Retour du pigeon messager.--La chasse aux cygnes.--Le héron et le
tapir.--La grue.--Le moenura superba.--Grande déroute des
singes.--Ravage des éléphants à Zuckertop.--Arrivée à l'Écluse.
Ernest était debout avant la pointe du jour. En me levant, je l'entendis
rôder autour du pigeonnier. Lorsque nous l'eûmes appelé pour déjeuner,
il s'avança gravement, tenant un grand papier plié et scellé en forme
d'ordonnance, et prononça ces mots, suivis d'une profonde révérence: «Le
maître de poste de Felsen-Heim salue humblement Vos Seigneuries, et les
supplie de l'excuser s'il ne leur a pas remis plus tôt les dépêches de
Waldeck et de Sydney-Cove, la poste étant arrivée très-avant dans la
nuit.»
Ma femme et moi nous ne pûmes retenir un éclat de rire à cette harangue
solennelle, et, pour me prêter à la plaisanterie, je répondis aussi
gravement:
«Eh bien, monsieur le secrétaire, qu'y a-t-il de nouveau dans la
capitale? Faites-nous part des nouvelles que nous attendons de nos
sujets ou de nos alliés.»
Aussitôt Ernest, ayant déplié sa lettre, en commença la lecture en ces
termes:
«Le gouverneur général de New-South-Wales, au gouverneur de Felsen-Heim,
Falken-Horst, Waldeck et Zuckertop, salut et considération.
«Très-aimé et féal sujet, nous apprenons avec déplaisir qu'une troupe de
trente aventuriers vient de sortir de votre colonie pour vivre de
chasse, au grand détriment du gros et du menu gibier de cette province.
Nous savons en même temps qu'une troupe d'hyènes, qui s'est introduite
dans votre gouvernement, a déjà causé de grands ravages dans le bétail
des colons. En conséquence, nous prions Votre Seigneurie, d'une part, de
rappeler ses chasseurs dans la colonie, et, d'autre part, d'avoir à
mettre un terme aux ravages des animaux féroces. Dieu vous garde.
«Donné à Sydney-Cove, dans le port de Jackson, le douze du mois du
courant, l'an trente-quatre de la colonie.
«Le gouverneur, Philip Philipson.»
En terminant cette lecture, Ernest laissa échapper un soupir de
triomphe, et, dans son brusque mouvement de satisfaction, un second
paquet tomba de sa poche. Je me dérangeai pour le ramasser; mais il se
hâta de me prévenir en s'écriant: «Ce sont quelques lettres
particulières de Waldeck.» Toutefois je les lirai avec plaisir à Vos
Seigneuries. Nous y trouverons peut-être des détails plus exacts que
dans les dépêches du bon sir Philipson, qui s'est évidemment laissé
tromper par des rapports exagérés.
MOI. En vérité, monsieur le docteur, voilà une étrange plaisanterie!
Fritz t'aurait-il laissé une lettre pour moi en partant, et auriez-vous
réellement découvert les traces de bêtes féroces?
ERNEST. La vérité, mon cher père, c'est que la lettre a été apportée
hier au soir par un de nos pigeons, et, sans l'obscurité, j'aurais pu
vous dire dès lors comment nos voyageurs se trouvent de la vie sauvage,
et toutes leurs aventures depuis hier matin.
MOI. Je comprends maintenant. Mais l'hyène m'inquiète toujours; à moins
que ce ne soit une imagination de ton cerveau poétique.
ERNEST. Vous allez le savoir, car je lis la lettre mot pour mot:--«Chers
parents et cher frère, une hyène énorme a mis en pièces deux agneaux et
un bélier; mais elle a succombé sous les coups de nos chiens et du
vaillant Franz. Nous avons passé presque tout le jour à l'écorcher: la
peau en est superbe. Notre pemmikan ne vaut pas grand'chose. Nous vous
embrassons tendrement.
«Votre affectionné, FRITZ.»
