CHAPITRE III

Dépècement de la baleine.

Aussitôt après le dîner, auquel nous avions mis moins de temps que de

coutume, nous nous préparâmes à retourner à l'îlot; mais auparavant je

m'occupai à trouver des tonneaux pour contenir la graisse de la baleine.

Je ne voulais pas prendre pour cela des tonnes vides que nous pouvions

avoir; car je savais qu'elles conservaient une odeur infecte. Cependant

cette graisse m'était utile pour alimenter d'huile les grandes lanternes

qui nous éclairaient dans la grotte. Ma femme me rappela enfin que nous

avions encore quatre cuves de notre bateau qui se trouvaient dans l'eau

en attendant emploi. Mes enfants les nettoyèrent, et, après nous être

armés de couteaux, de haches, de scies et de tous les instruments

tranchants dont nous devions avoir besoin, nous levâmes l'ancre,

traînant les cuves à la remorque. Nous partîmes bien plus lentement que

le matin, et au bruit des soupirs et des lamentations des rameurs; mais,

comme la mer était fort élevée et tranquille, nous pûmes aborder presque

à côté de la baleine.

Mon premier soin fut d'abriter la pirogue et les cuves pour le moment où

les vagues redeviendraient furieuses. Ma femme resta étonnée, et Franz,

qui se trouvait pour la première fois en présence du monstre, en fut si

effrayé, qu'il était sur le point de pleurer. En la mesurant

approximativement, je trouvai qu'elle pouvait avoir soixante à

soixante-dix pieds de long, sur trente-cinq pieds d'épaisseur dans le

milieu, et pouvait peser soixante milliers de livres. Elle n'avait

encore atteint que la moitié de la taille ordinaire à cette espèce. Nous

admirâmes les énormes proportions de sa tête et la petitesse de ses

yeux, semblables à ceux du boeuf; mais ce qu'il y avait de plus

étonnant, c'étaient ses mâchoires, avec ces rangées de barbes qu'on

nomme fanons, et qui n'avaient pas moins de dix à douze pieds: ce sont

ces fanons que les Européens emploient sous le nom de baleines. Comme

ils devaient être pour nous d'une grande utilité, je me promis bien de

ne pas les négliger. La langue, épaisse, pouvait peser un millier. Fritz

s'étonna de la petitesse du gosier du monstre, dont l'ouverture était à

peine de la force de mon bras. «Aussi, s'écria-t-il, la baleine ne doit

pas se nourrir de gros poissons, ainsi qu'on pourrait le croire à sa

taille.

--Tu as raison, lui répondis-je, elle ne se nourrit que de petits

poissons, parmi lesquels il y en a une espèce qui se trouve dans les

mers du pôle, et qu'elle préfère. Elle en avale d'immenses quantités

noyées dans beaucoup d'eau de mer; mais cette eau sort en jets par deux

trous qui sont placés au-dessus de la tête, ou bien encore s'écoule à

travers les barbes ou fanons.

«Mais, ajoutai-je, à l'ouvrage! et vite, si nous voulons tirer parti de

notre Léviathan avant la nuit.»

Fritz et Jack s'élancèrent aussitôt sur la queue, et de là sur le dos de

la baleine, parvinrent ainsi jusqu'à la tête, puis à l'aide de la hache

et de la scie ils se mirent à détacher les fanons, que je retirai d'en

bas. Nous en comptâmes jusqu'à six cents de diverses grosseurs; mais

nous ne prîmes que les plus beaux, environ cent à cent vingt.

Nous ne restâmes pas longtemps tranquilles: l'air se remplit d'oiseaux

de toute espèce, dont le cercle se resserrait de plus en plus autour de

nous. D'abord ils n'avaient fait que voltiger au-dessus de nos têtes;

puis, quand leur nombre se fut accru, ils s'approchèrent et vinrent

saisir les morceaux jusque dans nos mains, jusque sous les coups de nos

haches.

Ces oiseaux nous tentaient peu; cependant nous en tuâmes quelques-uns,

car ma femme m'avait fait observer que leurs plumes et leur duvet

pourraient nous servir.

