CHAPITRE XVII

L'orage.--Les clous de girofle.--Le pont-levis.--Le lèche-sel.--Le

pemmikan.--Les pigeons messagers.--L'hyène.

À peine avions-nous fait le quart du chemin, que nous fûmes surpris par

un ouragan terrible accompagné de pluie et de vent. Je me trouvai dans

le plus grand embarras à cette irruption soudaine, qui avait devancé mes

prévisions d'une heure. Les rafales de pluie avaient dérobé Fritz à nos

regards, et le tumulte des éléments ne nous permettait pas de le

rappeler. J'ordonnai aux enfants de se couvrir de leurs vêtements de

mer, et de s'attacher à la chaloupe par des courroies, afin de n'être

pas emportés par la lame. Je fus obligé d'avoir recours moi-même à ce

moyen, et nous nous recommandâmes à Dieu, abandonnant la pinasse à son

destin, dans notre impuissance à la gouverner.

La violence de l'ouragan redoublait, bien qu'à chaque minute il nous

semblât que sa fureur fût à son comble. Les vagues s'élevaient jusqu'aux

nuages, et de sinistres éclairs sillonnaient l'obscurité, répandant une

lueur sombre sur les montagnes d'eau qui mugissaient autour de nous.

Tantôt notre frêle bâtiment se trouvait au sommet de la vague; tantôt il

redescendait au fond des abîmes avec la rapidité de l'éclair. Les flots

remplissaient la chaloupe, nous menaçant à chaque instant d'une

destruction certaine.

L'ouragan ne tarda pas à se dissiper comme il était venu, et le vent

paraissait avoir épuisé sa fureur. Mais les nuages sombres au-dessus de

nos têtes, les vagues menaçantes sous nos pieds, continuaient

d'entretenir nos craintes.

Au milieu de nos angoisses, j'avais la satisfaction de voir que la

chaloupe se conduisait parfaitement. La fureur des vagues n'avait que

peu de prise sur elle, et nous trouvions toujours le temps de donner

deux ou trois vigoureux coups de pompe pour vider la cale après le

passage de chaque vague. Quelques coups de rames donnés à propos avaient

réussi à maintenir le bâtiment dans sa route.

Cette certitude, sans nous rassurer complètement, me laissait du moins

assez de courage et de sang-froid pour ordonner les manoeuvres

nécessaires et soutenir les forces de mon équipage. Ma plus vive

inquiétude était sur le sort du caïak, qui devait avoir été surpris

comme nous par l'orage. Je me figurais l'intrépide Fritz brisé contre

les rochers, ou entraîné dans les plaines d'un océan sans bornes; et,

n'osant désormais prier pour son salut, je ne demandais au Seigneur que

la force nécessaire pour supporter cette perte déchirante avec la

résignation d'un chrétien et d'un serviteur de ses saints autels.

Enfin nous nous trouvions à la hauteur du cap de la Délivrance. Je

commençai à respirer plus librement, et, me penchant sur ma rame avec la

force du désespoir, j'entrai brusquement dans le passage bien connu, au

moment où la fureur des flots allait nous en éloigner pour toujours.

Notre première pensée fut un sentiment profond de gratitude envers la

Providence, qui venait de nous accorder une si miraculeuse protection.

Le premier spectacle qui frappa mes yeux fut un groupe composé de ma

femme, de Franz et de Fritz agenouillés sur le rivage pour remercier le

Seigneur du retour inespéré de ce dernier, et lui offrir leurs

supplications pour nous trois, qu'ils croyaient encore au milieu du

péril.

Leur prière fut interrompue par nos cris de joie: et nous nous

précipitâmes dans leurs bras avec un torrent de larmes. Je craignais

quelques reproches de la part de ma femme; mais elle était trop vivement

émue pour empoisonner la joie du retour par ces plaintes intempestives

dont les hommes s'accablent trop souvent après le danger, et qui

finissent par devenir la source d'animosités irréconciliables. Les trois

nouveaux venus se réunirent alors au groupe des suppliants pour adresser

à l'Éternel de ferventes actions de grâces. Ce devoir accompli, toute la

famille reprit le chemin de Felsen-Heim pour aller changer de vêtements,

et s'entretenir, autour d'un bon repas, des importantes aventures de

cette journée.

