Gluau.--Grande chasse aux singes.--Les pigeons des Moluques.
Le lendemain, après avoir déjeuné, mes enfants me prièrent de leur
confectionner des gluaux. Il fallait commencer par se procurer de la
glu: je pris à cet effet une certaine quantité de caoutchouc mêlée à
l'huile de térébenthine, et je plaçai le tout sur le feu. Tandis que la
fusion s'opérait, je fis cueillir par mes enfants un grand nombre de
petites baguettes; puis, quand je jugeai ma glu préparée, je plongeai
les petits bâtons dans le vase.
Je remarquai que les oiseaux étaient en plus grand nombre que l'année
précédente, et un aveugle tirant au hasard dans l'arbre n'aurait pas
manqué d'en abattre. Aux ordures dont étaient salis les troncs des
arbres, je reconnus que c'était là leur retraite habituelle; et cette
réflexion me suggéra l'idée d'employer pour les détruire une chasse aux
flambeaux, comme font les colons de la Virginie pour prendre les
pigeons.
Soudain j'entendis mes enfants s'écrier: «Papa! papa! comment faire? Les
baguettes se collent à nos mains, et nous ne pouvons pas nous en
dépêtrer.
--Tant mieux, dis-je: c'est un signe que ma glu est bonne. Au reste, ne
vous désolez pas, un peu de cendre fera bientôt tout disparaître; et,
pour ne pas vous engluer davantage, au lieu de tremper les baguettes une
à une, vous n'avez qu'à les prendre par paquets de douze à quinze.» Ils
suivirent mon conseil et s'en trouvèrent bien.
Quand je jugeai qu'il y avait assez de gluaux préparés, j'envoyai Jack
les placer dans le figuier en les cachant sous le feuillage, de manière
qu'ils parussent être des branches de l'arbre. À peine l'enfant en
avait-il placé une demi-douzaine et était-il descendu pour en chercher
d'autres, que nous vîmes tomber à nos pieds les malheureux ortolans
englués des pattes et des ailes, et encore attachés à la perfide
baguette. Ces gluaux pouvaient servir deux ou trois fois; mais bientôt
ma femme, Franz et Ernest ne purent suffire à ramasser les oiseaux, ni
Fritz et Jack à remplacer les gluaux qui tombaient. Je les laissai se
livrer à ce divertissement, et, songeant alors à ma chasse aux
flambeaux, je m'occupai des préparatifs, dans lesquels la térébenthine
devait jouer un rôle important.
Jack vint à moi avec un oiseau plus gros que les ortolans, qui s'était
pris comme eux au gluau.
«Qu'il est joli! disait-il: est-ce qu'il faut le tuer aussi? On dirait
qu'il me regarde comme une connaissance.
--Je le crois bien, s'écria Ernest, qui s'était approché, et dont le
coup d'oeil observateur avait tout de suite reconnu un pigeon d'Europe,
c'est un des petits de nos pigeons qui ont logé l'an dernier dans le
figuier. Il ne faut pas le tuer, puisque nous voulons naturaliser
l'espèce.»
Je pris l'oiseau des mains de Jack, je frottai de cendre les endroits de
ses ailes et de ses pattes que la glu avait touchés, et je le plaçai
sous une cage à poule, songeant déjà en moi-même aux moyens de tirer
parti de cette découverte. Plusieurs autres pigeons se prirent encore,
et avant la nuit nous eûmes réuni deux belles paires de nos européens.
Fritz me demanda de leur construire une habitation dans le rocher, afin
d'avoir sous la main une nourriture qui ne nous coûterait aucune dépense
de poudre: cette idée me souriait; aussi je lui promis de le faire
promptement.
Cependant Jack était épuisé de fatigue, et, tout heureuse qu'avait été
la chasse, ma femme n'avait rempli que cinq ou six sacs d'oiseaux avant
de souper. Après quelques instants de repos, je commençai mes
préparatifs. Ils étaient simples: c'étaient trois ou quatre longues
cannes de bambou, deux sacs, des flambeaux de résine et des cannes à
sucre. Mes enfants me regardaient faire avec beaucoup d'étonnement, et
cherchaient à deviner comment ces singuliers instruments pourraient leur
procurer des oiseaux.
Cependant la nuit arriva brusquement, extrêmement obscure, comme les
nuits des pays du Sud. Parvenus au pied des arbres que nous avions
remarqués dans la matinée, je fis allumer nos flambeaux et faire un
grand bruit; puis j'armai chacun de mes fils d'un bambou. À peine la
lumière se fut-elle faite, que nous vîmes voltiger autour de nous une
nuée d'ortolans.
