La poterie.--Construction du caïak.--La gelée d'algues marines.--La
garenne.
On se doute bien que chacun des enfants avait envie d'un chapeau neuf,
et je leur promis de m'en occuper bientôt, à condition qu'ils se
chargeraient de me procurer les matériaux nécessaires. Je les avertis en
même temps de chercher à découvrir de gros chardons ou quelque plante
semblable, dont l'usage serait excellent pour donner à notre feutre un
poli encore plus parfait. Ensuite je leur fabriquai à chacun une
demi-douzaine de souricières en gros fil de fer, dont ils pouvaient se
servir pour prendre des ondatras, des rats d'eau et des loutres. L'appât
dont nous nous servions pour les animaux rongeurs était la carotte
d'Europe, et, pour les animaux aquatiques, nous avions une espèce de
sardine assez commune sur nos côtes, et dont la chair n'était pas à
dédaigner pour d'aussi délicats amateurs de poisson. Par forme de
plaisanterie, et pour obtenir un dédommagement de mes peines, je décidai
que chaque cinquième animal pris dans les souricières m'appartiendrait
de bon droit. De cette manière j'espérais me procurer bientôt les
matériaux d'une nouvelle coiffure.
Les enfants acceptèrent ce marché, à l'exception de Franz, qui demanda
si, possédant déjà un chapeau, il devait être soumis au tribut. Je lui
fis observer qu'il était bien plus noble de reconnaître un service passé
que de travailler à mériter un bienfait à venir. «Il est plus pénible,
ajoutai-je, de s'acquitter après qu'avant. La dernière méthode nous
séduit par une apparence de grandeur, tandis que la première ne saurait
être considérée que comme l'accomplissement d'un devoir.»
L'heureux succès de la chapellerie m'encouragea à entreprendre quelque
nouveau travail, et je songeai d'abord à la terre à porcelaine; mais,
comme je n'en avais qu'une petite provision, je dus commencer par
quelque essai sans importance avant de me livrer à ma grande entreprise.
L'argile fut aussitôt transportée dans la grotte au sel avec une table
et quelques planches en guise de séchoir. Une roue de canon me servit de
tour, et je me vis bientôt en état de fabriquer des vases de forme
commune. Je résolus de satisfaire d'abord un désir de ma femme, qui
demandait depuis longtemps des pots à lait de porcelaine pour remplacer
les calebasses, dont l'usage était incommode. Tous mes préparatifs
terminés, je pris une poignée de terre à porcelaine que je mêlai avec
une certaine mesure de talc pulvérisé; après avoir lavé et purifié le
mélange, j'étendis la pâte sur mon séchoir; puis je fis avec une portion
de ma pâte un certain nombre de vases de différentes grosseurs, que je
mis au feu dans un vaisseau de terre commune. Ils en sortirent blancs
comme la neige et sans avoir éprouvé aucune altération; car le talc,
dont j'avais mélangé ma pâte, lui avait donné assez de consistance pour
résister à l'action du feu.
Je tirai du magasin la caisse de grains de verre destinée au commerce
avec les sauvages, et j'en choisis un certain nombre parmi les blancs et
les rouges, que je me mis en devoir de réduire en poussière à l'aide
d'un marteau; puis je répandis cette poussière avec soin sur mes vases à
moitié cuits. Ainsi que je l'avais prévu, l'action du feu ne tarda pas à
me donner le plus bel émail qu'il fût possible d'attendre d'un système
si imparfait.
Le succès de ce premier essai m'encouragea à continuer, et à mettre en
oeuvre le reste de ma terre à porcelaine avec le reste des grains de
verre. Le résultat de ma seconde expérience fut de nous procurer six
tasses à café avec leurs soucoupes, un pot au lait, un sucrier et trois
assiettes. Deux pièces avaient manqué totalement: ce qui sortit du four
était plutôt à la manière chinoise qu'à la véritable façon anglaise.
Ce résultat, si médiocre en apparence, m'avait coûté plus de peine qu'il
n'est facile de se l'imaginer, car il avait fallu commencer par faire
des moules de bois aussi délicats que mon tour grossier me le
permettait. Ces modèles m'avaient servi à former des moules en plâtre,
sur lesquels j'avais ensuite appliqué ma pâte; puis, après avoir laissé
quelque temps mes vases sur le séchoir, je les avais exposés à la
chaleur du four, dans un cylindre de terre commune. Il avait ensuite
fallu laisser refroidir l'appareil plusieurs heures. Quant à la
peinture, je m'étais contenté de permettre à Fritz de dessiner sur les
assiettes une guirlande de feuilles vertes avec des fruits jaunes et
rouges, ce qui nous sembla d'un effet très-agréable à l'oeil.
