Dépècement de la baleine.
Aussitôt après le dîner, auquel nous avions mis moins de temps que de
coutume, nous nous préparâmes à retourner à l'îlot; mais auparavant je
m'occupai à trouver des tonneaux pour contenir la graisse de la baleine.
Je ne voulais pas prendre pour cela des tonnes vides que nous pouvions
avoir; car je savais qu'elles conservaient une odeur infecte. Cependant
cette graisse m'était utile pour alimenter d'huile les grandes lanternes
qui nous éclairaient dans la grotte. Ma femme me rappela enfin que nous
avions encore quatre cuves de notre bateau qui se trouvaient dans l'eau
en attendant emploi. Mes enfants les nettoyèrent, et, après nous être
armés de couteaux, de haches, de scies et de tous les instruments
tranchants dont nous devions avoir besoin, nous levâmes l'ancre,
traînant les cuves à la remorque. Nous partîmes bien plus lentement que
le matin, et au bruit des soupirs et des lamentations des rameurs; mais,
comme la mer était fort élevée et tranquille, nous pûmes aborder presque
à côté de la baleine.
Mon premier soin fut d'abriter la pirogue et les cuves pour le moment où
les vagues redeviendraient furieuses. Ma femme resta étonnée, et Franz,
qui se trouvait pour la première fois en présence du monstre, en fut si
effrayé, qu'il était sur le point de pleurer. En la mesurant
approximativement, je trouvai qu'elle pouvait avoir soixante à
soixante-dix pieds de long, sur trente-cinq pieds d'épaisseur dans le
milieu, et pouvait peser soixante milliers de livres. Elle n'avait
encore atteint que la moitié de la taille ordinaire à cette espèce. Nous
admirâmes les énormes proportions de sa tête et la petitesse de ses
yeux, semblables à ceux du boeuf; mais ce qu'il y avait de plus
étonnant, c'étaient ses mâchoires, avec ces rangées de barbes qu'on
nomme fanons, et qui n'avaient pas moins de dix à douze pieds: ce sont
ces fanons que les Européens emploient sous le nom de baleines. Comme
ils devaient être pour nous d'une grande utilité, je me promis bien de
ne pas les négliger. La langue, épaisse, pouvait peser un millier. Fritz
s'étonna de la petitesse du gosier du monstre, dont l'ouverture était à
peine de la force de mon bras. «Aussi, s'écria-t-il, la baleine ne doit
pas se nourrir de gros poissons, ainsi qu'on pourrait le croire à sa
taille.
--Tu as raison, lui répondis-je, elle ne se nourrit que de petits
poissons, parmi lesquels il y en a une espèce qui se trouve dans les
mers du pôle, et qu'elle préfère. Elle en avale d'immenses quantités
noyées dans beaucoup d'eau de mer; mais cette eau sort en jets par deux
trous qui sont placés au-dessus de la tête, ou bien encore s'écoule à
travers les barbes ou fanons.
«Mais, ajoutai-je, à l'ouvrage! et vite, si nous voulons tirer parti de
notre Léviathan avant la nuit.»
Fritz et Jack s'élancèrent aussitôt sur la queue, et de là sur le dos de
la baleine, parvinrent ainsi jusqu'à la tête, puis à l'aide de la hache
et de la scie ils se mirent à détacher les fanons, que je retirai d'en
bas. Nous en comptâmes jusqu'à six cents de diverses grosseurs; mais
nous ne prîmes que les plus beaux, environ cent à cent vingt.
Nous ne restâmes pas longtemps tranquilles: l'air se remplit d'oiseaux
de toute espèce, dont le cercle se resserrait de plus en plus autour de
nous. D'abord ils n'avaient fait que voltiger au-dessus de nos têtes;
puis, quand leur nombre se fut accru, ils s'approchèrent et vinrent
saisir les morceaux jusque dans nos mains, jusque sous les coups de nos
haches.
Ces oiseaux nous tentaient peu; cependant nous en tuâmes quelques-uns,
car ma femme m'avait fait observer que leurs plumes et leur duvet
pourraient nous servir.
