CHAPITRE XVI

Le moulin à gruau.--Le caïak.--La vache marine.

Je fus de retour longtemps avant les enfants, quoique ayant manqué

l'heure du dîner aussi bien qu'eux. C'est pourquoi je priai me femme de

nous préparer pour souper un bon rôti de cochon. Ernest et moi nous lui

servîmes d'aides de cuisine. L'un des cochons fut mis en état de

paraître le soir sur la table; les deux autres furent salés et enfermés

dans le garde-manger. La bonne mère, qui avait commencé à me faire

quelques reproches sur ma chasse inutile, fut bientôt désarmée par mes

excuses.

Vers le soir, et au moment où je commençais à concevoir quelques

inquiétudes, nous vîmes paraître Jack sur son autruche, suivi de ses

deux frères moins bien montés. Ceux-ci s'étaient chargés de tout le

butin, qui remplissait deux énormes sacs. Il consistait en quatre

oiseaux, une vingtaine d'ondatras, un kanguroo, un singe, deux animaux

de l'espèce du lièvre, et une demi-douzaine de rats d'eau.

Fritz rapportait aussi une botte de gros chardons que je n'avais pas

remarquée d'abord.

Alors commencèrent les cris, les récits et les admirations sans fin. La

voix de Jack dominait toutes les autres. «Ah! cher père, s'écria-t-il

quelle monture que mon autruche! Elle vole comme le vent, et j'ai cru

deux fois que j'allais perdre la respiration. La rapidité de sa course

fatigue tellement les yeux, que c'est à peine si je voyais devant moi.

Vous devriez me faire un masque avec des yeux de verre, afin que je voie

clair à me conduire.

MOI. Non pas, s'il vous plaît, monsieur le cavalier.

JACK. Et pourquoi non?

MOI. Pour deux raisons: la première, c'est que tout ce que tu demandes à

tes parents, tu l'obtiens sans peine et sans travail; la seconde, c'est

qu'au milieu de mes nombreuses occupations il me semble raisonnable de

vous laisser faire ce qui n'est pas au-dessus de vos forces. On

s'habitue bien vite à la paresse en demandant aux autres ce qu'on peut

exécuter soi-même.

FRITZ. Ah! papa, nous avons eu bien du plaisir aujourd'hui. Nous avons

vécu de notre chasse, et nous rapportons un bon nombre de peaux que nous

pourrions échanger contre du brandevin avec les marchands fourreurs.

Toutefois nous voulons bien vous les donner pour un verre de muscat de

Felsen-Heim.

MOI. Le marché est accepté; car vous paraissez avoir bien mérité un

verre de vin, quoique vous soyez partis pour votre chasse un peu trop

brusquement.

FRANZ. Quant à moi, j'aimerais mieux quelque chose de solide; car la vie

sauvage, la chasse et le cheval donnent un terrible appétit.

MOI. Un moment de patience, et vous allez avoir de quoi satisfaire à

tout. Nous allons voir le triomphe de la cuisine civilisée sur la

cuisine sauvage. Mais avant tout il faut prendre soin de vos montures:

un bon cavalier songe à son cheval avant de songer à lui-même.»

À peine cette besogne était-elle terminée, que la mère apporta le

souper, à la grande satisfaction de nos chasseurs, en accompagnant

chaque plat de quelque remarque plaisante.

«Voici, d'abord, s'écria-t-elle, un cochon de lait européen transformé

en marcassin d'Amérique. Il a laissé là sa tête pour courir plus vite,

selon la coutume des imbéciles. Et voilà maintenant une excellente gelée

hottentote cueillie dans le potager de la vieille Thétis.»

Les saillies de la mère furent accueillies avec des applaudissements

unanimes, surtout lorsque nous la vîmes reparaître avec une bouteille de

notre excellent hydromel, que nous dégustâmes avec autant de plaisir

qu'en éprouvaient les dieux d'Homère en savourant leur nectar à la table

de Jupiter.