Faute d'une plus grande quantité de terre à porcelaine, dont la saison
des pluies nous empêchait d'aller faire une seconde provision, je
déclarai, à la satisfaction générale, que nous allions nous occuper du
condor et de l'urubu. Les peaux furent lavées de nouveau à l'eau tiède,
et recouvertes d'un léger enduit de gomme d'euphorbe, destiné à prévenir
l'attaque des insectes. Je pris, pour figurer le corps, plusieurs
morceaux du liège qui avait servi à la construction de notre chaloupe;
les jambes et les cuisses furent formées de deux bâtons recouverts de
coton. Ensuite chaque oiseau fut fixé à sa place au moyen d'une tige de
laiton. Il nous manquait encore les yeux; mais n'ayant pas oublié mon
expérience du matin, j'en composai deux paires avec le reste de
porcelaine et de l'émail. Moyennant cette importante addition, les deux
animaux devinrent l'ornement de notre cabinet d'histoire naturelle.
Il restait à s'occuper des oeufs d'autruche qui n'étaient pas éclos, et
dont nous nous étions bien gardés de briser la coquille. Je leur fis à
tous des pieds du plus beau bois que je pus me procurer. Les uns furent
destinés à recevoir des fleurs, les autres à servir de vases à boire.
Nous nous trouvions alors au milieu de la saison des pluies. La plupart
de nos travaux étaient terminés, et l'éducation de l'autruche ne
remplissait qu'à demi nos moments perdus. Il en résultait que les
enfants allaient se trouver dans une funeste inaction, si je n'eusse
songé à quelque nouveau projet pour occuper leurs heures de loisir.
Leur activité se réveilla lorsque j'eus proposé de nous occuper de la
construction d'un caïak groënlandais. «Nous avons en Brausewind notre
voiture de terre, s'écria Fritz; il nous faut maintenant un coche d'eau,
afin de prendre enfin connaissance des bornes de notre empire,
entreprise qui ne peut manquer de nous conduire à de précieuses
découvertes.»
La proposition fut accueillie avec autant d'empressement qu'elle avait
été faite; seulement la bonne mère demanda ce qu'il fallait entendre par
un caïak; et lorsqu'elle eut appris qu'on désignait par ce nom une
espèce de canot de peaux de chien de mer, elle blâma hautement notre
entreprise, n'ayant pas oublié son vieux ressentiment contre l'Océan. À
force d'éloquence et de prières, nous finîmes par obtenir, non pas son
approbation, mais son silence, et chacun se mit à l'ouvrage avec ardeur,
afin que la carcasse au moins fût prête avant le retour des beaux jours.
Dans cette nouvelle construction, comme dans celle de la chaloupe, je me
proposai de suivre mes propres idées relativement à la forme et à
l'exécution, ne doutant pas qu'un sage Européen ne dût avoir l'avantage
sur l'ignorant habitant d'une contrée glaciale.
Je commençai donc par préparer deux pièces de carène avec les deux plus
grands fanons de la baleine, dont je réunis fortement les extrémités;
cette carcasse grossière fut enduite de la même résine qui nous avait
servi à calfater notre chaloupe. Elle avait environ douze pieds de
longueur d'une extrémité à l'autre. Je pratiquai dans la quille deux
entailles d'environ trois pouces destinées à recevoir des roulettes de
métal, qui devaient faciliter les mouvements du canot sur la terre
ferme. Les deux pièces de quille furent alors réunies par des traverses
de bambou, et leurs extrémités solidement fixées de manière à présenter
deux pointes, l'une à la proue, l'autre à la poupe. À chaque extrémité
s'élevait une troisième pièce perpendiculaire, destinée à appuyer les
sabords. Je fixai ensuite un anneau de fer au point de réunion des deux
pièces de la quille, afin d'avoir de quoi tirer l'embarcation à terre,
et l'attacher en cas de besoin. Les solives de ma carcasse étaient de
bambou, à l'exception de la dernière de chaque côté, que je jugeai à
propos de faire en roseaux d'Espagne. La forme du bâtiment était bombée,
et les sabords allaient en s'abaissant vers l'avant et l'arrière. Enfin
le bâtiment était recouvert d'un pont, sauf une étroite ouverture au
milieu, destinée à servir de siège, et entourée d'une balustrade de bois
léger, sur laquelle le manteau du rameur pouvait s'ajuster de manière à
le dérober à tous les regards, et empêcher les vagues de parvenir
jusqu'à lui. Dans l'intérieur de l'ouverture, j'avais disposé une espèce
de banc pour le rameur, qui pouvait s'y asseoir lorsqu'il était fatigué
de demeurer à genoux. Ceci était une modification au système
groënlandais; car au Groënland le rameur est obligé de demeurer accroupi
ou de s'asseoir les jambes étendues, position pénible et peu favorable
au déploiement des forces qu'exige la manoeuvre d'un pareil bâtiment.
