CHAPITRE II

Première sortie après les pluies.--La baleine.--Le corail.

Vers la fin du mois d'août, lorsque je croyais l'hiver presque terminé,

il y eut quelques jours d'un temps épouvantable; la pluie, les vents, le

tonnerre, les éclairs parurent augmenter de violence; l'Océan inonda le

rivage et resta agité d'une manière effrayante. Oh! combien alors nous

fûmes joyeux d'avoir construit cette solide habitation de Felsen-Heim!

Le château d'arbre de Falken-Horst n'aurait jamais résisté aux éléments

déchaînés contre nous.

Enfin le ciel devint peu à peu serein; les ouragans s'apaisèrent, et

nous pûmes sortir de la grotte.

Nous remarquâmes avec étonnement les piquants contrastes de la nature,

qui renaissait au milieu de toutes les traces encore récentes de

dévastation. Fritz, toujours au guet, et dont l'oeil aurait presque

rivalisé avec celui de l'aigle, s'était élevé sur un pic, d'où il

aperçut bien loin, dans la baie du Flamant, un point noir dont il ne put

préciser la forme, et, après l'avoir considéré avec beaucoup

d'attention, il m'affirma que c'était une barque échouée à fleur d'eau.

Quoique muni de ma lorgnette, je ne pus voir assez distinctement cet

objet pour dire quelle en était la nature.

Il nous prit fantaisie d'aller visiter cette masse, nous vidâmes l'eau

dont la pluie avait inondé notre chaloupe, nous y mîmes tous les agrès

nécessaires, et je résolus d'aller le jour suivant, accompagné de Fritz,

de Jack et d'Ernest, reconnaître ce que la mer nous apportait de

nouveau.

À mesure que nous avancions, les conjectures se succédaient et se

croisaient plus rapidement: l'un croyait voir une chaloupe, l'autre un

lion marin; il affirmait même apercevoir ses défenses; quant à moi,

j'opinai pour une baleine, et à mesure que nous avancions je me

confirmai dans cette idée. Nous ne pûmes cependant approcher du monstre

échoué, car un banc de sable s'élevait dans cet endroit de la mer, et

les flots, encore agités, étaient trop dangereux pour nous hasarder sur

cette plage. En conséquence, nous tournâmes le petit îlot sur lequel la

baleine était étendue, et nous abordâmes dans une petite anse à peu de

distance. Nous remarquâmes, en côtoyant ainsi, que l'îlot était formé de

terre végétale, qu'un peu de culture pourrait améliorer. Dans sa plus

grande largeur, sans y comprendre le banc de sable, cet îlot pouvait

avoir dix à douze minutes de chemin; mais il ne semblait pas être séparé

du banc, et son étendue en paraissait doublée. Il était couvert

d'oiseaux marins de toute espèce, dont nous rencontrions à chaque pas

les oeufs ou les petits; nous en recueillîmes quelques-uns, afin de ne

pas rentrer les mains vides auprès de la mère.

Nous pouvions suivre deux chemins différents pour arriver à la baleine:

l'un désert, mais interrompu par de nombreuses inégalités de terrain qui

le rendaient excessivement pénible; l'autre, en côtoyant la rive, était

plus long et plus agréable. Je pris le premier, mes enfants suivirent

l'autre. Je voulais connaître et examiner l'intérieur de l'île. Quand je

fus au plus haut point, j'embrassai du regard le terrain semé d'épais

bouquets d'arbres. À environ deux cents pas de moi j'apercevais cette

mer grondante qui se brisait sur le sable et qui m'avait effrayé, mais à

dix à quinze pas de l'extrême rive de l'îlot: j'examinai alors la

baleine, qui était de l'espèce qu'on appelle communément du Groënland.

Je jetai ensuite un coup d'oeil vers Falken-Horst, Felsen-Heim et nos

côtes chéries; puis, faisant un coude, je me dirigeai vers mes enfants,

qui m'eurent bientôt rejoint en poussant des cris de joie.

Ils s'étaient arrêtés à moitié chemin pour ramasser des coquillages, des

moules et des coraux, et chacun en avait presque rempli son chapeau.

«Ah! papa, s'écrièrent-ils, voyez donc quelle belle et riche provision

de coquilles et de coraux nous avons trouvée! Qui donc a pu les apporter

ici?

