CHAPITRE XVIII

Retour du pigeon messager.--La chasse aux cygnes.--Le héron et le

tapir.--La grue.--Le moenura superba.--Grande déroute des

singes.--Ravage des éléphants à Zuckertop.--Arrivée à l'Écluse.

Ernest était debout avant la pointe du jour. En me levant, je l'entendis

rôder autour du pigeonnier. Lorsque nous l'eûmes appelé pour déjeuner,

il s'avança gravement, tenant un grand papier plié et scellé en forme

d'ordonnance, et prononça ces mots, suivis d'une profonde révérence: «Le

maître de poste de Felsen-Heim salue humblement Vos Seigneuries, et les

supplie de l'excuser s'il ne leur a pas remis plus tôt les dépêches de

Waldeck et de Sydney-Cove, la poste étant arrivée très-avant dans la

nuit.»

Ma femme et moi nous ne pûmes retenir un éclat de rire à cette harangue

solennelle, et, pour me prêter à la plaisanterie, je répondis aussi

gravement:

«Eh bien, monsieur le secrétaire, qu'y a-t-il de nouveau dans la

capitale? Faites-nous part des nouvelles que nous attendons de nos

sujets ou de nos alliés.»

Aussitôt Ernest, ayant déplié sa lettre, en commença la lecture en ces

termes:

«Le gouverneur général de New-South-Wales, au gouverneur de Felsen-Heim,

Falken-Horst, Waldeck et Zuckertop, salut et considération.

«Très-aimé et féal sujet, nous apprenons avec déplaisir qu'une troupe de

trente aventuriers vient de sortir de votre colonie pour vivre de

chasse, au grand détriment du gros et du menu gibier de cette province.

Nous savons en même temps qu'une troupe d'hyènes, qui s'est introduite

dans votre gouvernement, a déjà causé de grands ravages dans le bétail

des colons. En conséquence, nous prions Votre Seigneurie, d'une part, de

rappeler ses chasseurs dans la colonie, et, d'autre part, d'avoir à

mettre un terme aux ravages des animaux féroces. Dieu vous garde.

«Donné à Sydney-Cove, dans le port de Jackson, le douze du mois du

courant, l'an trente-quatre de la colonie.

«Le gouverneur, Philip Philipson.»

En terminant cette lecture, Ernest laissa échapper un soupir de

triomphe, et, dans son brusque mouvement de satisfaction, un second

paquet tomba de sa poche. Je me dérangeai pour le ramasser; mais il se

hâta de me prévenir en s'écriant: «Ce sont quelques lettres

particulières de Waldeck.» Toutefois je les lirai avec plaisir à Vos

Seigneuries. Nous y trouverons peut-être des détails plus exacts que

dans les dépêches du bon sir Philipson, qui s'est évidemment laissé

tromper par des rapports exagérés.

MOI. En vérité, monsieur le docteur, voilà une étrange plaisanterie!

Fritz t'aurait-il laissé une lettre pour moi en partant, et auriez-vous

réellement découvert les traces de bêtes féroces?

ERNEST. La vérité, mon cher père, c'est que la lettre a été apportée

hier au soir par un de nos pigeons, et, sans l'obscurité, j'aurais pu

vous dire dès lors comment nos voyageurs se trouvent de la vie sauvage,

et toutes leurs aventures depuis hier matin.

MOI. Je comprends maintenant. Mais l'hyène m'inquiète toujours; à moins

que ce ne soit une imagination de ton cerveau poétique.

ERNEST. Vous allez le savoir, car je lis la lettre mot pour mot:--«Chers

parents et cher frère, une hyène énorme a mis en pièces deux agneaux et

un bélier; mais elle a succombé sous les coups de nos chiens et du

vaillant Franz. Nous avons passé presque tout le jour à l'écorcher: la

peau en est superbe. Notre pemmikan ne vaut pas grand'chose. Nous vous

embrassons tendrement.