Après bien des peines et des expériences, j'eus la satisfaction de voir
la carcasse de mon caïak achevée selon mes souhaits, à l'exception du
banc, qui avait peut-être deux pouces de trop. Sa construction élastique
promettait les plus heureux résultats; car l'ayant jeté avec force sur
un sol rocailleux pour éprouver sa solidité, je le vis rebondir comme
une balle, et sa construction était si légère, que, même avec son
chargement, le corps du canot ne tirait pas un pouce d'eau.
Il s'agissait maintenant de mettre la dernière main à mon ouvrage, ce
qui demanda encore bien du temps et du travail. J'en veux donner
immédiatement les détails, afin de terminer cet important sujet. Je
commençai par choisir les deux plus grandes peaux de chien de mer, que
j'avais eu soin de laisser intactes en les écorchant. Après leur avoir
fait subir la préparation ordinaire, je les fis sécher au soleil; puis
nous les frottâmes longtemps de résine, opération qui leur donna assez
de souplesse pour pouvoir les appliquer comme une enveloppe élastique
sur la carcasse du canot.
Avant d'achever cette dernière opération, nous avions tapissé
l'intérieur du canot avec d'autres peaux préparées de même, et calfaté
les jointures avec un soin tout particulier, de manière à les rendre
imperméables. Le pont fut formé de cannes de bambou, également
recouvertes de peaux de chien de mer, et disposées de manière à former
de chaque côté un bordage de quelques pouces de hauteur. Les jointures
du pont furent remplies de résine, ce qui leur communiqua une solidité
peu commune.
J'avais placé l'ouverture du canot sur l'arrière, espérant que l'avant
pourrait recevoir plus tard une petite voile. En attendant, le léger
bâtiment devait être gouverné par une double rame, que je taillai d'une
longueur un peu plus qu'ordinaire, la garnissant d'une vessie à son
extrémité, de manière qu'en cas de malheur la vessie pût servir à la
soutenir sur l'eau.
Il fallait s'occuper maintenant de l'équipement du canot. Nous eûmes
alors recours à l'habileté de ma femme pour composer une paire de
corsets de natation. Sans cette précaution jamais je n'aurais permis à
un de mes enfants d'entrer dans le canot; car une lame pouvait pénétrer
par l'ouverture et remplir le bâtiment, et dans ce cas le rameur
courrait le risque de ne pouvoir se dégager et d'être submergé avec le
caïak. D'après mon conseil, les corsets furent faits de boyaux de chien
de mer. Ce nouveau vêtement consistait en une espèce d'étui collant sur
le corps, avec une ouverture à chaque extrémité, pour qu'on pût le
passer à peu près comme une chemise; ce vêtement ne descendant que
jusqu'à mi-corps, et d'autres ouvertures ayant été pratiquées pour les
bras et le cou, le nageur devait conserver toute la liberté de ses
mouvements.
Telles furent les occupations au moyen desquelles je réussis à nous
faire passer agréablement le temps des pluies. Il ne faut pas oublier
non plus la lecture, les entretiens familiers et les travaux
domestiques.
Aux premières approches du beau temps, nous recommençâmes à sortir, dans
l'intention de reprendre nos occupations en plein air. Le premier
vêtement de mer avait été destiné à Fritz, et, par une belle après midi,
on résolut d'en aller faire l'épreuve. Le caïak fut donc mis à flot, et
Fritz s'élança fièrement à sa place. L'épreuve ayant réussi au delà de
toute espérance, ma bonne femme fut suppliée de faire un vêtement pareil
à chacun des enfants.
