Préparation de la chair de l'ours.--Le poivre.--Excursion dans la
savane.--Le lapin angora.--L'antilope royale.--L'oiseau aux abeilles et
le verre fossile.
J'employai encore un jour avant de terminer mon travail. Après avoir
enlevé les peaux avec assez de succès, je partageai le corps par
quartiers, en ayant soin de mettre les pieds à part. Le reste de la
chair fut coupé par tranches, à la manière des boucaniers des Indes
occidentales. Quant au lard, que j'avais réservé avec le plus grand
soin, ma femme se chargea de le fondre, afin d'en faire usage dans la
cuisine en guise de graisse ou de beurre.
Les deux ours et le pécari nous donnèrent environ un quintal de graisse
fondue, que je fis enfermer dans un baril de bambou afin d'en opérer le
transport plus commodément. Les carcasses et les entrailles furent
abandonnées aux oiseaux, qui en eurent bientôt fait disparaître jusqu'à
la dernière trace. Grâce à leur activité, les deux crânes se trouvèrent
en état de figurer avec honneur dans notre cabinet d'histoire naturelle.
Les peaux furent salées, lavées et séchées, après avoir été nettoyées
aussi parfaitement que possible à l'aide de nos couteaux.
Pour préparer notre viande, je me contentai d'entretenir continuellement
autour d'elle une épaisse fumée, et, comme nous nous trouvions trop loin
pour mettre à contribution les feuilles du ravensara, il fallut nous
contenter des arbrisseaux voisins, au milieu desquels nous eûmes le
bonheur de rencontrer plusieurs bois aromatiques.
Je remarquai une plante grimpante dont les feuilles fortement odorantes
présentaient une grande analogie avec la feuille de lierre. La tige,
presque semblable au cep de vigne, portait comme lui des espèces de
grappes de petites baies moitié rouges, moitié vertes; ce que
j'attribuai à leurs différents degrés de maturité. Le goût en était si
piquant et en même temps si aromatique, que je n'hésitai pas à prononcer
que nous venions de découvrir la vraie plante à poivre: découverte
précieuse dans un climat où les épices sont d'un si grand usage et d'une
si grande utilité.
Les enfants furent chargés de me rapporter une provision de ces petites
grappes, dont nous détachâmes les baies, en ayant soin de séparer les
rouges et les vertes. Les premières furent mises dans une infusion d'eau
de sel, et les autres exposées aux rayons du soleil. Le lendemain nous
les retirâmes de l'eau pour les frotter dans nos mains jusqu'à ce
qu'elles fussent devenues blanches comme la neige. Nous obtînmes ainsi
en peu de temps environ vingt-cinq livres de poivre blanc et de poivre
noir, provision suffisante pour nos premiers besoins. J'eus soin
également de faire mettre à part un certain nombre de rejetons de cette
plante précieuse, afin d'en essayer la culture dans le voisinage de
notre demeure.
Ce travail terminé, voyant que nous n'avions plus rien de pressé à
entreprendre, je résolus de mettre à l'essai les forces et le courage de
mes jeunes compagnons. Ils reçurent donc la permission de se préparer à
une seconde excursion dans la savane, pour s'y livrer à la chasse ou à
de nouvelles découvertes.
Tous acceptèrent la proposition avec joie, à l'exception d'Ernest, qui
demanda et obtint la permission de rester auprès de nous. Franz, que
j'aurais préféré retenir, me supplia si instamment de le laisser partir
avec ses frères, qu'il me fut impossible de résister à ses prières.
Aussitôt les trois voyageurs s'élancèrent vers leurs montures, qui
paissaient tranquillement à quelques pas de la grotte, et tout fut
bientôt prêt pour le départ. Ernest aida ses frères de la meilleure
grâce, en leur souhaitant d'heureuses rencontres et une suite non
interrompue d'aventures et de découvertes.
Les voilà abandonnés à la providence de Dieu, pensai-je alors en
moi-même, livrés à leur propre prudence et à leurs propres ressources.
