, ses bords

étaient protégés contre l'invasion des flots par un impénétrable rempart

de mangliers. Au sommet de l'île apparaissaient le nouveau corps de

garde et le mât surmonté de son pavillon flottant. Ce groupe, habilement

disposé, venait interrompre de la manière la plus pittoresque la

monotonie du paysage.

Les rivages du lac étaient animés tantôt par les cygnes majestueux au

plumage de deuil, et tantôt par la troupe bruyante des oies au vêtement

blanc comme la neige. Parmi les roseaux du rivage on apercevait de temps

en temps la poule sultane, le flamant couleur de pourpre, le héron royal

à la démarche triste et mélancolique.

L'espace contenu entre nos plantations et les buissons du rivage servait

de promenade aux majestueuses autruches. Les grues et les outardes se

tenaient généralement dans le voisinage de notre défrichement, tandis

que le magnifique moenura allait se joindre à notre volaille, et que les

poules du Canada erraient ça et là dans le taillis. Enfin nos beaux

pigeons venaient se pavaner jusqu'à l'entrée de notre demeure: en un

mot, nous nous trouvions entourés d'une vie si joyeuse et si calme, que

notre cour, ainsi richement peuplée, semblait parfois une image du

paradis terrestre.

Ce délicieux domaine était borné à droite par le ruisseau du Chacal,

dont la rive élevée offrait un rempart si touffu de citronniers, de

palmiers et d'aloès, qu'une souris aurait eu peine à y trouver passage.

À gauche s'élevait une montagne inaccessible, dont les flancs recelaient

la grotte de cristal; et l'étang aux Canards s'étendait entre le rocher

et le rivage de la mer, de manière à rendre toute fortification inutile

de ce côté. Sur les bords de l'étang j'avais fait faire une plantation

de bambous, qui remplaçaient pour nous les roseaux.

Enfin les derrières de notre habitation étaient protégés par

l'inaccessible chaîne de rochers qui isolait ce coin de terre de

l'intérieur du pays. La seule issue de notre domaine par la terre ferme

était le pont-levis du ruisseau du Chacal; encore avions-nous pris soin

de le fortifier dans les règles, en le flanquant de deux pièces de six.

Deux autres pièces du même calibre défendaient l'entrée de la baie; deux

pièces de deux et une paire de pierriers avaient été disposées comme

auxiliaires sur le pont de notre bâtiment de guerre, la fameuse pinasse.

L'espace compris entre la maison et le ruisseau du Chacal était occupé

par nos jardins et nos plantations. Une palissade de bambous

perpendiculaire à notre galerie s'étendait de la maison au ruisseau,

pour protéger les plantations du seul côté où elles fussent accessibles.

La petite vallée était arrosée dans toute son étendue par le courant

d'eau qui venait alimenter nos moulins.

La fertilité toujours croissante de notre vallée ne tarda pas à y

attirer une quantité de maraudeurs dont nous n'avions jusque-là remarqué

la présence qu'à de longs intervalles. Dans le nombre il faut compter

l'écureuil du Canada, qui ne manquait pas de nous rendre visite dans la

saison des noix et des noisettes. Nos amandiers étaient peuplés d'aras

et de perroquets, dont le cri désagréable forme un pénible contraste

avec la beauté de leur plumage.

À ces principaux visiteurs se joignaient des nuées de petits oiseaux,

grands amateurs de cerises, d'abricots et de raisins.

Dès les premiers temps de la colonie, nous avions besoin de tous nos

efforts pour empêcher ces hôtes incommodes de faire la récolte pour

nous, et tout notre attirail de pièges et de fils suffisait à peine à

arrêter les dévastations. Notre dernière ressource fut encore la poudre

et le plomb. Dans la suite, lorsque nos récoltes furent devenues plus

abondantes, nous nous trouvâmes si riches, que nous pûmes désormais

abandonner le superflu aux innocents maraudeurs, que nous ne détruisions

qu'avec regret.

Le temps des fleurs n'attirait pas moins d'étrangers dans notre domaine

que la saison des fruits. C'étaient des nuées d'oiseaux-mouches ou de

colibris qui voltigeaient de fleur en fleur, en charmant nos regards de

l'éclat varié de leurs couleurs. C'était un spectacle plein d'intérêt de

voir ces petits animaux mettre en fuite des oiseaux dix fois plus gros

qu'eux, se livrer la guerre entre eux, et signaler leur courroux contre

les pauvres fleurs, lorsqu'un insecte ou quelque oiseau plus heureux

leur en avait dérobé le nectar. Attirés par le parfum des fleurs dont

nous avions orné à dessein les alentours de notre demeure, ces charmants

oiseaux venaient suspendre leurs nids jusque dans les rameaux de vanille

grimpante dont les festons se déroulaient avec grâce le long de notre

toit.

