CHAPITRE XII

Préparation de la chair de l'ours.--Le poivre.--Excursion dans la

savane.--Le lapin angora.--L'antilope royale.--L'oiseau aux abeilles et

le verre fossile.

J'employai encore un jour avant de terminer mon travail. Après avoir

enlevé les peaux avec assez de succès, je partageai le corps par

quartiers, en ayant soin de mettre les pieds à part. Le reste de la

chair fut coupé par tranches, à la manière des boucaniers des Indes

occidentales. Quant au lard, que j'avais réservé avec le plus grand

soin, ma femme se chargea de le fondre, afin d'en faire usage dans la

cuisine en guise de graisse ou de beurre.

Les deux ours et le pécari nous donnèrent environ un quintal de graisse

fondue, que je fis enfermer dans un baril de bambou afin d'en opérer le

transport plus commodément. Les carcasses et les entrailles furent

abandonnées aux oiseaux, qui en eurent bientôt fait disparaître jusqu'à

la dernière trace. Grâce à leur activité, les deux crânes se trouvèrent

en état de figurer avec honneur dans notre cabinet d'histoire naturelle.

Les peaux furent salées, lavées et séchées, après avoir été nettoyées

aussi parfaitement que possible à l'aide de nos couteaux.

Pour préparer notre viande, je me contentai d'entretenir continuellement

autour d'elle une épaisse fumée, et, comme nous nous trouvions trop loin

pour mettre à contribution les feuilles du ravensara, il fallut nous

contenter des arbrisseaux voisins, au milieu desquels nous eûmes le

bonheur de rencontrer plusieurs bois aromatiques.

Je remarquai une plante grimpante dont les feuilles fortement odorantes

présentaient une grande analogie avec la feuille de lierre. La tige,

presque semblable au cep de vigne, portait comme lui des espèces de

grappes de petites baies moitié rouges, moitié vertes; ce que

j'attribuai à leurs différents degrés de maturité. Le goût en était si

piquant et en même temps si aromatique, que je n'hésitai pas à prononcer

que nous venions de découvrir la vraie plante à poivre: découverte

précieuse dans un climat où les épices sont d'un si grand usage et d'une

si grande utilité.

Les enfants furent chargés de me rapporter une provision de ces petites

grappes, dont nous détachâmes les baies, en ayant soin de séparer les

rouges et les vertes. Les premières furent mises dans une infusion d'eau

de sel, et les autres exposées aux rayons du soleil. Le lendemain nous

les retirâmes de l'eau pour les frotter dans nos mains jusqu'à ce

qu'elles fussent devenues blanches comme la neige. Nous obtînmes ainsi

en peu de temps environ vingt-cinq livres de poivre blanc et de poivre

noir, provision suffisante pour nos premiers besoins. J'eus soin

également de faire mettre à part un certain nombre de rejetons de cette

plante précieuse, afin d'en essayer la culture dans le voisinage de

notre demeure.

Ce travail terminé, voyant que nous n'avions plus rien de pressé à

entreprendre, je résolus de mettre à l'essai les forces et le courage de

mes jeunes compagnons. Ils reçurent donc la permission de se préparer à

une seconde excursion dans la savane, pour s'y livrer à la chasse ou à

de nouvelles découvertes.

Tous acceptèrent la proposition avec joie, à l'exception d'Ernest, qui

demanda et obtint la permission de rester auprès de nous. Franz, que

j'aurais préféré retenir, me supplia si instamment de le laisser partir

avec ses frères, qu'il me fut impossible de résister à ses prières.

Aussitôt les trois voyageurs s'élancèrent vers leurs montures, qui

paissaient tranquillement à quelques pas de la grotte, et tout fut

bientôt prêt pour le départ. Ernest aida ses frères de la meilleure

grâce, en leur souhaitant d'heureuses rencontres et une suite non

interrompue d'aventures et de découvertes.

Les voilà abandonnés à la providence de Dieu, pensai-je alors en

moi-même, livrés à leur propre prudence et à leurs propres ressources.