Le Ciel peut leur enlever notre protection d'une manière imprévue, et il
faut qu'ils se tiennent prêts à tirer toutes leurs ressources
d'eux-mêmes. Au reste, je suis plein de confiance dans le courage et le
sang-froid de Fritz: d'ailleurs les voici bien montés, bien armés, et ce
n'est pas la première occasion où ils auront montré du coeur et de
l'intelligence. Que le Ciel les accompagne, ajoutai-je en soupirant.
Celui qui a ramené deux fois les fils de Jacob à leur vieux père étendra
sa protection sur les trois enfants d'un de ses plus fidèles serviteurs.
À ces mots, je retournai paisiblement à mon travail, pendant qu'Ernest
se livrait à son expérience sur l'oeuf d'autruche. Bientôt il s'écria:
«La coquille est traversée, mais l'oeuf ne se partage pas encore. Ah!
ah! j'aperçois le poussin; il ne reste plus qu'une pellicule assez
tendre pour la trancher avec le couteau.
--C'est fort bien.... Mais tu aurais dû t'attendre à rencontrer cette
pellicule, car tu as assez brisé d'oeufs dans ta vie pour en observer
l'existence. Les oeufs ne sont, dans l'origine, qu'une simple pellicule,
autour de laquelle se forme plus tard l'enveloppe calcaire que nous
appelons la coquille.»
Je lui présentai mon couteau, à l'aide duquel il eut bientôt achevé
l'opération si longtemps attendue. Lorsque les deux moitiés de l'oeuf
furent séparées, nous trouvâmes l'intérieur en assez bon état; seulement
le poussin était sans vie, et je conjecturai qu'il lui aurait fallu
encore dix à douze jours avant d'éclore. Au reste, nous résolûmes de le
laisser dans sa coquille jusqu'au retour de nos trois chasseurs.
Ernest vint alors m'aider dans mon travail, et, après avoir détaché un
bloc de talc assez considérable, nous eûmes le bonheur de découvrir une
couche épaisse de verre fossile, autrement appelé sélénite. Pour le
moment je me contentai d'en détacher deux tables transparentes d'environ
deux pieds de hauteur, qu'il me sembla facile de fendre en carreaux de
l'épaisseur d'un miroir ordinaire. Ma femme, ordinairement si
indifférente à nos découvertes, ne put retenir l'expression de sa joie à
la vue de cette mine précieuse qui lui promettait une riche provision de
vitres, dont la privation nous avait été si pénible jusqu'à ce jour. Je
doute fort que, même en Russie, où se trouvent les plus riches veines de
sélénite, il eût été commun d'en rencontrer une aussi précieuse, tant
pour la grandeur que pour la transparence des échantillons.
Ma femme prépara pour le souper un morceau d'ours mariné, et nous fîmes
cercle autour du feu en attendant impatiemment le retour de nos
chasseurs.
«Papa, me dit Ernest, ne pourrions-nous pas nous arranger ici une
caverne comme celle de Robinson? La place est toute disposée et demande
peu de travail.
MOI. Je serais assez de cet avis; car elle a deux fois servi d'asile à
des hôtes dangereux, dont il faut prévenir le retour. D'ailleurs elle
est devenue trop importante depuis notre dernière découverte pour songer
à l'abandonner.
ERNEST. Nous planterons à une certaine distance de l'entrée deux ou
trois rangs de jeunes arbres, qui ne tarderont pas à former un rempart
impénétrable, et nous aurons une échelle pour nous introduire dans la
forteresse. Une pareille retraite nous mettrait à l'abri de tout danger.
MOI. Fort bien, mon jeune ingénieur. Il ne s'agit plus que de trouver un
nom à notre ouvrage: le _Fort de la Peur_, par exemple.
ERNEST. Non pas, je vous en prie; le _Fort de l'Ours_ serait une
dénomination plus sonore et plus imposante.
MOI. En effet, voilà un nom aussi imposant que convenable. Je suis
très-satisfait de ton imagination ce matin. Nous songerons à tes plans
lorsque notre construction de là-bas sera un peu plus avancée. Ton
projet mérite examen, puisqu'il laisse entrevoir les moyens
d'exécution.»