«Votre affectionné, FRITZ.»

MOI. Voilà une vraie lettre de chasseur. Dieu soit loué de l'heureuse

issue du combat contre le terrible animal! Mais par quel moyen a-t-il pu

s'introduire dans notre domaine? Il faut que le passage de l'Écluse ait

été forcé depuis peu, sans quoi il n'aurait pas attendu jusqu'à présent

pour faire connaissance avec notre bétail.

MA FEMME. Pourvu que les enfants soient prudents. Ne serait-il pas plus

sage de les rappeler que d'attendre leur retour?

MOI. Je crois que le dernier parti est le plus convenable; car, en

agissant d'une manière précipitée, nous courrions risque de les déranger

mal à propos.»

Le soir même, ainsi que je l'avais prévu, et une heure plus tôt que la

veille, nous aperçûmes un second messager qui alla s'abattre sur le

pigeonnier. Ernest se hâta d'y monter, et il nous rapporta le message

suivant, dont le laconisme ne me plut pas infiniment.

«La nuit tranquille--La matinée sereine.--Excursion en caïak sur le lac

de Waldeck.--Chasse aux cygnes noirs.--Prise d'un héron royal.--La grue

et le moenura superba.--Un animal inconnu.--Nous partons pour

Prospect-Hill.--Bonne santé.

«Vos affectionnés, Fritz, Jack et Franz.»

Ce billet nous tranquillisa, bien que la plupart de ses articles

demeurassent des énigmes pour nous; mais je comptais sur des

éclaircissements de vive voix.

Les enfants avaient conçu le projet de lever une carte du lac de Waldeck

où seraient marqués les endroits navigables, c'est-à-dire les parties de

la rive où l'on pourrait s'embarquer sans courir le risque de demeurer

engagé dans le marécage. Pour venir à bout de cette entreprise, Fritz

longeait le rivage dans le caïak, tandis que ses frères suivaient la

même ligne dans les roseaux, s'approchant du bord toutes les fois que

Fritz leur faisait signe avec un long bambou, afin de remarquer la place

avec un faisceau de branchages.

Dans son expédition, Fritz, voulant essayer de prendre quelques cygnes

vivants, s'arma d'un long bambou muni d'un anneau de laiton à son

extrémité. L'entreprise eut un plein succès; car, les animaux l'ayant

laissé approcher sans défiance, il eut le bonheur de s'emparer de trois

jeunes cygnes de la troupe sans leur arracher une plume. Il ramena sa

prise au rivage pour la confier à ses deux frères, qui mirent les

captifs hors d'état de s'échapper, en leur attachant les ailes. Quant

aux vieux de la troupe, il eût été impossible de les attaquer sans

s'exposer à une formidable résistance. Les jeunes prisonniers furent

ramenés sans peine à Felsen-Heim, et je leur assignai pour demeure la

baie de la Délivrance, après avoir pris la précaution de leur faire

couper le bout des ailes.

À peine les captifs étaient-ils en sûreté, que Fritz vit s'élever

au-dessus des roseaux un long cou surmonté d'une tête couronnée de

plumes brillantes, qu'il ne tarda pas à reconnaître pour appartenir à un

héron royal. À l'instant même il lui jeta son lacet, dirigeant en même

temps le caïak vers le marécage, pour y trouver un point d'appui contre

les efforts désespérés de l'animal. Toutefois la pression du lacet, qui

menaçait de lui serrer le cou outre mesure, rendit bientôt l'oiseau si

docile, qu'il ne fut pas difficile de s'en emparer et de le mettre hors

d'état de nuire. Après cet exploit, Fritz continua de ramer vers une

place où il pût commodément opérer son débarquement.

Tandis que la petite troupe était rassemblée autour de son butin, le

considérant avec un oeil de satisfaction, ils virent tout à coup sortir

du marécage un animal de grande taille, qu'une prompte fuite déroba

bientôt à leurs regards. D'après leur description, c'était un animal de

la grosseur d'un jeune poulain, de couleur brune, et qu'ils auraient

pris volontiers pour un rhinocéros s'il avait eu la corne sur le nez.