FRITZ. «Je ne peux pas dire que j'aie éprouvé un moment de terreur

réelle, tant j'étais persuadé de la solidité de mon bâtiment. À chaque

lame qui fondait sur moi je retenais ma respiration, et je me trouvais

bientôt au sommet du flot qui avait menacé de m'engloutir. Ma seule

inquiétude était la crainte de perdre ma rame; car alors ma position fût

devenue critique. Au reste, la violence du vent m'eut bientôt porté dans

le chenal avec la rapidité d'une flèche. Chaque fois que le caïak se

trouvait au haut de la lame, j'apercevais la terre, qui disparaissait de

nouveau lorsque je redescendais dans un des mille abîmes entr'ouverts

autour de moi. Je débarquai au moment où commençait la dernière rafale

de pluie, contre laquelle je cherchai un asile dans le creux d'un

rocher. Après avoir laissé passer ce terrible nuage, nous retournâmes au

rivage afin d'avoir des nouvelles de la chaloupe, et nos coeurs pleins

d'angoisses adressaient au Ciel une fervente prière que la Providence a

exaucée.

ERNEST. Malgré tout, c'était une rude joute; et je peux avouer

maintenant que je ne suis pas fâché de me trouver sur la terre ferme;

car tant qu'a duré le danger, je me suis bien gardé de laisser échapper

une plainte ni une parole.

MOI. C'est vrai, mon cher enfant. Et, en effet, une attitude calme et

paisible rend souvent de grands services dans une position critique,

quoiqu'elle devienne inutile lorsque l'occasion exige une prompte

résolution ou un effort désespéré. Quelquefois aussi l'enjouement a son

mérite, pourvu qu'il ne nous fasse pas perdre de vue la grandeur du

danger et les mesures qu'il exige.

MA FEMME. Pour moi, mon anxiété était si vive, que le sang-froid m'eût

été aussi impossible que l'enjouement, la seule pensée du Père

tout-puissant qui est dans le ciel m'a permis de conserver quelques

forces.

MOI. Et tu avais pris le parti le plus sage, ma chère femme. Mais

maintenant que le danger est passé, je ne donnerais pas cette périlleuse

expérience pour beaucoup; car à cette heure nous sommes si bien

convaincus de la solidité de notre pinasse, que je n'hésiterais pas à la

mettre en mer pour courir au secours d'un navire en péril. Et cette

pensée consolante me donne du courage pour l'avenir, en me faisant

entrevoir la possibilité de quitter un jour cette plage déserte.

FRITZ. Mon caïak n'est pas sorti moins triomphant de cette terrible

épreuve, et je ne serais pas le dernier à suivre la chaloupe avec lui.

Peut-être aussi pourrions-nous porter secours aux navires de plus loin,

en élevant sur le rocher de l'île aux Requins une batterie de sauvetage

avec un grand pavillon. Dans les temps orageux nous pourrions avertir

les bâtiments par un coup de canon, et dans les jours sereins le

pavillon suffirait pour leur annoncer notre présence et l'existence d'un

bon ancrage dans la baie de la Délivrance.

TOUS. C'est une idée excellente.

MOI. Sans doute, mes enfants. Si j'avais le précieux chapeau du petit

Fortunatus, je n'hésiterais pas à prendre deux canons entre mes bras et

à m'envoler au sommet du rocher, comme le Roc fabuleux avec un éléphant

ou un rhinocéros dans ses formidables serres. Je vous fais compliment

des sages projets de votre imagination.

MA FEMME. Ces plans mêmes prouvent toute leur confiance dans ton

habileté, mon cher ami, et tu devrais les accueillir avec

reconnaissance.

MOI. Sans contredit. Et, pour cette fois, je m'engage à ne pas m'opposer

à l'exécution, à condition que l'un de nous se chargera de monter sur la

cime du rocher.»

Après notre repas, la chaloupe fut tirée sur le rivage, débarrassée de

sa cargaison et traînée jusqu'à Felsen-Heim par nos animaux. Arrivée là,

je la fis placer dans la chambre aux provisions avec le caïak, que Fritz

et Ernest avaient chargé sur leurs épaules. La tête de la vache marine

fut mise dans notre atelier, où, grâce à mes soins, elle se trouva

bientôt en état de figurer dignement à la place que Fritz lui avait

destinée.

L'orage avait tellement grossi les ruisseaux, qu'il s'en était suivi

plusieurs inondations, particulièrement dans le voisinage de

Falken-Horst. Le ruisseau du Chacal lui même avait éprouvé une telle

crue, malgré la profondeur de son lit, que notre pont avait failli être

emporté. Près de Falken-Horst, la fontaine et le canal avaient essuyé

des dommages sérieux qui demandaient une prompte réparation.

