CHAPITRE XIV

Éducation de l'autruche.--L'hydromel.--La tannerie et la chapellerie.

Aussitôt après notre arrivée, le premier soin de ma femme avait été de

faire ouvrir toutes les fenêtres; ensuite il fallut nettoyer, laver et

balayer. Les deux cadets aidaient leur mère, tandis que les aînés

travaillaient avec moi à déballer nos richesses.

L'autruche eut son tour: délivrée de ses deux gardiens, elle fut

attachée, sur le devant de la maison, entre deux colonnes de bambous qui

soutenaient le toit de la galerie. Elle devait rester à cette place

jusqu'à la fin de sa nouvelle éducation.

Les oeufs d'autruche subirent l'épreuve de l'eau tiède; ceux que nous

trouvâmes vivants furent placés dans un four sur une couche de coton et

à côté d'un thermomètre, afin de les maintenir à la température

convenable. Cinq seulement résistèrent à l'épreuve: le reste avait péri

pendant le voyage. Les lapins angoras, peignés avec soin, nous donnèrent

une petite provision de duvet pour notre manufacture de chapeaux. Ils

furent ensuite transportés dans l'île aux Requins, qui ne devait pas

demeurer longtemps déserte avec de pareils habitants. Dans la suite,

nous leur construisîmes des demeures souterraines d'après un plan qui

pût nous livrer les habitants sans défense lorsque nous aurions besoin

de leurs trésors. Par surcroît de précautions, j'établis à l'entrée de

leur demeure une espèce de grillage disposé de manière à s'emparer

chaque jour du superflu de leur toison, que nous venions ensuite

recueillir sans peine et sans effort.

Bien malgré moi j'assignai pour séjour aux antilopes l'île aux Requins;

car notre désir eût été de les garder près de l'habitation, si nous

n'eussions craint pour elles la gueule de nos chiens et des autres

animaux de la maison. Il était à craindre aussi que la perte de leur

liberté ne leur occasionnât quelque maladie mortelle, tandis que dans

leur nouvelle demeure aucun accident de ce genre n'était à redouter.

Nous leur construisîmes un gîte où elles pouvaient se retirer à leur

gré, et où nous apportions une provision de foin et d'herbes fraîches à

chacune de nos visites.

Enfin une paire de tortues de terre qui nous restait après la

distribution que nous en avions faite à la ferme, reçut pour demeure

l'étang aux Canards. J'avais songé d'abord à les garder dans le jardin,

pour le purger des limaçons et des insectes qui l'infestaient; mais,

lorsque ma femme apprit que ces petits animaux étaient aussi grands

amateurs de choux et de salade, elle s'opposa formellement à mon projet,

en remarquant qu'ils dévoreraient précisément ce qu'ils étaient chargés

de défendre.

Deux de nos tortues étant mortes dans le voyage, je mis leurs coquilles

à part pour les utiliser en temps et lieu.

Jack, qui s'était chargé de porter les autres à l'étang, accourut

bientôt chercher Fritz, et tous deux, armés d'un long bambou, se

dirigèrent vers l'étang à toutes jambes. Je pensai d'abord qu'il

s'agissait de quelque combat contre les grenouilles; mais je ne tardai

pas à les voir reparaître portant un des filets d'Ernest, où se

débattait une belle anguille. Ils me racontèrent alors qu'ils avaient

trouvé les autres filets vides et déchirés; d'où je conclus que quelque

gros poisson avait réussi à s'en échapper en rongeant les mailles; mais

nous nous consolâmes facilement de cette perte avec l'excellent

échantillon qui nous était resté. Ma femme nous en prépara une portion;

le reste fut mis dans la saumure, et conservé à la manière du lion

mariné.

Quant au poivre et à la vanille, je les fis planter au pied des colonnes

de bambou qui soutenaient la galerie, avec l'espérance de les voir

bientôt s'élever en espaliers. En plaçant près de nous ces plantes

précieuses, il nous était d'autant plus facile de leur donner les soins

nécessaires pour obtenir une abondante récolte.

Quant à notre provision de graines de poivre et de gousses de vanille,

ma femme se chargea de la mettre en sûreté, et, bien que nous fussions

généralement peu amateurs d'épices, je résolus d'en mêler désormais au

riz, au melon et surtout aux légumes, parce que je savais que dans les

climats chauds leur usage est indispensable pour fortifier l'estomac et

faciliter la digestion.

La vanille ne pouvait nous être d'un grand usage pour le moment présent,

parce que le cacao nous manquait; mais je ne voulais pas la négliger,

comme pouvant devenir plus tard un article de commerce.

