CHAPITRE XXXII

Le pigeonnier.

Rien ne troubla notre sommeil; nous fûmes de bonne heure sur nos jambes,

et après un court déjeuner nous nous hâtâmes de retourner à

Falken-Horst, où nous arrivâmes bientôt. Ma femme accueillit avec joie

la nouvelle conquête que nous avions faite; il lui tardait de voir

s'apprivoiser et passer, pour ainsi dire, dans notre domaine ces

charmants pigeons. Je résolus alors d'établir mon colombier à Zelt-Heim

sur le rocher, au-dessus de la cuisine. On concevra difficilement la

peine que nous donna ce travail; il nous fallut détacher de forts

quartiers de roc, assurer nos planches, enduire tout l'extérieur d'une

couche de plâtre pour le mettre à l'abri de l'humidité, dresser un

perchoir, disposer des cases, ouvrir des portes, des fenêtres. L'édifice

achevé, il me restait une nouvelle crainte, c'était de savoir si les

pigeons voudraient s'habituer à ce changement de demeure. Aussi un jour

que je travaillais avec mon fils aîné, tandis que ses frères étaient

occupés ailleurs, je lui dis: «Sais-tu un moyen de forcer nos pigeons à

venir s'établir ici?

--À moins de magie, me répondit-il, je n'en vois pas.

--Écoute, j'ai appris qu'on peut le faire en saturant ton pigeonnier

d'anis, dont ces oiseaux sont très-friands. Pour cela on pétrit ensemble

de l'argile, du sel et de l'anis; on place cette masse dans l'endroit

qu'on veut leur faire habiter, et ils reviennent sans cesse le picoter.

--Eh bien, servons-nous de l'anis qu'a découvert Jack.

--Mais je voudrais aussi en obtenir de l'huile, afin d'en enduire les

ailes de nos pigeons.

--Pourquoi donc, mon père?

--Parce que les pigeons étrangers les suivent alors et viennent

augmenter le colombier.»

Le moyen fut à l'instant mis à l'essai; on écrasa la plante; l'huile fut

tamisée; elle exhalait une odeur d'anis qu'elle pouvait bien garder

encore trois à quatre jours.

Nous pétrîmes alors la masse, puis nous frottâmes d'anis toutes les

places que pouvaient fréquenter les pigeons. Quand nos petits garçons

revinrent, nous procédâmes à l'installation des pigeons; nous les fîmes

entrer un à un dans le colombier, et nous fermâmes avec soin toutes les

ouvertures. Nous nous pressâmes alors autour des fenêtres de colle de

poisson pour voir leur contenance, et je remarquai avec plaisir qu'au

lieu de s'effaroucher de ces nouveaux objets les prisonniers semblaient

s'en accommoder fort bien et becquetaient déjà le pain d'anis. Nous les

laissâmes ainsi deux jours. J'étais curieux de connaître le résultat du

charme; le troisième, je réveillai Fritz; je lui commandai d'aller

frotter d'anis la porte du colombier, et je rassemblai alentour toute ma

famille, en lui annonçant que j'allais donner la liberté entière à nos

pigeons. Je me mis alors à décrire avec une baguette divers cercles dans

l'air, puis je commandai à Jack d'ouvrir la porte. Les prisonniers

sortirent d'abord timidement la tête, puis ils prirent leur volée, et

s'élevèrent à une telle hauteur au-dessus de nous, que ma femme et mes

fils, dont les yeux ne pouvaient pas les suivre, les crurent perdus pour

nous. Mais, comme ils n'avaient voulu s'élever que pour embrasser le

coup d'oeil du pays, ils redescendirent aussitôt, et revinrent

tranquillement s'abattre près du colombier, paraissant heureux de le

trouver.

«Je savais bien qu'ils reviendraient, m'écriai-je.

JACK. Et comment cela se pouvait-il? Vous n'êtes pas sorcier?

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 40 / 70 题