L'huile de baleine.--Visite à la métairie.--La tortue géante.
Le jour paraissait à peine, que nous étions sur pied et prêts à
convertir en huile notre lard. D'abord nous sortîmes nos outres de la
cuisine et nous les mîmes sécher au soleil. Nous plaçâmes sur la claie
les quatre tonnes pleines, et nous leur fîmes subir une forte pression à
l'aide de pierres et de leviers, pour en faire sortir la partie de
l'huile la plus fine et la plus pure. Nous la passâmes dans un drap
grossier, et nous la versâmes, avec une grande cuiller en fer qui était
primitivement destinée au service d'une sucrerie, dans les tonnes et
dans les outres. Le reste du lard fut coupé en morceaux et jeté dans une
grande marmite de fonte posée sur le feu assez loin de l'habitation, que
je ne voulais pas empester. Quant à mes boyaux, j'en gardai deux longs
morceaux, je les enduisis de caoutchouc en dedans et en dehors, et je
les destinai à me faire un caïac groënlandais pour naviguer sur la mer.
Ce qui restait du lard après notre opération fut jeté dans la rivière
des Chacals, où nos oies et nos canards s'en régalèrent. Nous profitâmes
alors d'une autre circonstance pour renouveler notre provision
d'écrevisses. Ma femme avait eu soin de dépouiller de leur duvet les
oiseaux que nous avions pris le matin dans l'îlot; mais leur chair était
un mets trop fade et trop grossier, et nous l'abandonnâmes volontiers
aux habitants du fleuve. Les écrevisses se jetèrent dessus, comme
autrefois sur le chacal, et nous pûmes en prendre de grandes quantités.
Lorsque enfin notre fonderie fut terminée, et que nous nous préparâmes à
reprendre nos travaux accoutumés, ma femme me fit une observation. «Ne
vaudrait-il pas mieux, dit-elle, fondre votre lard dans l'îlot de la
Baleine, au lieu de l'apporter ici, où vous avez à craindre à tous
moments d'incendier une partie de notre territoire? Cet îlot est à
portée de Felsen-Heim, et nous pourrions y demeurer quelque temps sans
cesser de veiller à ce qui se passe ici. Ce serait un atelier commode et
presque sous nos yeux. Nous pourrions aussi en faire une colonie de
volailles; là, du moins, elles n'auraient rien à craindre ni des singes
ni des chacals, leurs plus grands ennemis. Quant aux oiseaux de mer, ils
nous céderont volontiers la place.»
Le projet de ma femme me plut beaucoup, et mes jeunes enfants
l'accueillirent si bien, qu'ils voulaient sauter aussitôt dans le
bateau. J'en retardai l'exécution jusqu'au moment où les flots et les
oiseaux nous auraient débarrassés du cadavre de la baleine, qui pouvait
nous infecter. J'annonçai que je voulais auparavant remplacer les rames
si rudes et si lourdes de la pirogue par une machine plus facile à
manier.
J'allai examiner le tournebroche de Fritz, et j'en trouvai deux au lieu
d'un; je pris le plus grand et le plus fort, parce qu'il pouvait mieux
répondre à mon attente.
Je commençai par étendre sur la pirogue un arbre en fer quadrangulaire
qui dépassait à chaque extrémité d'un pied environ; au milieu j'ajoutai
un ressort également à quatre faces, et j'arrondis mon arbre aux points
où il était en contact avec les bords, pour l'empêcher de les
endommager. Aux deux bouts je fixai un moyeu où je fichai quatre rais,
mais plats comme des rames, et non pas ronds comme ceux d'une roue
ordinaire. Mon tournebroche fut adapté derrière le mât, de manière que
l'un des poids descendît jusqu'à la moitié des parois du bateau, tandis
que l'autre s'élevait et faisait mouvoir la roue. Cette roue fut mise en
contact avec les quatre ressorts de l'arbre, de manière à les chasser
successivement, et à faire par conséquent tourner l'arbre sur lui-même
et mes quatre palettes, qui venaient l'une après l'autre frapper la
surface de l'eau et poussaient le bateau en avant. Pour diminuer la
pesanteur de mes rais et donner plus d'action à mon tournebroche, je les
fis en fanons de baleine.
Il est vrai que le bateau n'allait pas bien vite, et que toutes les
quinze à vingt minutes il fallait changer les poids du tournebroche;
mais enfin notre bateau marchait, et nous pouvions rester les bras
croisés assez de temps pour nous ôter la fatigue des rames.