Le Ciel peut leur enlever notre protection d'une manière imprévue, et il

faut qu'ils se tiennent prêts à tirer toutes leurs ressources

d'eux-mêmes. Au reste, je suis plein de confiance dans le courage et le

sang-froid de Fritz: d'ailleurs les voici bien montés, bien armés, et ce

n'est pas la première occasion où ils auront montré du coeur et de

l'intelligence. Que le Ciel les accompagne, ajoutai-je en soupirant.

Celui qui a ramené deux fois les fils de Jacob à leur vieux père étendra

sa protection sur les trois enfants d'un de ses plus fidèles serviteurs.

À ces mots, je retournai paisiblement à mon travail, pendant qu'Ernest

se livrait à son expérience sur l'oeuf d'autruche. Bientôt il s'écria:

«La coquille est traversée, mais l'oeuf ne se partage pas encore. Ah!

ah! j'aperçois le poussin; il ne reste plus qu'une pellicule assez

tendre pour la trancher avec le couteau.

--C'est fort bien.... Mais tu aurais dû t'attendre à rencontrer cette

pellicule, car tu as assez brisé d'oeufs dans ta vie pour en observer

l'existence. Les oeufs ne sont, dans l'origine, qu'une simple pellicule,

autour de laquelle se forme plus tard l'enveloppe calcaire que nous

appelons la coquille.»

Je lui présentai mon couteau, à l'aide duquel il eut bientôt achevé

l'opération si longtemps attendue. Lorsque les deux moitiés de l'oeuf

furent séparées, nous trouvâmes l'intérieur en assez bon état; seulement

le poussin était sans vie, et je conjecturai qu'il lui aurait fallu

encore dix à douze jours avant d'éclore. Au reste, nous résolûmes de le

laisser dans sa coquille jusqu'au retour de nos trois chasseurs.

Ernest vint alors m'aider dans mon travail, et, après avoir détaché un

bloc de talc assez considérable, nous eûmes le bonheur de découvrir une

couche épaisse de verre fossile, autrement appelé sélénite. Pour le

moment je me contentai d'en détacher deux tables transparentes d'environ

deux pieds de hauteur, qu'il me sembla facile de fendre en carreaux de

l'épaisseur d'un miroir ordinaire. Ma femme, ordinairement si

indifférente à nos découvertes, ne put retenir l'expression de sa joie à

la vue de cette mine précieuse qui lui promettait une riche provision de

vitres, dont la privation nous avait été si pénible jusqu'à ce jour. Je

doute fort que, même en Russie, où se trouvent les plus riches veines de

sélénite, il eût été commun d'en rencontrer une aussi précieuse, tant

pour la grandeur que pour la transparence des échantillons.

Ma femme prépara pour le souper un morceau d'ours mariné, et nous fîmes

cercle autour du feu en attendant impatiemment le retour de nos

chasseurs.

«Papa, me dit Ernest, ne pourrions-nous pas nous arranger ici une

caverne comme celle de Robinson? La place est toute disposée et demande

peu de travail.

MOI. Je serais assez de cet avis; car elle a deux fois servi d'asile à

des hôtes dangereux, dont il faut prévenir le retour. D'ailleurs elle

est devenue trop importante depuis notre dernière découverte pour songer

à l'abandonner.

ERNEST. Nous planterons à une certaine distance de l'entrée deux ou

trois rangs de jeunes arbres, qui ne tarderont pas à former un rempart

impénétrable, et nous aurons une échelle pour nous introduire dans la

forteresse. Une pareille retraite nous mettrait à l'abri de tout danger.

MOI. Fort bien, mon jeune ingénieur. Il ne s'agit plus que de trouver un

nom à notre ouvrage: le _Fort de la Peur_, par exemple.

ERNEST. Non pas, je vous en prie; le _Fort de l'Ours_ serait une

dénomination plus sonore et plus imposante.

MOI. En effet, voilà un nom aussi imposant que convenable. Je suis

très-satisfait de ton imagination ce matin. Nous songerons à tes plans

lorsque notre construction de là-bas sera un peu plus avancée. Ton

projet mérite examen, puisqu'il laisse entrevoir les moyens

d'exécution.»