Alors Fritz nous raconta comment ils avaient passé tout le jour aux

environs de Waldeck, et comment ils avaient disposé leurs pièges de tous

côtés, se servant de carottes pour attirer les ondatras, et de menu

poisson pour les rats d'eau. Quelques racines d'anis et une

demi-douzaine de poissons péchés à la ligne avaient composé tout leur

dîner, et à peine avaient-ils pris le temps de préparer ce frugal repas.

Ici l'impétueux Jack reprit la parole en s'écriant: «Ah! oui; et mon

chien est un animal impayable! ne m'a-t-il pas fait lever des lièvres

sous le nez!

--Oui, ajouta Franz, et il m'a conduit droit au kanguroo, qui paissait

tranquillement l'herbe à dix pas de nous. C'est une jeune bête, j'en

réponds, et qui n'avait pas encore eu le temps de sentir l'odeur de la

poudre.

--Et moi, reprit Fritz, j'ai eu le bonheur de découvrir ces gros

chardons, qui pourront nous être utiles pour le cardage de notre feutre.

J'ai rapporté aussi plusieurs rejetons, dont quelques-uns sont déjà

gros, et qui ne tarderont pas à devenir des arbustes. Enfin j'ai abattu

avec mon fusil un singe impudent qui m'avait lancé une énorme noix de

coco presque sur la tête.»

Après le souper, m'étant mis à examiner nos richesses de plus près, je

reconnus dans les plantes de Fritz une espèce de chardon à carder qui

devait atteindre parfaitement notre but. Parmi les rejetons qu'il

rapportait, je remarquai avec plaisir une pousse de cannelle.

La mère reçut ces nouvelles plantes avec reconnaissance, et le lendemain

matin elle les fit mettre en terre, dans son potager, avec le plus grand

soin.

Pendant ce temps, je m'occupai de la construction d'une machine que

j'avais imaginée pour écorcher les animaux. La caisse du chirurgien me

fournit une grande seringue, dont je parvins sans beaucoup de peine à

faire une machine à compression assez passable, au moyen d'une ouverture

et de deux soupapes.

Au moment où les enfants venaient de terminer leurs préparatifs sans

beaucoup d'empressement, je m'avançai solennellement avec ma machine,

qui me donnait un air si martial, que toute la troupe ne put s'empêcher

de partir d'un bruyant éclat de rire.

Sans leur répondre un mot, je ramassai le kanguroo, encore étendu à mes

pieds, et, le tenant pendu par les jambes de derrière de manière que sa

poitrine venait toucher la mienne, je pratiquai une ouverture dans la

peau de l'animal, entre les deux jambes de devant; puis, introduisant le

tuyau dans l'ouverture entre cuir et chair, je me mis à souffler de

toutes mes forces. Je continuai l'opération jusqu'à ce que la peau de

l'animal fût entièrement détachée de la chair, après quoi je laissai le

reste du travail à mes compagnons ébahis. Il suffit de quelques minutes

pour achever l'opération, qui n'avait pas coûté la moitié du temps

ordinaire.

«Bravo! bravo! s'écria toute la troupe; notre père est un véritable

sorcier. Mais par quel artifice a-t-il pu obtenir un pareil résultat?

--Mon artifice est bien simple, répondis-je, et il n'est pas un

Groënlandais auquel il ne soit familier. Aussitôt qu'ils ont pris un

chien de mer, ils commencent par le souffler ainsi; de cette manière

l'animal surnage au-dessus de l'eau, et ils le remorquent facilement

avec leur caïak. On dit aussi que les bouchers se servent de ce procédé

pour donner à leur viande un aspect séduisant, et en trouver plus

facilement le débit.»

Je réitérai mon opération pour chacun des animaux; et j'eus bientôt

achevé ma tâche, parce que j'acquérais plus d'habileté à chaque nouvelle

expérience. Toutefois le jour entier fut rempli par ce travail.