Je n'essaierai pas de décrire la joie et les transports qui éclatèrent
parmi nos petits fous, les sauts et les danses qu'ils firent sur le
rivage, quand Fritz et moi nous essayâmes la machine dans la baie du
Salut. Nous eûmes à peine touché terre, qu'ils voulurent tous sauter
dans la barque, pour tenter une excursion à l'îlot de la Baleine. Mais,
comme le jour était trop avancé, je le défendis, et je promis que le
lendemain, pour mieux essayer la machine, nous nous rendrions par eau à
la métairie de Prospect-Hill, pour prendre quelques-uns de nos animaux
européens et les conduire à l'îlot.
Ma proposition fut accueillie avec une grande joie. En vue de ce voyage,
on prépara des armes, des provisions, et l'on se coucha de bonne heure,
afin de partir plus tôt le lendemain matin.
Aux premiers rayons du jour, tout le monde était sur pied. Ma femme
avait eu soin de préparer la veille le morceau de la langue de baleine;
elle le plaça dans une double enveloppe de feuilles fraîches: elle
devait cette fois, ainsi que Franz, nous accompagner.
Nous quittâmes gaiement Felsen-Heim. Je conduisis la barque à
l'embouchure de la rivière des Chacals, qui nous porta rapidement en
pleine mer, où heureusement le vent n'était ni violent ni contraire.
Nous laissâmes bientôt derrière nous l'île du Requin, et nous aperçûmes
le banc de sable où la baleine était encore. La machine fonctionna si
bien, que la frêle embarcation semblait danser sur l'eau, et que nous
nous trouvâmes en assez peu de temps à la hauteur de Prospect-Hill.
J'avais eu soin de me tenir toujours à trois cents pieds environ de la
côte, pour être sûr de la profondeur, et cette distance nous permettait
de jouir du charmant coup d'oeil du figuier de Falken-Horst, et des
arbres fruitiers qui croissaient plus loin. Nous remarquâmes aussi, au
fond, une ceinture de rochers qui se confondaient avec le ciel, et
s'élevaient comme une terrasse de verdure à notre gauche, si belle, que
nous ne pûmes retenir un soupir à cette vue. Nous longeâmes bientôt
l'îlot de la Baleine, dont la verdure faisait heureusement diversion à
l'uniformité du majestueux mais terrible Océan. Je remarquai que du côté
de Prospect-Hill il était garni d'arbustes que nous n'avions pas encore
vus dans nos précédents voyages.
Lorsque nous arrivâmes en face du bois des Singes, je fis un tour à
droite, j'abordai dans une anse de facile accès, et nous sautâmes à
terre pour renouveler nos provisions de cocos, et prendre de jeunes
plantes que nous voulions porter dans l'îlot de la Baleine. Ce ne fut
pas sans un sentiment de plaisir bien vif que nous entendîmes tout à
coup, dans le lointain, retentir le chant des coqs et le bêlement des
bêtes. Cet accueil nous rappela notre chère patrie, où le voyageur,
lorsqu'il entend ce bruit, bénit le Ciel, sûr de trouver l'hospitalité
dans quelque métairie qu'il n'avait point encore aperçue.
Nous allâmes, ma femme et moi, chercher quelques jeunes plants de pin
dans la forêt; et après une petite heure de repos nous reprîmes la mer.
Nous nous dirigeâmes vers la métairie, et plus nous avancions, plus le
chant et le bêlement de nos animaux domestiques devenaient bruyants.
J'abordai dans une petite anse où le rivage était bordé de nombreux
mangliers; nous en arrachâmes plusieurs. J'avais remarqué qu'ils
croissaient fort bien dans le sable, et je voulais les planter dans le
banc de sable même. Nous enveloppâmes soigneusement les racines de
feuilles fraîches, puis nous nous dirigeâmes vers la colonie. Tout y
était en bon ordre. Seulement les moutons, les chèvres et les poules se
mirent à fuir à notre approche. Du reste, leur nombre était
considérablement augmenté. Mes petits garçons qui voulaient du lait pour
se rafraîchir, se mirent à la poursuite des chèvres; mais, voyant qu'ils
n'avaient aucune chance de succès, ils tirèrent de leurs poches leurs
_lazos_, qui ne les quittaient plus, et en moins de rien nous reprîmes
trois ou quatre des fugitives. On leur distribua aussitôt une ration de
pommes de terre et de sel dont elles parurent fort satisfaites; mais en
échange elles nous donnèrent plusieurs jattes de lait, que nous
trouvâmes délicieux.