Selon toute apparence, c'était le tapir d'Amérique, animal inoffensif,

qui aime le voisinage des grandes rivières.

Jack et Franz, n'ayant pu le suivre dans le taillis où il s'était

réfugié, retournèrent à Waldeck avec les prisonniers, tandis que Fritz

continua quelques instants une poursuite inutile.

Au moment où les deux enfants approchaient de Waldeck, ils aperçurent

une troupe de grues qui vinrent s'abattre au milieu de la rivière.

S'armant aussitôt d'arcs, dont Jack s'était muni pour cette expédition,

ils se dirigèrent vers les grues, occupées à se régaler de notre grain.

Leurs flèches étaient taillées sur le modèle de celles dont les

Groënlandais se servent pour la chasse des oiseaux de mer; seulement, au

lieu de pointes, elles étaient garnies de cordelettes enduites de colle

à poisson. Lorsque ces flèches atteignaient un oiseau dans son vol,

elles demeuraient attachées au plumage, de manière à le priver de

l'usage de ses ailes, et l'animal tombait alors vivant entre les mains

du chasseur.

À l'aide de cette arme de leur invention, les jeunes archers eurent le

bonheur de s'emparer des trois ou quatre plus beaux oiseaux de la

troupe. Fritz, au retour de sa chasse merveilleuse, ne put s'empêcher de

regarder avec envie la bonne fortune de ses frères. Saisi d'une noble

émulation, il sauta sur son fusil, et, l'aigle au poing, il se glissa

dans le bois, accompagné des chiens.

Au bout d'un quart d'heure, les chiens firent lever une troupe d'oiseaux

de l'espèce des faisans, dont une partie prit son vol vers la plaine,

tandis que le reste chercha une retraite dans les branches des arbres

voisins. L'aigle fut lancé sur les fuyards, qui cherchèrent dans l'herbe

ou dans le taillis un asile contre ses redoutables serres. Un des

traînards devint la proie du roi des airs, et un second tomba vivant

entre les mains de Fritz. Ce dernier, le plus beau de la troupe, se

distinguait des autres par une queue de deux pieds de long, composée de

plumes variées. Le reste du plumage, moitié rouge et moitié noir, tenait

le milieu entre le faisan et l'oiseau de paradis, et le prisonnier fut

reconnu pour le _moenura superba_ de la Nouvelle-Hollande.

Les chasseurs firent un repas frugal composé de pécari fumé, de cassave

et de quelques fruits. Ils avaient aussi une bonne provision de pommes

de terre cuites sous la cendre. Quant au pemmikan si laborieusement

préparé, il fut reconnu dès les premières bouchées tout à fait indigne

de sa réputation, et abandonné aux chiens, qui s'en régalèrent.

Vers le soir, la petite troupe fit une provision de riz pour la journée

du lendemain, et un second sac fut rempli de coton qui était demeuré aux

arbres. Ils voulaient le porter à Prospect-Hill, où leur intention était

de faire une visite pour remettre tout en ordre dans l'habitation.

Fritz n'oublia pas d'emporter quelques noix de coco et une petite

provision de vin de palmier, afin de donner une leçon aux singes de

Prospect-Hill. Pour obtenir l'un et l'autre, la petite troupe se mit en

devoir d'abattre deux palmiers à la manière des Caraïbes.

Au récit de cette conduite barbare, je me récriai sur la folie de

sacrifier les fruits de l'avenir à un avantage d'une minute; mais les

enfants m'assurèrent qu'ils avaient eu soin d'enfouir au moins huit à

dix noix de coco comme compensation pour l'avenir, et je dus me

contenter de cette excuse, en ayant soin de recommander que dorénavant

on ne s'avisât pas de commettre une pareille déprédation sans mon

commandement exprès.

