Le métier à tisser.--Les vitres.--Les paniers.--Le palanquin.--Aventure
d'Ernest.--Le boa.
Ma femme me demandait depuis longtemps un métier à tisser, que l'état de
nos vêtements rendait indispensable. Je m'occupai à la satisfaire, et,
après bien des efforts, je parvins à créer une machine qui, sans être ni
gracieuse ni parfaite, pouvait du moins confectionner de la toile.
C'était tout ce qu'il nous fallait. Notre provision de farine n'était
pas assez considérable pour qu'on l'employât à faire la colle nécessaire
au tissage: j'y substituai de la colle de poisson, qui, entre autres
avantages, offrait celui de conserver une humidité que n'a pas la colle
ordinaire.
La colle de poisson me fournit encore des vitrages. J'en pris une
certaine quantité que je soumis à l'action d'un feu très-vif; je la
laissai bouillir jusqu'à ce qu'elle eût acquis assez de consistance.
J'entourai alors une tablette de marbre d'une petite galerie en cire, et
je vidai sur le marbre la colle bouillante. Quand elle fut un peu
refroidie, je coupai mes carreaux de la grandeur désirée, et nous
obtînmes des vitres transparentes. Elles n'avaient sans doute ni la
limpidité du cristal, ni même la pureté du verre; mais elles étaient
plus transparentes que les lames de corne qui décorent les lanternes de
nos campagnes. Notre admiration pour les chefs-d'oeuvre de notre
industrie fut sans bornes.
Encouragé par ces deux premiers succès, je résolus de tenter une
nouvelle entreprise. Mes petits cavaliers désiraient des selles et des
étriers, et nos bêtes de tir avaient besoin de jougs et de colliers. Je
me mis à l'oeuvre. Je fis apporter les peaux de kanguroo et de chien de
mer, et la bourre fut fabriquée avec la mousse d'arbre que nos pigeons
nous avaient fait connaître. Je réunissais deux brins ensemble, et je
les mettais tremper dans l'eau avec un peu de cendre et d'huile de
poisson, afin qu'elle ne devînt pas trop dure en séchant. Cette lessive
réussit parfaitement: quand la mousse fut relevée et séchée, elle avait
conservé toute son élasticité, pareille à celle du crin de cheval. Aussi
j'en remplis non-seulement les selles, mais encore les jougs et les
colliers, et ma femme vit avec joie ces nouvelles inventions, utiles à
ses enfants. Je ne m'en tins pas là, et je me mis à fabriquer des
étriers, des sangles, des brides, des courroies de toute façon, quittant
à tout moment mon ouvrage pour aller, comme un tailleur, prendre mesure
à mes bêtes.
Mais ce n'était pas tout d'avoir ainsi fabriqué le joug; car mes pauvres
Sturm et Brummer, pour lesquels il était fait, ne se souciaient que fort
peu de s'y soumettre, et sans l'anneau que je leur avais passé au nez,
et dont je fis un grand usage, tous mes efforts eussent été inutiles.
Cependant je préférai la manière d'atteler des Italiens, qui placent le
joug sur les épaules, à celle qu'on emploie dans notre patrie, et qui
consiste à placer le joug sur le front et les cornes; je vis avec
plaisir, quand mes prisonniers se mirent à l'ouvrage, que cette méthode
était la meilleure.
Ces travaux nous retinrent plusieurs jours sans relâche. À cette époque
un banc de harengs pareil à celui de l'année précédente vint dans la
baie, et nous n'eûmes garde de le laisser passer sans renouveler notre
provision, à laquelle nous avions pris grand goût.
Les harengs furent suivis de chiens de mer. Nous avions continuellement
besoin de leurs peaux pour nos selles, nos courroies, nos brides, nos
étriers, etc.; aussi nous ne négligeâmes pas cette chasse. Nous en
prîmes ou tuâmes vingt à vingt-quatre de différentes grosseurs, et,
après avoir jeté la chair, nous mîmes de côté leurs peaux, leurs vessies
et leur graisse. Mes enfants demandaient à grands cris une excursion
dans l'intérieur du pays; mais je voulus auparavant confectionner des
corbeilles qui permissent à ma femme, pendant nos absences continuelles,
de recueillir les graines, les fruits, les racines, etc., et de les
rapporter facilement au logis. Nous commençâmes par faire provision de
baguettes d'un arbrisseau qui croissait en grande quantité sur les rives
du ruisseau du Chacal, car je ne voulais pas employer à mes premiers
essais les beaux roseaux de mon pauvre Jack; et nous fîmes bien: car ils
furent si grossiers, que nous ne pûmes nous empêcher de rire en les
considérant. Peu à peu cependant nous nous perfectionnâmes, et je finis
par construire une grande corbeille longue et solide, avec deux anses
pour aider à la porter.