Ma femme, à l'aide d'une poignée de riz et d'avoine, réunit la
basse-cour autour d'elle; elle fit son choix, et les prisonniers furent
déposés dans le bateau, les pattes et les ailes solidement liées.
C'était l'heure du dîner. Comme nous n'avions pas le temps de faire la
cuisine, les viandes froides que nous avions apportées firent les frais
du repas; mais la langue de la baleine, qui était servie en grande
pompe, fut unanimement déclarée détestable, et bonne tout au plus pour
des gens privés depuis longtemps de viande fraîche. Nous l'abandonnâmes
au chacal, le seul de nos animaux domestiques qui nous eût suivis; puis
nous nous hâtâmes de manger quelques harengs et d'avaler plusieurs
tasses de lait pour faire passer le maudit goût d'huile rance que ce
morceau nous avait laissé.
J'abandonnai à ma femme le soin des préparatifs de départ, et je m'en
allai avec Fritz cueillir quelques paquets de cannes à sucre qui
croissaient près de là, et que je voulais planter aussi dans l'îlot.
Bien munis de tout ce qui nous était nécessaire pour la colonisation,
nous montâmes dans notre bateau et nous cinglâmes dans la direction du
cap de l'Espoir-Trompé, afin de pénétrer dans la grande baie et
d'examiner l'intérieur; mais cette fois encore le cap justifia son nom:
la marée descendait, et nous trouvâmes devant nous un banc de sable qui
s'étendait si loin, et qui était si large, qu'il arrêta soudain notre
expédition. Heureusement un bon vent nous reporta en pleine mer et nous
empêcha de nous perdre sur ce bas-fond. Je déployai la voile, les rames
mécaniques redoublèrent de vitesse, et nous reprîmes le chemin de
l'îlot.
Cependant mes enfants ne quittèrent pas volontiers ce banc de sable, où
ils avaient cru reconnaître des lions marins. Il nous avait semblé
d'abord apercevoir dans le lointain, et à la surface des flots, comme un
monceau de pierres blanches en désordre; mais bientôt la masse se divisa
en deux: des cris et des hurlements confus me donnèrent la certitude que
c'étaient des êtres vivants. Nous vîmes deux troupes de monstres marins
qui ne paraissaient pas en fort bonne intelligence; car ils
manoeuvraient de front, se provoquaient entre eux et s'entrechoquaient
mutuellement. Leur armée me parut respectable, et je n'ai pas besoin de
dire que nous fîmes voile rapidement pour ne pas laisser à ces dangereux
voisins le temps de nous apercevoir. Nous arrivâmes à l'îlot en moitié
moins de temps que nous n'en avions mis pour y aller.
En touchant à terre, mon premier soin fut de planter les arbustes que
nous avions rapportés. Mes enfants, sur l'assistance desquels j'avais
compté, me laissèrent pour courir après les coquillages. La bonne mère
seule resta pour m'aider.
Nous avions à peine commencé, que nous vîmes Jack accourir vers nous
tout essoufflé.
«Papa! maman! s'écria-t-il, venez, venez, un monstre, sans doute un
mammouth! il est sur le sable!»
Je ne pus m'empêcher de rire, et je lui répondis que son mammouth devait
être simplement le squelette de la baleine.
«Non! non! répliqua l'entêté, ce ne sont certes pas des arêtes de
poisson, mais ce sont bien des os. Puis la mer a déjà emporté la
carcasse de la baleine, tandis que mon mammouth est bien plus avancé
dans les sables.»
Tandis que Jack essayait de me déterminer à le suivre en me tirant par
la main, j'entendis soudain crier: «Accourez! accourez par ici! il y a
une tortue.»
Je courus, et je vis Fritz à quelque distance qui agitait un de ses bras
autour de sa tête, comme pour hâter mon arrivée.
Je fus en quelques instants au pied de la colline. Je trouvai, en effet,
mon fils aux prises avec une énorme tortue qu'il retenait par un pied de
derrière, et qui, malgré tous ses efforts, n'était plus qu'à dix ou
douze pas de la mer. J'arrivai encore à temps; je donnai à Fritz l'un
des avirons, et, le passant sous l'animal comme un levier, nous
parvînmes à le renverser sur le dos dans le sable, où son poids creusa
une sorte de fosse qui nous assura ainsi sa possession. Cette bête était
d'une grandeur prodigieuse, et devait peser au moins huit cents livres;
elle n'avait pas moins de huit pieds à huit pieds et demi de long. Nous
la laissâmes là; car nos forces réunies n'auraient pu la remuer.