Notre conversation fut interrompue à cet endroit par un bruit de pas

précipités; au même instant nous vîmes nos chasseurs se diriger vers le

camp avec des cris d'allégresse. Les trois cavaliers sautèrent

légèrement à bas, permettant à leurs montures d'aller retrouver les gras

pâturages de la prairie. Jack et Franz rapportaient chacun un chevreau

en bandoulière. Fritz avait sa gibecière pendue à l'épaule droite, et le

mouvement des courroies indiquait clairement la présence d'une créature

vivante.

«Bonne chasse! s'écria Jack du plus loin qu'il m'aperçut. Voici deux

vigoureux sauteurs, que nous avons poursuivis avec tant d'opiniâtreté,

qu'ils ont fini par se laisser prendre à la main. Voyez, maman, voici de

nouvelles cravates à la Robinson.

--Oui, s'écria Franz; et Fritz a une paire de lapins angoras dans sa

gibecière; nous aurions pu rapporter aussi un rayon de miel dont un

coucou nous a montré le chemin.

--Vous oubliez le meilleur, interrompit Fritz à son tour: nous avons

fait entrer une troupe d'antilopes dans notre parc, par l'ouverture de

l'Écluse, de sorte que nous pourrons les chasser tout à notre aise, ou

les prendre vivants si nous voulons.

MOI. Oh! oh! voilà bien de la besogne; mais Fritz oublie aussi la plus

importante: c'est que Dieu vous a ramenés sains et saufs dans les bras

de vos parents. Et maintenant faites-moi un récit détaillé de votre

expédition, afin que je voie s'il n'y a pas à en tirer quelque bonne

résolution pour l'avenir.

FRITZ. En vous quittant, nous descendîmes la prairie, et nous ne

tardâmes pas à entrer dans le désert et à nous trouver sur une hauteur

qui nous permettait d'embrasser d'un coup d'oeil tout le paysage

environnant. En promenant nos regards çà et là, nous découvrîmes

bientôt, auprès du gué du Sanglier, deux troupes d'animaux que je pris

pour des chèvres, des antilopes ou des gazelles. L'idée me vint aussitôt

de les chasser du côté de l'Écluse, afin d'enrichir notre vallée de ces

nouveaux hôtes. Nous nous hâtâmes alors de prendre les chiens en laisse,

sachant par expérience que les bêtes sauvages ne redoutent pas moins

leur approche que celle de l'homme.

«Arrivés à une distance convenable, nous jugeâmes à propos de diviser

nos forces. Franz se dirigea vers le ruisseau, Jack prit le milieu, et

moi je m'élançai au galop vers le torrent. Une fois parvenus à nos

postes respectifs, nous commençâmes à nous rapprocher insensiblement,

chacun se dirigeant vers l'Écluse. Lorsque les animaux nous aperçurent,

ils commencèrent à manifester quelque surprise, penchant la tête de

notre côté et dressant les oreilles avec inquiétude. Ceux qui étaient

couchés se relevaient en sursaut, et les petits se réfugiaient sous la

protection de leurs mères. Mais ce fut seulement lorsque je me trouvai

près du gué du Sanglier que je les vis devenir tout à fait inquiets et

faire mine de prendre la fuite. Alors je donnai le signal convenu: les

trois chiens furent lâchés à la fois; pressant nos montures, nous nous

élançâmes au milieu de la troupe effrayée, qui se précipita en désordre

vers le passage de l'Écluse; et bientôt, à notre grande joie, nous les

vîmes disparaître dans les profondeurs de notre vallée. Je fis aussitôt

cesser la poursuite en rappelant les chiens, qui n'obéirent qu'à regret

à nos cris réitérés.

MOI. Voilà qui est admirable. Et maintenant je n'ai plus d'autre

inquiétude que de savoir au juste à quoi nous en tenir sur le compte des

nouveaux habitants de notre vallée.

