ERNEST. Nigaud, est-ce qu'il y a des sorciers?»

Franz me demanda ce que c'était que la sorcellerie, et j'allais lui

répondre, quand je vis les trois pigeons étrangers, suivis de quatre

pigeons d'Europe, s'élever dans l'air et prendre le chemin de

Falken-Horst avec une telle rapidité, qu'ils furent bientôt hors de vue.

«Bon voyage, Messieurs, dit Jack en leur tirant son chapeau et en leur

faisant un grand salut.

ERNEST. Ah! ah! le sorcier est en défaut.

--C'est bien dommage, répliquaient ma femme et Fritz, que ces charmantes

bêtes soient perdues pour nous.»

Je ne me laissai cependant pas troubler, et, les yeux fixés sur les

pigeons, je leur disais: «Allez, allez vite, et ramenez-nous des

compagnons demain soir au plus tard; allez vite, et revenez.

Entendez-vous, petits?»

Je me tournai alors vers mes enfants, et je leur dis: «Voilà qui est

fini pour les étrangers, voyons ce que feront nos pigeons.» Ceux-ci ne

paraissaient pas disposés à suivre leurs frères; apercevant que la terre

était couverte de graines, ils s'abattirent et vinrent les picoter; puis

ils rentrèrent au colombier, comme s'ils en eussent eu l'habitude.

JACK. «Ceux-là, à la bonne heure, ils sont raisonnables: ils préfèrent

un bon abri à une terre inconnue.

FRITZ. Eh! ne crie pas tant après eux; tu sais que mon père t'a promis

de les faire revenir; son esprit familier les ramènera.»

Ces mots firent sourire tous mes enfants, et le reste de la journée se

passa à lever les yeux vers le ciel pour tâcher de découvrir les

fuyards. Je commençai à n'être pas rassuré; le soir vint, nous soupâmes,

et rien encore; enfin nous allâmes nous coucher.

Le lendemain matin nous nous remîmes à travailler; mes fils, moitié

curiosité, moitié impatience, attendaient l'issue de l'affaire, quand

Jack accourut vers nous tout joyeux, en criant:

«Il est revenu! il est revenu! hé! hé!

TOUS. Qui donc? qui donc?

JACK. Le pigeon bleu! le pigeon bleu!

ERNEST. Mensonge! mensonge! C'est impossible.

MOI. Et pourquoi donc? ne t'avais-je pas prédit que le camarade

reviendrait? Et sans doute le second pigeon est en chemin.»

Nous courûmes au pigeonnier; notre fuyard était revenu avec un pigeon

étranger, et il avait repris sa place au colombier.

Mes enfants voulurent fermer la porte sur eux; je m'y opposai en leur

objectant qu'il faudrait toujours l'ouvrir plus tard. «Et puis,

ajoutai-je en riant, comment l'autre entrera-t-il si nous lui fermons la

porte?»

Ma femme ne comprenait rien à ce retour merveilleux; Ernest seul

soutenait que c'était le hasard. «Et si l'autre revient, lui dis-je, tu

seras bien embarrassé, n'est-ce pas?»

Tandis que nous parlions, Fritz, qui parcourait le ciel de ses yeux de

faucon, s'écria tout à coup: «Ils viennent! ils viennent!» Et, en effet,

nous ne tardâmes pas à en voir une seconde paire s'abattre à nos pieds.

La joie qui les accueillit fut si bruyante, que je fus obligé de la

modérer; sans quoi nous aurions effrayé nos pauvres oiseaux, qui cette

fois ne seraient peut-être plus revenus. Mes petits enfants se turent,

et les deux pèlerins entrèrent à leur tour dans le colombier. «Eh bien?

dis-je à Ernest.

ERNEST. C'est fort extraordinaire; mais je n'en persiste pas moins à

soutenir que c'est un hasard, un hasard merveilleux, il est vrai.

MOI. Mais si le troisième nous revient avec une compagne, croiras-tu

enfin à ma science, ou bien appelleras-tu encore cet événement un

bonheur?»

Nous retournâmes dîner alors, et nous reprîmes ensuite nos travaux

commencés. Nous travaillions depuis environ deux heures, quand ma femme

nous quitta, avec Franz, pour aller préparer le souper. Mais l'enfant

revint bientôt vers nous, et nous dit, d'un ton grave, avec l'air d'un

héraut: «Seigneurs, je viens vous annoncer, au nom de notre mère chérie,

que nous avons eu l'honneur de voir entrer dans le colombier le pigeon

fugitif avec sa compagne, et qu'il vient de prendre possession de son

palais.

--Merveilleux! merveilleux!» s'écrièrent tous les enfants. Nous nous

hâtâmes d'accourir, et nous arrivâmes assez tôt pour être témoins d'un

spectacle bien curieux: les deux premières paires, sur le seuil du

pigeonnier, roucoulaient et semblaient faire des signes d'invitation à

la troisième, qui, perchée sur une branche voisine, se décida enfin à

entrer, après bien des hésitations.

«Je suis confondu, s'écria Ernest. Je vous en prie, mon père,

expliquez-moi comment vous avez fait.»

Je m'amusai quelque temps de sa curiosité, que j'aiguillonnai encore en

faisant une longue dissertation sur la sorcellerie et les sorciers, et

je finis par lui découvrir le rôle qu'avait joué dans tout cela la

plante d'anis. En attendant le soir, nous observâmes que les pigeons

semblaient se plaire dans leur nouveau gîte. Je remarquai parmi les

herbes qu'ils employaient une sorte de mousse verte semblable à celle

qui se détache des vieux chênes, mais qui s'étendait en fils longs et

solides comme du crin de cheval. Je reconnus dans cette plante celle

dont on se sert dans les Indes pour faire des matelas, et dont les

Espagnols font des cordes si légères, qu'un bout de quinze à vingt pieds

suspendu à un arbre y flotte comme un pavillon.

Nos tourterelles apportaient de temps en temps des muscades, que nous

recueillions au colombier, et ma femme les confiait à la terre dans

l'espoir de récolter un jour cette précieuse noix.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 41 / 70 题