Coup d'oeil général sur la colonie et ses dépendances.--La
basse-cour.--Les arbres et le bétail.--Les machines et les magasins.
Je considère avec une sorte d'effroi la longue suite des chapitres que
je viens d'achever pour retracer l'histoire de ma famille sur la terre
d'exil.
«Comment! dois-je me demander, ta chétive histoire a déjà rempli
l'espace nécessaire à un livre entier de la grande chronique du monde!
Et quelle importance peut-elle avoir pour la continuer dans le même
système?--Il est temps de t'arrêter, me crie la conscience; car à toute
chose ici-bas il faut un terme et une mesure.»
En effet, il doit être fastidieux pour le lecteur le plus bénévole (si
jamais ce journal est destiné à en avoir d'autres que ceux qui y jouent
un rôle) de suivre pas à pas les épisodes sans intérêt d'une vie
uniforme, d'écouter nos récits de chasses et de voyages, de découvertes
et d'inventions, souvent sans importance. Il suffit que chacun puisse
saisir l'idée fondamentale du livre, qui a pour but de montrer comment
la vie de famille pieuse et active peut développer les facultés d'un
jeune homme et le mettre en état de jouer son rôle dans la grande
société humaine, où sa place est marquée par la Providence. Peut-être
aussi les tableaux naïfs de notre vie d'exilés auront-ils pour résultat
d'appeler l'attention sur les bienfaits sans nombre du Créateur, qui
permettent à l'homme de mener sans effort une vie paisible et salutaire;
car il n'y a rien dans la nature dont la constance de l'homme et sa
ferme volonté ne puissent tirer un parti avantageux pour lui-même et
pour ses semblables.
Toutefois, afin de ne pas arriver par une transition trop brusque au
dénouement de cette histoire, je vais commencer par jeter un coup d'oeil
en arrière sur les dix années écoulées depuis notre arrivée sur cette
plage déserte, en mentionnant quelques circonstances et quelques
aventures nouvelles. Et je commencerai par faire observer que, malgré le
développement précoce de ma jeune famille, mes enfants avaient conservé
quelque chose de naïf qu'on aurait vainement cherché chez des Européens
de leur âge.
Ceux qui prennent intérêt au destin de la jeune famille apprendront
volontiers de quelles voies divines se servit la Providence pour nous
tirer de notre exil et nous rendre à la société des hommes. C'est dans
la dixième année de notre temps d'épreuves que la miséricorde de Dieu
s'abaissa sur nous pour nous récompenser au delà de nos mérites. Puisse
l'avenir ne pas nous réserver de nouvelles traverses ou quelque fardeau
de douleur au-dessus de nos forces!
Le lecteur sait déjà que nous habitions une des contrées privilégiées du
globe. Nos demeures principales, Felsen-Heim et Falken-Horst, étaient
commodes, saines et agréables. Felsen-Heim, qui renfermait d'excellents
magasins, nous servait de résidence d'hiver, ou, si l'on veut, de palais
royal. Falken-Horst était notre maison de plaisance pour la belle
saison; nous y avions construit des étables et des écuries pour la
volaille et le bétail, et une demeure pour nos animaux domestiques. À
quelque distance s'élevait notre colonie d'abeilles, dont le travail
nous fournissait une provision de miel et de cire bien supérieure aux
besoins de la famille. Une nombreuse troupe de pigeons d'Europe avait
son habitation près de la nôtre, et chaque jeune couple trouvait un nid
tout préparé pour déposer ses oeufs. Pendant la saison des pluies, leur
demeure était protégée contre l'humidité par un épais toit de paille.
Nos ruches ne nous donnaient d'autre peine que celle de venir faire la
récolte du miel. La multiplication des abeilles s'opérait d'elle-même,
sans autre travail de notre part que de venir préparer chaque printemps
des ruches vides à recevoir un nouvel essaim. L'accroissement
innombrable des abeilles n'avait pas tardé à attirer un grand nombre de
guêpiers, petit oiseau friand de ces innocents animaux. Ces nouveaux
hôtes nous firent d'abord grand plaisir; mais bientôt il fallut mettre
un terme à leurs ravages. De légers filets disposés à l'entrée des
ruches, en nous débarrassant de ces dangereux ennemis, nous fournirent
une riche collection de mérops pour notre cabinet d'histoire naturelle.
