CHAPITRE XV

La poterie.--Construction du caïak.--La gelée d'algues marines.--La

garenne.

On se doute bien que chacun des enfants avait envie d'un chapeau neuf,

et je leur promis de m'en occuper bientôt, à condition qu'ils se

chargeraient de me procurer les matériaux nécessaires. Je les avertis en

même temps de chercher à découvrir de gros chardons ou quelque plante

semblable, dont l'usage serait excellent pour donner à notre feutre un

poli encore plus parfait. Ensuite je leur fabriquai à chacun une

demi-douzaine de souricières en gros fil de fer, dont ils pouvaient se

servir pour prendre des ondatras, des rats d'eau et des loutres. L'appât

dont nous nous servions pour les animaux rongeurs était la carotte

d'Europe, et, pour les animaux aquatiques, nous avions une espèce de

sardine assez commune sur nos côtes, et dont la chair n'était pas à

dédaigner pour d'aussi délicats amateurs de poisson. Par forme de

plaisanterie, et pour obtenir un dédommagement de mes peines, je décidai

que chaque cinquième animal pris dans les souricières m'appartiendrait

de bon droit. De cette manière j'espérais me procurer bientôt les

matériaux d'une nouvelle coiffure.

Les enfants acceptèrent ce marché, à l'exception de Franz, qui demanda

si, possédant déjà un chapeau, il devait être soumis au tribut. Je lui

fis observer qu'il était bien plus noble de reconnaître un service passé

que de travailler à mériter un bienfait à venir. «Il est plus pénible,

ajoutai-je, de s'acquitter après qu'avant. La dernière méthode nous

séduit par une apparence de grandeur, tandis que la première ne saurait

être considérée que comme l'accomplissement d'un devoir.»

L'heureux succès de la chapellerie m'encouragea à entreprendre quelque

nouveau travail, et je songeai d'abord à la terre à porcelaine; mais,

comme je n'en avais qu'une petite provision, je dus commencer par

quelque essai sans importance avant de me livrer à ma grande entreprise.

L'argile fut aussitôt transportée dans la grotte au sel avec une table

et quelques planches en guise de séchoir. Une roue de canon me servit de

tour, et je me vis bientôt en état de fabriquer des vases de forme

commune. Je résolus de satisfaire d'abord un désir de ma femme, qui

demandait depuis longtemps des pots à lait de porcelaine pour remplacer

les calebasses, dont l'usage était incommode. Tous mes préparatifs

terminés, je pris une poignée de terre à porcelaine que je mêlai avec

une certaine mesure de talc pulvérisé; après avoir lavé et purifié le

mélange, j'étendis la pâte sur mon séchoir; puis je fis avec une portion

de ma pâte un certain nombre de vases de différentes grosseurs, que je

mis au feu dans un vaisseau de terre commune. Ils en sortirent blancs

comme la neige et sans avoir éprouvé aucune altération; car le talc,

dont j'avais mélangé ma pâte, lui avait donné assez de consistance pour

résister à l'action du feu.

Je tirai du magasin la caisse de grains de verre destinée au commerce

avec les sauvages, et j'en choisis un certain nombre parmi les blancs et

les rouges, que je me mis en devoir de réduire en poussière à l'aide

d'un marteau; puis je répandis cette poussière avec soin sur mes vases à

moitié cuits. Ainsi que je l'avais prévu, l'action du feu ne tarda pas à

me donner le plus bel émail qu'il fût possible d'attendre d'un système

si imparfait.

Le succès de ce premier essai m'encouragea à continuer, et à mettre en

oeuvre le reste de ma terre à porcelaine avec le reste des grains de

verre. Le résultat de ma seconde expérience fut de nous procurer six

tasses à café avec leurs soucoupes, un pot au lait, un sucrier et trois

assiettes. Deux pièces avaient manqué totalement: ce qui sortit du four

était plutôt à la manière chinoise qu'à la véritable façon anglaise.