Maintenant je laisse faire à Fritz le récit de la journée suivante,

passée à Prospect-Hill, où la petite troupe s'était rendue avant midi.

FRITZ. «À peine arrivés au milieu de la forêt de pins, nous fûmes

accueillis par une troupe de singes qui nous accablaient d'une grêle de

pommes de sapin plus fatigante que dangereuse.

«Comme l'attaque se prolongeait, nous jugeâmes à propos d'y mettre un

terme au moyen de quelques coups de fusil chargés à petit plomb ou à

chevrotines. Intimidé par la chute de deux ou trois des plus obstinés

tirailleurs, le reste de la troupe quitta les sapins pour se réfugier au

sommet des palmiers, qui semblait leur promettre un asile plus sûr.

«La lisière de la forêt, que nous venions enfin d'atteindre, se

terminait par un champ de millet sauvage dont les tiges, de huit à dix

pieds de haut, portaient un épi de grains rougeâtres ou d'un brun foncé.

Je ne vis pas sans étonnement que certaines places étaient dévastées

comme si la grêle y eût passé. Je ne tardai pas à m'apercevoir que nous

nous trouvions à droite de notre véritable route; il fallut donc appuyer

à gauche jusqu'à ce que les hauteurs de Prospect-Hill commençassent à se

dessiner à nos regards satisfaits. En arrivant à ce but désiré, notre

première précaution fut de décharger le chariot, après quoi nous nous

mîmes en devoir de visiter l'habitation, horriblement maltraitée par nos

infatigables ennemis les singes.

«Toute l'après-midi fut employée à nettoyer, à balayer et à laver:

aussitôt que la cabane eut été rendue habitable pour la nuit, elle reçut

nos sacs de coton et nos peaux d'ours. Et, à ce propos, chers parents,

voici l'instant de m'excuser relativement aux peaux d'ours, que nous

avons emportées sans permission, il est vrai, mais dans la pensée que

nous aurions votre compagnie, et que ce serait pour vous une surprise

agréable de les trouver le soir toutes prêtes à vous recevoir.

«J'ai encore à demander grâce pour une expérience que je me suis hasardé

à faire avec la gomme d'euphorbe, dont j'avais emporté une petite

provision sans rien dire. Dans mon indignation contre les singes,

j'avais résolu de leur infliger un châtiment exemplaire, et de les

attaquer cette fois avec l'arme terrible du poison. Je sentais bien que

mon projet pourrait vous déplaire; mais j'avais réfléchi en même temps

que, puisqu'on se sert du poison contre les rats et les souris, il

devait bien m'être permis d'en faire usage contre cette race

malfaisante, afin de l'anéantir, ou du moins de lui ôter l'envie de

revenir attaquer nos plantations.

«En conséquence de mon plan, nous nous mîmes en devoir de préparer un

certain nombre de cocos et de calebasses, que je fis remplir de lait de

chèvre, de vin de palmier et de farine de millet: chaque vase reçut la

dose de poison que je crus nécessaire à la réussite de mon projet. Des

vases furent ensuite attachés çà et là aux branches des jeunes arbres ou

aux troncs abattus, de manière à offrir une proie facile à nos ennemis.

«Ces préparatifs nous avaient occupés jusqu'à la nuit tombante. À

l'instant où nos bêtes à cornes venaient de s'étendre sur le sol pour se

préparer au repos, nous aperçûmes à l'horizon une lueur subite,

semblable à celle que produirait l'incendie d'un vaisseau en pleine mer.

Notre curiosité fut si fortement excitée, que nous ne fîmes qu'un saut

de la cabane à la pointe la plus élevée du cap de la Déception. À peine

avions-nous atteint le sommet, que la flamme s'était élevée sur l'Océan,

et nous vîmes le disque de la lune qui montait à l'horizon avec une

lenteur majestueuse. On eût dit qu'un pont de feu s'étendait entre les

rayons de l'astre nocturne et le rivage de l'Océan, tandis que le

murmure mélodieux des flots venait interrompre le calme du soir, et que

chaque vague semblait apporter jusqu'à nos pieds le pâle reflet de

l'astre silencieux.

