CHAPITRE XIII

Capture d'une autruche.--La vanille.--L'euphorbe et les oeufs

d'autruche.

Au lever du jour, j'éveillai les enfants pour commencer les préparatifs

de départ. Nos occupations tiraient à leur fin. La chair d'ours était

fumée, la graisse préparée et renfermée dans des tiges de bambou.

D'ailleurs la saison des pluies approchait, et nous ne nous souciions

pas de l'attendre à une pareille distance de notre demeure et de toutes

nos ressources. Je ne voulais pas non plus renoncer aux oeufs d'autruche

ni à ma gomme d'euphorbe, et, malgré la distance, il était facile de

rapporter tout cela en faisant la route à cheval, ce qui nous épargnait

la moitié du temps.

C'est par suite de cette résolution que je fis mettre tout le monde sur

pied, et bientôt, munis des provisions nécessaires, nous nous mîmes en

route pour l'expédition projetée.

Pour cette fois Fritz m'avait prêté sa monture, et il avait pris notre

jeune âne. Ernest demeura près de sa mère, à laquelle il pouvait être

d'un plus grand secours que le petit Franz. Nous leur laissâmes aussi

les jeunes chiens Braun et Falb; après quoi la petite caravane se mit en

route pleine de confiance et d'ardeur.

Nous suivions de nouveau le cours de la vallée comme dans notre première

expédition, mais dans la direction contraire. Nous ne tardâmes pas à

rencontrer l'étang aux Tortues, dont nous profitâmes pour remplir nos

calebasses, et nous atteignîmes bientôt le _Champ des Arabes_; nom que

je donnai par dérision à la hauteur du sommet de laquelle nous avions

pris les autruches pour des cavaliers du désert.

Jack et Franz partirent en avant, et je les laissai faire, en songeant

que dans cette plaine immense j'étais sûr de ne pas les perdre de vue.

Je résolus même de faire une halte avec Fritz pour ramasser la gomme

d'euphorbe que j'avais préparée dans notre dernière expédition, et que

les rayons du soleil devaient avoir suffisamment desséchée. Nous nous

mîmes donc en devoir de visiter les tiges environnantes, et de déposer

la précieuse liqueur dans une tige de bambou apportée à cet effet. Ma

prévoyance fut récompensée par une abondante récolte, car les tiges se

trouvaient pleines de suc, et mes entailles avaient été pratiquées avec

autant de soin que d'intelligence.

«C'est une plante très-vénéneuse, dis-je à Fritz; je compte l'employer

en cas d'attaque sérieuse de la part des singes sur nos plantations; et,

à toute extrémité, j'essaierai d'empoisonner leurs eaux, malgré toute ma

répugnance pour ce cruel moyen. C'est aussi une recette infaillible

contre les insectes qui pourraient s'introduire dans notre cabinet

d'histoire naturelle; mais je me garderai bien de propager une plante

aussi dangereuse dans les environs de notre demeure.»

Notre récolte terminée, nous remontâmes à cheval pour suivre les traces

de nos éclaireurs. Ils étaient déjà enfoncés dans la savane, et nous

avions de la peine à les distinguer. Selon nos conjectures, ils devaient

se trouver dans le voisinage du nid d'autruche et s'en approcher par

derrière, afin de rabattre les oiseaux de notre côté, s'ils se

trouvaient sur leur nid; car on sait que chez l'autruche le mâle partage

avec la femelle le soin de couver les oeufs, et que souvent plusieurs

femelles réunissent leurs oeufs dans un seul nid qu'elles couvent

alternativement.

Fritz, qui avait résolu de prendre vivante la première autruche qu'il

rencontrerait, avait eu la précaution de garnir de coton le bec de son

aigle, afin de n'avoir pas à redouter une catastrophe pareille à celle

qui avait ensanglanté notre première chasse. Je lui avais rendu sa

monture, plus propre que notre ânon à la poursuite de l'autruche. Nous

nous portâmes chacun de notre côté à une certaine distance du nid,

attendant avec impatience le moment d'agir.

Quelques instants s'étaient à peine écoulés, lorsque je vis plusieurs

masses vivantes sortir du taillis, dans le voisinage immédiat du nid, et

se diriger vers nous avec une extrême rapidité. Nous demeurâmes si

fermes, que les pauvres animaux ne nous aperçurent pas, ou du moins nous

crurent moins dangereux que les chiens déjà sur leurs traces. Leur

course était tellement rapide, que bientôt nous reconnûmes un mâle qui

avait fait partie de la troupe antérieure, ou qui avait remplacé celui

dont la mort nous causait tant de regrets. Il devint aussitôt le but de

nos poursuites. Les femelles étaient au nombre de trois, et elles

marchaient immédiatement sur ses traces. Lorsqu'il fut à une portée de

pistolet, je lui lançai mon _lazo_, mais avec tant de maladresse, qu'au

lieu d'atteindre une cuisse ou une jambe, il alla frapper l'extrémité

des ailes, où il s'embarrassa à la vérité, mais sans retarder la fuite

de l'animal, qui, effrayé de cette brusque attaque, changea subitement

la direction de sa course.