Les jambons d'ours et de pécari, ainsi que les barils de graisse, furent

confiés aux soins de ma femme, pour être conservés dans le garde-manger.

Nous avions maintenant de quoi défier la famine pour longtemps; mais ma

femme nous déclara qu'à l'avenir on ne goûterait pas à la crème ni au

beurre frais, attendu qu'elle en voulait faire une provision, et la

mêler avec la nouvelle graisse, afin de ménager les richesses que nous

venions de rapporter. Il fallut se résigner, en soupirant, à cette

rigoureuse interdiction.

Je fis placer les peaux d'ours sur le rivage, dans l'eau de la mer, en

prenant la précaution de les charger de pierres, afin que la mer ne les

emportât pas en se retirant.

La couveuse et ses poussins furent placés sous une cage à poulets, et on

résolut de les nourrir avec des oeufs hachés et de la mie de pain,

jusqu'à ce qu'ils fussent apprivoisés. J'eus soin de les faire placer

sous nos yeux, de peur que maître Knips ne s'avisât de tenter sur eux

quelque expérience de physique ou d'anatomie. Plus tard, j'espérais

pouvoir les réunir sans inconvénient au reste de la basse-cour.

Le condor et l'urubu prirent place dans le musée comme des trophées de

nos victoires, en attendant que la saison des pluies nous permît de les

préparer plus à notre aise pour en faire un digne pendant du fameux boa.

Quant au talc amiante et au verre fossile, je les fis porter dans

l'atelier, aussi bien que la terre à porcelaine; car j'espérais tirer de

ces précieux matériaux une utilité réelle et pratique. L'amiante devait

nous fournir des mèches incombustibles pour nos lampes, et le verre

fossile d'élégants carreaux de vitre, et je voyais déjà la porcelaine

prendre sous ma main mille formes aussi variées qu'agréables.

Toutes les provisions de bouche furent confiées à la garde spéciale de

ma femme; mais je conservai la gomme d'euphorbe sous ma surveillance

particulière, et je l'enfermai dans un sac de papier avec l'étiquette:

_Poison_, afin de prévenir toute méprise funeste à son égard.

Enfin les peaux de rats-castors furent réunies en un paquet et exposées

à l'air sous le toit de la galerie, afin que l'intérieur de l'habitation

ne fût pas empesté de leur désagréable parfum.

Tous ces travaux terminés, j'aperçus enfin quelle source de richesses

nous avions rencontrée dans cette dernière expédition; car il nous en

avait coûté deux jours seulement pour ranger et disposer nos nouvelles

acquisitions. À cette pensée, il me fut impossible de retenir une

exclamation involontaire et je m'écriai: «Divine Providence, nous voilà

riches à présent!»

Jack était d'avis que les découvertes, la chasse, le pillage sont les

plus belles choses du monde, mais que l'ordre, le soin et le travail

sont des qualités inutiles. Ernest, au contraire, avec son flegme

stoïcien, pensait que toutes nos richesses ne nous rendraient pas plus

heureux qu'auparavant, et que pour sa part il aimait beaucoup mieux

rester assis à lire dans un coin, sans peine et sans travail, que de

partager les découvertes et les oeuvres des autres.

Je répondis à Jack que la vie de l'homme ne doit pas être un tableau

mouvant d'aventures et de découvertes sans cesse renaissantes, mais un

foyer d'activité modérée et un sage emploi des bienfaits de la nature,

et je fis remarquer à Ernest combien une vie inactive peut devenir

funeste, en anéantissant les plus nobles facultés de l'homme, et combien

il est dangereux de chercher un asile dans le monde idéal contre les

inconvénients du monde réel.

La préparation d'un champ pour recevoir la semence était la pensée qui

me préoccupait le plus vivement. Il fallait aussi nous occuper sans

délai de celles de nos opérations qui ne pouvaient souffrir de retard,

comme l'éducation de l'autruche et le tannage des peaux d'ours.

Le labourage nous donna de grandes peines, et je sentis alors combien il

avait fallu d'éloquence et d'efforts aux premiers législateurs pour

accoutumer les peuples pasteurs à ce pénible travail. Cette fois nous

défrichâmes environ un arpent, qui fut partagé en trois portions égales

pour recevoir le froment, l'orge et le maïs. Quant à nos autres grains,

je les fis semer çà et là dans diverses pièces de terre, persuadé qu'ils

ne réussiraient pas moins bien dans ce fertile climat.