Depuis longtemps j'avais besoin d'une meule pour moudre notre grain, et,

dans ma dernière excursion, j'avais remarqué un arbre qui m'avait semblé

propre à cet usage. Le lendemain, nous nous mîmes en route pour aller

l'abattre, avec tout l'attirail de cordes, de coins et de haches usité

en pareille circonstance. Arrivé au pied de l'arbre, je fis monter Fritz

et Jack au sommet, avec l'ordre d'abattre les branches qui pourraient le

gêner dans sa chute. Ils durent aussi attacher deux longues cordes

au-dessous de la cime, afin que nous pussions faire tomber l'arbre du

côté qui nous semblerait le plus convenable. Ensuite la scie fut mise en

oeuvre au pied du tronc: après avoir pratiqué une profonde entaille de

chaque côté, nous courûmes à nos cordes, que nous commençâmes à tirer de

toutes nos forces. Le tronc s'inclina et ne tarda pas à s'abattre avec

un bruyant craquement et sans le moindre accident. Une fois par terre,

je le fis partager en tronçons de quatre pieds de long, qui furent

immédiatement chargés sur le chariot. Le reste du bois fut laissé sur la

place pour servir en temps et lieu.

Tout ce travail avait demandé deux jours, et ce ne fut que le troisième

qu'il me fut possible de mettre le bois en oeuvre. À chacun des tronçons

j'adaptai une traverse en forme de fléau, qui se relevait et s'abaissait

à volonté, et de manière qu'une des extrémités retombait sur la partie

plane du bois. À cette extrémité venait se fixer un marteau de bois,

dont la tête arrondie correspondait au centre du billot, légèrement

creusé à cette place. À l'autre bout de la traverse j'attachai une

espèce d'auge dont le poids fut calculé de telle sorte que le marteau se

trouvât plus léger que l'auge lorsqu'elle serait remplie d'eau. Quand

l'auge s'emplissait, la traverse en retombant élevait le marteau; et

quand elle se vidait, elle accélérait la chute du marteau sur le billot.

Je terminai mon ouvrage en fixant au centre du billot une vertèbre de

baleine, dont l'ouverture formait un mortier naturel.

Ce travail achevé, je me mis en devoir d'amener l'eau du puits derrière

la maison, et à une hauteur convenable, au moyen d'un conduit de bambou.

Mes conduits furent disposés au-dessous de la chute d'eau à environ un

pied de profondeur. Du grand conduit partaient six tuyaux plus petits,

destinés à aller porter l'eau à chacune des auges, qui, se remplissant

et se vidant alternativement, ne pouvaient manquer d'imprimer aux

marteaux un mouvement uniforme. Nous avions obtenu de cette manière le

moulin le plus convenable à notre position, attendu qu'il marchait sans

roue, et que la confection d'une roue avec ses accessoires se fût

trouvée probablement au-dessus de nos forces.

Aussitôt que la machine fut achevée, ma femme plaça quelques mesures de

riz dans les mortiers, et passa la journée entière à surveiller la

marche de l'appareil. À la fin du jour, le grain était entièrement

débarrassé de son enveloppe et prêt à être employé à la cuisine. La

lenteur de la machine nous inquiéta peu lorsque nous fûmes assurés

quelle marchait assez bien pour l'abandonner à elle-même.

«Quel bonheur! s'écrièrent les enfants; nous voilà en état de préparer

de l'avoine, de l'orge et de tous les autres grains pour faire de la

soupe et de la bouillie! Notre bonne cuisinière et ses aides seront

délivrés à l'avenir de l'éternel travail du pilon.»

Pendant que nous étions encore occupés à la construction de nos pilons,

nous remarquâmes que les jeunes autruches faisaient de fréquentes

visites à notre nouveau champ, et qu'elles rentraient au logis

rassasiées. Mais quel ne fut pas mon étonnement quand je reconnus

qu'effectivement le grain était mûr, alors qu'à peine quatre mois

s'étaient écoulés depuis l'ensemencement! Ainsi nous pouvions compter à

l'avenir sur deux récoltes par an.