En arrivant à la chute d'eau, nous trouvâmes la terre jonchée d'une

espèce de baies d'un brun foncé, couronnées d'un petit bouquet de

feuilles et de la grosseur d'une noisette ordinaire. Leur aspect était

si engageant, que les enfants n'hésitèrent pas à en avaler

quelques-unes; mais le goût en était si acre, qu'ils les recrachèrent

aussitôt avec répugnance, juste châtiment de leur gourmandise.

Je ne m'en serais pas occupé davantage, si leur odeur ne me les eût

aussitôt fait reconnaître pour le véritable fruit du giroflier. C'était

une découverte trop importante pour ne pas attirer toute notre

attention. Un sac fut rempli de cette précieuse production, et rapporté

à Felsen-Heim, où il ne manqua pas d'être accueilli avec reconnaissance

par notre cuisinière.

Comme j'avais observé combien les dernières pluies avaient été

favorables à nos semailles, je résolus de diriger l'eau de mes meules,

au milieu de notre petit champ, et de la laisser couler librement

pendant la saison des chaleurs. Au retour de la saison des pluies, je

lui donnai un écoulement vers le ruisseau du Chacal.

Vers le même temps, la pêche du saumon et de l'esturgeon vint renouveler

notre provision de poisson salé, fumé et mariné. Je fis également

l'essai de conserver une paire des plus beaux saumons pour nous en

régaler quelque jour. Je choisis donc les deux plus gros, auxquels nous

passâmes une longue corde à travers les ouïes; et la corde fut fixée à

un poteau, à la place la plus profonde et la plus tranquille de la baie

du Salut. J'avais lu que ce procédé est très usité en Hongrie, où l'on

en éprouve les plus heureux résultats.

Vers cette époque, et au milieu d'une belle nuit d'été, mon sommeil fut

interrompu tout à coup par un hurlement furieux de nos gardiens, suivi

de sourds trépignements qui me rappelèrent la terrible invasion des

chacals. Déjà, comme il arrive dans les alarmes nocturnes, mon

imagination peuplait la cour de fantômes terribles, parmi lesquels les

buffles, les ours et les boas ne jouaient pas le rôle le moins

formidable. Toutefois je résolus de ne pas demeurer plus longtemps dans

l'incertitude, et, sautant du lit à demi nu, je saisis la première arme

qui se trouva sous ma main, et je m'élançai vers la porte de ma maison,

dont la partie supérieure était restée ouverte, selon notre coutume

durant les nuits d'été.

À peine avais-je passé la moitié de mon corps par l'ouverture, que je

reconnus la tête de Fritz à la fenêtre voisine.

«Au nom du Ciel, qu'est-ce que cela?» me demanda-t-il à voix basse.»

Je lui répondis que j'avais cru d'abord à quelque nouveau danger, mais

que je commençais à m'apercevoir que c'était un nouveau tour des

cochons.

«Toutefois, ajoutai-je, il est à craindre que la plaisanterie ne finisse

mal pour eux; car je crois qu'ils ont déjà les chiens à leurs trousses.

Hâtons-nous de sortir, afin d'arrêter le carnage.»

À ces mots, Fritz sauta par la fenêtre, à moitié vêtu, et nous volâmes

sur la scène du combat. Nous reconnûmes alors le reste de la troupe de

cochons sauvages qui venait de pénétrer chez nous par le pont du

ruisseau du Chacal, et qui se préparait à faire irruption dans le jardin

de ma femme. Mais les chiens faisaient bonne garde, et deux d'entre eux

avaient saisi le mâle par les oreilles, tandis que le reste de la troupe

fuyait devant les deux autres.

Le plus pressant était d'aller au secours du captif, tandis que Fritz

rappelait les chiens à grands cris. Nous eûmes beaucoup de peine à venir

à bout de notre entreprise. Toutefois je parvins à faire lâcher prise à

nos gardiens; et le prisonnier s'échappa avec un sourd grognement, sans

songer à dire merci.

M'étant transporté sur le bord du ruisseau, je trouvai le pont levé,

comme à l'ordinaire; les malencontreux animaux, avec une légèreté dont

jusque-là je ne les soupçonnais pas capables, avaient passé sur les

trois poutres qui lui servaient de supports. Cet incident me fit prendre

la résolution de changer le pont mouvant en un pont-levis, qu'on

lèverait tous les soirs, et qui nous mettrait à l'abri de pareilles

invasions pour l'avenir.