Je fis aussi deux nouvelles plantations au delà du ruisseau du Chacal,

l'une de pommes de terre, et l'autre de manioc. La dernière excursion de

nos buffles avait achevé de les façonner au joug, et la charrue

remplissait admirablement ses fonctions. Toutefois, dans les lieux où la

terre demandait à être remuée plus profondément, le travail était

pénible, et nous comprîmes alors le sens de cette redoutable parole: «Tu

mangeras ton pain à la sueur de ton front.» La pénible tâche du

labourage nous occupait deux heures le matin et deux heures le soir.

Pendant les intervalles de notre travail, la pauvre autruche était

soumise à bien des tribulations. Chaque fois que l'on s'occupait d'elle,

c'était pour l'enivrer de fumée de tabac, jusqu'à ce qu'il lui devînt

impossible de se tenir sur ses jambes. Une fois étendue à terre, un des

enfants la montait pour l'habituer au poids de l'homme. Elle avait une

litière de roseaux, et ses liens étaient assez lâches pour lui permettre

de faire le tour de sa prison. Sa nourriture habituelle était la pomme

de terre, le riz et le maïs: les dattes lui étaient particulièrement

agréables. Je n'oubliai pas non plus de placer près du râtelier une

provision de petits cailloux, parce que j'avais lu que l'autruche a

coutume d'en faire usage pour accélérer la digestion.

Pendant trois jours le prisonnier ne voulut toucher à rien, et cette

obstination épuisa tellement ses forces, que nous commençâmes à craindre

pour sa vie. Alors la bonne mère nous prépara une bouillie de maïs et de

beurre frais que je me chargeai d'introduire dans le bec du patient.

Après deux ou trois repas de ce genre, l'animal reprit ses forces, et

son naturel parut avoir subi une révolution complète, car à partir de ce

jour ses habitudes sauvages disparurent pour faire place à une sorte de

curiosité inquiète tout à fait comique. Après avoir gémi de l'abstinence

de notre nouvel hôte, nous finîmes par concevoir des inquiétudes sur sa

voracité. Nos petits cailloux lui servaient de pilules digestives, et

toute la provision ne tarda pas à disparaître. Pour sa nourriture,

Brausewind semblait préférer les glands et le maïs, et sa gourmandise le

rendit bientôt docile à toutes nos volontés.

Après dix à douze jours, nous crûmes pouvoir délivrer l'animal de ses

liens et lui permettre la promenade au bout d'une longe. Alors commença

une éducation dans toutes les règles. Nous habituâmes notre prisonnier à

recevoir des fardeaux, d'abord légers, puis de plus en plus pesants, à

s'agenouiller et à se relever au commandement. Bientôt il fut dressé à

tourner à droite et à gauche, au pas, au trot et au galop, avec Jack ou

Franz sur son dos. Comme il lui arrivait souvent de se montrer rétif ou

indocile, nous prîmes le parti de lui couvrir la tête d'un voile

imprégné de fumée de tabac. Ce dernier expédient l'amena bientôt à une

docilité complète.

Au bout d'un mois, l'autruche était si parfaitement apprivoisée, qu'il

fallut songer à son équipement. Je commençai par lui faire une nouvelle

ceinture plus commode, qui lui entourait le corps sans gêner le

mouvement des ailes ni des cuisses. Au-dessous de chaque aile passait

une forte courroie destinée à attacher l'animal au chariot, ou à lui

fixer son fardeau sur les épaules.

Il fallait maintenant un mors et une bride, et cette pensée

m'embarrassait fort, car j'étais obligé de travailler sans modèle.

Toutefois, comme j'avais observé le pouvoir que nous exercions sur

l'animal en le privant de l'usage de ses yeux, j'inventai une espèce de

chaperon qui venait s'attacher sous le cou par deux légers anneaux de

laiton, et l'appareil se rabattait à volonté sur les yeux et sur les

oreilles. Le conducteur faisait retomber le chaperon d'un côté ou de

l'autre, selon qu'il voulait laisser à l'oiseau l'usage de l'oeil droit

ou de l'oeil gauche pour le diriger à gauche ou à droite. Pour arrêter

l'animal, il suffisait de faire retomber à la fois les deux côtés de

l'appareil.

Mon harnais n'était pas des plus simples, et il n'eut pas d'abord tout

l'effet que j'en attendais; mais avec quelques additions et de légers

changements nous vînmes à bout de notre entreprise, non sans peine

cependant: il nous fallut un long exercice pour nous accoutumer à

l'usage d'un appareil aussi étrange et aussi compliqué; car à chaque

instant il nous arrivait d'oublier à qui nous avions affaire, et de

vouloir guider l'autruche comme un cheval, ce qui ne réussissait pas le

moins du monde.