Notre conversation fut interrompue à cet endroit par un bruit de pas
précipités; au même instant nous vîmes nos chasseurs se diriger vers le
camp avec des cris d'allégresse. Les trois cavaliers sautèrent
légèrement à bas, permettant à leurs montures d'aller retrouver les gras
pâturages de la prairie. Jack et Franz rapportaient chacun un chevreau
en bandoulière. Fritz avait sa gibecière pendue à l'épaule droite, et le
mouvement des courroies indiquait clairement la présence d'une créature
vivante.
«Bonne chasse! s'écria Jack du plus loin qu'il m'aperçut. Voici deux
vigoureux sauteurs, que nous avons poursuivis avec tant d'opiniâtreté,
qu'ils ont fini par se laisser prendre à la main. Voyez, maman, voici de
nouvelles cravates à la Robinson.
--Oui, s'écria Franz; et Fritz a une paire de lapins angoras dans sa
gibecière; nous aurions pu rapporter aussi un rayon de miel dont un
coucou nous a montré le chemin.
--Vous oubliez le meilleur, interrompit Fritz à son tour: nous avons
fait entrer une troupe d'antilopes dans notre parc, par l'ouverture de
l'Écluse, de sorte que nous pourrons les chasser tout à notre aise, ou
les prendre vivants si nous voulons.
MOI. Oh! oh! voilà bien de la besogne; mais Fritz oublie aussi la plus
importante: c'est que Dieu vous a ramenés sains et saufs dans les bras
de vos parents. Et maintenant faites-moi un récit détaillé de votre
expédition, afin que je voie s'il n'y a pas à en tirer quelque bonne
résolution pour l'avenir.
FRITZ. En vous quittant, nous descendîmes la prairie, et nous ne
tardâmes pas à entrer dans le désert et à nous trouver sur une hauteur
qui nous permettait d'embrasser d'un coup d'oeil tout le paysage
environnant. En promenant nos regards çà et là, nous découvrîmes
bientôt, auprès du gué du Sanglier, deux troupes d'animaux que je pris
pour des chèvres, des antilopes ou des gazelles. L'idée me vint aussitôt
de les chasser du côté de l'Écluse, afin d'enrichir notre vallée de ces
nouveaux hôtes. Nous nous hâtâmes alors de prendre les chiens en laisse,
sachant par expérience que les bêtes sauvages ne redoutent pas moins
leur approche que celle de l'homme.
«Arrivés à une distance convenable, nous jugeâmes à propos de diviser
nos forces. Franz se dirigea vers le ruisseau, Jack prit le milieu, et
moi je m'élançai au galop vers le torrent. Une fois parvenus à nos
postes respectifs, nous commençâmes à nous rapprocher insensiblement,
chacun se dirigeant vers l'Écluse. Lorsque les animaux nous aperçurent,
ils commencèrent à manifester quelque surprise, penchant la tête de
notre côté et dressant les oreilles avec inquiétude. Ceux qui étaient
couchés se relevaient en sursaut, et les petits se réfugiaient sous la
protection de leurs mères. Mais ce fut seulement lorsque je me trouvai
près du gué du Sanglier que je les vis devenir tout à fait inquiets et
faire mine de prendre la fuite. Alors je donnai le signal convenu: les
trois chiens furent lâchés à la fois; pressant nos montures, nous nous
élançâmes au milieu de la troupe effrayée, qui se précipita en désordre
vers le passage de l'Écluse; et bientôt, à notre grande joie, nous les
vîmes disparaître dans les profondeurs de notre vallée. Je fis aussitôt
cesser la poursuite en rappelant les chiens, qui n'obéirent qu'à regret
à nos cris réitérés.
MOI. Voilà qui est admirable. Et maintenant je n'ai plus d'autre
inquiétude que de savoir au juste à quoi nous en tenir sur le compte des
nouveaux habitants de notre vallée.
