CHAPITRE V

Le métier à tisser.--Les vitres.--Les paniers.--Le palanquin.--Aventure

d'Ernest.--Le boa.

Ma femme me demandait depuis longtemps un métier à tisser, que l'état de

nos vêtements rendait indispensable. Je m'occupai à la satisfaire, et,

après bien des efforts, je parvins à créer une machine qui, sans être ni

gracieuse ni parfaite, pouvait du moins confectionner de la toile.

C'était tout ce qu'il nous fallait. Notre provision de farine n'était

pas assez considérable pour qu'on l'employât à faire la colle nécessaire

au tissage: j'y substituai de la colle de poisson, qui, entre autres

avantages, offrait celui de conserver une humidité que n'a pas la colle

ordinaire.

La colle de poisson me fournit encore des vitrages. J'en pris une

certaine quantité que je soumis à l'action d'un feu très-vif; je la

laissai bouillir jusqu'à ce qu'elle eût acquis assez de consistance.

J'entourai alors une tablette de marbre d'une petite galerie en cire, et

je vidai sur le marbre la colle bouillante. Quand elle fut un peu

refroidie, je coupai mes carreaux de la grandeur désirée, et nous

obtînmes des vitres transparentes. Elles n'avaient sans doute ni la

limpidité du cristal, ni même la pureté du verre; mais elles étaient

plus transparentes que les lames de corne qui décorent les lanternes de

nos campagnes. Notre admiration pour les chefs-d'oeuvre de notre

industrie fut sans bornes.

Encouragé par ces deux premiers succès, je résolus de tenter une

nouvelle entreprise. Mes petits cavaliers désiraient des selles et des

étriers, et nos bêtes de tir avaient besoin de jougs et de colliers. Je

me mis à l'oeuvre. Je fis apporter les peaux de kanguroo et de chien de

mer, et la bourre fut fabriquée avec la mousse d'arbre que nos pigeons

nous avaient fait connaître. Je réunissais deux brins ensemble, et je

les mettais tremper dans l'eau avec un peu de cendre et d'huile de

poisson, afin qu'elle ne devînt pas trop dure en séchant. Cette lessive

réussit parfaitement: quand la mousse fut relevée et séchée, elle avait

conservé toute son élasticité, pareille à celle du crin de cheval. Aussi

j'en remplis non-seulement les selles, mais encore les jougs et les

colliers, et ma femme vit avec joie ces nouvelles inventions, utiles à

ses enfants. Je ne m'en tins pas là, et je me mis à fabriquer des

étriers, des sangles, des brides, des courroies de toute façon, quittant

à tout moment mon ouvrage pour aller, comme un tailleur, prendre mesure

à mes bêtes.

Mais ce n'était pas tout d'avoir ainsi fabriqué le joug; car mes pauvres

Sturm et Brummer, pour lesquels il était fait, ne se souciaient que fort

peu de s'y soumettre, et sans l'anneau que je leur avais passé au nez,

et dont je fis un grand usage, tous mes efforts eussent été inutiles.

Cependant je préférai la manière d'atteler des Italiens, qui placent le

joug sur les épaules, à celle qu'on emploie dans notre patrie, et qui

consiste à placer le joug sur le front et les cornes; je vis avec

plaisir, quand mes prisonniers se mirent à l'ouvrage, que cette méthode

était la meilleure.

Ces travaux nous retinrent plusieurs jours sans relâche. À cette époque

un banc de harengs pareil à celui de l'année précédente vint dans la

baie, et nous n'eûmes garde de le laisser passer sans renouveler notre

provision, à laquelle nous avions pris grand goût.

Les harengs furent suivis de chiens de mer. Nous avions continuellement

besoin de leurs peaux pour nos selles, nos courroies, nos brides, nos

étriers, etc.; aussi nous ne négligeâmes pas cette chasse. Nous en

prîmes ou tuâmes vingt à vingt-quatre de différentes grosseurs, et,

après avoir jeté la chair, nous mîmes de côté leurs peaux, leurs vessies

et leur graisse. Mes enfants demandaient à grands cris une excursion

dans l'intérieur du pays; mais je voulus auparavant confectionner des

corbeilles qui permissent à ma femme, pendant nos absences continuelles,

de recueillir les graines, les fruits, les racines, etc., et de les

rapporter facilement au logis. Nous commençâmes par faire provision de

baguettes d'un arbrisseau qui croissait en grande quantité sur les rives

du ruisseau du Chacal, car je ne voulais pas employer à mes premiers

essais les beaux roseaux de mon pauvre Jack; et nous fîmes bien: car ils

furent si grossiers, que nous ne pûmes nous empêcher de rire en les

considérant. Peu à peu cependant nous nous perfectionnâmes, et je finis

par construire une grande corbeille longue et solide, avec deux anses

pour aider à la porter.