Je laissai Fritz tirer seul les fanons de la bouche de l'animal, et je
me mis en devoir d'enlever sur son dos une longue et large bande de
peau, que je destinais à faire des harnais pour les buffles et des
chaussures pour nous. J'eus beaucoup de peine, car le cuir de la baleine
avait près d'un pouce d'épaisseur; cependant je réussis assez bien.
Nous enlevâmes à la queue quelques morceaux de chair et de lard. Comme
la mer approchait rapidement, nous fîmes les préparatifs du départ.
Cependant j'eus le temps de couper un morceau de la langue, que j'avais
entendu vanter comme un excellent manger, et donnant une huile
excellente. Tout fut embarqué avec soin, et nous nous hâtâmes de
regagner nos côtes bien-aimées, après lesquelles nous soupirions.
Notre ardeur augmenta bientôt. À peine étions-nous en pleine mer, que
l'odeur qui se dégageait des tonnes nous saisit au nez avec une telle
force, que nous ne savions comment nous y soustraire. Nous arrivâmes
enfin au milieu des lamentations les plus risibles, et tous nos bestiaux
furent aussitôt employés à transporter les produits de cette première
journée.
Le lendemain matin, de bonne heure, nous montâmes de nouveau dans la
pirogue; mais Franz et ma femme restèrent à terre, parce que les travaux
que je projetais eussent été vraisemblablement trop dégoûtants pour eux.
Un vent frais nous porta assez vite à l'îlot, et nous trouvâmes notre
baleine dévorée par une nuée de mouettes et autres oiseaux de mer qui
s'étaient abattus sur elle. Il fallut leur tirer quelques coups pour
s'en débarrasser; car leurs cris assourdissants nous déchiraient les
oreilles.
Nous eûmes soin, avant de nous mettre à l'oeuvre, de nous dépouiller de
nos vestes et de nos chemises; nous revêtîmes des espèces de casaques
préparées exprès, et nous attaquâmes les flancs de l'animal. Parvenu aux
intestins, je les coupai en morceaux de six à quinze pieds. Je les fis
nettoyer, et, quand ils furent bien lavés à l'eau de mer et frottés de
sable jusqu'à ce que la pellicule intérieure fût enlevée, nous les
plaçâmes dans le bateau.
Après avoir renouvelé notre provision de lard, comme le soleil
commençait à baisser, nous fûmes forcés de quitter notre proie pour
retourner au rivage, et nous partîmes, abandonnant le reste de la
baleine aux oiseaux voraces.
Nous soupirions d'ailleurs après un bon repas et une boisson fraîche, ce
dont nous avions été privés toute la journée; nous ramassâmes quelques
beaux coquillages pour notre musée, entre autres un nautile, et nous
nous embarquâmes.
«Pourquoi donc, mon père, avez-vous pris ces boyaux? me demandèrent mes
enfants pendant le voyage: à quoi les destinez-vous?
--Le grand moteur de l'industrie humaine, leur dis-je, le besoin a
enseigné aux peuplades des contrées privées de bois, telles que les
Groënlandais, les Samoyèdes et les Esquimaux, à y suppléer et à
convertir les boyaux d'une baleine en tonnes. Ils savent aussi trouver
dans cet animal leur nourriture et même leurs nacelles, tandis que nos
besoins ne nous permettent d'apprécier que l'huile de ce poisson.»
On me demanda pourquoi nous, qui avions du bois et des tonnes à notre
disposition, nous avions entrepris une besogne aussi dégoûtante. Je fis
observer alors que mes tonnes auraient conservé une mauvaise odeur.
En causant ainsi, nous atteignîmes le rivage, où la bonne mère nous
attendait, «Grand Dieu! s'écria-t-elle, comment osez-vous vous présenter
dans un pareil état! Allez laver vos vêtements, et portez ailleurs votre
cargaison.
--Calme-toi, ma chère, lui dis-je, et reçois-nous comme si nous te
rapportions les meilleurs fruits; car, dans notre position, ce sont des
richesses précieuses.» Elle nous laissa aborder, et le repas qu'elle
nous avait préparé nous fit oublier les occupations de la journée.