FRITZ. Il me semble avoir reconnu parmi les fuyards le bouc bleu, si

rare maintenant au Cap, selon les récits des voyageurs. J'ai remarqué

aussi plusieurs animaux qui de loin ressemblaient à de petites vaches,

et d'autres de moindre taille, qu'à l'aspect de leurs cornes j'ai cru

reconnaître pour des gazelles.

MOI. Voici notre solitude peuplée de nouveaux habitants qui seront les

bienvenus, pourvu qu'ils ne soient pas déjà parvenus à s'échapper de

notre paisible domaine.

FRITZ. Ce fut aussi ma première inquiétude, et nous tînmes conseil pour

prévenir cette funeste évasion. Jack pensait qu'il aurait suffi

d'attacher un des chiens à l'entrée du passage; mais je réfléchis que le

chien finirait par ronger sa corde, ou qu'il pourrait devenir la proie

des chacals. Franz était d'avis de disposer un fusil dont la détente

partirait d'elle-même au moyen d'une corde attachée aux deux extrémités

du passage. Cette dernière idée m'en suggéra une plus simple dont

l'exécution ne présentait aucun obstacle: c'était de tendre une corde

dans toute la largeur de l'ouverture, et d'y attacher les plumes

d'autruche que nous avions par bonheur conservées à nos chapeaux. Je

pensai que cet épouvantait suffirait pour écarter des animaux aussi

timides que l'antilope et la gazelle, et les faire renoncer à tout

projet d'évasion.

MOI. À merveille, mon cher Fritz! ton expédient ne peut manquer de

réussir, pour aujourd'hui du moins; et cette nuit les hurlements des

chacals suffiront pour retenir les captifs dans notre paradis. Mais, à

propos, que vas-tu faire de tes lapins angoras? Cet animal est trop

nuisible pour lui accorder l'entrée de notre domaine.

FRITZ. Mais, cher père, n'avons-nous pas à notre disposition deux îles

désertes que nous pourrions peupler sans inconvénient de ces jolis

petits animaux? En y faisant quelques plantations de choux et de navets,

et en y transportant le superflu de nos patates pour la mauvaise saison,

nous pourrons y laisser multiplier les lapins sans inquiétude. Ils nous

fourniront une ample provision de fourrures pour notre chapellerie, car

nous n'aurons pas toujours Ernest pour mettre en déroute une armée de

rats-castors.

MOI. Ton plan est excellent, et pour récompenser l'auteur je lui en

confierai l'exécution. Dis-moi maintenant comment s'est passée la

capture des lapins angoras.

FRITZ. Nous en rencontrâmes une troupe, à notre retour, dans le

voisinage des rochers qui séparent la prairie du désert. Malgré toute la

vitesse de nos montures et l'ardeur de nos chiens, il eût, été

impossible de s'en rendre maître si je n'eusse songé à me servir de mon

aigle. Il fondit sur eux avec tant d'impétuosité, qu'il les força de se

blottir, et j'en pris sans peine un couple avec la main.

JACK. Sera-ce bientôt à notre tour de raconter, papa? Les lèvres me

brûlent, et nos exploits, à Franz et à moi, ne sont pas moins

mémorables.

MOI. Cela se comprend, du reste: des voyageurs aussi intelligents que

vous ne manquent jamais d'aventures; seulement elles sont souvent d'une

nature moins agréable. Dites-moi donc comment vous avez pris ces deux

animaux.

JACK. À la course, cher père, à la course. Mais il nous en a coûté de la

peine, je t'en réponds. Pendant que Fritz courait sur les traces de ses

lapins, nous continuions tranquillement notre route, lorsque nous vîmes

les chiens s'élancer vers un taillis, d'où ils firent lever deux animaux

que je pris pour des lièvres, et qui s'échappèrent avec rapidité; mais

nous fûmes bientôt sur leurs traces, et les chiens ne leur laissèrent

pas une minute de repos. Au bout d'un quart d'heure, ils tombèrent

épuisés de fatigue, et nous reconnûmes dans nos prétendus lièvres deux

jeunes faons, dont la capture est bien autrement importante.