Ce résultat, si médiocre en apparence, m'avait coûté plus de peine qu'il

n'est facile de se l'imaginer, car il avait fallu commencer par faire

des moules de bois aussi délicats que mon tour grossier me le

permettait. Ces modèles m'avaient servi à former des moules en plâtre,

sur lesquels j'avais ensuite appliqué ma pâte; puis, après avoir laissé

quelque temps mes vases sur le séchoir, je les avais exposés à la

chaleur du four, dans un cylindre de terre commune. Il avait ensuite

fallu laisser refroidir l'appareil plusieurs heures. Quant à la

peinture, je m'étais contenté de permettre à Fritz de dessiner sur les

assiettes une guirlande de feuilles vertes avec des fruits jaunes et

rouges, ce qui nous sembla d'un effet très-agréable à l'oeil.

Faute d'une plus grande quantité de terre à porcelaine, dont la saison

des pluies nous empêchait d'aller faire une seconde provision, je

déclarai, à la satisfaction générale, que nous allions nous occuper du

condor et de l'urubu. Les peaux furent lavées de nouveau à l'eau tiède,

et recouvertes d'un léger enduit de gomme d'euphorbe, destiné à prévenir

l'attaque des insectes. Je pris, pour figurer le corps, plusieurs

morceaux du liège qui avait servi à la construction de notre chaloupe;

les jambes et les cuisses furent formées de deux bâtons recouverts de

coton. Ensuite chaque oiseau fut fixé à sa place au moyen d'une tige de

laiton. Il nous manquait encore les yeux; mais n'ayant pas oublié mon

expérience du matin, j'en composai deux paires avec le reste de

porcelaine et de l'émail. Moyennant cette importante addition, les deux

animaux devinrent l'ornement de notre cabinet d'histoire naturelle.

Il restait à s'occuper des oeufs d'autruche qui n'étaient pas éclos, et

dont nous nous étions bien gardés de briser la coquille. Je leur fis à

tous des pieds du plus beau bois que je pus me procurer. Les uns furent

destinés à recevoir des fleurs, les autres à servir de vases à boire.

Nous nous trouvions alors au milieu de la saison des pluies. La plupart

de nos travaux étaient terminés, et l'éducation de l'autruche ne

remplissait qu'à demi nos moments perdus. Il en résultait que les

enfants allaient se trouver dans une funeste inaction, si je n'eusse

songé à quelque nouveau projet pour occuper leurs heures de loisir.

Leur activité se réveilla lorsque j'eus proposé de nous occuper de la

construction d'un caïak groënlandais. «Nous avons en Brausewind notre

voiture de terre, s'écria Fritz; il nous faut maintenant un coche d'eau,

afin de prendre enfin connaissance des bornes de notre empire,

entreprise qui ne peut manquer de nous conduire à de précieuses

découvertes.»

La proposition fut accueillie avec autant d'empressement qu'elle avait

été faite; seulement la bonne mère demanda ce qu'il fallait entendre par

un caïak; et lorsqu'elle eut appris qu'on désignait par ce nom une

espèce de canot de peaux de chien de mer, elle blâma hautement notre

entreprise, n'ayant pas oublié son vieux ressentiment contre l'Océan. À

force d'éloquence et de prières, nous finîmes par obtenir, non pas son

approbation, mais son silence, et chacun se mit à l'ouvrage avec ardeur,

afin que la carcasse au moins fût prête avant le retour des beaux jours.

Dans cette nouvelle construction, comme dans celle de la chaloupe, je me

proposai de suivre mes propres idées relativement à la forme et à

l'exécution, ne doutant pas qu'un sage Européen ne dût avoir l'avantage

sur l'ignorant habitant d'une contrée glaciale.

Je commençai donc par préparer deux pièces de carène avec les deux plus

grands fanons de la baleine, dont je réunis fortement les extrémités;