Les femelles se dispersèrent à droite et à gauche; mais nous les

abandonnâmes à leur fortune pour courir sur les traces du mâle. Jack et

Franz s'élancèrent de leur côté pour aller presser Fritz de donner le

signal décisif. Celui-ci lâcha son aigle, qui commença par planer

au-dessus de l'autruche sans faire mine de l'attaquer. L'approche de ce

nouvel ennemi acheva de dérouter le pauvre animal, qui se mit à courir

çà et là, sans suivre désormais aucune route, de manière que nous eûmes

le temps de l'approcher. Dans ce moment l'aigle planait si bas, que ses

ailes touchaient presque la tête de l'autruche; Jack prit son temps, et

lança son _lazo_ avec tant de bonheur, qu'il atteignit la jambe du

fuyard. L'animal tomba, et sa chute fut suivie d'un cri de victoire.

Nous arrivâmes à temps pour écarter l'aigle et les chiens, et pour

empêcher le prisonnier de se débarrasser de ses liens.

Cependant les efforts désespérés de l'autruche pour dégager ses jambes

nous faisaient craindre qu'elle ne parvînt à rompre ses liens et à nous

échapper. Nous n'osions l'approcher de ce côté; mais elle n'était guère

moins terrible de l'autre, à cause de ses formidables coups d'ailes. La

position devenait critique: nous regardions en silence ses terribles

moyens de défense, contre lesquels nos efforts devenaient inutiles,

puisque la première condition était de ne pas blesser l'animal

grièvement. Enfin j'eus l'heureuse idée de jeter mon mouchoir sur sa

tête et de le lui attacher fortement autour du cou. Alors nous eûmes

beau jeu; car, aussitôt que l'autruche eut perdu l'usage de ses yeux,

elle se laissa lier et garrotter sans résistance. Nous commençâmes par

lui attacher les jambes et les pieds, de manière à lui laisser la

liberté de marcher, sans lui permettre de courir; ensuite je lui

entourai le corps d'une large ceinture de peau de chien de mer, qui lui

emprisonnait les ailes.

Malgré tout, Fritz élevait encore des doutes sur la possibilité

d'apprivoiser l'animal et de l'employer à des travaux utiles.

MOI. «Tu as donc oublié comment les Indiens s'y prennent pour

apprivoiser leurs éléphants?

FRANZ. Non, sans doute: ils l'attachent entre deux éléphants

apprivoisés, après lui avoir fortement lié la trompe pour lui enlever

toute défense, et alors il faut bien que le prisonnier obéisse; car,

s'il fait le récalcitrant, ses deux chefs de file tombent sur lui à

coups de trompe, tandis que les cornacs le frappent sans relâche de

leurs épieux derrière les oreilles.

JACK. Alors il faudrait avoir deux autruches apprivoisées pour appliquer

le même système à notre prisonnier, à moins de l'attacher entre Fritz et

moi: ce qui serait une mauvaise ressource.

MOI. Pourquoi faudrait-il nécessairement deux autruches pour en dompter

une troisième? N'avons-nous pas d'autres animaux aussi forts? Pourquoi

Sturm et Brummer ne feraient-ils pas l'office de chefs de file; et Jack

et Franz celui de cornacs? Mais il faut avoir la précaution d'attacher

fortement les jambes de notre prisonnier.»

Les trois enfants firent un saut de joie en s'écriant: «Voilà un moyen

excellent! Il ne peut manquer de réussir.»

Je me mis alors en devoir de passer sous les ailes de l'autruche deux

nouvelles courroies moins fortes que la première, et assez longues pour

qu'en les tenant par l'extrémité on ne courût aucun risque d'être

atteint. La première fut passée dans les cornes de Brummer, et la

seconde dans celles de Sturm. Mes deux Jeunes cornacs reçurent l'ordre

de prendre place sur leurs montures, et de se montrer attentifs, car je

m'étais mis en devoir de délivrer l'animal des deux lacets et du voile

qui le privait de l'usage de ses yeux: double entreprise qui me réussit

au delà de toute attente. La chose faite, je m'éloignai prudemment par

un saut de côté, et nous commençâmes à observer avec anxiété les

mouvements ultérieurs de l'animal abandonné à lui-même.