Bientôt nous allâmes faire une visite à nos antilopes, que nous
réjouîmes fort en leur portant du fourrage frais et une espèce de
bouillie composée de sel, de maïs et de glands pilés, dont elles se
montrèrent extrêmement friandes. Il était facile de s'apercevoir, à
l'état de la litière, que nos hôtes avaient fait un usage constant de
leur retraite, et ils ne tardèrent pas à recevoir une nouvelle provision
de joncs et de feuilles de roseaux.
Je profitai de l'occasion pour parcourir l'île en tous sens, afin de
rapporter une nouvelle provision de coraux et de coquillages pour notre
muséum. Nous remarquâmes aussi une quantité d'algues marines, dont la
bonne mère nous pria de mettre une cargaison dans le canot.
À notre retour elle choisit parmi les algues une espèce de feuilles en
fer de lance, dentelées, et de six à sept pouces de longueur. Après les
avoir lavées avec soin, elle les mit sécher au soleil, les fit rôtir au
four, et alla les serrer dans le garde-manger avec une mystérieuse
solennité.
Un peu surpris de cette grave opération, je lui demandai en plaisantant
si elle avait l'intention de renouveler notre provision de tabac, elle à
qui l'agréable parfum des pipes avait eu le don de déplaire si
complètement jusqu'à ce jour. Elle me répondit en souriant: «Je veux
remplir nos paillasses d'algues marines, afin de les rendre plus
fraîches pour la saison des chaleurs. Un jour vous me saurez gré de ma
prévoyance.» Mais ses yeux avaient une telle expression de malice en me
faisant cette réponse, qu'il ne me fut pas difficile de comprendre que
pour cette fois ma curiosité ne serait pas satisfaite.
Un jour que nous revenions, accablés de fatigue et de chaleur, d'une
expédition laborieuse à Falken-Horst, ma femme plaça devant nous, dans
une calebasse, la plus belle gelée transparente qu'un homme pût désirer
pour apaiser à la fois sa faim et sa soif. Nous ne pouvions assez nous
extasier sur cette merveilleuse apparition, dont le goût n'était pas
moins délicieux que la vue. Depuis longtemps nous n'avions rien goûté de
plus savoureux et de plus rafraîchissant. Alors ma femme me dit en
souriant: «Oui, mon cher ami, ceci est un essai de votre cuisinière, qui
a fini par s'ennuyer des vieilles recettes. Vous avez là un plat
d'algues marines; car vos railleries ne m'ont pas empêchée de conserver
jusqu'à ce jour celles que je vous ai fait ramasser dans l'île aux
Requins.
MOI. Voilà qui est merveilleux, en vérité. Mais comment l'idée de ce
plat a-t-elle pu te venir? C'est à peine si je me rappelle d'en avoir lu
quelque chose.
MA FEMME. Vous autres hommes, vous croyez les pauvres femmes faites d'un
limon inférieur au vôtre, et vous aimez à ne leur supposer d'autres
idées que celles qu'il vous plaît de leur donner. Mais si la sagesse des
livres nous manque, il nous reste l'esprit d'observation, qui souvent la
vaut bien. Voici un plat qui peut servir de preuve à ce que j'avance.
MOI. Accordé, accordé à l'unanimité. Mais puisque jamais je ne t'ai
enseigné ce plat, où en as-tu trouvé la recette?
MA FEMME. J'ai vu les habitants de la ville du Cap rapporter des
corbeilles de ces algues, les laver et les dessécher: ils les laissent
ensuite détremper cinq à six jours dans l'eau, qu'on renouvelle chaque
matin. Au bout de ce temps, on les fait cuire dans une petite quantité
d'eau, avec quelques écorces de citron, et l'on obtient le plat que vous
voyez. Faute de sucre et de citron, j'ai été obligée de me servir du jus
de canne, d'hydromel et de feuilles de ravensara; mais je crois que ma
cuisine n'en est pas plus mauvaise.»