Il s'agissait maintenant de lui fabriquer une selle, entreprise

difficile, et qui, au cap de Bonne-Espérance, m'eût infailliblement

mérité un brevet de sellier pour autruche. Je n'entreprendrai pas une

description détaillée de mon oeuvre; il suffira de dire que la selle

était fixée autour de la poitrine par une sangle qui allait rejoindre

les deux courroies des ailes. J'avais eu soin de la rembourrer

solidement; et de la garnir sur le devant et sur le derrière afin de

prévenir les chutes. À la honte du noble art de l'équitation, ma selle

avait une solide poignée pour passer la bride et se retenir avec les

mains si l'occasion l'exigeait.

Au bout de peu de temps, le rôle de cheval de course devint si familier

à notre autruche, grâce à nos patientes leçons, qu'à partir de ce moment

elle devint véritablement digne du noble nom de Brausewind. Elle faisait

la route de Falken-Horst dans le tiers de temps qu'il aurait fallu à un

cheval ordinaire: rapidité dont je me promis de grands avantages pour

l'avenir. Il ne m'en coûta pas peu d'efforts pour maintenir le

propriétaire de l'animal en paisible possession de sa conquête; car ses

frères ne pouvaient s'empêcher de regarder son bonheur avec envie, et il

fallut mon intervention paternelle pour maintenir notre premier

arrangement.

Ils se vengèrent bien de la préférence en faisant tomber sur le pauvre

Jack un feu roulant de railleries. «Regardez-le, s'écriaient-ils

aussitôt qu'il se mettait en selle, vous allez le voir s'élever dans les

airs: pourvu qu'il ne perde pas sa valise ou sa tête!»

Mais le cavalier endurait patiemment toutes les plaisanteries, pourvu

qu'on le laissât paisible possesseur de sa monture, et il se pavanait

fièrement devant les railleurs, se donnant le nom pompeux de notre

courrier d'État.

Peu de jours avant l'entier équipement de notre nouvelle monture, Fritz

m'avait apporté à trois reprises différentes une jeune autruche éclose

dans le four. Les autres oeufs n'avaient pas réussi, et un des petits ne

demeura qu'un jour en vie. Ceux qui survécurent présentèrent pendant les

premiers jours un spectacle bizarre, avec leur robe grisâtre et leurs

longues jambes chancelantes. Je les fis nourrir avec de la bouillie de

maïs et des glands doux, après ne leur avoir donné pendant deux jours

que des oeufs hachés et de la cassave bouillie dans du lait.

Au milieu de tous nos travaux, la préparation des peaux d'ours n'était

pas négligée. Nous commençâmes par les nettoyer avec un racloir de fer

que j'avais fait d'une vieille lame de couteau. Je les mis ensuite

mortifier dans le vinaigre de miel, afin de les rendre plus durables, et

en même temps afin d'obtenir une fourrure plus épaisse.

Nos abeilles de Falken-Horst nous avaient déjà donné deux tonnes de miel

dont nous ne savions que faire. Je songeai à en composer de l'hydromel,

travail dans lequel la bonne mère se trouva bientôt plus habile que moi.

La préparation consistait à faire bouillir le miel dans un certain

volume d'eau et à l'écumer; puis nous versâmes la liqueur dans deux

tonneaux, où nous la fîmes fermenter avec de la farine de seigle. Je

remplis ensuite un petit sac de noix muscades, de cannelle et de

feuilles de ravensara, pour donner un parfum à la liqueur; mais n'ayant

pas grande confiance dans cet essai, je laissai l'une des tonnes sans

mélange.

Lorsque la lie fut tombée et le liquide éclairci, je fis vider la

première tonne dans de plus petits vases de bambou, purifiés par des

fumigations de soufre pour empêcher la seconde fermentation. Ayant

préalablement goûté la liqueur, nous la trouvâmes si agréable, que nous

résolûmes à l'instant de faire du vinaigre avec la seconde tonne, en en

conservant seulement quelques bouteilles pour mettre un peu de variété

dans notre boisson. Elle fut donc mise de nouveau en fermentation par le

même procédé, et au bout de peu de jours nous avions une provision

d'excellent vinaigre. La bonne mère en mit une partie en bouteilles pour

les usages domestiques, et le reste me servit pour la préparation de mes

peaux d'ours. Au bout de deux jours, lorsqu'elles me semblèrent

suffisamment mortifiées, je les retirai du vinaigre pour les laver une

seconde fois. Quand je les vis à moitié sèches, je me mis en devoir de

les humecter avec de l'huile de baleine, après quoi il ne resta plus

qu'à les fouler jusqu'à ce qu'elles nous parussent avoir acquis la

souplesse nécessaire. Nous nous servîmes, pour les polir, de morceaux de

peau de requin et d'une pierre tendre dont nous avions fait la

découverte. Elles sortirent de l'atelier sans un pli, délivrées de toute

mauvaise odeur, et le poil parfaitement intact: si bien que j'eus tout

lieu de me réjouir du succès de notre long travail.