Les pauvres bêtes, étourdies de nos clameurs, éblouies par nos lumières,
venaient se brûler les ailes et tombaient à terre, où on les ramassait,
et puis on les entassait dans des sacs. Alors je me mis à frapper de
toute ma force à droite et à gauche sur les ortolans. Mes fils
m'imitèrent, et nous eûmes bientôt rempli deux grands sacs. Nous nous
servîmes de nos flambeaux, qui duraient encore, pour gagner
Falken-Horst; et comme les sacs étaient trop pesants pour être portés
par aucun de nous, nous les plaçâmes en croix sur des bâtons. Nous nous
mîmes en marche deux à deux, ce qui donnait à notre cortège un caractère
étrange et mystérieux.
Nous arrivâmes à Falken-Horst; là nous achevâmes quelques-uns de nos
oiseaux que les coups de bâton n'avaient fait qu'étourdir, et nous
allâmes nous coucher.
Le lendemain nous ne pûmes faire autre chose que de préparer cette
provision. Ma femme les plumait, les nettoyait; les enfants les
faisaient griller; je les déposais dans des tonnes. Nous obtînmes de
cette manière des tonnes d'ortolans à demi rôtis et dûment enveloppés de
beurre.
J'avais fixé irrévocablement au jour suivant notre expédition contre les
singes. Nous nous levâmes de bonne heure; ma femme nous donna des
provisions pour deux jours, et nous partîmes, la laissant, ainsi que
Franz, sous la garde de Turc. Fritz et moi, nous étions montés sur
l'âne; Jack et Ernest étaient aussi de compagnie sur le dos du buffle,
que nous avions chargé en outre de nos provisions; et nos autres chiens
nous accompagnaient.
La conversation tomba naturellement sur l'expédition que nous méditions:
je dis à mes enfants que je voulais en finir avec cette malfaisante
engeance des singes. «Voilà pourquoi, ajoutai-je, j'ai voulu que Franz
ne fût pas témoin de ce spectacle pénible.
--Mais, dit Fritz, ces pauvres singes me font pitié au fond.»
Ce fut avec plaisir que j'entendis cette réflexion, et plusieurs autres
semblables d'Ernest et de Jack; mais je n'en persistai pas moins dans
mon projet, et quoique j'eusse la même opinion qu'eux: «Il y a entre les
singes et nous, leur dis-je, une guerre à mort; s'ils ne succombent pas,
nous succomberons par la famine: c'est une affaire de conservation. Sans
doute l'effusion du sang est pénible; mais ici il le faut.»
On me demanda alors ce que nous ferions des cadavres. Je leur répondis
que nous abandonnerions la chair à nos chiens.
Nous arrivâmes bientôt à dix minutes de la métairie, près d'un épais
buisson. Ce lieu me parut favorable pour camper, et nous descendîmes de
nos montures. La tente fut aussitôt dressée; nous mîmes des entraves aux
jambes de nos bêtes pour les empêcher de s'écarter; nous attachâmes nos
chiens, et nous nous mîmes à la recherche de l'ennemi. Fritz partit en
éclaireur, tandis que nous restions à considérer la dévastation de la
métairie. Il ne tarda pas à venir nous rapporter que la bande de
pillards était à peu de distance, et prenait ses ébats sur la lisière du
bois.
Nous nous rendîmes alors auprès de Waldeck, pour procéder à l'exécution
du projet que j'avais conçu, avant que les singes pussent nous voir et
se méfier de nous. J'avais emporté de petits pieux attachés deux à deux
avec des cordes, ainsi qu'une provision de noix de coco et de courges.
Je plantai mes pieux tout autour de la métairie, de manière que les
cordes qui les unissaient ne fussent pas tendues, et je fis ainsi un
petit labyrinthe où je ne laissai qu'une étroite issue entre les cordes,
de sorte qu'il était impossible de parvenir à la hutte sans traverser
cette enceinte et sans toucher une corde ou un pieu. Je fis une autre
enceinte pareille sur une petite hauteur que les singes paraissaient
affectionner, et dans laquelle je plaçai des courges remplies de riz, de
maïs, de vin de palmier, etc.; et tous ces pieux, ces cordes, ces
courges furent enduits d'une glu épaisse et visqueuse. Le terrain fut
couvert de branches d'arbres et de bourgeons également englués, et sur
le toit de Waldeck je fixai des épines d'acacia, parmi lesquelles
j'enfonçai des pommes de pin; j'en mis d'autres partout où elles
pouvaient frapper les yeux, et toutes furent enduites de glu. Mes
enfants voulurent aussi mettre des gluaux sur les arbres voisins, et je
le leur permis. Ces préparatifs nous occupèrent une grande partie du
jour; mais, par bonheur, les singes, que Fritz allait reconnaître de
temps en temps, ne firent pas mine d'approcher de Waldeck, et nous dûmes
penser qu'ils ne nous avaient pas aperçus. Nous nous retirâmes alors à
notre tente, près du buisson; et nous nous endormîmes sous la
surveillance de la Providence et la garde de nos chiens.