Dès le lendemain matin, nous nous mîmes à l'oeuvre, et la charpente du

pont fut bientôt achevée. À défaut de chaînes, j'employai de fortes

cordes, au moyen desquelles notre pont se levait et s'abaissait avec

assez de facilité pour que les enfants pussent le mettre en mouvement.

Ainsi construit, notre ouvrage était plus que suffisant pour nous

garantir des bêtes féroces. En cas d'attaque de la part de nos

semblables, nous pouvions remplacer le câble par une chaîne, et rendre

notre demeure inattaquable. Ainsi donc, malgré la grossièreté de

l'exécution, notre rempart avait pour nous tous les avantages de la

meilleure fortification; mais il faut convenir en même temps qu'il eût

suffi d'un coup de canon pour tout jeter à bas, et que d'ailleurs le

ruisseau n'était ni assez large ni assez profond pour arrêter un ennemi

déterminé.

Pendant cet important travail, les enfants ayant eu l'occasion de monter

sur les deux poteaux qui soutenaient la porte du pont-levis, me dirent

qu'ils avaient aperçu plusieurs fois dans l'éloignement le troupeau de

gazelles et d'antilopes dont nous avions si heureusement enrichi notre

domaine. On les voyait approcher de Falken-Horst, tantôt seuls, tantôt

par petites troupes; mais au moindre bruit les timides animaux

disparaissaient, comme par enchantement, dans les profondeurs de la

forêt.

«Quel dommage, s'écria un jour Fritz, que ces charmants animaux se

montrent si sauvages! Ce serait un grand plaisir de les voir arriver au

ruisseau chaque matin pour se désaltérer, pendant que nous nous livrons

aux travaux ordinaires!

ERNEST. En établissant une _place d'appât_, comme celle de la

Nouvelle-Géorgie, nous verrions bientôt les gazelles accourir

d'elles-mêmes.

MOI. Tu aurais raison, mon cher Ernest, si ces places étaient l'ouvrage

de l'homme; mais le plus souvent elles sont l'oeuvre de la nature. Nous

avons quelque chose d'analogue dans les montagnes de notre patrie: ce

sont des lèche-sel, c'est-à-dire des places où la pierre est imprégnée

de sel ou de salpêtre, dont les chamois se montrent extrêmement friands,

de sorte que le chasseur est presque sûr d'y rencontrer sa proie et de

s'en emparer.

FRANZ. L'idée de citer la Nouvelle-Géorgie à ce propos me parait

joliment empreinte de pédanterie.

MOI. Dans le monde des pensées nous ne reconnaissons pas les distances;

tout ce qui se ressemble est voisin. Les plus précieuses découvertes ne

sont la plupart du temps qu'une heureuse combinaison d'images et de

pensées demeurées jusqu'alors cachées dans le cerveau de l'inventeur.

FRITZ. J'en conviens, mon père; mais je voudrais bien savoir que penser

de cette place d'appât dont Ernest voulait parler.

MOI. Il en existe une, entre autres, dans la Nouvelle-Géorgie, contrée

située au pied de la chaîne des Alléghanis. Du reste, elle n'a pas plus

de trois à quatre arpents. On y trouve une sorte de marne ou d'argile

très-fine, dont les animaux apprivoisés ne se montrent pas moins friands

que les bêtes sauvages; et le sol est sillonné de profondes excavations

dues à la gourmandise des visiteurs. Les buffles sauvages sont les

animaux qu'on y rencontre le plus fréquemment.

JACK. Mais n'a-t-on pas essayé de faire des places d'appât

artificielles?

MOI. Sans doute; mais de pareils essais sont bien petits à côté de ceux

de la nature. Au reste, il faut observer encore que la marne de Géorgie

est plutôt sucrée que salée, de sorte qu'on ne peut la comparer aux

lèche-sel de nos parcs royaux.

FRITZ. Qu'est-ce qu'un lèche-sel, cher père?

MOI. C'est une grande caisse d'environ quatre pieds de haut que l'on

dispose sur le sol dans quelque lieu écarté de la forêt ou du parc où

l'on veut chasser. La caisse est ensuite remplie d'argile salée bien

battue, que l'on recouvre même quelquefois de verdure pour mieux tromper

le gibier. Les animaux s'approchent, et, tandis qu'ils lèchent la terre

sans défiance, le chasseur, embusqué dans un taillis voisin, peut tirer

à coup sûr.