MOI. Voilà une vraie lettre de chasseur. Dieu soit loué de l'heureuse
issue du combat contre le terrible animal! Mais par quel moyen a-t-il pu
s'introduire dans notre domaine? Il faut que le passage de l'Écluse ait
été forcé depuis peu, sans quoi il n'aurait pas attendu jusqu'à présent
pour faire connaissance avec notre bétail.
MA FEMME. Pourvu que les enfants soient prudents. Ne serait-il pas plus
sage de les rappeler que d'attendre leur retour?
MOI. Je crois que le dernier parti est le plus convenable; car, en
agissant d'une manière précipitée, nous courrions risque de les déranger
mal à propos.»
Le soir même, ainsi que je l'avais prévu, et une heure plus tôt que la
veille, nous aperçûmes un second messager qui alla s'abattre sur le
pigeonnier. Ernest se hâta d'y monter, et il nous rapporta le message
suivant, dont le laconisme ne me plut pas infiniment.
«La nuit tranquille--La matinée sereine.--Excursion en caïak sur le lac
de Waldeck.--Chasse aux cygnes noirs.--Prise d'un héron royal.--La grue
et le moenura superba.--Un animal inconnu.--Nous partons pour
Prospect-Hill.--Bonne santé.
«Vos affectionnés, Fritz, Jack et Franz.»
Ce billet nous tranquillisa, bien que la plupart de ses articles
demeurassent des énigmes pour nous; mais je comptais sur des
éclaircissements de vive voix.
Les enfants avaient conçu le projet de lever une carte du lac de Waldeck
où seraient marqués les endroits navigables, c'est-à-dire les parties de
la rive où l'on pourrait s'embarquer sans courir le risque de demeurer
engagé dans le marécage. Pour venir à bout de cette entreprise, Fritz
longeait le rivage dans le caïak, tandis que ses frères suivaient la
même ligne dans les roseaux, s'approchant du bord toutes les fois que
Fritz leur faisait signe avec un long bambou, afin de remarquer la place
avec un faisceau de branchages.
Dans son expédition, Fritz, voulant essayer de prendre quelques cygnes
vivants, s'arma d'un long bambou muni d'un anneau de laiton à son
extrémité. L'entreprise eut un plein succès; car, les animaux l'ayant
laissé approcher sans défiance, il eut le bonheur de s'emparer de trois
jeunes cygnes de la troupe sans leur arracher une plume. Il ramena sa
prise au rivage pour la confier à ses deux frères, qui mirent les
captifs hors d'état de s'échapper, en leur attachant les ailes. Quant
aux vieux de la troupe, il eût été impossible de les attaquer sans
s'exposer à une formidable résistance. Les jeunes prisonniers furent
ramenés sans peine à Felsen-Heim, et je leur assignai pour demeure la
baie de la Délivrance, après avoir pris la précaution de leur faire
couper le bout des ailes.
À peine les captifs étaient-ils en sûreté, que Fritz vit s'élever
au-dessus des roseaux un long cou surmonté d'une tête couronnée de
plumes brillantes, qu'il ne tarda pas à reconnaître pour appartenir à un
héron royal. À l'instant même il lui jeta son lacet, dirigeant en même
temps le caïak vers le marécage, pour y trouver un point d'appui contre
les efforts désespérés de l'animal. Toutefois la pression du lacet, qui
menaçait de lui serrer le cou outre mesure, rendit bientôt l'oiseau si
docile, qu'il ne fut pas difficile de s'en emparer et de le mettre hors
d'état de nuire. Après cet exploit, Fritz continua de ramer vers une
place où il pût commodément opérer son débarquement.
Tandis que la petite troupe était rassemblée autour de son butin, le
considérant avec un oeil de satisfaction, ils virent tout à coup sortir
du marécage un animal de grande taille, qu'une prompte fuite déroba
bientôt à leurs regards. D'après leur description, c'était un animal de
la grosseur d'un jeune poulain, de couleur brune, et qu'ils auraient
pris volontiers pour un rhinocéros s'il avait eu la corne sur le nez.