Le lendemain, de bonne heure, un cri perçant retentit dans le lointain.
Nous nous divisâmes alors; et, armés de forts bâtons, tenant nos chiens
en laisse, nous nous rendîmes à Waldeck, pour y attendre le résultat de
nos combinaisons. Nous fûmes bientôt témoins d'un spectacle comique.
La bande entière s'avança d'abord d'arbre en arbre, en faisant les plus
étranges grimaces, contorsions et gambades qu'on puisse imaginer; puis
ils se séparèrent. Les uns continuèrent à sauter d'arbre en arbre; les
autres couraient à terre: l'armée semblait n'avoir pas de fin. Tantôt
ils marchaient à quatre pattes, tantôt ils se dressaient sur celles de
derrière, en se faisant mille grimaces; tout cela au milieu de
hurlements effroyables. Ils entrèrent sans crainte dans l'enceinte de
pieux; les uns se jetèrent sur les noix et le riz; les autres coururent
à la métairie pour avoir des pommes de pin. Mais une panique
épouvantable s'empara alors des maraudeurs; car il n'y en avait pas un
seul parmi eux qui n'eût un pieu, ou une corde, ou quelque gluau fixé à
la tête, à la main, au dos, ou à la poitrine. Ils commencèrent alors à
courir partout avec fureur; d'autres se roulaient par terre pour se
débarrasser de leurs pieux, et ils en attrapaient de nouveaux. Plusieurs
restaient les mains collées à leurs pommes de pin, sans pouvoir les
détacher; un autre venait pour s'en emparer, et le groupe se compliquait
de la manière la plus comique. Les plus heureux cherchaient à dépêtrer
leurs jambes et leurs pieds des branches qui y étaient fixées. Quand je
vis le désordre à son comble, je l'augmentai encore en lâchant mes
chiens, qui se précipitèrent en fureur, et égorgèrent, blessèrent ou
étranglèrent tout ce qui ne fut pas assez leste pour éviter leur
approche. Nous les suivîmes de près, frappant rudement les singes de nos
bâtons, et tuant tous ceux que nos chiens avaient blessés. Bientôt nous
fûmes environnés d'une scène de carnage; des cris lamentables
s'entendaient de tous côtés; puis il se fit un grand silence, un silence
de mort. Nous regardâmes autour de nous. À terre gisaient trente à
quarante singes morts. Je vis que tous mes enfants se détournaient avec
horreur, et Fritz, prenant la parole au nom de ses frères, s'écria: «Ah!
mon père, c'est horrible; nous ne voulons plus faire de semblables
exécutions.»
Nous commençâmes alors à creuser une fosse de trois pieds de profondeur,
où nous entassâmes nos singes, et que nous recouvrîmes avec soin. Tandis
que nous étions ainsi occupés, nous vîmes tomber à trois reprises un
corps pesant du haut d'un palmier; nous courûmes de ce côté, et nous
trouvâmes trois forts oiseaux qui s'étaient pris à quelques gluaux posés
par mes fils.
Nous leur attachâmes les jambes, nous leur enveloppâmes les ailes avec
nos mouchoirs pour qu'ils ne pussent pas s'envoler, et nous commençâmes
leur examen zoologique. C'étaient des pigeons des Moluques; je pensai
avec joie qu'ils pourraient s'habituer à vivre avec nos pigeons
européens. Ils étaient beaux et gros.
Tout à coup Jack s'écria: «Papa! papa! voyez donc cette noix que je
viens de trouver.
--Ah! mon petit Jack! réjouis-toi, c'est la noix muscade.
--Que ma mère va être contente! Mais qu'allons-nous faire de nos
prisonniers?
--Je les mettrai dans mon colombier.
--Où est-il, votre colombier? Vous voulez rire, mon père!
--Non, mon enfant, car c'est la première chose dont je vais m'occuper en
revenant de Zelt-Heim. Mais maintenant travaillons à rassembler nos
bestiaux épars et à ramener l'ordre dans notre métairie, car je ne pense
pas que les singes viennent de longtemps la troubler.»
Aussitôt dit, aussitôt fait; nos animaux furent bientôt réunis et
casernés; mais il était trop tard pour retourner à Falken-Horst.
J'envoyai alors Jack me recueillir une calebasse de vin sur un palmier
voisin, puis nous mangeâmes quelques cocos; en les cherchant nous
découvrîmes une nouvelle espèce de palmier, celui qu'on nomme _areca
oleracea_, et qui fournit une huile excellente. Après nous être reposés
et rafraîchis, nous terminâmes l'enterrement des singes, nous soignâmes
nos nouveaux pigeons, nous pansâmes nos bestiaux, et, quand tout fut
tranquille, nous cherchâmes à notre tour le repos et le sommeil.