cette carcasse grossière fut enduite de la même résine qui nous avait

servi à calfater notre chaloupe. Elle avait environ douze pieds de

longueur d'une extrémité à l'autre. Je pratiquai dans la quille deux

entailles d'environ trois pouces destinées à recevoir des roulettes de

métal, qui devaient faciliter les mouvements du canot sur la terre

ferme. Les deux pièces de quille furent alors réunies par des traverses

de bambou, et leurs extrémités solidement fixées de manière à présenter

deux pointes, l'une à la proue, l'autre à la poupe. À chaque extrémité

s'élevait une troisième pièce perpendiculaire, destinée à appuyer les

sabords. Je fixai ensuite un anneau de fer au point de réunion des deux

pièces de la quille, afin d'avoir de quoi tirer l'embarcation à terre,

et l'attacher en cas de besoin. Les solives de ma carcasse étaient de

bambou, à l'exception de la dernière de chaque côté, que je jugeai à

propos de faire en roseaux d'Espagne. La forme du bâtiment était bombée,

et les sabords allaient en s'abaissant vers l'avant et l'arrière. Enfin

le bâtiment était recouvert d'un pont, sauf une étroite ouverture au

milieu, destinée à servir de siège, et entourée d'une balustrade de bois

léger, sur laquelle le manteau du rameur pouvait s'ajuster de manière à

le dérober à tous les regards, et empêcher les vagues de parvenir

jusqu'à lui. Dans l'intérieur de l'ouverture, j'avais disposé une espèce

de banc pour le rameur, qui pouvait s'y asseoir lorsqu'il était fatigué

de demeurer à genoux. Ceci était une modification au système

groënlandais; car au Groënland le rameur est obligé de demeurer accroupi

ou de s'asseoir les jambes étendues, position pénible et peu favorable

au déploiement des forces qu'exige la manoeuvre d'un pareil bâtiment.

Après bien des peines et des expériences, j'eus la satisfaction de voir

la carcasse de mon caïak achevée selon mes souhaits, à l'exception du

banc, qui avait peut-être deux pouces de trop. Sa construction élastique

promettait les plus heureux résultats; car l'ayant jeté avec force sur

un sol rocailleux pour éprouver sa solidité, je le vis rebondir comme

une balle, et sa construction était si légère, que, même avec son

chargement, le corps du canot ne tirait pas un pouce d'eau.

Il s'agissait maintenant de mettre la dernière main à mon ouvrage, ce

qui demanda encore bien du temps et du travail. J'en veux donner

immédiatement les détails, afin de terminer cet important sujet. Je

commençai par choisir les deux plus grandes peaux de chien de mer, que

j'avais eu soin de laisser intactes en les écorchant. Après leur avoir

fait subir la préparation ordinaire, je les fis sécher au soleil; puis

nous les frottâmes longtemps de résine, opération qui leur donna assez

de souplesse pour pouvoir les appliquer comme une enveloppe élastique

sur la carcasse du canot.

Avant d'achever cette dernière opération, nous avions tapissé

l'intérieur du canot avec d'autres peaux préparées de même, et calfaté

les jointures avec un soin tout particulier, de manière à les rendre

imperméables. Le pont fut formé de cannes de bambou, également

recouvertes de peaux de chien de mer, et disposées de manière à former

de chaque côté un bordage de quelques pouces de hauteur. Les jointures

du pont furent remplies de résine, ce qui leur communiqua une solidité

peu commune.

J'avais placé l'ouverture du canot sur l'arrière, espérant que l'avant

pourrait recevoir plus tard une petite voile. En attendant, le léger

bâtiment devait être gouverné par une double rame, que je taillai d'une

longueur un peu plus qu'ordinaire, la garnissant d'une vessie à son

extrémité, de manière qu'en cas de malheur la vessie pût servir à la

soutenir sur l'eau.

Il fallait s'occuper maintenant de l'équipement du canot. Nous eûmes

alors recours à l'habileté de ma femme pour composer une paire de

corsets de natation. Sans cette précaution jamais je n'aurais permis à

un de mes enfants d'entrer dans le canot; car une lame pouvait pénétrer

par l'ouverture et remplir le bâtiment, et dans ce cas le rameur

courrait le risque de ne pouvoir se dégager et d'être submergé avec le

caïak. D'après mon conseil, les corsets furent faits de boyaux de chien

de mer. Ce nouveau vêtement consistait en une espèce d'étui collant sur

le corps, avec une ouverture à chaque extrémité, pour qu'on pût le

passer à peu près comme une chemise; ce vêtement ne descendant que

jusqu'à mi-corps, et d'autres ouvertures ayant été pratiquées pour les

bras et le cou, le nageur devait conserver toute la liberté de ses

mouvements.

Telles furent les occupations au moyen desquelles je réussis à nous

faire passer agréablement le temps des pluies. Il ne faut pas oublier

non plus la lecture, les entretiens familiers et les travaux

domestiques.

Aux premières approches du beau temps, nous recommençâmes à sortir, dans

l'intention de reprendre nos occupations en plein air. Le premier

vêtement de mer avait été destiné à Fritz, et, par une belle après midi,

on résolut d'en aller faire l'épreuve. Le caïak fut donc mis à flot, et

Fritz s'élança fièrement à sa place. L'épreuve ayant réussi au delà de

toute espérance, ma bonne femme fut suppliée de faire un vêtement pareil

à chacun des enfants.