À peine fut-elle terminée, que mes enfants résolurent d'en faire une

civière. Pour l'essayer, ils passèrent un bambou dans les anses. Jack se

plaça devant, Ernest derrière, et ils se mirent à se promener pendant

quelque temps de long en large, portant ainsi la corbeille vide. Mais

ils s'ennuyèrent bientôt de ce manège; ils disposèrent, bon gré, mal

gré, leur jeune frère Franz dans la corbeille, et ils se mirent ensuite

à courir en poussant des cris de joie.

«Ah! dit Fritz à ce spectacle, mon cher papa, si nous en faisions une

litière pour que ma mère pût nous suivre dans nos excursions!»

Tous mes enfants s'écrièrent: «Oh! oui, papa, une litière; ce sera

excellent quand l'un de nous sera fatigué ou malade!

MA FEMME. Bien, mes enfants, pour vous et pour moi; mais ce serait une

chose assez comique que de me voir assise comme une princesse au milieu

de vous sur une corbeille dont les bords pourraient à peine me contenir.

MOI. Un moment donc! nous ferions un ouvrage capable de te porter.

FRITZ. Certainement, n'est-ce pas? mon père, comme les palanquins dont

on se sert dans les Indes.

ERNEST. Et qui sont portés par des esclaves. Merci, je ne suis pas trop

disposé à ce métier.

MA FEMME. Soit tranquille, mon cher Ernest, je ne veux pas de vous pour

esclaves ni pour porteurs; il ne faudrait pas m'élever bien haut, car je

serais bientôt à terre. Je ne monterai dans cette corbeille que quand

vous m'aurez trouvé des porteurs dont les jambes soient plus solides que

les vôtres.

JACK. Eh bien! mon Sturm et le Brummer de Franz en ont-ils d'assez

fortes pour rassurer maman?

MOI. Bien! bien! c'est là une bonne pensée, étourdi; nous avons là deux

excellents porteurs pour le palanquin.

ERNEST. Comme ma mère sera bien dans son palanquin! Nous pourrions y

faire un toit avec des rideaux, derrière lesquels elle pourrait se

cacher quand elle voudrait.

JACK. Mais essayons d'abord avec la corbeille, afin de voir si cela

réussira; Franz et moi nous conduirons.»

Je souris de l'empressement avec lequel les enfants avaient adopté cette

idée nouvelle, et j'y consentis volontiers. Nous fîmes donc retentir nos

trompes pour rappeler notre bétail qui paissait, et nous vîmes bientôt

accourir nos animaux. Ils furent enharnachés; Jack sauta sur son Sturm,

placé à l'avant-train, et Franz resta derrière avec. Brummer. Quant à

Ernest, il monta dans la corbeille, qui pendait paisiblement entre les

deux animaux. Ils se mirent en marche au petit pas, n'étant pas encore

habitués à ce nouveau manège, et Ernest assurait que rien n'était

meilleur que cette litière, où l'on était doucement ballotté sans

fatigue.

Mais bientôt les deux conducteurs mirent leurs bêtes au galop, et le

pauvre Ernest, rudement secoué, se mit à crier à ses frères d'arrêter;

mais ce fut en vain. Les porteurs n'en continuèrent pas moins à pousser

leurs montures. Quant à nous, qui regardions ce spectacle, la mine du

pauvre Ernest, qui ne courait, au reste, aucun danger, nous paraissait

si drôle, que nous n'essayâmes pas de le secourir. Les polissons

galopèrent jusqu'à la rivière du Chacal, et revinrent vers nous sans

s'arrêter. Aussi l'on conçoit facilement la colère d'Ernest quand il

sortit de sa litière. Jeté hors des gonds par cette promenade forcée, il

n'allait probablement pas se contenter de paroles, quand j'arrivai à

temps pour m'interposer. Ernest se calma peu à peu, et je le vis même

aider son frère Jack à dételer les animaux pour leur rendre la liberté.