MOI. C'est la tempête qui vient de soulever les flots et qui aura

arraché ces coquillages de leur poste habituel; au reste, la force des

flots n'est-elle pas immense, puisqu'ils ont apporté une aussi énorme

masse que celle-ci?

FRITZ. Ah! oui, cet animal est énorme; de loin je n'aurais jamais cru

qu'une baleine fût aussi grosse. N'allons-nous pas chercher à en tirer

parti?

ERNEST. Ah! qu'est-ce qu'il y a de curieux à voir? cette bête n'offre

rien de beau; j'aime mieux mes coquillages. Voyez, mon père, j'ai là

deux belles porcelaines.

JACK. Et moi, trois magnifiques galères.

FRITZ. Et moi, une grande huître à perle; mais elle est un peu brisée.

MOI. Oui, mes enfants, vous avez là de beaux trésors, qui, en Europe,

feraient l'ornement de plus d'un musée; mais ici les objets curieux

doivent le céder aux objets utiles. Ramassez vos coquillages, et

hâtons-nous de revenir au bateau; dans l'après-midi, lorsque le flot

pourra nous aider à approcher de l'îlot, nous reviendrons, et nous

tâcherons d'utiliser le monstre que la Providence nous a envoyé.»

Les enfants furent bientôt prêts. Seulement je remarquai qu'Ernest ne

nous suivait qu'à regret. Je voulus en connaître la raison, et il me

pria de l'abandonner seul sur cet îlot, où il voulait vivre comme un

autre Robinson. Cette pensée romanesque me fit sourire.

«Remercie le Ciel, lui dis-je, de ne t'avoir pas séparé de parents et de

frères qui t'aiment. La misère, les privations de toute espèce, l'ennui

mortel, tel est l'état d'un Robinson, quand il ne devient pas dès les

premiers jours la proie des bêtes féroces ou de la famine. La vie de

Robinson n'est belle que dans les livres, elle est affreuse en réalité.

Dieu a créé l'homme pour vivre dans la société de ses semblables. Nous

sommes six dans notre île, et cependant combien n'avons-nous pas souvent

de peine à nous procurer les choses indispensables à notre existence!»

Nous atteignîmes le bateau et nous partîmes avec joie, y compris Ernest,

que j'avais convaincu; mais nos petits rameurs se lassèrent bientôt, et

ils me demandèrent si je ne pourrais pas épargner ce travail à leurs

bras. Je me mis à rire et leur dis: «Eh! mes enfants! si vous pouvez me

procurer seulement une grande roue de fer avec un essieu, j'essaierai de

satisfaire votre désir.

FRITZ. Une roue de fer? Il y en a une magnifique dans notre cuisine;

elle appartenait à un tournebroche, et je vous la procurerai facilement,

pourvu que ma mère ne s'en serve point.

MOI. Je verrai ce que je pourrai faire; mais maintenant, enfants,

redoublez de bras, et luttez courageusement contre les flots, jusqu'à ce

que la pirogue puisse marcher sans vous fatiguer.»

Fritz voulut alors savoir à quel règne appartenait le corail; «car j'ai

lu quelque part, me dit-il, que c'est une espèce de ver.

MOI. Le corail se forme par l'agglomération des cellules de petits

polypes qui vivent en familles nombreuses. Ils bâtissent leurs cellules

l'une contre l'autre, et forment ainsi des couches qui ressemblent aux

branches d'un arbre.

ERNEST. Mais ces arbres n'ont jamais plus de deux à trois pieds.

MOI. Il est merveilleux de voir comment la nature sait produire des

choses immenses avec de petites causes. Le travail de ces petits

insectes donne pour résultat, au bout de longues années, des rochers

énormes qui interceptent la navigation, et qui sont fort dangereux pour

les navires quand ils sont à fleur d'eau.»

Tandis que nous parlions, il s'éleva une petite brise dont nous nous

hâtâmes de profiter, et nous arrivâmes au rivage. Nos enfants

racontèrent tout ce qu'ils avaient vu et fait, et leurs coquillages

firent l'admiration de Franz; mais quand j'annonçai mon projet de

retourner le soir même à l'îlot, ma femme déclara qu'elle voulait

partager les périls de l'expédition. J'approuvai son idée, et je lui dis

de préparer de l'eau et des provisions pour deux jours; car la mer est

un maître capricieux, et elle pourrait fort bien nous forcer à rester

sur l'îlot plus de temps que nous n'en avions le dessein.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 45 / 70 题