FRITZ. Il me semble avoir reconnu parmi les fuyards le bouc bleu, si
rare maintenant au Cap, selon les récits des voyageurs. J'ai remarqué
aussi plusieurs animaux qui de loin ressemblaient à de petites vaches,
et d'autres de moindre taille, qu'à l'aspect de leurs cornes j'ai cru
reconnaître pour des gazelles.
MOI. Voici notre solitude peuplée de nouveaux habitants qui seront les
bienvenus, pourvu qu'ils ne soient pas déjà parvenus à s'échapper de
notre paisible domaine.
FRITZ. Ce fut aussi ma première inquiétude, et nous tînmes conseil pour
prévenir cette funeste évasion. Jack pensait qu'il aurait suffi
d'attacher un des chiens à l'entrée du passage; mais je réfléchis que le
chien finirait par ronger sa corde, ou qu'il pourrait devenir la proie
des chacals. Franz était d'avis de disposer un fusil dont la détente
partirait d'elle-même au moyen d'une corde attachée aux deux extrémités
du passage. Cette dernière idée m'en suggéra une plus simple dont
l'exécution ne présentait aucun obstacle: c'était de tendre une corde
dans toute la largeur de l'ouverture, et d'y attacher les plumes
d'autruche que nous avions par bonheur conservées à nos chapeaux. Je
pensai que cet épouvantait suffirait pour écarter des animaux aussi
timides que l'antilope et la gazelle, et les faire renoncer à tout
projet d'évasion.
MOI. À merveille, mon cher Fritz! ton expédient ne peut manquer de
réussir, pour aujourd'hui du moins; et cette nuit les hurlements des
chacals suffiront pour retenir les captifs dans notre paradis. Mais, à
propos, que vas-tu faire de tes lapins angoras? Cet animal est trop
nuisible pour lui accorder l'entrée de notre domaine.
FRITZ. Mais, cher père, n'avons-nous pas à notre disposition deux îles
désertes que nous pourrions peupler sans inconvénient de ces jolis
petits animaux? En y faisant quelques plantations de choux et de navets,
et en y transportant le superflu de nos patates pour la mauvaise saison,
nous pourrons y laisser multiplier les lapins sans inquiétude. Ils nous
fourniront une ample provision de fourrures pour notre chapellerie, car
nous n'aurons pas toujours Ernest pour mettre en déroute une armée de
rats-castors.
MOI. Ton plan est excellent, et pour récompenser l'auteur je lui en
confierai l'exécution. Dis-moi maintenant comment s'est passée la
capture des lapins angoras.
FRITZ. Nous en rencontrâmes une troupe, à notre retour, dans le
voisinage des rochers qui séparent la prairie du désert. Malgré toute la
vitesse de nos montures et l'ardeur de nos chiens, il eût, été
impossible de s'en rendre maître si je n'eusse songé à me servir de mon
aigle. Il fondit sur eux avec tant d'impétuosité, qu'il les força de se
blottir, et j'en pris sans peine un couple avec la main.
JACK. Sera-ce bientôt à notre tour de raconter, papa? Les lèvres me
brûlent, et nos exploits, à Franz et à moi, ne sont pas moins
mémorables.
MOI. Cela se comprend, du reste: des voyageurs aussi intelligents que
vous ne manquent jamais d'aventures; seulement elles sont souvent d'une
nature moins agréable. Dites-moi donc comment vous avez pris ces deux
animaux.
JACK. À la course, cher père, à la course. Mais il nous en a coûté de la
peine, je t'en réponds. Pendant que Fritz courait sur les traces de ses
lapins, nous continuions tranquillement notre route, lorsque nous vîmes
les chiens s'élancer vers un taillis, d'où ils firent lever deux animaux
que je pris pour des lièvres, et qui s'échappèrent avec rapidité; mais
nous fûmes bientôt sur leurs traces, et les chiens ne leur laissèrent
pas une minute de repos. Au bout d'un quart d'heure, ils tombèrent
épuisés de fatigue, et nous reconnûmes dans nos prétendus lièvres deux
jeunes faons, dont la capture est bien autrement importante.