Avant de les laisser partir, il alla aussi chercher du sel, et en donna

une poignée à chacune des pauvres bêtes. Cette marque de bon caractère

me fit beaucoup de plaisir.

Nous nous remîmes alors à notre travail de vannier, et nous tressions

depuis quelque temps en silence, quand Fritz se leva soudain comme un

homme effrayé.

«Oh! mon père! dit-il, voyez donc, dans l'avenue de Falken-Horst, ce

nuage de poussière; il doit être produit par quelque animal de forte

taille, à en juger par son épaisseur; et de plus il vient droit vers

nous.

--Ma foi, lui répondis-je sans trop m'inquiéter, car je découvrais peu

encore ce nuage que les yeux d'aigle de Fritz avaient aperçu, je ne sais

ce que cela peut être, car nos gros animaux sont maintenant à l'écurie.

MA FEMME. Ce sont sans doute quelques-uns des moutons, ou peut-être même

notre vilaine truie qui fait encore des siennes.

FRITZ. Non! non! j'aperçois fort bien les mouvements de cet animal;

tantôt il se dresse comme un mât, tantôt il s'arrête, marche ou glisse

sans que je puisse distinguer aucun de ses membres.»

Effrayés de cette description dont nos faibles yeux ne nous permettaient

pas de juger la vérité, nous ne savions trop à quoi nous en tenir. Je

pris alors ma longue-vue, et au moment où je la dirigeai vers ce côté

j'entendis Fritz crier:

«Mon père, je le vois distinctement maintenant! Son corps est d'une

couleur verdâtre! Que pensez-vous de cela?

MOI. Fuyons! fuyons, mes enfants! Allons nous réfugier dans le fond de

notre grotte, et fermons-en bien les ouvertures!

FRITZ. Pourquoi donc?

MOI. Parce que je suis certain que c'est un serpent monstrueux qui

s'avance vers nous.»

Nous nous hâtâmes de revenir au logis, et nous fîmes toutes nos

dispositions pour la défense. Les fusils furent chargés, la poudre et le

plomb versés dans les poudrières. Plus le terrible animal avançait, plus

je me confirmais dans l'idée que c'était un boa. Ce que j'avais entendu

raconter de la force de ces animaux m'effrayait extrêmement, et je ne

savais quel moyen mettre en usage pour l'empêcher de parvenir jusqu'à

nous; il était trop tard pour retirer les planches de notre pont. Il

fallait donc se résigner à attendre qu'il fût à portée pour essayer de

nous en défaire à coups de fusil.

L'animal cependant arriva près du pont, et, comme s'il eût senti une

proie de notre côté, se dirigea, après quelques hésitations, droit vers

la grotte. Nous étions montés dans le colombier pour observer ses

mouvements. Il était à peine à trente pas de nous, quand Ernest, plus

par un sentiment de peur que par désir de le tuer, lui lâcha son coup de

fusil. Ce fut le signal d'une décharge générale, du moins de la part de

Jack, de Franz et de ma femme, qui s'était aussi munie d'un fusil; mais

les coups étaient mal dirigés, et les balles s'étaient perdues, ou

n'avaient rien fait sur l'écaille du monstre, car il se détourna et se

mit à fuir. Fritz et moi, qui avions gardé nos coups, nous fîmes feu

alors, mais sans montrer plus de bonheur ou d'adresse; car le boa

redoubla de vitesse, et courut avec une célérité prodigieuse s'enfoncer

dans le marais où Jack avait manqué de perdre la vie, et disparut

bientôt, caché par les roseaux qui le couvraient.

Nous commençâmes à respirer, et l'on se mit à discourir sur les formes

effrayantes de ce terrible ennemi; la peur en avait grandi les

proportions à tous les yeux: on n'était pas même d'accord sur les

couleurs de la robe. Pour moi, j'étais dans la plus grande perplexité,

ne sachant comment connaître la retraite du boa, ni avertir mes enfants

de son approche. Je me creusai la tête pour trouver un moyen de le tuer.

Il ne fallait pas songer à nous exposer en rase campagne contre un

pareil ennemi, car nos forces réunies nous auraient été d'un bien faible

secours; aussi je défendis, jusqu'à nouvel ordre, de sortir de la grotte

sans ma permission expresse; et j'eus toujours soin d'avoir quelqu'un

l'oeil au guet pour tâcher de connaître les mouvements du boa.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 48 / 70 题