Cette découverte nous occasionna un travail inattendu et tout à fait

hors de saison; car c'était précisément l'époque du passage des harengs

et des chiens marins. La mère ne se lassait pas de gémir en demandant

comment nous viendrions à bout de cette menaçante série de travaux; car

elle n'oubliait pas que c'était également l'instant de faire la récolte

du manioc et des pommes de terre. Je la consolai en lui rappelant que le

manioc pouvait rester en terre sans inconvénient, tandis que la récolte

des patates était bien moins pénible dans cette terre légère que dans

les terrains pierreux de notre pays. «Quant au grain, ajoutai-je, nous

en ferons la moisson et le battage à la mode italienne. Si nous y

perdons quelque chose, nous le rattraperons bien à la récolte suivante.»

Sans perdre de temps, je fis préparer devant la maison une espèce

d'esplanade que nous arrosâmes ensuite de fumier liquide; puis je fis

fouler la place par notre bétail, en même temps que nous battions la

terre avec des avirons, des pelles et des masses. Lorsque le soleil eut

séché le sol, nous l'arrosâmes une seconde fois, et je le fis battre et

fouler de nouveau, jusqu'à ce que la terre fût devenue aussi dure et

aussi unie que celle des aires de notre pays.

Alors nous nous rendîmes au champ munis de faucilles, et suivis de Sturm

et de Brummer, qui portaient la grande corbeille destinée à recevoir le

grain.

Arrivés sur la place, ma femme demanda des liens pour les gerbes, et les

enfants des fourches et des râteaux pour rassembler les épis en

monceaux.

«Point tant de cérémonies, leur dis-je; aujourd'hui nous travaillons à

l'italienne, et l'Italien est trop ennemi de la peine et du travail pour

savoir ce que c'est qu'un lien ou un râteau lorsqu'il s'agit de moisson.

--Mais, reprit Fritz, comment s'y prennent-ils pour rassembler les

gerbes et pour les rapporter à la maison?

--De la manière la plus simple du monde, lui répondis-je, car ils ne

font pas de gerbes, et ils battent le grain sur place.»

Fritz demeura quelques instants pensif; il ne savait trop comment s'y

prendre pour commencer son rôle de moissonneur. Alors je lui dis de

prendre une poignée d'épis dans la main gauche, en se servant de la

faucille avec la droite, de lier chaque poignée avec un lien de paille,

et de la jeter ensuite dans la corbeille.

Ma nouvelle méthode plut beaucoup aux jeunes travailleurs, et le champ

fut bientôt dépouillé de sa riche moisson, tandis que notre corbeille se

remplissait d'une ample provision d'épis.

«Voilà une belle économie! s'écria ma femme en gémissant. Tous les épis

tombés restent sur le sillon avec le chaume, et c'est un spectacle à

briser le coeur d'un bon et brave moissonneur suisse.

--Vous vous trompez, lui répondis-je, l'Italien est trop bon ménager

pour laisser perdre ces restes précieux. Mais il paraît qu'il aime mieux

les boire que les manger.

--Voilà une énigme qui a besoin d'explication, repartit ma femme.

--Et vous allez l'avoir, ma chère femme, lui répondis-je. Comme l'Italie

renferme plus de terres labourables que de pâturages, le fermier manque

d'herbe et de foin. Alors il conduit son bétail dans les champs

moissonnés, après avoir eu la précaution de laisser l'herbe pousser

entre les sillons pendant quelques jours ou quelques semaines. Le bétail

ainsi nourri donne un lait excellent, et c'est pourquoi l'on peut dire

que l'Italien aime mieux boire le superflu de son grain que de le

manger.

--Mais alors où prennent-ils leur litière? me demanda ma femme.

MOI. Nulle part; car il n'est pas dans leurs habitudes de s'en servir,

quoique je n'ose décider si cet usage n'entraîne pas de graves

inconvénients. Mais occupons-nous maintenant du battage, qui n'est pas

moins simple que la moisson.»

