Capture d'une autruche.--La vanille.--L'euphorbe et les oeufs
d'autruche.
Au lever du jour, j'éveillai les enfants pour commencer les préparatifs
de départ. Nos occupations tiraient à leur fin. La chair d'ours était
fumée, la graisse préparée et renfermée dans des tiges de bambou.
D'ailleurs la saison des pluies approchait, et nous ne nous souciions
pas de l'attendre à une pareille distance de notre demeure et de toutes
nos ressources. Je ne voulais pas non plus renoncer aux oeufs d'autruche
ni à ma gomme d'euphorbe, et, malgré la distance, il était facile de
rapporter tout cela en faisant la route à cheval, ce qui nous épargnait
la moitié du temps.
C'est par suite de cette résolution que je fis mettre tout le monde sur
pied, et bientôt, munis des provisions nécessaires, nous nous mîmes en
route pour l'expédition projetée.
Pour cette fois Fritz m'avait prêté sa monture, et il avait pris notre
jeune âne. Ernest demeura près de sa mère, à laquelle il pouvait être
d'un plus grand secours que le petit Franz. Nous leur laissâmes aussi
les jeunes chiens Braun et Falb; après quoi la petite caravane se mit en
route pleine de confiance et d'ardeur.
Nous suivions de nouveau le cours de la vallée comme dans notre première
expédition, mais dans la direction contraire. Nous ne tardâmes pas à
rencontrer l'étang aux Tortues, dont nous profitâmes pour remplir nos
calebasses, et nous atteignîmes bientôt le _Champ des Arabes_; nom que
je donnai par dérision à la hauteur du sommet de laquelle nous avions
pris les autruches pour des cavaliers du désert.
Jack et Franz partirent en avant, et je les laissai faire, en songeant
que dans cette plaine immense j'étais sûr de ne pas les perdre de vue.
Je résolus même de faire une halte avec Fritz pour ramasser la gomme
d'euphorbe que j'avais préparée dans notre dernière expédition, et que
les rayons du soleil devaient avoir suffisamment desséchée. Nous nous
mîmes donc en devoir de visiter les tiges environnantes, et de déposer
la précieuse liqueur dans une tige de bambou apportée à cet effet. Ma
prévoyance fut récompensée par une abondante récolte, car les tiges se
trouvaient pleines de suc, et mes entailles avaient été pratiquées avec
autant de soin que d'intelligence.
«C'est une plante très-vénéneuse, dis-je à Fritz; je compte l'employer
en cas d'attaque sérieuse de la part des singes sur nos plantations; et,
à toute extrémité, j'essaierai d'empoisonner leurs eaux, malgré toute ma
répugnance pour ce cruel moyen. C'est aussi une recette infaillible
contre les insectes qui pourraient s'introduire dans notre cabinet
d'histoire naturelle; mais je me garderai bien de propager une plante
aussi dangereuse dans les environs de notre demeure.»
Notre récolte terminée, nous remontâmes à cheval pour suivre les traces
de nos éclaireurs. Ils étaient déjà enfoncés dans la savane, et nous
avions de la peine à les distinguer. Selon nos conjectures, ils devaient
se trouver dans le voisinage du nid d'autruche et s'en approcher par
derrière, afin de rabattre les oiseaux de notre côté, s'ils se
trouvaient sur leur nid; car on sait que chez l'autruche le mâle partage
avec la femelle le soin de couver les oeufs, et que souvent plusieurs
femelles réunissent leurs oeufs dans un seul nid qu'elles couvent
alternativement.
Fritz, qui avait résolu de prendre vivante la première autruche qu'il
rencontrerait, avait eu la précaution de garnir de coton le bec de son
aigle, afin de n'avoir pas à redouter une catastrophe pareille à celle
qui avait ensanglanté notre première chasse. Je lui avais rendu sa
monture, plus propre que notre ânon à la poursuite de l'autruche. Nous
nous portâmes chacun de notre côté à une certaine distance du nid,
attendant avec impatience le moment d'agir.
Quelques instants s'étaient à peine écoulés, lorsque je vis plusieurs
masses vivantes sortir du taillis, dans le voisinage immédiat du nid, et
se diriger vers nous avec une extrême rapidité. Nous demeurâmes si
fermes, que les pauvres animaux ne nous aperçurent pas, ou du moins nous
crurent moins dangereux que les chiens déjà sur leurs traces. Leur
course était tellement rapide, que bientôt nous reconnûmes un mâle qui
avait fait partie de la troupe antérieure, ou qui avait remplacé celui
dont la mort nous causait tant de regrets. Il devint aussitôt le but de
nos poursuites. Les femelles étaient au nombre de trois, et elles
marchaient immédiatement sur ses traces. Lorsqu'il fut à une portée de
pistolet, je lui lançai mon _lazo_, mais avec tant de maladresse, qu'au
lieu d'atteindre une cuisse ou une jambe, il alla frapper l'extrémité
des ailes, où il s'embarrassa à la vérité, mais sans retarder la fuite
de l'animal, qui, effrayé de cette brusque attaque, changea subitement
la direction de sa course.