Felsen-Heim n'avait pas reçu moins d'embellissements et de commodités.
La galerie qui devait occuper toute la façade de l'habitation était
achevée, et recouverte d'un toit soutenu par quatorze colonnes de
bambous. Les colonnes étaient tapissées de vanille et de poivre
grimpant, dont l'agréable feuillage serpentait avec grâce sur notre toit
grossier. L'essai d'une treille nous avait mal réussi, à cause des
rayons brûlants du soleil. Mais la place était si favorable à ces deux
productions du tropique, qu'elles nous donnaient chaque année une
abondante récolte de leurs fruits précieux.
La galerie couverte nous servait habituellement de lieu de repos et de
réunion après notre travail de la journée. Il n'était pas rare de nous y
voir prendre nos repas, ou tenir conseil sur nos occupations du
lendemain, assis en cercle autour d'une fontaine dont l'eau
rafraîchissante était reçue dans la grande écaille de tortue. L'autre
aile de la galerie avait aussi sa fontaine, dont le superflu s'écoulait
dans une tige de bambou, en attendant une seconde écaille semblable à la
première. L'eau des deux fontaines, dirigée habilement par les canaux de
bambous, allait arroser les plantations environnantes.
Toutes les dépendances de notre demeure avaient été rendues aussi
agréables que nos faibles moyens nous le permettaient, et leur aspect
champêtre formait un contraste romantique avec le rocher sauvage qui
dominait toute la scène. L'espace compris entre notre demeure et la baie
du Salut offrait une épaisse forêt d'arbres variés, les uns originaires
d'Europe, les autres indigènes. L'île aux Requins n'était plus cet
inculte banc de sable dont le triste aspect assombrissait le paysage de
Felsen-Heim; couverte maintenant de cocotiers et de sapins, ses bords
étaient protégés contre l'invasion des flots par un impénétrable rempart
de mangliers. Au sommet de l'île apparaissaient le nouveau corps de
garde et le mât surmonté de son pavillon flottant. Ce groupe, habilement
disposé, venait interrompre de la manière la plus pittoresque la
monotonie du paysage.
Les rivages du lac étaient animés tantôt par les cygnes majestueux au
plumage de deuil, et tantôt par la troupe bruyante des oies au vêtement
blanc comme la neige. Parmi les roseaux du rivage on apercevait de temps
en temps la poule sultane, le flamant couleur de pourpre, le héron royal
à la démarche triste et mélancolique.
L'espace contenu entre nos plantations et les buissons du rivage servait
de promenade aux majestueuses autruches. Les grues et les outardes se
tenaient généralement dans le voisinage de notre défrichement, tandis
que le magnifique moenura allait se joindre à notre volaille, et que les
poules du Canada erraient ça et là dans le taillis. Enfin nos beaux
pigeons venaient se pavaner jusqu'à l'entrée de notre demeure: en un
mot, nous nous trouvions entourés d'une vie si joyeuse et si calme, que
notre cour, ainsi richement peuplée, semblait parfois une image du
paradis terrestre.
Ce délicieux domaine était borné à droite par le ruisseau du Chacal,
dont la rive élevée offrait un rempart si touffu de citronniers, de
palmiers et d'aloès, qu'une souris aurait eu peine à y trouver passage.
À gauche s'élevait une montagne inaccessible, dont les flancs recelaient
la grotte de cristal; et l'étang aux Canards s'étendait entre le rocher
et le rivage de la mer, de manière à rendre toute fortification inutile
de ce côté. Sur les bords de l'étang j'avais fait faire une plantation
de bambous, qui remplaçaient pour nous les roseaux.
Enfin les derrières de notre habitation étaient protégés par
l'inaccessible chaîne de rochers qui isolait ce coin de terre de
l'intérieur du pays. La seule issue de notre domaine par la terre ferme
était le pont-levis du ruisseau du Chacal; encore avions-nous pris soin
de le fortifier dans les règles, en le flanquant de deux pièces de six.
