Le pigeonnier.
Rien ne troubla notre sommeil; nous fûmes de bonne heure sur nos jambes,
et après un court déjeuner nous nous hâtâmes de retourner à
Falken-Horst, où nous arrivâmes bientôt. Ma femme accueillit avec joie
la nouvelle conquête que nous avions faite; il lui tardait de voir
s'apprivoiser et passer, pour ainsi dire, dans notre domaine ces
charmants pigeons. Je résolus alors d'établir mon colombier à Zelt-Heim
sur le rocher, au-dessus de la cuisine. On concevra difficilement la
peine que nous donna ce travail; il nous fallut détacher de forts
quartiers de roc, assurer nos planches, enduire tout l'extérieur d'une
couche de plâtre pour le mettre à l'abri de l'humidité, dresser un
perchoir, disposer des cases, ouvrir des portes, des fenêtres. L'édifice
achevé, il me restait une nouvelle crainte, c'était de savoir si les
pigeons voudraient s'habituer à ce changement de demeure. Aussi un jour
que je travaillais avec mon fils aîné, tandis que ses frères étaient
occupés ailleurs, je lui dis: «Sais-tu un moyen de forcer nos pigeons à
venir s'établir ici?
--À moins de magie, me répondit-il, je n'en vois pas.
--Écoute, j'ai appris qu'on peut le faire en saturant ton pigeonnier
d'anis, dont ces oiseaux sont très-friands. Pour cela on pétrit ensemble
de l'argile, du sel et de l'anis; on place cette masse dans l'endroit
qu'on veut leur faire habiter, et ils reviennent sans cesse le picoter.
--Eh bien, servons-nous de l'anis qu'a découvert Jack.
--Mais je voudrais aussi en obtenir de l'huile, afin d'en enduire les
ailes de nos pigeons.
--Pourquoi donc, mon père?
--Parce que les pigeons étrangers les suivent alors et viennent
augmenter le colombier.»
Le moyen fut à l'instant mis à l'essai; on écrasa la plante; l'huile fut
tamisée; elle exhalait une odeur d'anis qu'elle pouvait bien garder
encore trois à quatre jours.
Nous pétrîmes alors la masse, puis nous frottâmes d'anis toutes les
places que pouvaient fréquenter les pigeons. Quand nos petits garçons
revinrent, nous procédâmes à l'installation des pigeons; nous les fîmes
entrer un à un dans le colombier, et nous fermâmes avec soin toutes les
ouvertures. Nous nous pressâmes alors autour des fenêtres de colle de
poisson pour voir leur contenance, et je remarquai avec plaisir qu'au
lieu de s'effaroucher de ces nouveaux objets les prisonniers semblaient
s'en accommoder fort bien et becquetaient déjà le pain d'anis. Nous les
laissâmes ainsi deux jours. J'étais curieux de connaître le résultat du
charme; le troisième, je réveillai Fritz; je lui commandai d'aller
frotter d'anis la porte du colombier, et je rassemblai alentour toute ma
famille, en lui annonçant que j'allais donner la liberté entière à nos
pigeons. Je me mis alors à décrire avec une baguette divers cercles dans
l'air, puis je commandai à Jack d'ouvrir la porte. Les prisonniers
sortirent d'abord timidement la tête, puis ils prirent leur volée, et
s'élevèrent à une telle hauteur au-dessus de nous, que ma femme et mes
fils, dont les yeux ne pouvaient pas les suivre, les crurent perdus pour
nous. Mais, comme ils n'avaient voulu s'élever que pour embrasser le
coup d'oeil du pays, ils redescendirent aussitôt, et revinrent
tranquillement s'abattre près du colombier, paraissant heureux de le
trouver.
«Je savais bien qu'ils reviendraient, m'écriai-je.
JACK. Et comment cela se pouvait-il? Vous n'êtes pas sorcier?