Aventure de Jack.
Durant encore une semaine ou deux, nos pigeons demandèrent tous nos
soins. Les trois couples étrangers s'habituèrent peu à peu à leur
habitation: mais les pigeons européens, moins nombreux, réclamèrent
bientôt notre assistance. En effet, les étrangers, dont le nombre
s'accroissait rapidement, tant par leur ponte que par l'arrivée de
nouveaux pigeons, entreprirent de les chasser, et y seraient parvenus si
nous n'y eussions mis ordre. Nous tendîmes des pièges à ceux qui
arrivaient, et nous dressâmes autour du colombier des gluaux que nous
avions soin de retirer avant de l'ouvrir. Ce procédé procura à notre
cuisine des provisions abondantes. Nous lançâmes même quelquefois
l'aigle de Fritz contre les arrivants.
La monotonie de notre existence, divisée entre nos constructions
nouvelles et nos approvisionnements d'hiver, fut interrompue vers cette
époque par un accident arrivé à Jack. Nous le vîmes revenir un matin
d'une expédition qu'il avait entreprise de son autorité privée. Son
extérieur était pitoyable: il était couvert d'une boue épaisse et noire
depuis les pieds jusqu'à la tête. Il portait un paquet de roseaux
d'Espagne recouverts, comme lui, de mousse et de vase. Il pleurait,
boitait en marchant, et nous montra qu'il avait perdu un soulier.
Nous éclatâmes de rire à cette arrivée tragi-comique; ma femme seule
s'écria: «A-t-on Jamais vu un enfant plus sale? Où es-tu allé te fourrer
pour gâter ainsi tes habits? Crois-tu que nous en ayons beaucoup de
rechange à te donner?
FRITZ. Ah! ah! quelle tournure!
JACK. Riez, riez: si j'eusse péri?
MOI. Ce n'est pas bien, mes enfants, de se moquer ainsi; ce n'est ni
d'un chrétien ni d'un frère; vous pouvez tous deux tomber comme lui, et
que diriez-vous si l'on se moquait de vous? Mais, mon pauvre Jack, où
t'es-tu mis dans cet état?
JACK. Dans le marais, derrière le magasin à poudre.
MOI. Mais, au nom du Ciel, qu'allais-tu faire là?
JACK. Je voulais faire une provision de roseaux d'Espagne pour nos
colombiers et autres ouvrages de même nature.
MOI. Ton intention était louable, mon pauvre garçon; ce n'est pas ta
faute si elle n'a pas réussi.
JACK. Oh! certainement elle a mal réussi; je voulais, pour tresser mes
paniers, avoir des roseaux assez minces pour être flexibles; il y en
avait sur le bord, mais ceux que j'apercevais dans le lointain étaient
bien plus beaux et plus convenables. Je m'avançai en conséquence dans le
marais pour les cueillir, en sautant de motte en motte; mais à un
endroit où le terrain paraissait solide, j'enfonçai jusqu'aux genoux et
bientôt plus loin. Comme je ne pouvais sortir ni me détacher, je
commençai à avoir peur et je me mis à crier; mais personne ne vint à mon
secours.
FRITZ. Je le crois bien, mon pauvre frère; nous serions accourus bien
vite si nous t'avions entendu.
JACK. Mon pauvre chacal, qui était resté sur la rive, joignait ses cris
à ma voix.
ERNEST. Beau secours! Mais pourquoi ne t'es-tu pas mis à nager?
JACK. À nager, quand on a de la boue jusqu'aux cuisses et des roseaux
tout autour de soi! J'aurais voulu t'y voir! Quand je reconnus que tous
nos cris étaient inutiles, je tirai mon couteau de ma poche et je me mis
à couper les roseaux; puis je les rassemblai en paquet, que je réunis
sous mes bras. Je fis ainsi une sorte de fascine, sur laquelle je
m'étendis tout de mon long pour délivrer mes jambes. Après bien des
efforts inutiles, je parvins à me dégager, et partie marchant, partie
nageant, partie rampant, je parvins enfin à gagner la terre ferme; mais
bien certainement je n'ai jamais éprouvé plus d'angoisse.
MOI. Pauvre garçon, Dieu soit béni, mille fois béni de t'avoir conservé!
FRITZ. Ma foi, je n'aurais pas eu la présence d'esprit de mon frère.
ERNEST. Pour moi, je ne sais vraiment pas ce que j'aurais fait.