Selon toute apparence, c'était le tapir d'Amérique, animal inoffensif,
qui aime le voisinage des grandes rivières.
Jack et Franz, n'ayant pu le suivre dans le taillis où il s'était
réfugié, retournèrent à Waldeck avec les prisonniers, tandis que Fritz
continua quelques instants une poursuite inutile.
Au moment où les deux enfants approchaient de Waldeck, ils aperçurent
une troupe de grues qui vinrent s'abattre au milieu de la rivière.
S'armant aussitôt d'arcs, dont Jack s'était muni pour cette expédition,
ils se dirigèrent vers les grues, occupées à se régaler de notre grain.
Leurs flèches étaient taillées sur le modèle de celles dont les
Groënlandais se servent pour la chasse des oiseaux de mer; seulement, au
lieu de pointes, elles étaient garnies de cordelettes enduites de colle
à poisson. Lorsque ces flèches atteignaient un oiseau dans son vol,
elles demeuraient attachées au plumage, de manière à le priver de
l'usage de ses ailes, et l'animal tombait alors vivant entre les mains
du chasseur.
À l'aide de cette arme de leur invention, les jeunes archers eurent le
bonheur de s'emparer des trois ou quatre plus beaux oiseaux de la
troupe. Fritz, au retour de sa chasse merveilleuse, ne put s'empêcher de
regarder avec envie la bonne fortune de ses frères. Saisi d'une noble
émulation, il sauta sur son fusil, et, l'aigle au poing, il se glissa
dans le bois, accompagné des chiens.
Au bout d'un quart d'heure, les chiens firent lever une troupe d'oiseaux
de l'espèce des faisans, dont une partie prit son vol vers la plaine,
tandis que le reste chercha une retraite dans les branches des arbres
voisins. L'aigle fut lancé sur les fuyards, qui cherchèrent dans l'herbe
ou dans le taillis un asile contre ses redoutables serres. Un des
traînards devint la proie du roi des airs, et un second tomba vivant
entre les mains de Fritz. Ce dernier, le plus beau de la troupe, se
distinguait des autres par une queue de deux pieds de long, composée de
plumes variées. Le reste du plumage, moitié rouge et moitié noir, tenait
le milieu entre le faisan et l'oiseau de paradis, et le prisonnier fut
reconnu pour le _moenura superba_ de la Nouvelle-Hollande.
Les chasseurs firent un repas frugal composé de pécari fumé, de cassave
et de quelques fruits. Ils avaient aussi une bonne provision de pommes
de terre cuites sous la cendre. Quant au pemmikan si laborieusement
préparé, il fut reconnu dès les premières bouchées tout à fait indigne
de sa réputation, et abandonné aux chiens, qui s'en régalèrent.
Vers le soir, la petite troupe fit une provision de riz pour la journée
du lendemain, et un second sac fut rempli de coton qui était demeuré aux
arbres. Ils voulaient le porter à Prospect-Hill, où leur intention était
de faire une visite pour remettre tout en ordre dans l'habitation.
Fritz n'oublia pas d'emporter quelques noix de coco et une petite
provision de vin de palmier, afin de donner une leçon aux singes de
Prospect-Hill. Pour obtenir l'un et l'autre, la petite troupe se mit en
devoir d'abattre deux palmiers à la manière des Caraïbes.
Au récit de cette conduite barbare, je me récriai sur la folie de
sacrifier les fruits de l'avenir à un avantage d'une minute; mais les
enfants m'assurèrent qu'ils avaient eu soin d'enfouir au moins huit à
dix noix de coco comme compensation pour l'avenir, et je dus me
contenter de cette excuse, en ayant soin de recommander que dorénavant
on ne s'avisât pas de commettre une pareille déprédation sans mon
commandement exprès.