MOI. Ce sont plutôt deux jeunes antilopes, si je ne me trompe, et elles
sont les bienvenues.
JACK. Voilà, j'espère, une chasse intéressante. Je puis vous assurer que
Sturm est un intrépide coureur: il a forcé sa proie deux minutes au
moins avant Brummer. Mais il faut ajouter que Franz s'est rendu maître
de sa prise sans avoir besoin de moi. Après avoir frotté de vin de
palmier les membres fatigués de nos pauvres prisonniers, nous les
chargeâmes sur nos épaules, et, remontant à cheval, nous eûmes bientôt
rejoint Fritz; vous pouvez penser s'il ouvrit de grands yeux à la vue de
notre capture.
MOI. Si la chasse a bien réussi, d'où te vient ce visage gonflé, que je
regarde depuis une heure? As-tu fait la funeste découverte d'un essaim
de moustiques?
JACK. Mes blessures n'ont rien que d'honorable et de chevaleresque. En
retournant vers l'habitation, nous remarquâmes un oiseau inconnu, qui
voltigeait autour de nous, s'arrêtant lorsqu'il nous avait précédés de
quelques pas, et reprenant son vol aussitôt que nous l'approchions,
comme s'il eût voulu nous guider vers un but inconnu, ou bien se moquer
de nous. Franz était du premier avis, et moi du second. Je saisis donc
mon fusil, et j'allais ajuster le mauvais plaisant, lorsque Fritz
m'arrêta, en faisant la réflexion que, mon arme étant chargée à balle,
il pourrait bien m'arriver de manquer mon coup.»
«Il vaut mieux, ajouta-t-il, suivre ce singulier oiseau pour savoir où
il veut nous mener; je suis presque tenté de croire que c'est l'oiseau
aux abeilles, dont j'ai lu la description.»
Le conseil de Fritz fut suivi, et nous ne tardâmes pas à arriver près
d'un nid d'abeilles, placé dans la terre, et autour duquel les jeunes
essaims voltigeaient en bourdonnant, comme autour d'une véritable ruche.
Nous fîmes halte aussitôt pour tenir conseil sur le plan d'attaque;
mais, en dépit de toute notre sagesse, rien ne se décidait. Franz se
rappelait trop bien sa mésaventure de Falken-Horst pour se hasarder une
seconde fois dans un combat contre ces redoutables ennemis. Fritz, en
général habile, se montrait plein d'ardeur pour le conseil, mais peu
zélé pour l'exécution. Le plus court, selon lui, était de détruire
l'essaim avec les mèches soufrées dont nous avions justement une
provision avec nous. Sauter à terre, allumer une mèche, l'introduire
dans l'ouverture de la ruche, tout cela fut l'affaire d'un instant; mais
aussi quelle révolution s'ensuivit! Jamais je n'aurais pu penser que de
si faibles animaux pussent offrir un spectacle aussi formidable. On eût
dit que la terre vomissait des essaims d'abeilles; j'en eus bientôt un
nuage autour de moi, et elles ne tardèrent pas à me mettre le visage
dans l'état où vous le voyez, si bien qu'il me resta à peine le temps de
m'élancer sur mon coursier et de prendre la fuite au grand galop.
MOI. Voilà le châtiment de ton attaque imprudente. Tout en louant ton
courage, il faut blâmer ta témérité. Maintenant va trouver ta mère, qui
te lavera le visage, afin de calmer la douleur de tes blessures. Pour
nous, occupons-nous de délivrer nos pauvres prisonniers, et je vous
ferai part à mon tour du résultat de mes découvertes. En dernier lieu,
nous nous régalerons d'un plat de pied d'ours que votre mère va nous
préparer.»
Sans perdre un instant, j'employai tous nos travailleurs à tresser des
baguettes qui reçurent la forme d'un panier arrondi de dimension
ordinaire. Notre ouvrage terminé, je fis mettre un peu de foin au fond
de cette nouvelle prison, qui reçut aussitôt les deux jeunes antilopes.
