La mère eut alors le récit détaillé de notre merveilleuse capture, et
Ernest, dont la brillante imagination était en travail depuis une heure,
finit par se faire un tableau si romantique de cette mémorable journée,
qu'il s'écria les larmes aux yeux: «Ne serai-je donc jamais là dans les
occasions où il y a du plaisir et de la gloire à gagner!
MOI. On ne peut avoir tous les avantages à la fois. Tu n'es pas grand
amateur des scènes guerrières, et sous ce rapport il faut avouer que tu
le cèdes à tes deux frères. Mais d'un autre côté on ne peut te refuser
un mérite non moins important: c'est celui d'aimer l'instruction, et
d'être en bon chemin d'y arriver. Il s'est déjà rencontré plus d'une
occasion pour nous de mettre à profit tes connaissances en histoire
naturelle, et peut-être es-tu destiné à devenir notre interprète, si la
Providence envoyait un navire étranger sur ces côtes.»
Comme il était trop tard ce jour-là pour songer au retour, il fallut
s'occuper de notre prisonnier et lui préparer un gîte pour la nuit.
L'opération ne fut pas longue; car je me contentai de le faire attacher
entre deux arbres, dans le voisinage de la grotte. Le reste du jour fut
employé à employer nos provisions et nos nouvelles découvertes; nous ne
voulions rien abandonner: tant l'homme a de la peine à renoncer aux
richesses nouvellement acquises, et dont son imagination lui représente
vivement les avantages futurs!
Le lendemain matin, de bonne heure, nous reprîmes le chemin de
l'habitation; mais il fallut bien de la peine et bien des efforts pour
décider l'autruche à se mettre en route. Nous n'en vînmes à bout qu'en
lui jetant un voile sur la tête comme la veille. Elle fut attachée de
nouveau entre ses deux gardiens, dont l'un marchait devant, et l'autre
derrière, de manière à lui rendre impossibles tous efforts pour
s'écarter de la ligne droite. Une longue corde les attachait tous trois
au timon du chariot, où figurait notre magnifique vache en qualité de
timonier. Ernest était sur son dos, et ma femme dans le chariot. Quant à
moi, je montais Leichtfuss, et Fritz le jeune ânon; de sorte que nous
formions une caravane bizarre, mais généralement bien montée.
Nous fîmes halte près de l'Écluse, pour donner le temps aux enfants de
reprendre leurs plumes d'autruche, et en même temps pour faire une
provision de cette terre à pipe dont nous devions la découverte à ma
femme. La plante rampante qu'elle avait prise pour une espèce de fève se
trouva être un pied de vanille, qui donne ce parfum si recherché dans
nos climats. Les gousses, longues d'un demi-pied, renferment un certain
nombre de graines noires et brillantes, qui répandent une odeur
délicieuse lorsque les rayons du soleil ont achevé leur maturité.
Avant de quitter ce lieu, je fermai de nouveau le passage, à l'aide
d'une barrière de bambous fortement fixée aux deux extrémités, et qui
nous parut presque impénétrable. Pour plus de précaution cependant, je
fis joncher la terre de branches, à une certaine distance, dans
l'intérieur de la vallée, afin que nos légers prisonniers ne
rencontrassent pas un terrain solide, s'il leur prenait fantaisie de
franchir d'un bond notre impuissante muraille. Enfin, comme le sable ne
portait aucune trace récente qui indiquât l'évasion des antilopes ou des
gazelles, nous prîmes la précaution d'effacer nos propres traces, afin
d'être avertis du passage des animaux qui pourraient à l'avenir
s'échapper de la vallée, ou s'y introduire par cette voie.
Puis la caravane reprit lentement sa route, afin d'atteindre au moins la
ferme avant l'obscurité; puisqu'il était devenu impossible de pousser
plus loin ce jour-là. En passant près de la plantation de cannes à
sucre, je fis ramasser la chair des pécaris, qui se trouvait
parfaitement conservée. Nous n'oubliâmes pas non plus de nous pourvoir
d'un certain nombre de cannes, et nous poursuivîmes notre route au clair
de la lune, malgré ma répugnance habituelle pour les marches de nuit.
Nous arrivâmes très-tard et accablés de fatigue. Le chariot fut dételé à
la hâte, et l'autruche attachée, comme la veille, entre deux arbres;
puis, après un léger repas, chacun s'en alla s'étendre sur son lit de
coton, pour y chercher le repos dont il avait si grand besoin.
En nous levant, nous vîmes avec plaisir que les couveuses avaient
heureusement accompli leur tâche. L'une conduisait les poussins
domestiques, et l'autre les poussins sauvages dont Jack avait rapporté
les oeufs dans la cabane. Dans cette dernière couvée, nous remarquâmes
quelques oiseaux d'une espèce inconnue en Europe, que ma femme manifesta
le désir d'emporter à l'habitation.
Nous nous occupâmes alors du déjeuner pour reprendre ensuite la route de
notre demeure, dont nous n'approchions pas sans émotion, après une si
longue absence. Marchant donc sans prendre de repos, malgré la chaleur
qui commençait à devenir insupportable, nous arrivâmes avant midi à
notre habitation, pour ne plus nous en éloigner de longtemps.