TOUS. Pour le coup, cher père, il nous faut établir un lèche-sel, et

nous aurons bientôt un parc rempli de gibier de toute espèce. Les muscs,

les gazelles et les buffles ne nous manqueront pas.

MOI. Peste, comme vous y allez! On dirait que nous sommes dans la

Nouvelle-Géorgie, et ce n'était pas la peine de tant railler le pauvre

Ernest lorsqu'il a mis l'affaire sur le tapis. Si j'écoutais tous ces

beaux projets, je ne saurais bientôt plus où prendre du temps et des

forces pour exécuter tout ce qui vous passe par la tête.

TOUS. Nous vous aiderons, cher père, nous travaillerons autant qu'il

vous plaira; mettez-nous seulement à l'épreuve.

MOI. Si vous tenez tant à ce projet, nous verrons à nous en occuper plus

tard. Mais maintenant j'ai besoin de terre à porcelaine et de grands

bambous pour exécuter un plan plus important. Tenez-vous prêts à

m'accompagner jusqu'à l'Écluse.

TOUS. Merci, mille fois merci, cher père! Voici donc les excursions, la

chasse et les découvertes qui vont recommencer; cela vaut mieux que tous

les ponts-levis du monde.

FRITZ. Je vais préparer un pemmikan pour la route. Il nous reste assez

de chair d'ours pour cela, et elle ne vaut pas grand'chose autrement.»

Cet entretien me fit voir qu'il y avait un plan de campagne organisé de

longue main, et contre lequel il ne me restait aucune objection

sérieuse, car la saison était éminemment favorable, et tout ce qui

tendait à semer quelque variété dans la vie uniforme de Felsen-Heim me

paraissait devoir être accueilli avec empressement.

Fritz courut vers sa mère, qui était occupée au jardin, et lui demanda

humblement un morceau de chair d'ours pour préparer un pemmikan.

MA FEMME. «Veux-tu commencer par me dire ce que c'est qu'un pemmikan, et

ce que tu en veux faire?

FRITZ. Le pemmikan est une provision de bouche que les marchands de

peaux du Canada ont coutume d'emporter dans leurs longs voyages de

commerce parmi les tribus indiennes. Elle consiste en chair d'ours ou de

chevreuil coupée en petits morceaux et pilée; il n'y a pas d'aliment

moins embarrassant et plus nutritif.

MA FEMME. Et pourquoi y songer aujourd'hui plutôt qu'un autre jour?

FRITZ. Nous venons de décider une expédition importante, et nous ne

voulons point laisser nos meilleures provisions se gâter au logis.

MA FEMME. Voilà ce qui s'appelle de la friandise; et l'on ne m'a pas

consultée pour ce beau projet, afin de se passer de mon consentement.

Mais n'en parlons plus. Quant à ton pemmikan, je le crois convenable

dans les longs voyages à travers un pays inculte et inhospitalier; mais

la précaution me parait risible pour une excursion de deux jours dans

une riche contrée comme celle que nous habitons.

FRITZ. Vous pouvez avoir raison sous un certain rapport, chère mère;

mais songez quel orgueil et quelle satisfaction pour nous de vivre deux

jours comme ces hardis voyageurs. On se sent alors un tout autre homme

que lorsqu'on part avec un lièvre rôti dans sa poche, pour aller à la

chasse d'un lièvre vivant.

MA FEMME. À merveille! Ne faudrait-il pas bientôt que la viande soit

crue, pour satisfaire pleinement l'imagination de nos chasseurs?»

L'entretien fut interrompu par notre arrivée, et, comme l'héroïque

projet de Fritz avait reçu l'assentiment général, ma femme finit par

accorder le morceau d'ours tant désiré.

La préparation du pemmikan fut entreprise avec ardeur; car Fritz avait

appelé tous ses frères à son aide. La viande fut hachée, pilée,

desséchée avec autant de diligence que s'il se fût agi de nourrir une

troupe de vingt chasseurs pendant six mois.