C'étaient effectivement de charmants animaux. Ils n'avaient pas plus de
dix à douze pouces de hauteur, et leurs membres fins et délicats ne
pouvaient laisser aucun doute sur leur espèce. Après avoir fermé
l'ouverture du panier, je pris la peine de le suspendre à un arbre, afin
de mettre ses habitants à l'abri de tout danger. L'expérience avait si
bien réussi, que nous résolûmes d'adopter le même système relativement
aux lapins angoras.
Pendant ce temps les enfants se disputaient assez vivement pour savoir
dans quelle partie de notre domaine nous lâcherions les antilopes. Les
uns prêchaient pour le lieu le plus voisin de notre habitation; les
autres proposaient l'île destinée aux lapins, parce qu'en prévenant
toute évasion de la part de nos légers prisonniers, elle les mettait à
l'abri de la dent des chiens. Le premier parti promettait plus
d'agréments; mais le second présentait plus de sécurité. Ce fut donc
celui que j'adoptai; car la première question pour moi était la sûreté
de nos nouveaux hôtes. J'avais aussi l'espérance de les voir bientôt se
multiplier et peupler leur retraite de la manière la plus agréable pour
nous. L'île aux Requins fut choisie pour le parc futur, comme la plus
voisine de notre demeure, et les enfants reçurent ma proposition avec
plaisir, car leur premier voeu était la sûreté et le bien-être de leurs
jolis prisonniers.
Ce qui préoccupait le plus vivement ma femme, c'était la conduite de
l'oiseau qui avait guidé les enfants avec tant de confiance vers la
ruche souterraine. L'homme n'était donc pas inconnu dans cette contrée,
que j'avais crue inhabitée jusqu'alors? Et comment l'oiseau pouvait-il
avoir appris que le miel est une riche proie pour le chasseur, qui ne
laisse jamais son industrie sans récompense? L'intérieur du pays
serait-il habité, et par quelle race d'hommes? Ou bien l'oiseau
exerce-t-il son instinct au profit des singes, des ours, et de tous les
animaux amateurs de miel, aussi bien qu'au profit de l'homme? On pouvait
croire aussi sans invraisemblance que l'oiseau au bec impuissant avait
besoin de l'aide d'un animal plus vigoureux, lorsque son instinct lui
avait fait découvrir un nid d'abeilles dans la fente d'un rocher ou dans
le tronc d'un arbre.
En attendant, je résolus de redoubler de zèle et de surveillance afin de
prévenir toute catastrophe imprévue. En conséquence, non content de mes
premiers projets de fortifications, je conçus un second plan, qui
consistait à élever une batterie de deux canons sur la pointe la plus
haute de l'île aux Requins, afin de protéger le passage du côté de la
mer. Je songeai en même temps à changer le pont du ruisseau du Chacal en
un pont-levis ou en un pont tournant.
Pour achever les merveilles de cette mémorable journée, je fis voir aux
chasseurs mes échantillons de verre fossile, dont la découverte excita
une satisfaction générale. Mais la joie redoubla lorsque ma femme vint
nous appeler pour le repas, et fit paraître à nos yeux le fameux rôti de
pied d'ours. Au commencement personne n'en voulait goûter, parce que
l'un de nous eut le malheur de leur trouver une ressemblance éloignée
avec la main de l'homme; sur quoi Jack s'était écrié, comme l'ogre du
petit Poucet: «Je sens la chair fraîche;» mais, lorsque les morceaux
furent découpés, le fumet qui s'en éleva fit disparaître toute
répugnance, et chacun se vit forcé d'avouer que nous avions là un rôti
des plus délicats.
Après le dîner, je fis allumer les feux de nuit et préparer des torches
pour le cas où ils viendraient à s'éteindre; car durant notre séjour
dans la caverne nous avions toujours la nuit deux grands feux allumés,
tant pour prévenir l'attaque des animaux sauvages que pour achever de
fumer notre chair d'ours, dont la préparation nous eût retenus trop
longtemps sans cette précaution.
Le Ciel nous envoya bientôt un sommeil paisible, et qui ne fut troublé
par aucun accident fâcheux.