Je laissai Fritz tirer seul les fanons de la bouche de l'animal, et je

me mis en devoir d'enlever sur son dos une longue et large bande de

peau, que je destinais à faire des harnais pour les buffles et des

chaussures pour nous. J'eus beaucoup de peine, car le cuir de la baleine

avait près d'un pouce d'épaisseur; cependant je réussis assez bien.

Nous enlevâmes à la queue quelques morceaux de chair et de lard. Comme

la mer approchait rapidement, nous fîmes les préparatifs du départ.

Cependant j'eus le temps de couper un morceau de la langue, que j'avais

entendu vanter comme un excellent manger, et donnant une huile

excellente. Tout fut embarqué avec soin, et nous nous hâtâmes de

regagner nos côtes bien-aimées, après lesquelles nous soupirions.

Notre ardeur augmenta bientôt. À peine étions-nous en pleine mer, que

l'odeur qui se dégageait des tonnes nous saisit au nez avec une telle

force, que nous ne savions comment nous y soustraire. Nous arrivâmes

enfin au milieu des lamentations les plus risibles, et tous nos bestiaux

furent aussitôt employés à transporter les produits de cette première

journée.

Le lendemain matin, de bonne heure, nous montâmes de nouveau dans la

pirogue; mais Franz et ma femme restèrent à terre, parce que les travaux

que je projetais eussent été vraisemblablement trop dégoûtants pour eux.

Un vent frais nous porta assez vite à l'îlot, et nous trouvâmes notre

baleine dévorée par une nuée de mouettes et autres oiseaux de mer qui

s'étaient abattus sur elle. Il fallut leur tirer quelques coups pour

s'en débarrasser; car leurs cris assourdissants nous déchiraient les

oreilles.

Nous eûmes soin, avant de nous mettre à l'oeuvre, de nous dépouiller de

nos vestes et de nos chemises; nous revêtîmes des espèces de casaques

préparées exprès, et nous attaquâmes les flancs de l'animal. Parvenu aux

intestins, je les coupai en morceaux de six à quinze pieds. Je les fis

nettoyer, et, quand ils furent bien lavés à l'eau de mer et frottés de

sable jusqu'à ce que la pellicule intérieure fût enlevée, nous les

plaçâmes dans le bateau.

Après avoir renouvelé notre provision de lard, comme le soleil

commençait à baisser, nous fûmes forcés de quitter notre proie pour

retourner au rivage, et nous partîmes, abandonnant le reste de la

baleine aux oiseaux voraces.

Nous soupirions d'ailleurs après un bon repas et une boisson fraîche, ce

dont nous avions été privés toute la journée; nous ramassâmes quelques

beaux coquillages pour notre musée, entre autres un nautile, et nous

nous embarquâmes.

«Pourquoi donc, mon père, avez-vous pris ces boyaux? me demandèrent mes

enfants pendant le voyage: à quoi les destinez-vous?

--Le grand moteur de l'industrie humaine, leur dis-je, le besoin a

enseigné aux peuplades des contrées privées de bois, telles que les

Groënlandais, les Samoyèdes et les Esquimaux, à y suppléer et à

convertir les boyaux d'une baleine en tonnes. Ils savent aussi trouver

dans cet animal leur nourriture et même leurs nacelles, tandis que nos

besoins ne nous permettent d'apprécier que l'huile de ce poisson.»

On me demanda pourquoi nous, qui avions du bois et des tonnes à notre

disposition, nous avions entrepris une besogne aussi dégoûtante. Je fis

observer alors que mes tonnes auraient conservé une mauvaise odeur.

En causant ainsi, nous atteignîmes le rivage, où la bonne mère nous

attendait, «Grand Dieu! s'écria-t-elle, comment osez-vous vous présenter

dans un pareil état! Allez laver vos vêtements, et portez ailleurs votre

cargaison.

--Calme-toi, ma chère, lui dis-je, et reçois-nous comme si nous te

rapportions les meilleurs fruits; car, dans notre position, ce sont des

richesses précieuses.» Elle nous laissa aborder, et le repas qu'elle

nous avait préparé nous fit oublier les occupations de la journée.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 46 / 70 题