De retour à la maison, nous commençâmes les préparatifs de cette

importante opération. Ernest et Franz, sous la direction de leur mère,

répandirent les gerbes en cercle sur toute la superficie de l'aire,

après avoir trié les différentes espèces de grains. Alors commença une

opération toute nouvelle et toute bizarre. Les quatre enfants, grimpés

sur leurs montures, reçurent l'ordre de courir tout autour de l'aire,

pilant et broyant le grain, au milieu d'un nuage de paille et de

poussière. Ma femme et moi, armés de pelles de bois, nous étions chargés

de réunir les épis dispersés et de les remettre sur le passage des

batteurs en grange. Cette nouvelle méthode donna lieu à quelques

incidents que je n'avais pas prévus, car de temps en temps nos montures

attrapaient une bouchée de grain battu; sur quoi ma femme observa

malicieusement que si cette manière de nourrir les animaux n'était pas

tout à fait économique, elle épargnait du moins les frais de grenier et

de conservation.

Mais je lui répondis gravement par le proverbe: À boeuf qui bat bouche

pleine.

«D'ailleurs, ajoutai-je, ce n'est pas à côté d'une pareille moisson

qu'il faut se montrer avare, et une poignée de grains par-ci par-là

n'est pas une si grande perte.»

Le grain battu, il fallait le nettoyer. Les épis furent donc jetés au

vent avec des pelles à vanner, de sorte que la paille et les écorces

vides s'envolaient avec la poussière, tandis que le grain retombait par

son propre poids. Je laissai les enfants se relayer dans cette

désagréable opération, rendue plus pénible encore par notre

inexpérience.

Pendant le vannage, toute notre volaille était accourue à la porte de

l'aire, et elle commença à becqueter si furieusement le grain, que

pendant plus d'une minute un rire général nous laissa sans force contre

la formidable invasion. Les enfants s'étant élancés avec impétuosité

pour arrêter le pillage, je modérai leur ardeur en ajoutant: «Laissez

ces nouveaux hôtes prendre part à notre superflu; nous y perdrons

quelques poignées de grain, mais nous y gagnerons de bonnes volailles.

D'ailleurs cet abandon a quelque chose de patriarcal qui convient tout à

fait à notre nouvelle vie.»

Lorsque nous en vînmes à mesurer notre récolte, nous trouvâmes plus de

cent mesures de froment et au moins deux cents mesures d'orge, qui

furent serrées avec soin dans la chambre aux provisions.

Le maïs demandait une manipulation particulière. Les épis furent séparés

des tiges, épluchés et étendus sur l'aire pour sécher. Nous les battîmes

ensuite avec de grands fléaux pour faire sortir le grain. Cette

opération produisit plus de quatre-vingts mesures, à notre grand

étonnement. D'où je conclus que cette semence était parfaitement

appropriée au climat et au terrain.

Maintenant il s'agissait de préparer de nouveau le champ pour la seconde

récolte. Il fallait débarrasser le terrain du chaume et des tiges de

mais, qui devaient nous fournir d'excellentes bourrées.

Lorsque nous arrivâmes avec nos faucilles, nous fûmes bien étonnés de

trouver la place occupée par une troupe nombreuse de cailles du Mexique,

qui avaient profité de nos deux jours d'absence pour s'établir dans les

sillons. La surprise fut si complète, qu'il ne nous resta entre les

mains qu'une seule caille, abattue d'un coup de pierre par l'adroit

Fritz. Je me promis bien pour l'avenir de faire une bonne récolte de

cailles après chaque récolte de blé, en disposant des lacets dans les

sillons.

La paille fut mise en meule et destinée à renouveler notre provision de

fourrages. Les feuilles de maïs nous servirent à remplir nos paillasses;

enfin le chaume brûlé nous donna des cendres que ma femme fit mettre à

part pour les lessives.

Lorsque la terre fut préparée, je m'occupai de l'ensemencement; et cette

fois, pour varier la récolte, je semai du seigle, du froment et de

l'avoine.