Cependant Jack me pressait tellement d'aller voir son mammouth, que je
résolus de le suivre, au grand étonnement de tous mes enfants.
Arrivé près du prétendu monstre, je n'eus pas de peine à faire voir au
pauvre garçon que son mammouth était exactement la même chose que notre
baleine. Je lui montrai la trace de nos pas sur le sable, et quelques
morceaux de fanon que nous avions négligé d'emporter.
«Mais, lui dis-je, qui donc t'a mis dans la tête l'idée de mammouth?
--Ah! répondit l'enfant confus, c'est M. le professeur Ernest qui me l'a
soufflé et qui m'a attrapé.
--Ainsi, sans réflexion, tu crois tout ce qu'on te dit: tu ne songes pas
même à t'enquérir si l'on se moque de toi! Si tu eusses réfléchi,
n'aurais-tu pas bien vite compris qu'il n'était guère possible qu'en
moins d'un jour la mer emportât le squelette de la baleine pour mettre
celui d'un mammouth justement à la même place?
JACK. C'est vrai, je n'y ai pas encore pensé.
MOI. Alors, pour ta pénitence, tu vas me dire ce que tu sais maintenant
du mammouth.
JACK. C'est, je crois, une espèce d'animal monstrueux, dont les premiers
ont été découverts en Sibérie.
MOI. Bien, mon fils, je ne te croyais pas si savant. Ernest t'a bien
fait ta leçon.»
J'ajoutai quelques mots sur l'existence encore problématique de cet
animal, et qui, selon toutes les apparences, n'est qu'une variété perdue
de l'espèce des éléphants.
Comme nous étions arrivés au soir, nous enveloppâmes de feuilles
fraîches les racines des cocotiers et des pins qui nous restaient,
renvoyant aux jours suivants la fin de cette opération importante.
Nous allâmes au rivage, et nous restâmes à considérer la tortue. Nous
fîmes d'abord avancer le bateau près de l'endroit où elle était. Nous
essayâmes de la lever; mais, ayant reconnu l'inutilité de nos efforts,
nous restâmes tous en silence auprès d'elle.
Tout à coup je m'écriai: «Trouvé! trouvé! C'est cette bête qui nous
conduira elle-même à Felsen-Heim.»
Je montai dans la pirogue, je vidai la tonne d'eau douce que j'avais
apportée, et, ayant remis la tortue sur ses pieds, nous lui attachâmes
la tonne vide sur le dos. J'eus soin en même temps d'attacher à une
patte de devant de l'animal une corde fixée à notre bateau, et sans
perdre un moment nous fûmes bientôt dans l'embarcation.
Je pris place à l'avant de la pirogue, armé d'une hache et prêt à couper
la corde aussitôt que notre barque menacerait de s'enfoncer; mais la
tonne retenait la tortue à fleur d'eau, et la pauvre bête ramait si
bien, que nous accomplîmes notre course avec autant de rapidité que de
bonheur. Mes fils, heureux de ce nouvel attelage, le comparaient aux
chars marins du dieu Neptune dans la Fable. Je dirigeai la course de la
tortue droit vers la baie du Salut, en la ramenant dans la direction
d'un coup de rame dès qu'elle tentait de s'en éloigner, soit à droite,
soit à gauche.
Nous débarquâmes à l'endroit accoutumé, et notre premier soin, en
ramenant la pirogue, fut de fixer la tortue elle-même, et de remplacer
la tonne vide par des cordes solides qui devaient l'empêcher de
s'éloigner.
Dès le lendemain matin son procès fut fait, et son énorme carapace fut
destinée à fournir un bassin à la fontaine que nous avions établie dans
l'intérieur de la grotte. C'était un superbe morceau; elle avait au
moins huit pieds de long sur trois de large. Nous dépeçâmes l'animal de
manière à tirer le meilleur parti de son immense dépouille. Je crois
pouvoir affirmer qu'elle était de l'espèce qu'on nomme tortue géante ou
tortue verte, la plus grosse de toutes les espèces, et dont la chair est
très-estimée des navigateurs.