Maintenant je laisse faire à Fritz le récit de la journée suivante,
passée à Prospect-Hill, où la petite troupe s'était rendue avant midi.
FRITZ. «À peine arrivés au milieu de la forêt de pins, nous fûmes
accueillis par une troupe de singes qui nous accablaient d'une grêle de
pommes de sapin plus fatigante que dangereuse.
«Comme l'attaque se prolongeait, nous jugeâmes à propos d'y mettre un
terme au moyen de quelques coups de fusil chargés à petit plomb ou à
chevrotines. Intimidé par la chute de deux ou trois des plus obstinés
tirailleurs, le reste de la troupe quitta les sapins pour se réfugier au
sommet des palmiers, qui semblait leur promettre un asile plus sûr.
«La lisière de la forêt, que nous venions enfin d'atteindre, se
terminait par un champ de millet sauvage dont les tiges, de huit à dix
pieds de haut, portaient un épi de grains rougeâtres ou d'un brun foncé.
Je ne vis pas sans étonnement que certaines places étaient dévastées
comme si la grêle y eût passé. Je ne tardai pas à m'apercevoir que nous
nous trouvions à droite de notre véritable route; il fallut donc appuyer
à gauche jusqu'à ce que les hauteurs de Prospect-Hill commençassent à se
dessiner à nos regards satisfaits. En arrivant à ce but désiré, notre
première précaution fut de décharger le chariot, après quoi nous nous
mîmes en devoir de visiter l'habitation, horriblement maltraitée par nos
infatigables ennemis les singes.
«Toute l'après-midi fut employée à nettoyer, à balayer et à laver:
aussitôt que la cabane eut été rendue habitable pour la nuit, elle reçut
nos sacs de coton et nos peaux d'ours. Et, à ce propos, chers parents,
voici l'instant de m'excuser relativement aux peaux d'ours, que nous
avons emportées sans permission, il est vrai, mais dans la pensée que
nous aurions votre compagnie, et que ce serait pour vous une surprise
agréable de les trouver le soir toutes prêtes à vous recevoir.
«J'ai encore à demander grâce pour une expérience que je me suis hasardé
à faire avec la gomme d'euphorbe, dont j'avais emporté une petite
provision sans rien dire. Dans mon indignation contre les singes,
j'avais résolu de leur infliger un châtiment exemplaire, et de les
attaquer cette fois avec l'arme terrible du poison. Je sentais bien que
mon projet pourrait vous déplaire; mais j'avais réfléchi en même temps
que, puisqu'on se sert du poison contre les rats et les souris, il
devait bien m'être permis d'en faire usage contre cette race
malfaisante, afin de l'anéantir, ou du moins de lui ôter l'envie de
revenir attaquer nos plantations.
«En conséquence de mon plan, nous nous mîmes en devoir de préparer un
certain nombre de cocos et de calebasses, que je fis remplir de lait de
chèvre, de vin de palmier et de farine de millet: chaque vase reçut la
dose de poison que je crus nécessaire à la réussite de mon projet. Des
vases furent ensuite attachés çà et là aux branches des jeunes arbres ou
aux troncs abattus, de manière à offrir une proie facile à nos ennemis.
«Ces préparatifs nous avaient occupés jusqu'à la nuit tombante. À
l'instant où nos bêtes à cornes venaient de s'étendre sur le sol pour se
préparer au repos, nous aperçûmes à l'horizon une lueur subite,
semblable à celle que produirait l'incendie d'un vaisseau en pleine mer.
Notre curiosité fut si fortement excitée, que nous ne fîmes qu'un saut
de la cabane à la pointe la plus élevée du cap de la Déception. À peine
avions-nous atteint le sommet, que la flamme s'était élevée sur l'Océan,
et nous vîmes le disque de la lune qui montait à l'horizon avec une
lenteur majestueuse. On eût dit qu'un pont de feu s'étendait entre les
rayons de l'astre nocturne et le rivage de l'Océan, tandis que le
murmure mélodieux des flots venait interrompre le calme du soir, et que
chaque vague semblait apporter jusqu'à nos pieds le pâle reflet de
l'astre silencieux.