À peine ce travail était-il achevé, que le passage des harengs commença.

Comme la maison était abondamment fournie de provisions, nous nous

contentâmes d'un tonneau de harengs fumés, et d'un tonneau de harengs

salés. Toutefois les viviers furent remplis, afin de nous fournir du

poisson frais dans l'occasion.

Immédiatement après commença une chasse bien autrement importante, celle

des chiens de mer, à laquelle je me livrais avec un zèle toujours

croissant depuis l'invention de ma pompe à air, qui me donnait toute

facilité pour enlever les peaux. Dans cette grave occasion, le caïak fut

équipé en guerre pour la première fois; je préparai en même temps deux

harpons garnis de vessies, qui furent placés de chaque côté du bâtiment,

dans deux courroies disposées à cet effet.

Ces préparatifs terminés, Fritz endossa sur le rivage son vêtement de

pêche. Des pantalons de boyaux de chiens de mer, le justaucorps dont

nous avons fait la description, et une cape groënlandaise formaient son

armure défensive. Les armes offensives étaient les deux rames et les

deux harpons, qu'il agitait fièrement en l'air, comme le trident du dieu

des mers, en prononçant le fameux _quos ego_! de Virgile. Bientôt il

prit place dans le caïak, et s'éloigna du bord pour la chasse

aventureuse. Un formidable cri de triomphe annonça le départ du

bâtiment, et nous entendîmes Fritz entonner avec assurance le chant du

pêcheur groënlandais. La bonne mère, en dépit de toutes ses inquiétudes,

ne pouvait s'empêcher de rire, et de l'aspect grotesque de notre

embarcation, et du bizarre accoutrement de notre chevalier de mer. Quant

à moi, j'étais sans inquiétude, sachant que Fritz était excellent

nageur, et qu'on pouvait compter sur sa vigueur et son sang-froid dans

une occasion difficile. Toutefois, pour rassurer sa mère, je fis mettre

la chaloupe en état, afin de courir au secours de notre pêcheur, s'il

était menacé de quelque catastrophe.

Après plusieurs évolutions couronnées de succès, notre héros, encouragé

par les acclamations des spectateurs, voulut entrer dans le ruisseau du

Chacal; mais son entreprise échoua, et nous le vîmes bientôt entraîné

vers la pleine mer avec la rapidité d'une flèche. À cette vue, je jugeai

prudent de mettre la chaloupe à l'eau pour suivre les traces du

malencontreux voyageur. Mais, malgré tout notre empressement, le caïak

avait disparu avant que la chaloupe fût sortie de la baie. Toutefois la

rapide embarcation, encore accélérée par le mouvement de nos trois

rames, eut bientôt atteint le banc de sable où notre navire avait

échoué, et vers lequel le courant avait dû emporter l'aventureux

pêcheur. Dans cet endroit, la mer était hérissée de rochers à fleur

d'eau, battus par les vagues, qui laissaient de temps en temps leur tête

à découvert en se retirant. Nous eûmes bientôt trouvé un passage qui

nous conduisit au milieu d'un labyrinthe de petites îles escarpées qui

allaient rejoindre un promontoire éloigné et d'un aspect sauvage.

Ici mon embarras redoubla; car la vue, bornée de toutes parts, ne

permettait pas de reconnaître les traces du caïak; et comment deviner

lequel de ces îlots pouvait dérober Fritz à nos regards?

L'incertitude durait depuis quelques instants, lorsque je vis s'élever

dans l'éloignement une légère fumée suivie d'une faible détonation que

nous crûmes reconnaître pour un coup de pistolet.

«C'est Fritz, m'écriai-je avec un soupir de soulagement.

--Où donc?» demandèrent les enfants en relevant leurs têtes inquiètes.

À cet instant, une seconde détonation suivit la première, et je pus les

assurer qu'au bout d'un quart d'heure nous aurions rejoint le fugitif.