À peine fut-elle terminée, que mes enfants résolurent d'en faire une
civière. Pour l'essayer, ils passèrent un bambou dans les anses. Jack se
plaça devant, Ernest derrière, et ils se mirent à se promener pendant
quelque temps de long en large, portant ainsi la corbeille vide. Mais
ils s'ennuyèrent bientôt de ce manège; ils disposèrent, bon gré, mal
gré, leur jeune frère Franz dans la corbeille, et ils se mirent ensuite
à courir en poussant des cris de joie.
«Ah! dit Fritz à ce spectacle, mon cher papa, si nous en faisions une
litière pour que ma mère pût nous suivre dans nos excursions!»
Tous mes enfants s'écrièrent: «Oh! oui, papa, une litière; ce sera
excellent quand l'un de nous sera fatigué ou malade!
MA FEMME. Bien, mes enfants, pour vous et pour moi; mais ce serait une
chose assez comique que de me voir assise comme une princesse au milieu
de vous sur une corbeille dont les bords pourraient à peine me contenir.
MOI. Un moment donc! nous ferions un ouvrage capable de te porter.
FRITZ. Certainement, n'est-ce pas? mon père, comme les palanquins dont
on se sert dans les Indes.
ERNEST. Et qui sont portés par des esclaves. Merci, je ne suis pas trop
disposé à ce métier.
MA FEMME. Soit tranquille, mon cher Ernest, je ne veux pas de vous pour
esclaves ni pour porteurs; il ne faudrait pas m'élever bien haut, car je
serais bientôt à terre. Je ne monterai dans cette corbeille que quand
vous m'aurez trouvé des porteurs dont les jambes soient plus solides que
les vôtres.
JACK. Eh bien! mon Sturm et le Brummer de Franz en ont-ils d'assez
fortes pour rassurer maman?
MOI. Bien! bien! c'est là une bonne pensée, étourdi; nous avons là deux
excellents porteurs pour le palanquin.
ERNEST. Comme ma mère sera bien dans son palanquin! Nous pourrions y
faire un toit avec des rideaux, derrière lesquels elle pourrait se
cacher quand elle voudrait.
JACK. Mais essayons d'abord avec la corbeille, afin de voir si cela
réussira; Franz et moi nous conduirons.»
Je souris de l'empressement avec lequel les enfants avaient adopté cette
idée nouvelle, et j'y consentis volontiers. Nous fîmes donc retentir nos
trompes pour rappeler notre bétail qui paissait, et nous vîmes bientôt
accourir nos animaux. Ils furent enharnachés; Jack sauta sur son Sturm,
placé à l'avant-train, et Franz resta derrière avec. Brummer. Quant à
Ernest, il monta dans la corbeille, qui pendait paisiblement entre les
deux animaux. Ils se mirent en marche au petit pas, n'étant pas encore
habitués à ce nouveau manège, et Ernest assurait que rien n'était
meilleur que cette litière, où l'on était doucement ballotté sans
fatigue.
Mais bientôt les deux conducteurs mirent leurs bêtes au galop, et le
pauvre Ernest, rudement secoué, se mit à crier à ses frères d'arrêter;
mais ce fut en vain. Les porteurs n'en continuèrent pas moins à pousser
leurs montures. Quant à nous, qui regardions ce spectacle, la mine du
pauvre Ernest, qui ne courait, au reste, aucun danger, nous paraissait
si drôle, que nous n'essayâmes pas de le secourir. Les polissons
galopèrent jusqu'à la rivière du Chacal, et revinrent vers nous sans
s'arrêter. Aussi l'on conçoit facilement la colère d'Ernest quand il
sortit de sa litière. Jeté hors des gonds par cette promenade forcée, il
n'allait probablement pas se contenter de paroles, quand j'arrivai à
temps pour m'interposer. Ernest se calma peu à peu, et je le vis même
aider son frère Jack à dételer les animaux pour leur rendre la liberté.