Les enfants firent une provision de sacs, de corbeilles, de filets:

enfin j'assistai à tous les préparatifs d'une véritable expédition de

guerre, dont le but demeura un mystère pour moi. On choisit pour le

voyage notre vieux traîneau, élevé au rang de voiture depuis l'addition

des deux vieilles roues de canon, et il reçut bientôt les munitions de

bouche et de guerre, la tente de voyage et le caïak de Fritz, sans

compter les menues provisions.

Enfin le jour tant désiré était venu. Tout le monde se trouva debout

avant l'aurore, et j'aperçus Jack se diriger mystérieusement vers le

chariot avec une corbeille où il avait enfermé deux paires de nos

pigeons d'Europe.

Ah! ah! me dis-je en moi-même, il paraît que nos chasseurs ont songé à

s'assurer d'un supplément, dans le cas où le pemmikan ferait défaut. Je

souhaite seulement que la chair de nos vieux pigeons ne les fasse pas

repentir de leur prévoyance.

Contre mon attente, la bonne mère manifesta le désir de rester au logis,

ne se sentant pas en état de supporter les fatigues du voyage; et, après

une longue et mystérieuse consultation avec ses frères, Ernest se

déclara prêt à lui tenir compagnie. Cette circonstance me décida à

renoncer moi-même à l'expédition projetée, comptant mettre ce temps à

profit pour m'occuper de la construction d'un moulin à sucre.

Nous laissâmes donc partir nos trois maraudeurs avec force injonctions

et recommandations, qui ne furent pas trop mal reçues. Bientôt le

pont-levis résonna sous les pas de leurs montures, et la petite

caravane, l'autruche en tête, ne tarda pas à disparaître à nos regards,

tandis que les rochers répétaient les joyeux aboiements de nos braves

auxiliaires, Falb et Braun.

Je m'occupai sans plus tarder de mon moulin à sucre, qui devait

consister en trois cylindres verticaux et représenter une espèce de

pressoir, que je devais mettre en mouvement au moyen de nos chiens ou

d'un des jeunes buffles. Sans entrer dans la description détaillée de

mon ouvrage, il suffira de dire qu'il m'occupa plusieurs jours, malgré

la coopération d'Ernest, et l'aide non moins active de la bonne mère.

Nous allons maintenant accompagner nos jeunes chasseurs dans leur

expédition, dont je vais donner le récit avec la fidélité d'un écrivain

consciencieux.

La caravane s'éloigna rapidement du pont-levis, et ne tarda pas à

arriver dans les environs de Waldeck où les chasseurs comptaient passer

le reste de ce jour et la nuit suivante.

En approchant de la métairie, ils entendirent avec effroi un grand éclat

de rire, qui paraissait venir d'une voix humaine. À ce bruit les

montures donnèrent les marques d'un trouble extraordinaire, et les

chiens se rapprochèrent de leurs maîtres avec un sourd grognement. Quant

à l'autruche, elle prit la fuite emportant son cavalier vers le lac de

Waldeck.

Cependant le terrible ricanement se renouvelait de minute en minute, et

les buffles devenaient si intraitables, que leurs cavaliers jugèrent

plus prudent de quitter la selle afin de rester maîtres de leurs

actions.

«Ceci est sérieux, dit Fritz à voix basse. Les animaux se conduisent

comme s'ils se trouvaient dans le voisinage d'un lion ou d'un tigre.

J'ai à peine la force de les maintenir par les naseaux: il faut pourtant

qu'ils se tiennent en repos jusqu'à ce que Franz ait eu le temps d'aller

faire une reconnaissance avec les chiens. Quant à toi, Franz, hâte-toi

de revenir si tu aperçois quelque chose de suspect; dans ce cas nous

nous remettrons en selle pour opérer une prompte retraite. Il est

fâcheux que Jack se soit laissé emporter par sa monture: Dieu sait ce

qu'il est devenu.»

Franz arma bravement ses pistolets ainsi que sa carabine, et, suivi des

deux chiens, il se glissa en silence dans le taillis, du côté où le

redoutable rire s'était fait entendre.

À peine avait-il fait quatre-vingts pas dans le bois, qu'il aperçut à

environ deux toises en face de lui une hyène énorme qui venait de

terrasser un mouton, et qui s'apprêtait à le mettre en pièces.

L'animal continua tranquillement son repas, quoique ses yeux flamboyants

eussent découvert le chasseur dans sa retraite; mais il le salua d'un

nouvel éclat de rire, qui résonna comme un hurlement de mort dans les

oreilles du pauvre enfant.