Deux autres pièces du même calibre défendaient l'entrée de la baie; deux
pièces de deux et une paire de pierriers avaient été disposées comme
auxiliaires sur le pont de notre bâtiment de guerre, la fameuse pinasse.
L'espace compris entre la maison et le ruisseau du Chacal était occupé
par nos jardins et nos plantations. Une palissade de bambous
perpendiculaire à notre galerie s'étendait de la maison au ruisseau,
pour protéger les plantations du seul côté où elles fussent accessibles.
La petite vallée était arrosée dans toute son étendue par le courant
d'eau qui venait alimenter nos moulins.
La fertilité toujours croissante de notre vallée ne tarda pas à y
attirer une quantité de maraudeurs dont nous n'avions jusque-là remarqué
la présence qu'à de longs intervalles. Dans le nombre il faut compter
l'écureuil du Canada, qui ne manquait pas de nous rendre visite dans la
saison des noix et des noisettes. Nos amandiers étaient peuplés d'aras
et de perroquets, dont le cri désagréable forme un pénible contraste
avec la beauté de leur plumage.
À ces principaux visiteurs se joignaient des nuées de petits oiseaux,
grands amateurs de cerises, d'abricots et de raisins.
Dès les premiers temps de la colonie, nous avions besoin de tous nos
efforts pour empêcher ces hôtes incommodes de faire la récolte pour
nous, et tout notre attirail de pièges et de fils suffisait à peine à
arrêter les dévastations. Notre dernière ressource fut encore la poudre
et le plomb. Dans la suite, lorsque nos récoltes furent devenues plus
abondantes, nous nous trouvâmes si riches, que nous pûmes désormais
abandonner le superflu aux innocents maraudeurs, que nous ne détruisions
qu'avec regret.
Le temps des fleurs n'attirait pas moins d'étrangers dans notre domaine
que la saison des fruits. C'étaient des nuées d'oiseaux-mouches ou de
colibris qui voltigeaient de fleur en fleur, en charmant nos regards de
l'éclat varié de leurs couleurs. C'était un spectacle plein d'intérêt de
voir ces petits animaux mettre en fuite des oiseaux dix fois plus gros
qu'eux, se livrer la guerre entre eux, et signaler leur courroux contre
les pauvres fleurs, lorsqu'un insecte ou quelque oiseau plus heureux
leur en avait dérobé le nectar. Attirés par le parfum des fleurs dont
nous avions orné à dessein les alentours de notre demeure, ces charmants
oiseaux venaient suspendre leurs nids jusque dans les rameaux de vanille
grimpante dont les festons se déroulaient avec grâce le long de notre
toit.
Toutes nos plantations, et spécialement la noix muscade, commençaient à
nous récompenser amplement de nos soins. Je les avais placées jusqu'à
l'entrée de notre berceau, parmi quelques rejetons de bananiers, et leur
parfum venait nous embaumer chaque soir à l'heure du repos. Ce voisinage
ne tarda pas à attirer de nouveaux hôtes, et particulièrement deux
espèces d'oiseaux de paradis encore inconnues, dont le plumage nous
parut d'une rare beauté. Mais bientôt leur avidité et leurs cris
discordants nous forcèrent d'employer un épouvantail pour les éloigner.
Nos deux espèces d'oliviers ne nous donnaient pas non plus occasion de
nous plaindre. Les olives les plus grosses et les plus savoureuses
étaient cueillies avant la maturité pour être salées et marinées.
L'espèce amère était réservée pour le moulin.
Voulant faire de l'huile de noix et de l'huile d'olive, il nous avait
fallu songer à la construction d'un pressoir et d'une meule. Cet
important travail avait mis notre industrie à une rude épreuve; mais
nous avions fini par en sortir victorieux.