MOI. Ce sont plutôt deux jeunes antilopes, si je ne me trompe, et elles

sont les bienvenues.

JACK. Voilà, j'espère, une chasse intéressante. Je puis vous assurer que

Sturm est un intrépide coureur: il a forcé sa proie deux minutes au

moins avant Brummer. Mais il faut ajouter que Franz s'est rendu maître

de sa prise sans avoir besoin de moi. Après avoir frotté de vin de

palmier les membres fatigués de nos pauvres prisonniers, nous les

chargeâmes sur nos épaules, et, remontant à cheval, nous eûmes bientôt

rejoint Fritz; vous pouvez penser s'il ouvrit de grands yeux à la vue de

notre capture.

MOI. Si la chasse a bien réussi, d'où te vient ce visage gonflé, que je

regarde depuis une heure? As-tu fait la funeste découverte d'un essaim

de moustiques?

JACK. Mes blessures n'ont rien que d'honorable et de chevaleresque. En

retournant vers l'habitation, nous remarquâmes un oiseau inconnu, qui

voltigeait autour de nous, s'arrêtant lorsqu'il nous avait précédés de

quelques pas, et reprenant son vol aussitôt que nous l'approchions,

comme s'il eût voulu nous guider vers un but inconnu, ou bien se moquer

de nous. Franz était du premier avis, et moi du second. Je saisis donc

mon fusil, et j'allais ajuster le mauvais plaisant, lorsque Fritz

m'arrêta, en faisant la réflexion que, mon arme étant chargée à balle,

il pourrait bien m'arriver de manquer mon coup.»

«Il vaut mieux, ajouta-t-il, suivre ce singulier oiseau pour savoir où

il veut nous mener; je suis presque tenté de croire que c'est l'oiseau

aux abeilles, dont j'ai lu la description.»

Le conseil de Fritz fut suivi, et nous ne tardâmes pas à arriver près

d'un nid d'abeilles, placé dans la terre, et autour duquel les jeunes

essaims voltigeaient en bourdonnant, comme autour d'une véritable ruche.

Nous fîmes halte aussitôt pour tenir conseil sur le plan d'attaque;

mais, en dépit de toute notre sagesse, rien ne se décidait. Franz se

rappelait trop bien sa mésaventure de Falken-Horst pour se hasarder une

seconde fois dans un combat contre ces redoutables ennemis. Fritz, en

général habile, se montrait plein d'ardeur pour le conseil, mais peu

zélé pour l'exécution. Le plus court, selon lui, était de détruire

l'essaim avec les mèches soufrées dont nous avions justement une

provision avec nous. Sauter à terre, allumer une mèche, l'introduire

dans l'ouverture de la ruche, tout cela fut l'affaire d'un instant; mais

aussi quelle révolution s'ensuivit! Jamais je n'aurais pu penser que de

si faibles animaux pussent offrir un spectacle aussi formidable. On eût

dit que la terre vomissait des essaims d'abeilles; j'en eus bientôt un

nuage autour de moi, et elles ne tardèrent pas à me mettre le visage

dans l'état où vous le voyez, si bien qu'il me resta à peine le temps de

m'élancer sur mon coursier et de prendre la fuite au grand galop.

MOI. Voilà le châtiment de ton attaque imprudente. Tout en louant ton

courage, il faut blâmer ta témérité. Maintenant va trouver ta mère, qui

te lavera le visage, afin de calmer la douleur de tes blessures. Pour

nous, occupons-nous de délivrer nos pauvres prisonniers, et je vous

ferai part à mon tour du résultat de mes découvertes. En dernier lieu,

nous nous régalerons d'un plat de pied d'ours que votre mère va nous

préparer.»

Sans perdre un instant, j'employai tous nos travailleurs à tresser des

baguettes qui reçurent la forme d'un panier arrondi de dimension

ordinaire. Notre ouvrage terminé, je fis mettre un peu de foin au fond

de cette nouvelle prison, qui reçut aussitôt les deux jeunes antilopes.