Pendant ces occupations inaccoutumées, d'abord entreprises avec ardeur

par les enfants, mais devenues bientôt pénibles à leurs jeunes esprits,

nous avions fait l'essai de notre boisson, qui nous parut de bonne

qualité. Le tonneau qui était resté sans mélange reçut le nom de

_malaga_, parce que le goudron dont je m'étais servi pour enduire

l'intérieur du bambou avait communiqué à la liqueur une certaine

amertume. Le tonneau parfumé fut appelé par les enfants _muscat de

Felsen-Heim_, en mémoire de leur vin favori, le muscat de Frontignan.

Je fis observer à ce sujet qu'il nous était bien permis d'appeler notre

paille du foin, si cela nous plaisait, tant que nous ne cherchions pas à

abuser les autres à cet égard, quoique je ne perdisse pas l'espérance de

voir un beau jour notre muscat faire le voyage d'Europe, tout aussi bien

que le madère ou le célèbre vin du Cap.

Au reste, je me vis forcé de modérer l'ardeur que mes jeunes compagnons

témoignaient pour cette boisson, si je voulais prévenir quelque tumulte

inaccoutumé.

Voyant que la tannerie nous avait bien réussi, je me tournai avec un

nouveau courage du côté de la chapellerie, avec l'intention de commencer

par le chapeau de castor que nous avions promis à Franz.

ERNEST. «Dites-moi donc, cher père, quelle forme et quelle couleur vous

voulez donner à notre premier chapeau, afin qu'il devienne un modèle

pour l'avenir.

MOI. À dire vrai, il me sera plus facile de le faire rouge que noir,

parce que je manque d'éléments pour cette dernière couleur; car nous

n'avons ici ni noix de galle ni vitriol, tandis que la cochenille ne

nous manque pas.

ERNEST. Un chapeau rouge ne me déplairait pas. Le rouge est une noble

couleur.

JACK. Pour moi, j'en voudrais un vert; le vert est la couleur de la

nature.

FRITZ. Et moi, un gris, c'est une couleur économique.

FRANZ. Le blanc vaudrait mieux, c'est la couleur la mieux adaptée au

climat où nous vivons. Le blanc repousse les rayons du soleil, tandis

que le noir les absorbe.

MOI. Je crois que je me déciderai pour le rouge. Comme le premier

chapeau est destiné à Franz, je veux lui faire une espèce de barrette

semblable à celle du fils de Guillaume Tell dans les gravures de la

vieille chronique suisse.

MA FEMME. Je vois que personne ne songe à me demander mon avis dans une

matière qui est cependant de la compétence spéciale des femmes. Je vote

pour la barrette rouge, elle nous rappellera les souvenirs de notre

pays.

TOUS. Oui, oui, une barrette rouge, avec un plumet de plumes

d'autruche.»

Je distribuai immédiatement les rôles pour notre nouvelle opération. Les

uns furent chargés de raser les peaux d'ondatra avec de vieilles lames

de couteau; les autres se mirent en devoir de peigner les fourrures de

lapins angoras, tandis que ma femme s'occupait de mêler les deux

espèces. Quant à moi, j'eus bientôt fabriqué un arçon de chapelier avec

une corde de boyau de requin, et plusieurs formes de bois en deux

morceaux d'une certaine hauteur et d'une certaine largeur. Il me fallait

encore un instrument pour presser, et un autre pour fouler; ils furent

bientôt prêts tous deux, et nous ne tardâmes pas à obtenir un feutre

léger, que nous mîmes en oeuvre sur-le-champ. Je terminai l'opération en

plongeant notre ouvrage dans une décoction de cochenille, fraîche,

délayée avec du vinaigre d'hydromel. Lorsque le feutre me parut

suffisamment préparé, je le plaçai enfin sur la forme afin de lui faire

passer la nuit dans le four, et le lendemain matin j'avais une barrette

suisse du plus beau rouge et du plus brillant poli. Ma femme se chargea

d'achever l'ouvrage en y ajoutant une coiffe de soie et une ganse d'or,

dans laquelle on plaça un plumet de quatre plumes d'autruche. Alors le

chef-d'oeuvre fut mis en triomphe sur la tête de Franz, auquel il allait

parfaitement.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 59 / 70 题