Il commença par demeurer à terre sans mouvement, ne semblant vouloir

faire usage de sa liberté que pour promener autour de lui des regards

effarés. Tout à coup nous le vîmes sauter sur ses pieds, espérant

prendre la fuite sans obstacles; mais la violence de son effort le fit

retomber sur ses genoux. Toutefois il ne tarda pas à se relever et à

renouveler sa tentative, quoique avec plus de prudence; mais ses deux

gardiens étaient trop vigoureux pour se laisser ébranler. Alors

l'autruche voulut essayer la violence, et elle commença à frapper l'air

à droite et à gauche; mais ses ailes étaient trop courtes, et d'ailleurs

trop embarrassées dans leurs liens, pour que l'entreprise lui réussît:

au bout de quelques instants elle retomba sur la poitrine. Un vigoureux

coup de fouet l'ayant remise sur pied, elle essaya de se retourner et de

prendre la fuite par derrière; mais cette dernière tentative ne fut pas

plus heureuse que les précédentes. Voyant toute résistance inutile, le

pauvre animal se résigna à reprendre son chemin au grand trot, suivi de

ses deux gardiens, qui surent si habilement épuiser ses forces, qu'elle

se mit bientôt d'elle-même à une allure modérée.

Jugeant alors que le moment favorable était venu, j'ordonnai aux deux

cornacs de se diriger vers le champ des Arabes, pendant que Fritz et moi

nous nous rendions au nid pour faire une reconnaissance et choisir les

oeufs que nous voulions rapporter.

J'avais fait les préparatifs pour cette opération, et nous avions deux

grands sacs avec du coton, afin d'y mettre notre butin en sûreté jusqu'à

l'habitation.

Je ne tardai pas à reconnaître notre croix de bois, qui nous guida droit

au nid; nous n'étions plus qu'à quelques pas, lorsqu'une femelle en

sauta si brusquement, qu'elle ne nous laissa pas le temps de l'attaque.

Mais sa présence était un signe certain que le nid n'avait pas été

abandonné depuis notre dernière visite, et nous n'en fûmes que plus

empressés à nous saisir des oeufs, espérant que dans le nombre il s'en

trouvait de vivants. Nous en choisîmes donc une douzaine sans déranger

le reste, dans l'espoir que les couveuses retourneraient au nid après

notre départ.

Nous nous hâtâmes d'emballer notre butin avec les plus grandes

précautions, et, après avoir chargé les sacs sur nos montures, je me mis

en devoir d'aller gagner le rendez-vous où les dompteurs d'autruches

devaient nous attendre. Trouvant alors la journée suffisamment remplie,

je donnai le signal du retour, et nous eûmes bientôt regagné notre

demeure.

Ernest et sa mère ouvrirent de grands yeux à la vue de notre nouveau

prisonnier, et la surprise leur ferma la bouche pendant quelques

minutes.

MA FEMME. «Au nom du Ciel quel nouvel hôte amenez-vous là?

Qu'allons-nous faire d'un pareil compagnon, et à quoi nous servira-t-il?

JACK. D'abord c'est un excellent coureur, et s'il est vrai que cette

contrée tienne au continent africain ou asiatique, il me faudra peu de

jours pour arriver à la première colonie européenne, où je saurai bien

tout préparer pour notre délivrance. Je propose donc que l'on appelle le

nouveau venu _Brausewind_ (vent impétueux): c'est un nom qu'il ne

tardera pas à mériter. Et toi, Ernest, je te cèderai mon Bucéphale

aussitôt que celui-ci sera en état d'être monté.

MOI. Quant à toi, ma chère femme, tu n'as pas besoin de t'inquiéter de

la nourriture de notre hôte; la terre y pourvoira, et j'espère qu'on ne

pourra lui reprocher de nourrir une bouche inutile. C'est un compagnon

qui gagnera son pain, je t'en réponds, s'il se laisse une fois

apprivoiser.

FRANZ. Cher père, voici Jack qui s'empare déjà de l'autruche, comme si

nous n'avions pas concouru à sa capture, moi avec mes jambes, et Fritz

avec son aigle.

MOI. Alors il faut partager l'oiseau entre les chasseurs. Je réclame le

corps pour ma part; Fritz aura la tête, Jack les jambes, et quant à toi,

mon pauvre petit, on t'accordera le droit de porter deux plumes de la

queue, car c'est par cette partie que tu as saisi l'animal lorsqu'il est

tombé sous nos coups.

FRANZ. Ah! papa! j'aime mieux renoncer à mes plumes, pourvu que l'oiseau

reste entier.

MOI. Alors j'abandonnerai également mes prétentions, pour ne pas être

cause du partage de l'animal.

FRITZ. Et moi j'en ferai de même, si Jack veut s'accommoder de l'oiseau

tout entier.

JACK. Grand merci de votre générosité. Alors la pauvre bête est sauvée,

car les jambes m'appartenaient déjà; et je suis peu disposé à les

couper. Maintenant Franz devrait suivre votre exemple, et m'abandonner

ses plumes.

FRANZ. Très-volontiers, car je vois qu'on s'est moqué de moi: il faut

bien que l'autruche appartienne à quelqu'un en entier.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 57 / 70 题