«Après le premier moment d'une surprise occasionnée par notre erreur,
nous demeurâmes longtemps en contemplation devant cet admirable
spectacle de la nature. Un silence solennel enveloppait la terre et
l'Océan; tout disposait l'âme à la prière et à la méditation. Tout à
coup le repos de l'air fut troublé par les sons les plus étranges qui
eussent jamais frappé mon oreille. Des mugissements se firent d'abord
entendre à nos pieds, sur la pointe du cap et le long du banc de sable
qui s'avance vers la pleine mer. Nous ne tardâmes pas à entendre, à
notre droite, les hurlements des chacals, au delà du fleuve et de la
grande baie, et nos chiens y répondirent bientôt par des aboiements
furieux. Enfin, du côté de l'Écluse, et dans l'éloignement, il s'élevait
comme un hennissement prolongé de chevaux, que je reconnus pour le cri
de l'hippopotame. Mais ce qui excita notre terreur au plus haut degré,
ce fut un long gémissement, que nous ne pûmes hésiter à reconnaître pour
le cri de l'éléphant ou le rugissement du lion.
«Nous n'étions rien moins que rassurés, et nous nous hâtâmes de
reprendre sans bruit le chemin de Prospect-Hill. Au moment où nous en
approchions, il s'éleva un nouveau concert de la forêt voisine.
C'étaient des choeurs étranges, interrompus de minute en minute par des
pauses solennelles, et reprenant ensuite avec une nouvelle fureur. Il ne
me fut pas difficile de reconnaître que la musique partait des gosiers
harmonieux de nos amis les singes. Alors j'attachai les chiens devant la
porte de la cabane, afin qu'ils ne se jetassent pas sur l'ennemi avant
le temps, et de peur que le poison ne leur jouât un mauvais tour, comme
aux chats qui avalent des souris tuées avec de l'arsenic.
«La nuit fut loin d'être tranquille, car les singes s'approchèrent plus
d'une fois de la cabane, et à chaque instant notre sommeil était troublé
par les aboiements de nos fidèles gardiens. Vers le matin, le calme se
rétablit peu à peu, et nous permit de jouir de quelques heures d'un
sommeil profond. Lorsque mes yeux s'ouvrirent, le soleil était déjà sur
l'horizon depuis longtemps. Sans entrer dans le détail du spectacle de
désolation qui frappa nos regards, il suffit de dire que mes pièges
avaient eu un plein succès. Nous nous hâtâmes aussitôt de faire
disparaître les cadavres et les vases funestes. Les premiers furent
chargés sur le chariot et jetés à la mer; les seconds furent mis en
pièces et les morceaux jetés çà et là, afin de prévenir tout accident
fâcheux.
«C'est alors que nous trouvâmes le temps de dépêcher un troisième
messager à Felsen-Heim pour vous porter les nouvelles de cette matinée
et du jour précédent. C'est Jack qui rédigea la missive, dans le style
pompeux et oriental que vous lui connaissez:
«Prospect-Hill, entre la neuvième et la dixième heure du jour.
«Le caravansérail de Prospect-Hill est rétabli dans son ancienne
splendeur. Le travail nous a coûté bien des peines, et bien du sang à
nos ennemis. Némésis prépara pour la race maudite la coupe empoisonnée,
et les flots de l'Océan ont englouti ses débris. Le soleil, à son lever,
éclaire notre départ; le soleil, à son coucher, sera témoin de notre
arrivée à l'Écluse.--_Valete_.»