Bientôt nous allâmes faire une visite à nos antilopes, que nous

réjouîmes fort en leur portant du fourrage frais et une espèce de

bouillie composée de sel, de maïs et de glands pilés, dont elles se

montrèrent extrêmement friandes. Il était facile de s'apercevoir, à

l'état de la litière, que nos hôtes avaient fait un usage constant de

leur retraite, et ils ne tardèrent pas à recevoir une nouvelle provision

de joncs et de feuilles de roseaux.

Je profitai de l'occasion pour parcourir l'île en tous sens, afin de

rapporter une nouvelle provision de coraux et de coquillages pour notre

muséum. Nous remarquâmes aussi une quantité d'algues marines, dont la

bonne mère nous pria de mettre une cargaison dans le canot.

À notre retour elle choisit parmi les algues une espèce de feuilles en

fer de lance, dentelées, et de six à sept pouces de longueur. Après les

avoir lavées avec soin, elle les mit sécher au soleil, les fit rôtir au

four, et alla les serrer dans le garde-manger avec une mystérieuse

solennité.

Un peu surpris de cette grave opération, je lui demandai en plaisantant

si elle avait l'intention de renouveler notre provision de tabac, elle à

qui l'agréable parfum des pipes avait eu le don de déplaire si

complètement jusqu'à ce jour. Elle me répondit en souriant: «Je veux

remplir nos paillasses d'algues marines, afin de les rendre plus

fraîches pour la saison des chaleurs. Un jour vous me saurez gré de ma

prévoyance.» Mais ses yeux avaient une telle expression de malice en me

faisant cette réponse, qu'il ne me fut pas difficile de comprendre que

pour cette fois ma curiosité ne serait pas satisfaite.

Un jour que nous revenions, accablés de fatigue et de chaleur, d'une

expédition laborieuse à Falken-Horst, ma femme plaça devant nous, dans

une calebasse, la plus belle gelée transparente qu'un homme pût désirer

pour apaiser à la fois sa faim et sa soif. Nous ne pouvions assez nous

extasier sur cette merveilleuse apparition, dont le goût n'était pas

moins délicieux que la vue. Depuis longtemps nous n'avions rien goûté de

plus savoureux et de plus rafraîchissant. Alors ma femme me dit en

souriant: «Oui, mon cher ami, ceci est un essai de votre cuisinière, qui

a fini par s'ennuyer des vieilles recettes. Vous avez là un plat

d'algues marines; car vos railleries ne m'ont pas empêchée de conserver

jusqu'à ce jour celles que je vous ai fait ramasser dans l'île aux

Requins.

MOI. Voilà qui est merveilleux, en vérité. Mais comment l'idée de ce

plat a-t-elle pu te venir? C'est à peine si je me rappelle d'en avoir lu

quelque chose.

MA FEMME. Vous autres hommes, vous croyez les pauvres femmes faites d'un

limon inférieur au vôtre, et vous aimez à ne leur supposer d'autres

idées que celles qu'il vous plaît de leur donner. Mais si la sagesse des

livres nous manque, il nous reste l'esprit d'observation, qui souvent la

vaut bien. Voici un plat qui peut servir de preuve à ce que j'avance.

MOI. Accordé, accordé à l'unanimité. Mais puisque jamais je ne t'ai

enseigné ce plat, où en as-tu trouvé la recette?

MA FEMME. J'ai vu les habitants de la ville du Cap rapporter des

corbeilles de ces algues, les laver et les dessécher: ils les laissent

ensuite détremper cinq à six jours dans l'eau, qu'on renouvelle chaque

matin. Au bout de ce temps, on les fait cuire dans une petite quantité

d'eau, avec quelques écorces de citron, et l'on obtient le plat que vous

voyez. Faute de sucre et de citron, j'ai été obligée de me servir du jus

de canne, d'hydromel et de feuilles de ravensara; mais je crois que ma

cuisine n'en est pas plus mauvaise.»