Avant de les laisser partir, il alla aussi chercher du sel, et en donna
une poignée à chacune des pauvres bêtes. Cette marque de bon caractère
me fit beaucoup de plaisir.
Nous nous remîmes alors à notre travail de vannier, et nous tressions
depuis quelque temps en silence, quand Fritz se leva soudain comme un
homme effrayé.
«Oh! mon père! dit-il, voyez donc, dans l'avenue de Falken-Horst, ce
nuage de poussière; il doit être produit par quelque animal de forte
taille, à en juger par son épaisseur; et de plus il vient droit vers
nous.
--Ma foi, lui répondis-je sans trop m'inquiéter, car je découvrais peu
encore ce nuage que les yeux d'aigle de Fritz avaient aperçu, je ne sais
ce que cela peut être, car nos gros animaux sont maintenant à l'écurie.
MA FEMME. Ce sont sans doute quelques-uns des moutons, ou peut-être même
notre vilaine truie qui fait encore des siennes.
FRITZ. Non! non! j'aperçois fort bien les mouvements de cet animal;
tantôt il se dresse comme un mât, tantôt il s'arrête, marche ou glisse
sans que je puisse distinguer aucun de ses membres.»
Effrayés de cette description dont nos faibles yeux ne nous permettaient
pas de juger la vérité, nous ne savions trop à quoi nous en tenir. Je
pris alors ma longue-vue, et au moment où je la dirigeai vers ce côté
j'entendis Fritz crier:
«Mon père, je le vois distinctement maintenant! Son corps est d'une
couleur verdâtre! Que pensez-vous de cela?
MOI. Fuyons! fuyons, mes enfants! Allons nous réfugier dans le fond de
notre grotte, et fermons-en bien les ouvertures!
FRITZ. Pourquoi donc?
MOI. Parce que je suis certain que c'est un serpent monstrueux qui
s'avance vers nous.»
Nous nous hâtâmes de revenir au logis, et nous fîmes toutes nos
dispositions pour la défense. Les fusils furent chargés, la poudre et le
plomb versés dans les poudrières. Plus le terrible animal avançait, plus
je me confirmais dans l'idée que c'était un boa. Ce que j'avais entendu
raconter de la force de ces animaux m'effrayait extrêmement, et je ne
savais quel moyen mettre en usage pour l'empêcher de parvenir jusqu'à
nous; il était trop tard pour retirer les planches de notre pont. Il
fallait donc se résigner à attendre qu'il fût à portée pour essayer de
nous en défaire à coups de fusil.
L'animal cependant arriva près du pont, et, comme s'il eût senti une
proie de notre côté, se dirigea, après quelques hésitations, droit vers
la grotte. Nous étions montés dans le colombier pour observer ses
mouvements. Il était à peine à trente pas de nous, quand Ernest, plus
par un sentiment de peur que par désir de le tuer, lui lâcha son coup de
fusil. Ce fut le signal d'une décharge générale, du moins de la part de
Jack, de Franz et de ma femme, qui s'était aussi munie d'un fusil; mais
les coups étaient mal dirigés, et les balles s'étaient perdues, ou
n'avaient rien fait sur l'écaille du monstre, car il se détourna et se
mit à fuir. Fritz et moi, qui avions gardé nos coups, nous fîmes feu
alors, mais sans montrer plus de bonheur ou d'adresse; car le boa
redoubla de vitesse, et courut avec une célérité prodigieuse s'enfoncer
dans le marais où Jack avait manqué de perdre la vie, et disparut
bientôt, caché par les roseaux qui le couvraient.
Nous commençâmes à respirer, et l'on se mit à discourir sur les formes
effrayantes de ce terrible ennemi; la peur en avait grandi les
proportions à tous les yeux: on n'était pas même d'accord sur les
couleurs de la robe. Pour moi, j'étais dans la plus grande perplexité,
ne sachant comment connaître la retraite du boa, ni avertir mes enfants
de son approche. Je me creusai la tête pour trouver un moyen de le tuer.
Il ne fallait pas songer à nous exposer en rase campagne contre un
pareil ennemi, car nos forces réunies nous auraient été d'un bien faible
secours; aussi je défendis, jusqu'à nouvel ordre, de sortir de la grotte
sans ma permission expresse; et j'eus toujours soin d'avoir quelqu'un
l'oeil au guet pour tâcher de connaître les mouvements du boa.