C'étaient effectivement de charmants animaux. Ils n'avaient pas plus de

dix à douze pouces de hauteur, et leurs membres fins et délicats ne

pouvaient laisser aucun doute sur leur espèce. Après avoir fermé

l'ouverture du panier, je pris la peine de le suspendre à un arbre, afin

de mettre ses habitants à l'abri de tout danger. L'expérience avait si

bien réussi, que nous résolûmes d'adopter le même système relativement

aux lapins angoras.

Pendant ce temps les enfants se disputaient assez vivement pour savoir

dans quelle partie de notre domaine nous lâcherions les antilopes. Les

uns prêchaient pour le lieu le plus voisin de notre habitation; les

autres proposaient l'île destinée aux lapins, parce qu'en prévenant

toute évasion de la part de nos légers prisonniers, elle les mettait à

l'abri de la dent des chiens. Le premier parti promettait plus

d'agréments; mais le second présentait plus de sécurité. Ce fut donc

celui que j'adoptai; car la première question pour moi était la sûreté

de nos nouveaux hôtes. J'avais aussi l'espérance de les voir bientôt se

multiplier et peupler leur retraite de la manière la plus agréable pour

nous. L'île aux Requins fut choisie pour le parc futur, comme la plus

voisine de notre demeure, et les enfants reçurent ma proposition avec

plaisir, car leur premier voeu était la sûreté et le bien-être de leurs

jolis prisonniers.

Ce qui préoccupait le plus vivement ma femme, c'était la conduite de

l'oiseau qui avait guidé les enfants avec tant de confiance vers la

ruche souterraine. L'homme n'était donc pas inconnu dans cette contrée,

que j'avais crue inhabitée jusqu'alors? Et comment l'oiseau pouvait-il

avoir appris que le miel est une riche proie pour le chasseur, qui ne

laisse jamais son industrie sans récompense? L'intérieur du pays

serait-il habité, et par quelle race d'hommes? Ou bien l'oiseau

exerce-t-il son instinct au profit des singes, des ours, et de tous les

animaux amateurs de miel, aussi bien qu'au profit de l'homme? On pouvait

croire aussi sans invraisemblance que l'oiseau au bec impuissant avait

besoin de l'aide d'un animal plus vigoureux, lorsque son instinct lui

avait fait découvrir un nid d'abeilles dans la fente d'un rocher ou dans

le tronc d'un arbre.

En attendant, je résolus de redoubler de zèle et de surveillance afin de

prévenir toute catastrophe imprévue. En conséquence, non content de mes

premiers projets de fortifications, je conçus un second plan, qui

consistait à élever une batterie de deux canons sur la pointe la plus

haute de l'île aux Requins, afin de protéger le passage du côté de la

mer. Je songeai en même temps à changer le pont du ruisseau du Chacal en

un pont-levis ou en un pont tournant.

Pour achever les merveilles de cette mémorable journée, je fis voir aux

chasseurs mes échantillons de verre fossile, dont la découverte excita

une satisfaction générale. Mais la joie redoubla lorsque ma femme vint

nous appeler pour le repas, et fit paraître à nos yeux le fameux rôti de

pied d'ours. Au commencement personne n'en voulait goûter, parce que

l'un de nous eut le malheur de leur trouver une ressemblance éloignée

avec la main de l'homme; sur quoi Jack s'était écrié, comme l'ogre du

petit Poucet: «Je sens la chair fraîche;» mais, lorsque les morceaux

furent découpés, le fumet qui s'en éleva fit disparaître toute

répugnance, et chacun se vit forcé d'avouer que nous avions là un rôti

des plus délicats.

Après le dîner, je fis allumer les feux de nuit et préparer des torches

pour le cas où ils viendraient à s'éteindre; car durant notre séjour

dans la caverne nous avions toujours la nuit deux grands feux allumés,

tant pour prévenir l'attaque des animaux sauvages que pour achever de

fumer notre chair d'ours, dont la préparation nous eût retenus trop

longtemps sans cette précaution.

Le Ciel nous envoya bientôt un sommeil paisible, et qui ne fut troublé

par aucun accident fâcheux.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 56 / 70 题