La préparation du sucre avait aussi mis longtemps en oeuvre les
ressources de notre imagination. Je savais bien que tout l'appareil
nécessaire se trouvait sur le vaisseau naufragé; mais il m'était
impossible de me rappeler ce qu'il était devenu. Toutefois je finis par
me souvenir que les chaudières avaient été employées comme magasin à
poudre. Maintenant que nos chasses journalières les avaient débarrassées
d'une partie de leur contenu, rien n'empêchait de les rendre à leur
destination primitive. Après bien des recherches, je finis par découvrir
aussi dans notre arsenal les trois cylindres métalliques nécessaires
pour un moulin à sucre. Peu de journées suffirent pour remettre la
machine en état, et nous possédâmes bientôt une raffinerie de sucre
complète.
Au commencement nos deux exploitations étaient en plein air. Nous
songeâmes bientôt à les entourer de murs et à les couvrir d'un toit de
bambous, de manière que la saison des pluies n'arrêtât pas les travaux.
L'île aux Baleines n'avait pas reçu moins d'embellissements que l'île
aux Requins. Nous y avions placé ce que je nommai plaisamment nos
usines, c'est-à-dire la chapellerie et la fabrique de suif. Les ateliers
se trouvaient derrière une saillie du rocher qui les mettait à l'abri
des intempéries.
Au reste, toutes nos colonies étaient entretenues avec une égale
sollicitude. Waldeck avait conservé sa plantation de cotonniers, et le
marécage était devenu avec le temps une magnifique rizière dont le
produit n'avait pas tardé à dépasser nos espérances.
Prospect-Hill n'était pas négligé. La famille s'y rendait chaque
printemps pour faire la récolte des câpres et la provision annuelle du
thé. Les feuilles de ce précieux arbuste étaient épluchées avec soin,
séchées aux rayons du soleil, et renfermées aussitôt dans des vases de
porcelaine, afin de conserver leur délicieux parfum. Un nouveau genre
d'occupations nous rappelait à Zuckertop immédiatement avant la saison
des pluies. Il s'agissait, d'une part, de faire la récolte de cannes à
sucre, et, d'autre part, de recueillir le millet pour la nourriture de
notre bétail. Le transport s'effectuait par mer au moyen de la chaloupe,
et nous ne manquions pas, en passant, de rendre notre visite habituelle
à l'île aux Baleines.
De Prospect-Hill nous avions coutume de faire une ou deux excursions
jusqu'à l'Écluse, afin de visiter nos pièges et de nous assurer si les
éléphants n'avaient pas forcé le passage. Nous allions ensuite avec la
chaloupe explorer cette partie du rivage où Fritz avait découvert pour
la première fois le cocotier et le bananier. À chaque voyage je ne
manquais pas de rapporter une provision de terre à porcelaine pour les
besoins sans cesse renaissants de notre ménage.
Lors de sa première excursion dans ces parages, Fritz avait remarqué les
traces et entendu le cri d'un oiseau de l'espèce de la poule, ce qui
nous avait donné l'idée d'y établir un piège à la manière des colons du
Cap. L'entreprise eut un plein succès, et à chacune de nos visites nous
trouvions une foule de prisonniers, qu'on apportait à Felsen-Heim pour
les apprivoiser.
Nous profitions aussi de notre séjour à l'Écluse pour nous emparer des
plus belles poules et des plus beaux coqs indigènes, dont je me servais
ensuite pour améliorer nos races de volailles d'Europe. Si ma mémoire ne
me trompe pas, ces magnifiques animaux doivent être originaires de
Malacca ou de Java.
Nos animaux domestiques, dont, je n'ai pas encore parlé, s'étaient
multipliés avec rapidité; mais, en fait de chiens, nous n'avions
conservé qu'un rejeton du noble Joeger, qui promettait de devenir par la
suite un excellent chien de chasse. Jack le nomma Coco; et comme nous ne
pouvions nous empêcher de rire de ce nom bizarre, il nous reprit
gravement, en faisant observer que le nom d'un chien doit être court et
retentissant, afin de frapper au loin les échos des forêts et des
montagnes. La lettre O étant la plus sonore des voyelles, doit être la
plus chère au chasseur, et il s'en allait en criant à tue-tête: Ho!
hollo! hio! Coco! de manière à nous étourdir les oreilles.