J'avais oublié de dire que, dans notre dernière visite à l'île des
Requins, nous avions trouvé le manglier dans un état de prospérité tout
à fait satisfaisant. Nos semis de noix de coco et nos plantations de
pins étaient également en bon état. Dans la même excursion, j'avais
découvert une source demeurée inconnue jusqu'alors, et dont l'existence
m'enchantait à cause de nos antilopes.
Cet heureux résultat nous donna l'espoir de trouver l'île aux Baleines
non moins florissante, et nous ne tardâmes pas à nous embarquer pour
aller rendre visite aux lapins angoras. Je reconnus de loin qu'ils
s'étaient déjà multipliés depuis leur séjour dans l'île, et je vis avec
plaisir qu'ils pouvaient trouver une nourriture sans endommager nos
plantations.
À notre approche, les animaux se réfugièrent dans leurs demeures
souterraines, et je vis bien alors qu'il fallait leur construire une
habitation de nos propres mains, si nous voulions nous emparer sans
peine de leurs toisons. Cet ouvrage nous occupa deux jours, et reçut le
nom de garenne.
Quant aux plantations, elles présentaient un aspect peu satisfaisant;
car les lapins avaient rongé toutes les jeunes pousses et la plupart des
noix de coco. Les pins seuls étaient épargnés. Il fallut donc
recommencer la plantation, mais en l'entourant cette fois d'un rempart
de plantes épineuses.
Avant de quitter l'île, nous allâmes visiter la carcasse de la baleine,
que nous trouvâmes entièrement dépouillée de sa chair. Les oiseaux du
ciel, l'air et le soleil en avaient si bien fait disparaître toute
trace, que les ossements me semblèrent tout prêts à être mis en oeuvre.
Je fis donc choisir une douzaine de vertèbres, dans lesquelles nous
passâmes une forte corde pour les remorquer jusqu'à Felsen-Heim avec
notre chaloupe.
Un beau matin que j'étais occupé dans l'atelier, tous les enfants
disparurent avec des souricières. Il n'était pas difficile de deviner
leur projet, et je leur souhaitai bonne chasse. Je ne tardai pas à
sortir moi-même, dans l'intention de rapporter une provision d'argile,
dont j'avais besoin; et ma femme m'accorda d'autant plus facilement la
permission de m'éloigner, qu'Ernest, au lieu de suivre ses frères, était
demeuré dans la bibliothèque, au milieu de nos livres. J'attelai donc
Sturm à notre vieux traîneau, restauré depuis peu avec les roues d'un
canon, et je me dirigeai vers le ruisseau du Chacal, suivi de Bill et de
Braun.
En arrivant près de nos nouvelles plantations de manioc et de pommes de
terre, je ne vis pas sans un profond chagrin qu'une grande partie venait
d'en être dévastée. Au premier abord, je ne pouvais m'expliquer ce
désordre; mais en approchant je reconnus, aux traces récentes qui
sillonnaient la terre, qu'une troupe nombreuse de cochons avait causé ce
désastre. Curieux de savoir si nous avions affaire à des animaux
sauvages ou domestiques, je résolus de suivre les traces, qui me
conduisirent bientôt à l'ancienne plantation de pommes de terre dans les
environs de Falken-Horst.
J'étais irrité contre les pillards qui laissaient la table si bien
servie de la nature, pour venir se rassasier dans nos plantations. Mais
je n'en apercevais aucun, bien que la troupe dût être nombreuse. Les
chiens finirent cependant par s'élancer dans un épais taillis, d'où
j'entendis aussitôt sortir un grognement hostile.
Regardant alors avec précaution, j'aperçus notre vieille truie entourée
de huit petits cochons d'environ deux mois. Toute la troupe était sur la
défensive, tenant les chiens en respect à l'aide d'une formidable rangée
de dents menaçantes. Mais leur méfait m'avait tellement exaspéré, que je
ne pus m'empêcher de décharger mon fusil à deux coups au milieu de la
troupe. J'eus le bonheur d'en abattre trois, et le reste disparut
aussitôt dans le taillis.
Après avoir appelé les chiens, qui se mettaient en devoir de continuer
la chasse, je leur abandonnai les trois têtes, et je chargeai mon butin
sur le traîneau, sans trop m'enorgueillir d'une victoire que je devais à
un accès de colère peu honorable pour mon sang-froid.
Je ne tardai pas à arriver au terme de mon voyage, et à reprendre le
chemin de Falken-Horst avec une bonne provision d'argile.