Les femelles se dispersèrent à droite et à gauche; mais nous les
abandonnâmes à leur fortune pour courir sur les traces du mâle. Jack et
Franz s'élancèrent de leur côté pour aller presser Fritz de donner le
signal décisif. Celui-ci lâcha son aigle, qui commença par planer
au-dessus de l'autruche sans faire mine de l'attaquer. L'approche de ce
nouvel ennemi acheva de dérouter le pauvre animal, qui se mit à courir
çà et là, sans suivre désormais aucune route, de manière que nous eûmes
le temps de l'approcher. Dans ce moment l'aigle planait si bas, que ses
ailes touchaient presque la tête de l'autruche; Jack prit son temps, et
lança son _lazo_ avec tant de bonheur, qu'il atteignit la jambe du
fuyard. L'animal tomba, et sa chute fut suivie d'un cri de victoire.
Nous arrivâmes à temps pour écarter l'aigle et les chiens, et pour
empêcher le prisonnier de se débarrasser de ses liens.
Cependant les efforts désespérés de l'autruche pour dégager ses jambes
nous faisaient craindre qu'elle ne parvînt à rompre ses liens et à nous
échapper. Nous n'osions l'approcher de ce côté; mais elle n'était guère
moins terrible de l'autre, à cause de ses formidables coups d'ailes. La
position devenait critique: nous regardions en silence ses terribles
moyens de défense, contre lesquels nos efforts devenaient inutiles,
puisque la première condition était de ne pas blesser l'animal
grièvement. Enfin j'eus l'heureuse idée de jeter mon mouchoir sur sa
tête et de le lui attacher fortement autour du cou. Alors nous eûmes
beau jeu; car, aussitôt que l'autruche eut perdu l'usage de ses yeux,
elle se laissa lier et garrotter sans résistance. Nous commençâmes par
lui attacher les jambes et les pieds, de manière à lui laisser la
liberté de marcher, sans lui permettre de courir; ensuite je lui
entourai le corps d'une large ceinture de peau de chien de mer, qui lui
emprisonnait les ailes.
Malgré tout, Fritz élevait encore des doutes sur la possibilité
d'apprivoiser l'animal et de l'employer à des travaux utiles.
MOI. «Tu as donc oublié comment les Indiens s'y prennent pour
apprivoiser leurs éléphants?
FRANZ. Non, sans doute: ils l'attachent entre deux éléphants
apprivoisés, après lui avoir fortement lié la trompe pour lui enlever
toute défense, et alors il faut bien que le prisonnier obéisse; car,
s'il fait le récalcitrant, ses deux chefs de file tombent sur lui à
coups de trompe, tandis que les cornacs le frappent sans relâche de
leurs épieux derrière les oreilles.
JACK. Alors il faudrait avoir deux autruches apprivoisées pour appliquer
le même système à notre prisonnier, à moins de l'attacher entre Fritz et
moi: ce qui serait une mauvaise ressource.
MOI. Pourquoi faudrait-il nécessairement deux autruches pour en dompter
une troisième? N'avons-nous pas d'autres animaux aussi forts? Pourquoi
Sturm et Brummer ne feraient-ils pas l'office de chefs de file; et Jack
et Franz celui de cornacs? Mais il faut avoir la précaution d'attacher
fortement les jambes de notre prisonnier.»
Les trois enfants firent un saut de joie en s'écriant: «Voilà un moyen
excellent! Il ne peut manquer de réussir.»
Je me mis alors en devoir de passer sous les ailes de l'autruche deux
nouvelles courroies moins fortes que la première, et assez longues pour
qu'en les tenant par l'extrémité on ne courût aucun risque d'être
atteint. La première fut passée dans les cornes de Brummer, et la
seconde dans celles de Sturm. Mes deux Jeunes cornacs reçurent l'ordre
de prendre place sur leurs montures, et de se montrer attentifs, car je
m'étais mis en devoir de délivrer l'animal des deux lacets et du voile
qui le privait de l'usage de ses yeux: double entreprise qui me réussit
au delà de toute attente. La chose faite, je m'éloignai prudemment par
un saut de côté, et nous commençâmes à observer avec anxiété les
mouvements ultérieurs de l'animal abandonné à lui-même.