JACK. Tu aurais eu tout le temps d'y penser dans la boue. Ah! il n'est
rien de tel que la nécessité! c'est le meilleur maître en fait
d'invention.
MA FEMME. Mais tu as oublié un de ces moyens que la nécessité emploie:
la prière.
JACK. Non, non, je ne l'ai pas oublié; et j'ai récité toutes les prières
que je savais; je me suis rappelé le jour du naufrage, où Dieu nous
avait secourus quand nous l'avions imploré; je l'ai prié de même avec
toute la ferveur possible.
MOI. Très-bien, mon fils, tu ne pouvais mieux agir. Ainsi Dieu t'a
sauvé; Il a donné de l'énergie à ta volonté, de la force à tes bras. La
prière faite de coeur est toujours récompensée par l'éternelle Sagesse.
Louange donc et gloire à Dieu, et remercions-le des lèvres et du coeur!»
Il fallut nous occuper de la toilette de Jack; l'un lui chercha des
souliers, l'autre une veste, tandis que ma femme essayait de nettoyer sa
défroque dans le ruisseau. Quand il fut un peu présentable, il revint à
moi, son paquet de roseaux à la main; et je ne pus m'empêcher de lui
dire: «Que me veux tu donc?
JACK. Eh! mon père, je voudrais savoir comment on tresse une corbeille.
MOI. Comment! tu n'es pas plus avancé? Au reste, je veux bien te le
montrer; mais tes roseaux sont trop forts et trop gros pour pouvoir être
tressés: ainsi jette-les là de côté.
JACK. Eh! non, mon père; quand ils sécheront, je pourrai facilement les
fendre et les manier, et ils répondront à mes vues.»
Jack s'était assis par terre, et il avait commencé à fendre ses roseaux;
ce travail lui donnait tant de mal, que ses trois frères accoururent
pour l'aider.
«Arrêtez, arrêtez, m'écriai-je: avant de vous mettre à l'ouvrage,
donnez-moi deux des plus forts roseaux.» Je les choisis moi-même bien
droits et bien égaux, et je les attachai de manière qu'ils ne prissent
aucune courbure en séchant; je voulais en faire un métier à tisser. Je
taillai ensuite un petit morceau de bois à l'instar des dents d'un
véritable métier, et je chargeai mes enfants de m'en confectionner une
grande quantité de pareils. Étonnés de ce travail, ils m'assaillirent de
questions sur l'usage que je voulais faire de mes petits cure-dents,
disaient-ils; mais comme je voulais ménager à ma femme le plaisir de la
surprise, je me contentai de leur répondre que c'était un instrument de
musique, et qu'ils verraient bientôt leur mère en jouer des pieds et des
mains. Les plaisanteries redoublèrent alors; mais je n'en tins aucun
compte, et, quand je jugeai les cure-dents assez nombreux, je les serrai
en souriant, et remis à un autre moment la confection du métier.
Vers cette époque, la bourrique mit bas un ânon d'une superbe espèce, et
dont je résolus de me servir. Je lui donnai en conséquence tous mes
soins, et je vis que ses formes, en se développant, répondaient tout à
fait à mes désirs. Je lui donnai le nom de _Rasch_ (impétueux), et en
peu de temps il mérita bien son nom, car il acquit une célérité
difficile à imaginer.
Nous nous occupâmes les jours suivants à rassembler dans la grotte le
fourrage et les provisions nécessaires à nos bêtes pendant la saison des
pluies. Nous habituâmes aussi notre gros bétail à notre voix, ou au son
d'une trompe d'écorce que nous avions fabriquée, en ayant soin de faire
suivre dans le commencement chaque appel d'une abondante distribution de
nourriture mêlée de sel. Les porcs seuls demeuraient intraitables, et
couraient là où il leur plaisait; mais nous nous en inquiétâmes peu, car
nous savions le moyen de les ramener en lançant nos chiens après eux.
Il me vint alors dans l'idée que pendant la saison des pluies nous
aurions besoin d'avoir de l'eau pure près de nous. Je résolus donc
d'établir un réservoir à peu de distance de la grotte. Des bambous
solidement fixés l'un dans l'autre me servirent de canaux pour amener
l'eau du ruisseau des Chacals; je me contentai de les poser sur le sol,
en attendant que je pusse les y enfouir. Une tonne défoncée fit l'office
d'un bassin, dont ma femme se montra aussi enchantée que s'il eût été de
marbre avec des dauphins et des néréides vomissant l'eau à pleine gorge.