CHAPITRE I

Second hiver.

Comme nous attendions d'un moment à l'autre le commencement de notre

second hiver, nous profitâmes de chaque minute de beau temps pour faire

provision de tout ce qui pouvait nous être utile, graines, fruits,

pommes de terre, riz, goyaves, pommes de pin, manioc. Nous confiâmes

aussi à la terre toutes les graines et toutes les semences d'Europe que

nous avions en notre possession, afin que la pluie les fît lever.

L'horizon se couvrit de nuages noirs et épais; de temps en temps nous

recevions des ondées qui nous faisaient hâter nos travaux; nous étions

effrayés d'éclairs et de coups de tonnerre continuels, que répétaient

les échos de nos montagnes. La mer elle-même avait pris sa place dans ce

bouleversement de la nature; elle semblait, dans ses fréquentes

commotions, s'élancer jusqu'au ciel, ou engloutir notre modeste réduit.

La nature entière était en confusion. Les cataractes du ciel s'ouvrirent

même plus tôt que je ne m'y attendais, et nous nous enfermâmes pour

douze longues semaines dans notre grotte. Les premiers moments de notre

réclusion furent tristes; la pluie tombait avec une désespérante

uniformité; mais nous nous résignâmes enfin.

Nous n'avions avec nous dans la grotte que la vache, à cause de son

lait, le jeune ânon Sturm, et l'onagre comme coureur. Nous avions laissé

à Falken-Horst nos moutons, nos cochons et nos chèvres, où ils étaient à

l'abri et avaient du fourrage en abondance. Du reste, on allait chaque

jour leur porter quelque chose. Les chiens, l'aigle, le chacal, le

singe, dont la société devait nous égayer durant cette prison, nous

avaient aussi suivis.

Les premiers jours furent donnés à améliorer notre intérieur. La grotte

n'avait que quatre ouvertures en comptant la porte. Les appartements de

mes fils et tout le fond de l'habitation restaient constamment plongés

dans une obscurité profonde.

Nous avions pratiqué, il est vrai, dans les cloisons intermédiaires, des

ouvertures, que nous fermions avec des châssis à jour ou des toiles

minces; mais le jour était si obscurci, qu'il parvenait à peine au

milieu de la grotte. Il fallait éclairer l'appartement: voici comme j'y

parvins.

Il me restait un gros bambou qui se trouvait par hasard être de la

hauteur de la voûte; je le dressai et l'enfonçai en terre d'environ un

pied; puis, faisant appel à l'agilité de Jack, je le fis monter jusqu'en

haut, muni d'une poulie, d'une corde et d'un marteau. Je lui fis

enfoncer dans le rocher la poulie, puis passer la corde par-dessus, et

je suspendis à la corde une grosse lanterne prise au vaisseau. Franz et

ma femme furent chargés de l'entretenir; et, quand elle était allumée au

milieu de l'appartement, elle faisait le meilleur effet.

Ernest et Franz rangèrent alors la bibliothèque; ils mirent en ordre les

instruments et les livres que nous avions recueillis sur le vaisseau; et

je pris Fritz avec moi pour établir la chambre de travail.

Nous établîmes ensuite un tour près de la fenêtre, et j'y suspendis tous

les instruments qui pouvaient m'être utiles. Nous construisîmes même une

forge; les enclumes furent dressées, tous les outils de charron, de

tonnelier, que nous étions parvenus à sauver, furent posés sur des

planches. Les clous, les vis, les tenailles, les marteaux, etc., tout

eut sa place et fut rangé de manière à pouvoir être facilement retrouvé

au besoin, et avec un ordre extrême. J'étais heureux de pouvoir ainsi

tenir en haleine mes enfants par ces travaux multipliés.

Les caisses que nous avions recueillies contenaient beaucoup de livres

en plusieurs langues. Il s'y trouvait des ouvrages d'histoire naturelle,

des voyages, dont quelques-uns étaient enrichis de gravures.

Cette variété nous inspira le désir de cultiver les langues que nous

savions, et d'apprendre celles que nous ne savions pas. Fritz et Ernest

savaient un peu d'anglais; ma femme, quelques mots de hollandais; Jack

s'appliqua à apprendre l'espagnol et l'italien; moi, le malais: car la

position où je nous supposais me faisait croire que nous pourrions être

d'un jour à l'autre en relation avec des Malais.

Dans tous ces exercices d'intelligence, Ernest était le premier, et il y

portait une telle ardeur, que nous étions souvent obligés de l'arracher

à l'étude.

Nous avions encore beaucoup d'autres objets de luxe dont je n'ai pas

parlé, tels que commodes, secrétaires, et un superbe chronomètre; ce qui

faisait de notre demeure un véritable palais, ainsi que l'appelaient mes

enfants.

Nous résolûmes alors de changer son nom; la tente n'y jouait plus un

assez grand rôle pour lui conserver celui de Zelt-Heim; après bien des

hésitations et des contestations, nous adoptâmes simplement le nom de

_Felsen-Heim_ (maison du rocher).

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 44 / 70 题