Il commença par demeurer à terre sans mouvement, ne semblant vouloir
faire usage de sa liberté que pour promener autour de lui des regards
effarés. Tout à coup nous le vîmes sauter sur ses pieds, espérant
prendre la fuite sans obstacles; mais la violence de son effort le fit
retomber sur ses genoux. Toutefois il ne tarda pas à se relever et à
renouveler sa tentative, quoique avec plus de prudence; mais ses deux
gardiens étaient trop vigoureux pour se laisser ébranler. Alors
l'autruche voulut essayer la violence, et elle commença à frapper l'air
à droite et à gauche; mais ses ailes étaient trop courtes, et d'ailleurs
trop embarrassées dans leurs liens, pour que l'entreprise lui réussît:
au bout de quelques instants elle retomba sur la poitrine. Un vigoureux
coup de fouet l'ayant remise sur pied, elle essaya de se retourner et de
prendre la fuite par derrière; mais cette dernière tentative ne fut pas
plus heureuse que les précédentes. Voyant toute résistance inutile, le
pauvre animal se résigna à reprendre son chemin au grand trot, suivi de
ses deux gardiens, qui surent si habilement épuiser ses forces, qu'elle
se mit bientôt d'elle-même à une allure modérée.
Jugeant alors que le moment favorable était venu, j'ordonnai aux deux
cornacs de se diriger vers le champ des Arabes, pendant que Fritz et moi
nous nous rendions au nid pour faire une reconnaissance et choisir les
oeufs que nous voulions rapporter.
J'avais fait les préparatifs pour cette opération, et nous avions deux
grands sacs avec du coton, afin d'y mettre notre butin en sûreté jusqu'à
l'habitation.
Je ne tardai pas à reconnaître notre croix de bois, qui nous guida droit
au nid; nous n'étions plus qu'à quelques pas, lorsqu'une femelle en
sauta si brusquement, qu'elle ne nous laissa pas le temps de l'attaque.
Mais sa présence était un signe certain que le nid n'avait pas été
abandonné depuis notre dernière visite, et nous n'en fûmes que plus
empressés à nous saisir des oeufs, espérant que dans le nombre il s'en
trouvait de vivants. Nous en choisîmes donc une douzaine sans déranger
le reste, dans l'espoir que les couveuses retourneraient au nid après
notre départ.
Nous nous hâtâmes d'emballer notre butin avec les plus grandes
précautions, et, après avoir chargé les sacs sur nos montures, je me mis
en devoir d'aller gagner le rendez-vous où les dompteurs d'autruches
devaient nous attendre. Trouvant alors la journée suffisamment remplie,
je donnai le signal du retour, et nous eûmes bientôt regagné notre
demeure.
Ernest et sa mère ouvrirent de grands yeux à la vue de notre nouveau
prisonnier, et la surprise leur ferma la bouche pendant quelques
minutes.
MA FEMME. «Au nom du Ciel quel nouvel hôte amenez-vous là?
Qu'allons-nous faire d'un pareil compagnon, et à quoi nous servira-t-il?
JACK. D'abord c'est un excellent coureur, et s'il est vrai que cette
contrée tienne au continent africain ou asiatique, il me faudra peu de
jours pour arriver à la première colonie européenne, où je saurai bien
tout préparer pour notre délivrance. Je propose donc que l'on appelle le
nouveau venu _Brausewind_ (vent impétueux): c'est un nom qu'il ne
tardera pas à mériter. Et toi, Ernest, je te cèderai mon Bucéphale
aussitôt que celui-ci sera en état d'être monté.
MOI. Quant à toi, ma chère femme, tu n'as pas besoin de t'inquiéter de
la nourriture de notre hôte; la terre y pourvoira, et j'espère qu'on ne
pourra lui reprocher de nourrir une bouche inutile. C'est un compagnon
qui gagnera son pain, je t'en réponds, s'il se laisse une fois
apprivoiser.
FRANZ. Cher père, voici Jack qui s'empare déjà de l'autruche, comme si
nous n'avions pas concouru à sa capture, moi avec mes jambes, et Fritz
avec son aigle.
MOI. Alors il faut partager l'oiseau entre les chasseurs. Je réclame le
corps pour ma part; Fritz aura la tête, Jack les jambes, et quant à toi,
mon pauvre petit, on t'accordera le droit de porter deux plumes de la
queue, car c'est par cette partie que tu as saisi l'animal lorsqu'il est
tombé sous nos coups.
FRANZ. Ah! papa! j'aime mieux renoncer à mes plumes, pourvu que l'oiseau
reste entier.
MOI. Alors j'abandonnerai également mes prétentions, pour ne pas être
cause du partage de l'animal.
FRITZ. Et moi j'en ferai de même, si Jack veut s'accommoder de l'oiseau
tout entier.
JACK. Grand merci de votre générosité. Alors la pauvre bête est sauvée,
car les jambes m'appartenaient déjà; et je suis peu disposé à les
couper. Maintenant Franz devrait suivre votre exemple, et m'abandonner
ses plumes.
FRANZ. Très-volontiers, car je vois qu'on s'est moqué de moi: il faut
bien que l'autruche appartienne à quelqu'un en entier.