Ici je reprends la parole pour raconter l'effet produit sur nous par cet
épître laconique. Nous rîmes de bon coeur de la pompe du style, et, bien
que l'allusion à Némésis demeurât une énigme pour nous, toutes nos
inquiétudes se trouvèrent calmées par l'annonce du triomphe des
voyageurs et de la continuation de leur marche, de sorte que nous
attendîmes avec sécurité le retour de la caravane, ou l'arrivée d'un
nouveau message.
Mais la face des choses changea complètement quelques heures après par
l'arrivée d'un second message, porté sur les ailes du vent. Cette
missive inattendue éveillait déjà nos inquiétudes; mais le trouble fut à
son comble lorsque nous eûmes lu ce qui suit:
«Le passage de l'Écluse est forcé; tout est détruit jusqu'à Zuckertop;
la cabane est renversée, la plantation de cannes est anéantie, et le
champ de millet dévoré. Hâtez-vous d'accourir à notre secours. Nous
n'osons ni reculer ni avancer, bien que jusqu'à présent nos personnes
n'aient couru aucun danger.»
On peut facilement imaginer si ce message me mit sur pied. Sans perdre
une minute, je courus seller ma monture, après avoir recommandé à la
mère et à Ernest de me suivre le lendemain matin avec le chariot et les
provisions nécessaires pour une longue halte. Au bout de deux minutes je
courais au galop sur la route de l'Écluse.
Ce train ne pouvait durer toute la route, et de temps en temps il me
fallait retenir ma monture, afin de ne pas la mettre sur les dents.
Toutefois ma hâte était si grande, que je ne mis pas trois heures et
demie à faire une route de cinq à six heures. Aussi arrivai-je près de
nos voyageurs plus tôt que je n'étais attendu, et je fus reçu avec un
long cri de joie. Mon premier soin avait été de me porter sur le lieu du
dommage, et je reconnus avec douleur que le récit des enfants n'avait
rien d'exagéré. Les jeunes arbres de notre barricade étaient brisés
comme des roseaux, et les troncs qui soutenaient notre hutte d'été
n'avaient plus une branche ni une feuille. Dans la forêt de bambous,
tous les jeunes rejetons étaient arrachés ou dévorés. Mais nulle part la
désolation n'était plus complète que dans la plantation des cannes à
sucre, où il ne restait pas une tige debout. Aux traces que les ennemis
avaient laissées de leur passage je reconnus que le désordre était dû à
une troupe d'éléphants ou d'hippopotames.
Au reste, l'examen le plus attentif ne put me faire découvrir aucune
trace de bêtes féroces. Je remarquai seulement quelques empreintes plus
petites que les premières dans la direction de l'Écluse au rivage. J'en
conclus que c'était la trace de l'hyène tuée par les chasseurs le
premier jour de leur expédition.
Nous nous occupâmes sans retard de dresser la tente, et je fis
rassembler une grande provision de bois pour les feux de la nuit. Elle
ne fut rien moins que tranquille, de notre côté du moins, car Fritz et
moi nous passâmes plus de cinq heures à veiller autour de notre foyer.
Toutefois aucun ennemi ne se montra, et nous atteignîmes le lever du
soleil sans accident.
Vers le milieu du jour, Ernest et sa mère étant arrivés avec le chariot
et les provisions, nous commençâmes nos préparatifs pour une halte de
quelque durée. Notre premier soin fut d'entreprendre la réparation de
toutes les fortifications de l'Écluse. Je m'abstiendrai d'entrer dans
les détails de ce travail, qui nous occupa un mois entier.
Cette oeuvre pénible fut entremêlée d'occupations moins importantes. La
mère avait le département de la volaille et de la cuisine; j'étais
chargé de rassembler une provision de terre a porcelaine; Fritz faisait
des excursions dans son caïak; Ernest et Jack tentaient quelques
promenades peu importantes dans les bois d'alentour; enfin Franz
travaillait activement à la peau d'hyène, et il ne tarda pas à me la
livrer en état de recevoir sa dernière préparation, travail que
j'entrepris avec plaisir pour cet aimable enfant.