«Après le premier moment d'une surprise occasionnée par notre erreur,

nous demeurâmes longtemps en contemplation devant cet admirable

spectacle de la nature. Un silence solennel enveloppait la terre et

l'Océan; tout disposait l'âme à la prière et à la méditation. Tout à

coup le repos de l'air fut troublé par les sons les plus étranges qui

eussent jamais frappé mon oreille. Des mugissements se firent d'abord

entendre à nos pieds, sur la pointe du cap et le long du banc de sable

qui s'avance vers la pleine mer. Nous ne tardâmes pas à entendre, à

notre droite, les hurlements des chacals, au delà du fleuve et de la

grande baie, et nos chiens y répondirent bientôt par des aboiements

furieux. Enfin, du côté de l'Écluse, et dans l'éloignement, il s'élevait

comme un hennissement prolongé de chevaux, que je reconnus pour le cri

de l'hippopotame. Mais ce qui excita notre terreur au plus haut degré,

ce fut un long gémissement, que nous ne pûmes hésiter à reconnaître pour

le cri de l'éléphant ou le rugissement du lion.

«Nous n'étions rien moins que rassurés, et nous nous hâtâmes de

reprendre sans bruit le chemin de Prospect-Hill. Au moment où nous en

approchions, il s'éleva un nouveau concert de la forêt voisine.

C'étaient des choeurs étranges, interrompus de minute en minute par des

pauses solennelles, et reprenant ensuite avec une nouvelle fureur. Il ne

me fut pas difficile de reconnaître que la musique partait des gosiers

harmonieux de nos amis les singes. Alors j'attachai les chiens devant la

porte de la cabane, afin qu'ils ne se jetassent pas sur l'ennemi avant

le temps, et de peur que le poison ne leur jouât un mauvais tour, comme

aux chats qui avalent des souris tuées avec de l'arsenic.

«La nuit fut loin d'être tranquille, car les singes s'approchèrent plus

d'une fois de la cabane, et à chaque instant notre sommeil était troublé

par les aboiements de nos fidèles gardiens. Vers le matin, le calme se

rétablit peu à peu, et nous permit de jouir de quelques heures d'un

sommeil profond. Lorsque mes yeux s'ouvrirent, le soleil était déjà sur

l'horizon depuis longtemps. Sans entrer dans le détail du spectacle de

désolation qui frappa nos regards, il suffit de dire que mes pièges

avaient eu un plein succès. Nous nous hâtâmes aussitôt de faire

disparaître les cadavres et les vases funestes. Les premiers furent

chargés sur le chariot et jetés à la mer; les seconds furent mis en

pièces et les morceaux jetés çà et là, afin de prévenir tout accident

fâcheux.

«C'est alors que nous trouvâmes le temps de dépêcher un troisième

messager à Felsen-Heim pour vous porter les nouvelles de cette matinée

et du jour précédent. C'est Jack qui rédigea la missive, dans le style

pompeux et oriental que vous lui connaissez:

«Prospect-Hill, entre la neuvième et la dixième heure du jour.

«Le caravansérail de Prospect-Hill est rétabli dans son ancienne

splendeur. Le travail nous a coûté bien des peines, et bien du sang à

nos ennemis. Némésis prépara pour la race maudite la coupe empoisonnée,

et les flots de l'Océan ont englouti ses débris. Le soleil, à son lever,

éclaire notre départ; le soleil, à son coucher, sera témoin de notre

arrivée à l'Écluse.--_Valete_.»