Chaque année la vache et le buffle nous avaient donné un veau; mais nous
n'avions élevé que deux de ces animaux, un taureau pour le travail, et
une vache pour le lait. La femelle reçut le nom de Blass, à cause de son
éblouissante blancheur; et le mâle fut appelé Brull, en raison de sa
voix retentissante. Tous deux furent dressés à la selle, au bât et à la
voiture, ainsi que deux jeunes ânes, dignes rejetons de Rasch, qui
portaient les noms pompeux de Pfeil et de Flinck.
Le reste du menu bétail s'était multiplié en proportion, de sorte que
nous pouvions de temps en temps servir quelque pièce succulente sur
notre table sans porter atteinte à la prospérité du troupeau.
Les lapins de l'île aux Requins étaient devenus si nombreux, qu'il
fallut se décider à leur faire une chasse régulière. À différentes
époques de l'année, nous détruisions à regret un certain nombre de ces
intéressants animaux, dont les fourrures servaient à l'entretien de la
chapellerie. Quant à la chair, elle était abandonnée aux chiens.
Nous n'avions eu garde d'oublier nos charmantes antilopes, dont la
multiplication ne faisait que peu de progrès à cause de la rigueur du
climat de l'île aux Requins. Toutefois leur accroissement nous permit
bientôt de transporter un couple de ces gracieux animaux dans la cour
ombragée de Felsen-Heim.
Quant à ma famille, elle était toujours, grâce à la Providence, pleine
de force et de santé, à l'exception de quelques indispositions
passagères. Ma femme éprouvait quelquefois des accès de fièvre assez
violents; mais les enfants étaient d'une vigueur et d'une activité peu
communes. Fritz, alors âgé de vingt-quatre ans, était d'une taille
moyenne, mais forte et élégante; son teint coloré annonçait un
tempérament vif et bouillant. Ernest, qui venait d'entrer dans sa
vingt-deuxième année, était plus élancé, mais plus faible; sa taille,
légèrement courbée, annonçait moins de vigueur, bien qu'un exercice
continuel eût apporté de grandes modifications à son indolence
naturelle. L'extérieur de Jack, alors âgé de vingt ans, annonçait plus
de souplesse que de vigueur. On remarquait dans Franz un heureux mélange
des qualités physiques et morales de ses trois frères: il avait la
sensibilité de Fritz et d'Ernest; mais la finesse de Jack était devenue
chez lui prudence, parce qu'en sa qualité de cadet il avait souvent été
exposé aux malices de ses aînés. Tous quatre se montraient pleins
d'honneur et de courage. Leur conduite était dirigée par la piété la
plus sincère, sentiment sans lequel l'homme de bien lui-même ne saurait
produire aucune oeuvre grande et honorable.
Tel était l'état de notre colonie au bout d'un séjour de dix années,
durant lesquelles nous n'avions aperçu d'autres figures humaines que les
nôtres. Toutefois l'espérance d'être un jour rendus à la société des
hommes ne nous avait pas encore abandonnés, et je ne laissais pas de
l'entretenir avec sollicitude, comme le principal mobile de notre
activité. Toujours mus par cette idée, nous avions fait de grandes
provisions d'articles de commerce, afin d'en tirer parti dans
l'occasion. Chaque année je faisais mettre de côté nos plus belles
plumes d'autruche et une certaine portion de nos récoltes de thé et de
cochenille, et déjà nous avions une portion assez considérable de noix
muscades, d'essence et d'orange, d'huile de cannelle.
Cette prévoyance, peut-être exagérée, nous permettait de songer avec
sécurité au jour de la délivrance, car ces articles devaient avoir pour
nous une valeur considérable; mon seul regret était de voir diminuer nos
munitions de jour en jour, malgré le sage et judicieux emploi que nous
nous efforcions d'en faire.
Au reste, nous vivions satisfaits de notre sort, et chacun, en en
reconnaissant les avantages, s'efforçait de conformer ses actions aux
vues impénétrables de la Providence.