Toutes nos plantations, et spécialement la noix muscade, commençaient à

nous récompenser amplement de nos soins. Je les avais placées jusqu'à

l'entrée de notre berceau, parmi quelques rejetons de bananiers, et leur

parfum venait nous embaumer chaque soir à l'heure du repos. Ce voisinage

ne tarda pas à attirer de nouveaux hôtes, et particulièrement deux

espèces d'oiseaux de paradis encore inconnues, dont le plumage nous

parut d'une rare beauté. Mais bientôt leur avidité et leurs cris

discordants nous forcèrent d'employer un épouvantail pour les éloigner.

Nos deux espèces d'oliviers ne nous donnaient pas non plus occasion de

nous plaindre. Les olives les plus grosses et les plus savoureuses

étaient cueillies avant la maturité pour être salées et marinées.

L'espèce amère était réservée pour le moulin.

Voulant faire de l'huile de noix et de l'huile d'olive, il nous avait

fallu songer à la construction d'un pressoir et d'une meule. Cet

important travail avait mis notre industrie à une rude épreuve; mais

nous avions fini par en sortir victorieux.

La préparation du sucre avait aussi mis longtemps en oeuvre les

ressources de notre imagination. Je savais bien que tout l'appareil

nécessaire se trouvait sur le vaisseau naufragé; mais il m'était

impossible de me rappeler ce qu'il était devenu. Toutefois je finis par

me souvenir que les chaudières avaient été employées comme magasin à

poudre. Maintenant que nos chasses journalières les avaient débarrassées

d'une partie de leur contenu, rien n'empêchait de les rendre à leur

destination primitive. Après bien des recherches, je finis par découvrir

aussi dans notre arsenal les trois cylindres métalliques nécessaires

pour un moulin à sucre. Peu de journées suffirent pour remettre la

machine en état, et nous possédâmes bientôt une raffinerie de sucre

complète.

Au commencement nos deux exploitations étaient en plein air. Nous

songeâmes bientôt à les entourer de murs et à les couvrir d'un toit de

bambous, de manière que la saison des pluies n'arrêtât pas les travaux.

L'île aux Baleines n'avait pas reçu moins d'embellissements que l'île

aux Requins. Nous y avions placé ce que je nommai plaisamment nos

usines, c'est-à-dire la chapellerie et la fabrique de suif. Les ateliers

se trouvaient derrière une saillie du rocher qui les mettait à l'abri

des intempéries.

Au reste, toutes nos colonies étaient entretenues avec une égale

sollicitude. Waldeck avait conservé sa plantation de cotonniers, et le

marécage était devenu avec le temps une magnifique rizière dont le

produit n'avait pas tardé à dépasser nos espérances.

Prospect-Hill n'était pas négligé. La famille s'y rendait chaque

printemps pour faire la récolte des câpres et la provision annuelle du

thé. Les feuilles de ce précieux arbuste étaient épluchées avec soin,

séchées aux rayons du soleil, et renfermées aussitôt dans des vases de

porcelaine, afin de conserver leur délicieux parfum. Un nouveau genre

d'occupations nous rappelait à Zuckertop immédiatement avant la saison

des pluies. Il s'agissait, d'une part, de faire la récolte de cannes à

sucre, et, d'autre part, de recueillir le millet pour la nourriture de

notre bétail. Le transport s'effectuait par mer au moyen de la chaloupe,

et nous ne manquions pas, en passant, de rendre notre visite habituelle

à l'île aux Baleines.

De Prospect-Hill nous avions coutume de faire une ou deux excursions

jusqu'à l'Écluse, afin de visiter nos pièges et de nous assurer si les

éléphants n'avaient pas forcé le passage. Nous allions ensuite avec la

chaloupe explorer cette partie du rivage où Fritz avait découvert pour

la première fois le cocotier et le bananier. À chaque voyage je ne

manquais pas de rapporter une provision de terre à porcelaine pour les

besoins sans cesse renaissants de notre ménage.

Lors de sa première excursion dans ces parages, Fritz avait remarqué les

traces et entendu le cri d'un oiseau de l'espèce de la poule, ce qui

nous avait donné l'idée d'y établir un piège à la manière des colons du

Cap. L'entreprise eut un plein succès, et à chacune de nos visites nous

trouvions une foule de prisonniers, qu'on apportait à Felsen-Heim pour

les apprivoiser.

Nous profitions aussi de notre séjour à l'Écluse pour nous emparer des

plus belles poules et des plus beaux coqs indigènes, dont je me servais

ensuite pour améliorer nos races de volailles d'Europe. Si ma mémoire ne

me trompe pas, ces magnifiques animaux doivent être originaires de

Malacca ou de Java.