Se retranchant derrière le tronc d'un arbre, il arma sa carabine et la

dirigea vers la tête de l'animal. Mais au même instant les chiens,

passant de la terreur à une espèce de rage, s'élancèrent sur l'hyène

avec un hurlement terrible. En même temps Franz lâcha son coup si

heureusement, que la balle alla fracasser une des pattes de devant de

l'animal, et lui faire une large blessure dans la poitrine.

Cependant Fritz accourait de toutes ses jambes pour soutenir son frère;

mais, par bonheur, son secours était devenu inutile: car les deux

chiens, profitant de leur avantage, s'étaient précipités sur l'ennemi

avec tant d'impétuosité, que celui-ci avait assez à faire de se

défendre. Fritz aurait bien voulu tirer; mais les combattants étaient si

acharnés, qu'il n'avait rien de mieux à faire qu'à attendre le moment

favorable. Toutefois les chiens combattaient vaillamment, et leur

adversaire, épuisé par la perte de son sang, finit par succomber.

Fritz et Franz, s'étant élancés sur le champ de bataille, trouvèrent

l'hyène réellement morte, et les chiens, acharnés sur son cadavre, ne

lâchèrent prise qu'après la plus violente résistance. Les enfants,

poussant un long cri de triomphe, appelèrent à eux les valeureux animaux

pour les caresser; leurs blessures furent pansées avec de l'eau fraîche

et de la graisse d'ours apportée pour la cuisine. Jack ne tarda pas à

rejoindre ses frères, après s'être tiré à grand'peine du marécage; il ne

put retenir un cri d'étonnement et d'effroi à la vue du terrible ennemi

dont les chiens venaient de triompher. L'hyène était de la grosseur d'un

sanglier, et si vigoureuse, que nos deux braves défenseurs n'en seraient

certainement pas venus à bout sans sa blessure. Franz réclama l'animal

avec vivacité comme sa propriété, et l'on ne put s'empêcher de

reconnaître la justesse de ses prétentions.

Les enfants ne tardèrent pas à arriver à Waldeck, dont une petite

distance les séparait. Après avoir déchargé le chariot et placé en lieu

sûr tout ce qu'il renfermait, ils se mirent en devoir de dépouiller et

d'écorcher le terrible animal. Cet important travail, interrompu de

temps en temps pour tirer quelques oiseaux, les occupa le reste du jour.

Vers le soir, la petite troupe alla chercher le repos sur nos deux

belles peaux d'ours, que les voyageurs n'avaient pas oublié de

s'approprier pour cet usage.

Vers le même temps, nous étions assis tous les trois après notre travail

du jour, nous entretenant des voyageurs, Ernest avec quelques regrets,

et ma femme avec une légère teinte d'inquiétude. Quant à moi, j'étais

sans crainte, plein de confiance dans la hardiesse et le sang-froid du

chef de l'expédition.

Ernest finit par nous dire: «Demain, mes chers parents, j'espère être le

premier à vous donner de bonnes nouvelles des voyageurs.

MOI. Oh! oh! aurais-tu l'intention d'aller leur faire visite, par

hasard? Ce projet ne m'arrangerait nullement, attendu que j'ai encore

besoin de toi pour demain.

ERNEST. Je ne bougerai pas d'ici, et cependant j'espère demain au plus

tard recevoir des nouvelles de nos voyageurs. Qui sait si je ne verrai

pas en rêve ce qu'ils ont fait aujourd'hui, et le lieu où ils se

trouvent à cette heure?

MA FEMME. S'il m'était permis de compter sur les songes, je devrais

avoir la préférence et comme femme et comme mère, car mon coeur est

auprès des absents.

MOI. Voyez donc quel peut être ce traînard qui regagne le pigeonnier.

L'obscurité m'empêche de distinguer si c'est un hôte de la maison, ou

bien un étranger.

ERNEST. Je vais aller lever le pont, et demain nous verrons ce qu'il y

aura de nouveau. Ne serait-il pas charmant de recevoir ici un messager

de Sydney-Cove dans la Nouvelle-Hollande! Ne nous parliez-vous pas

dernièrement de la proximité de cette contrée?

MOI. Voilà une excellente plaisanterie, monsieur le docteur, et

toutefois l'invraisemblable n'est pas toujours éloigné du vrai.

Maintenant, allons prendre du repos, et demain tu nous conteras des

nouvelles de Sydney-Cove, si tu reçois ton courrier cette nuit.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 62 / 70 题