J'avais oublié de dire que, dans notre dernière visite à l'île des

Requins, nous avions trouvé le manglier dans un état de prospérité tout

à fait satisfaisant. Nos semis de noix de coco et nos plantations de

pins étaient également en bon état. Dans la même excursion, j'avais

découvert une source demeurée inconnue jusqu'alors, et dont l'existence

m'enchantait à cause de nos antilopes.

Cet heureux résultat nous donna l'espoir de trouver l'île aux Baleines

non moins florissante, et nous ne tardâmes pas à nous embarquer pour

aller rendre visite aux lapins angoras. Je reconnus de loin qu'ils

s'étaient déjà multipliés depuis leur séjour dans l'île, et je vis avec

plaisir qu'ils pouvaient trouver une nourriture sans endommager nos

plantations.

À notre approche, les animaux se réfugièrent dans leurs demeures

souterraines, et je vis bien alors qu'il fallait leur construire une

habitation de nos propres mains, si nous voulions nous emparer sans

peine de leurs toisons. Cet ouvrage nous occupa deux jours, et reçut le

nom de garenne.

Quant aux plantations, elles présentaient un aspect peu satisfaisant;

car les lapins avaient rongé toutes les jeunes pousses et la plupart des

noix de coco. Les pins seuls étaient épargnés. Il fallut donc

recommencer la plantation, mais en l'entourant cette fois d'un rempart

de plantes épineuses.

Avant de quitter l'île, nous allâmes visiter la carcasse de la baleine,

que nous trouvâmes entièrement dépouillée de sa chair. Les oiseaux du

ciel, l'air et le soleil en avaient si bien fait disparaître toute

trace, que les ossements me semblèrent tout prêts à être mis en oeuvre.

Je fis donc choisir une douzaine de vertèbres, dans lesquelles nous

passâmes une forte corde pour les remorquer jusqu'à Felsen-Heim avec

notre chaloupe.

Un beau matin que j'étais occupé dans l'atelier, tous les enfants

disparurent avec des souricières. Il n'était pas difficile de deviner

leur projet, et je leur souhaitai bonne chasse. Je ne tardai pas à

sortir moi-même, dans l'intention de rapporter une provision d'argile,

dont j'avais besoin; et ma femme m'accorda d'autant plus facilement la

permission de m'éloigner, qu'Ernest, au lieu de suivre ses frères, était

demeuré dans la bibliothèque, au milieu de nos livres. J'attelai donc

Sturm à notre vieux traîneau, restauré depuis peu avec les roues d'un

canon, et je me dirigeai vers le ruisseau du Chacal, suivi de Bill et de

Braun.

En arrivant près de nos nouvelles plantations de manioc et de pommes de

terre, je ne vis pas sans un profond chagrin qu'une grande partie venait

d'en être dévastée. Au premier abord, je ne pouvais m'expliquer ce

désordre; mais en approchant je reconnus, aux traces récentes qui

sillonnaient la terre, qu'une troupe nombreuse de cochons avait causé ce

désastre. Curieux de savoir si nous avions affaire à des animaux

sauvages ou domestiques, je résolus de suivre les traces, qui me

conduisirent bientôt à l'ancienne plantation de pommes de terre dans les

environs de Falken-Horst.

J'étais irrité contre les pillards qui laissaient la table si bien

servie de la nature, pour venir se rassasier dans nos plantations. Mais

je n'en apercevais aucun, bien que la troupe dût être nombreuse. Les

chiens finirent cependant par s'élancer dans un épais taillis, d'où

j'entendis aussitôt sortir un grognement hostile.

Regardant alors avec précaution, j'aperçus notre vieille truie entourée

de huit petits cochons d'environ deux mois. Toute la troupe était sur la

défensive, tenant les chiens en respect à l'aide d'une formidable rangée

de dents menaçantes. Mais leur méfait m'avait tellement exaspéré, que je

ne pus m'empêcher de décharger mon fusil à deux coups au milieu de la

troupe. J'eus le bonheur d'en abattre trois, et le reste disparut

aussitôt dans le taillis.

Après avoir appelé les chiens, qui se mettaient en devoir de continuer

la chasse, je leur abandonnai les trois têtes, et je chargeai mon butin

sur le traîneau, sans trop m'enorgueillir d'une victoire que je devais à

un accès de colère peu honorable pour mon sang-froid.

Je ne tardai pas à arriver au terme de mon voyage, et à reprendre le

chemin de Falken-Horst avec une bonne provision d'argile.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 60 / 70 题