Ici je reprends la parole pour raconter l'effet produit sur nous par cet

épître laconique. Nous rîmes de bon coeur de la pompe du style, et, bien

que l'allusion à Némésis demeurât une énigme pour nous, toutes nos

inquiétudes se trouvèrent calmées par l'annonce du triomphe des

voyageurs et de la continuation de leur marche, de sorte que nous

attendîmes avec sécurité le retour de la caravane, ou l'arrivée d'un

nouveau message.

Mais la face des choses changea complètement quelques heures après par

l'arrivée d'un second message, porté sur les ailes du vent. Cette

missive inattendue éveillait déjà nos inquiétudes; mais le trouble fut à

son comble lorsque nous eûmes lu ce qui suit:

«Le passage de l'Écluse est forcé; tout est détruit jusqu'à Zuckertop;

la cabane est renversée, la plantation de cannes est anéantie, et le

champ de millet dévoré. Hâtez-vous d'accourir à notre secours. Nous

n'osons ni reculer ni avancer, bien que jusqu'à présent nos personnes

n'aient couru aucun danger.»

On peut facilement imaginer si ce message me mit sur pied. Sans perdre

une minute, je courus seller ma monture, après avoir recommandé à la

mère et à Ernest de me suivre le lendemain matin avec le chariot et les

provisions nécessaires pour une longue halte. Au bout de deux minutes je

courais au galop sur la route de l'Écluse.

Ce train ne pouvait durer toute la route, et de temps en temps il me

fallait retenir ma monture, afin de ne pas la mettre sur les dents.

Toutefois ma hâte était si grande, que je ne mis pas trois heures et

demie à faire une route de cinq à six heures. Aussi arrivai-je près de

nos voyageurs plus tôt que je n'étais attendu, et je fus reçu avec un

long cri de joie. Mon premier soin avait été de me porter sur le lieu du

dommage, et je reconnus avec douleur que le récit des enfants n'avait

rien d'exagéré. Les jeunes arbres de notre barricade étaient brisés

comme des roseaux, et les troncs qui soutenaient notre hutte d'été

n'avaient plus une branche ni une feuille. Dans la forêt de bambous,

tous les jeunes rejetons étaient arrachés ou dévorés. Mais nulle part la

désolation n'était plus complète que dans la plantation des cannes à

sucre, où il ne restait pas une tige debout. Aux traces que les ennemis

avaient laissées de leur passage je reconnus que le désordre était dû à

une troupe d'éléphants ou d'hippopotames.

Au reste, l'examen le plus attentif ne put me faire découvrir aucune

trace de bêtes féroces. Je remarquai seulement quelques empreintes plus

petites que les premières dans la direction de l'Écluse au rivage. J'en

conclus que c'était la trace de l'hyène tuée par les chasseurs le

premier jour de leur expédition.

Nous nous occupâmes sans retard de dresser la tente, et je fis

rassembler une grande provision de bois pour les feux de la nuit. Elle

ne fut rien moins que tranquille, de notre côté du moins, car Fritz et

moi nous passâmes plus de cinq heures à veiller autour de notre foyer.

Toutefois aucun ennemi ne se montra, et nous atteignîmes le lever du

soleil sans accident.

Vers le milieu du jour, Ernest et sa mère étant arrivés avec le chariot

et les provisions, nous commençâmes nos préparatifs pour une halte de

quelque durée. Notre premier soin fut d'entreprendre la réparation de

toutes les fortifications de l'Écluse. Je m'abstiendrai d'entrer dans

les détails de ce travail, qui nous occupa un mois entier.

Cette oeuvre pénible fut entremêlée d'occupations moins importantes. La

mère avait le département de la volaille et de la cuisine; j'étais

chargé de rassembler une provision de terre a porcelaine; Fritz faisait

des excursions dans son caïak; Ernest et Jack tentaient quelques

promenades peu importantes dans les bois d'alentour; enfin Franz

travaillait activement à la peau d'hyène, et il ne tarda pas à me la

livrer en état de recevoir sa dernière préparation, travail que

j'entrepris avec plaisir pour cet aimable enfant.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 63 / 70 题