Nous répondîmes à notre tour par un coup de feu dans la direction que je

désignai, et notre signal ne resta pas longtemps sans réponse.

Je fis aussitôt virer de bord vers l'endroit indiqué; Ernest regardait à

sa montre d'argent, et au bout de dix minutes nous étions en vue du

caïak; cinq autres minutes n'étaient pas écoulées, que les deux

embarcations se trouvaient bord à bord.

Notre étonnement fut à son comble lorsque nous eûmes aperçu une vache

marine que notre intrépide aventurier avait frappée à mort avec ses deux

harpons, et dont le cadavre flottait à la surface de l'eau.

Je commençai par faire au héros groënlandais quelques reproches sur sa

disparition, qui nous avait jetés dans une grande inquiétude; mais il

s'excusa sur la rapidité du courant qui l'avait entraîné malgré lui.

«Je ne tardai pas à rencontrer plusieurs vaches marines, ajouta-t-il;

mais elles ne me laissèrent pas le temps de les attaquer. Après une

longue poursuite, je parvins enfin à enfoncer mon premier harpon dans le

dos de la dernière de la troupe. La douleur de sa blessure ayant ralenti

sa course, je réussis bientôt à faire usage de mon second harpon. Alors

l'animal chercha un asile au milieu de ces rochers, où je le suivis et

où je me hâtai de l'achever avec mes pistolets.

MOI. Tu as eu affaire à un redoutable adversaire. Quoique la vache

marine soit d'un naturel craintif, ses blessures la rendent quelquefois

furieuse. Elle se retourne alors contre son ennemi, et met en pièces le

canot le plus solide, à l'aide de ses redoutables défenses. Enfin te

voilà sain et sauf, grâce à Dieu, ce qui vaut mieux que toutes les

vaches marines du monde; car, en vérité, je ne sais trop ce que nous

allons faire de celle-ci: elle a bien quatorze pieds de long,

quoiqu'elle ne me paraisse pas encore parvenue à toute sa taille.

FRITZ. Oh! cher père, si nous ne pouvons tirer le corps de ce labyrinthe

de rochers, permettez-moi au moins de rapporter la tête avec ses deux

terribles défenses. Je l'attacherai à la proue de mon caïak, que je

baptiserai du nom de _la Vache marine_.

MOI. Dans tous les cas, nous n'abandonnerons pas les défenses; c'est la

partie la plus précieuse de l'animal; elles sont très-recherchées à

cause de leur blancheur, qui peut se comparer à celle de l'ivoire. Quant

à la chair, elle ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe. Ainsi, pendant

que je vais découper quelques lanières de cette peau épaisse, qui

peuvent nous devenir utiles, empare-toi de la tête, que tu désires. Mais

hâtons-nous; car le ciel s'obscurcit comme s'il se préparait un orage.

ERNEST. Je croyais que la vache marine est un animal du Nord. Comment

s'en rencontre-t-il dans ces parages?

MOI. Ton observation est juste; mais il est possible qu'il s'en trouve

aussi vers le pôle antarctique, et qu'une tempête les ait entraînées

jusqu'ici. Du reste, on a au Cap une espèce de vaches marines plus

petites que celle-ci. Elles se nourrissent d'algues, et aussi de moules

et d'huîtres, qu'elles détachent des rochers à l'aide de leurs dents.»

Cet entretien n'avait pas interrompu notre travail, et Fritz fit

observer qu'il serait utile d'ajouter à l'équipement du caïak une lance

et une hache, aussi bien qu'une petite boussole dans une boîte de verre,

afin que le rameur pût s'orienter si une tempête le jetait en pleine

mer. L'observation me parut si juste, que je promis de m'en occuper.

Lorsque notre travail fut terminé, j'offris à Fritz de le prendre dans

la chaloupe avec son embarcation; mais il préféra retourner comme il

était venu, afin d'aller annoncer notre arrivée à ma bonne femme, que

cette longue absence devait inquiéter.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 61 / 70 题