Nos animaux domestiques, dont, je n'ai pas encore parlé, s'étaient

multipliés avec rapidité; mais, en fait de chiens, nous n'avions

conservé qu'un rejeton du noble Joeger, qui promettait de devenir par la

suite un excellent chien de chasse. Jack le nomma Coco; et comme nous ne

pouvions nous empêcher de rire de ce nom bizarre, il nous reprit

gravement, en faisant observer que le nom d'un chien doit être court et

retentissant, afin de frapper au loin les échos des forêts et des

montagnes. La lettre O étant la plus sonore des voyelles, doit être la

plus chère au chasseur, et il s'en allait en criant à tue-tête: Ho!

hollo! hio! Coco! de manière à nous étourdir les oreilles.

Chaque année la vache et le buffle nous avaient donné un veau; mais nous

n'avions élevé que deux de ces animaux, un taureau pour le travail, et

une vache pour le lait. La femelle reçut le nom de Blass, à cause de son

éblouissante blancheur; et le mâle fut appelé Brull, en raison de sa

voix retentissante. Tous deux furent dressés à la selle, au bât et à la

voiture, ainsi que deux jeunes ânes, dignes rejetons de Rasch, qui

portaient les noms pompeux de Pfeil et de Flinck.

Le reste du menu bétail s'était multiplié en proportion, de sorte que

nous pouvions de temps en temps servir quelque pièce succulente sur

notre table sans porter atteinte à la prospérité du troupeau.

Les lapins de l'île aux Requins étaient devenus si nombreux, qu'il

fallut se décider à leur faire une chasse régulière. À différentes

époques de l'année, nous détruisions à regret un certain nombre de ces

intéressants animaux, dont les fourrures servaient à l'entretien de la

chapellerie. Quant à la chair, elle était abandonnée aux chiens.

Nous n'avions eu garde d'oublier nos charmantes antilopes, dont la

multiplication ne faisait que peu de progrès à cause de la rigueur du

climat de l'île aux Requins. Toutefois leur accroissement nous permit

bientôt de transporter un couple de ces gracieux animaux dans la cour

ombragée de Felsen-Heim.

Quant à ma famille, elle était toujours, grâce à la Providence, pleine

de force et de santé, à l'exception de quelques indispositions

passagères. Ma femme éprouvait quelquefois des accès de fièvre assez

violents; mais les enfants étaient d'une vigueur et d'une activité peu

communes. Fritz, alors âgé de vingt-quatre ans, était d'une taille

moyenne, mais forte et élégante; son teint coloré annonçait un

tempérament vif et bouillant. Ernest, qui venait d'entrer dans sa

vingt-deuxième année, était plus élancé, mais plus faible; sa taille,

légèrement courbée, annonçait moins de vigueur, bien qu'un exercice

continuel eût apporté de grandes modifications à son indolence

naturelle. L'extérieur de Jack, alors âgé de vingt ans, annonçait plus

de souplesse que de vigueur. On remarquait dans Franz un heureux mélange

des qualités physiques et morales de ses trois frères: il avait la

sensibilité de Fritz et d'Ernest; mais la finesse de Jack était devenue

chez lui prudence, parce qu'en sa qualité de cadet il avait souvent été

exposé aux malices de ses aînés. Tous quatre se montraient pleins

d'honneur et de courage. Leur conduite était dirigée par la piété la

plus sincère, sentiment sans lequel l'homme de bien lui-même ne saurait

produire aucune oeuvre grande et honorable.

Tel était l'état de notre colonie au bout d'un séjour de dix années,

durant lesquelles nous n'avions aperçu d'autres figures humaines que les

nôtres. Toutefois l'espérance d'être un jour rendus à la société des

hommes ne nous avait pas encore abandonnés, et je ne laissais pas de

l'entretenir avec sollicitude, comme le principal mobile de notre

activité. Toujours mus par cette idée, nous avions fait de grandes

provisions d'articles de commerce, afin d'en tirer parti dans

l'occasion. Chaque année je faisais mettre de côté nos plus belles

plumes d'autruche et une certaine portion de nos récoltes de thé et de

cochenille, et déjà nous avions une portion assez considérable de noix

muscades, d'essence et d'orange, d'huile de cannelle.

Cette prévoyance, peut-être exagérée, nous permettait de songer avec

sécurité au jour de la délivrance, car ces articles devaient avoir pour

nous une valeur considérable; mon seul regret était de voir diminuer nos

munitions de jour en jour, malgré le sage et judicieux emploi que nous

nous efforcions d'en faire.

Au reste, nous vivions satisfaits de notre sort, et chacun, en en

reconnaissant les avantages, s'efforçait de conformer ses actions aux

vues impénétrables de la Providence.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 65 / 70 题