CHAPITRE XXX

L'anis.--Le ginseng.

Peu de temps après cette fête, je m'aperçus que nous approchions de

l'époque où nous avions commencé, l'année précédente, la chasse aux

grives et aux ortolans qui étaient venus s'abattre en nuée si épaisse

sur l'arbre de Falken-Horst, et que ma femme avait conservés salés dans

le beurre. Cette provision nous avait fourni durant l'année, à diverses

reprises, d'excellents repas; nous résolûmes donc de renouveler cette

chasse avantageuse aussitôt que nous le pourrions. Nous allâmes visiter

Falken-Horst, et nous trouvâmes que les oiseaux étaient déjà venus en

grande quantité; aussi nous fîmes tous nos préparatifs de chasse, et

nous quittâmes Zelt-Heim pour nous rendre à la maison de campagne. Mais

je ne voulais pas user ma poudre pour de si petits oiseaux; aussi je

pris la résolution de faire la chasse aux gluaux, comme les habitants

des îles Pelew, qui prennent, avec des baguettes enduites d'une glu

formée de caoutchouc et d'huile, des oiseaux beaucoup plus forts que les

ortolans. J'en avais encore un peu au logis; mais j'en avais usé

beaucoup; aussi je sentis le besoin de renouveler ma provision. Je

donnai cette mission à Fritz et à Jack; ils devaient, du reste, trouver

la provision à peu près faite; car nous avions eu soin de laisser des

calebasses au pied des arbres auxquels nous avions fait des incisions,

et nous avions eu la précaution de recouvrir l'ouverture de feuilles, de

peur que le soleil ne les séchât trop tôt.

Mes enfants acceptèrent, cette promenade avec joie; ils sortirent leurs

montures de l'écurie, préparèrent leurs armes, et, accompagnés des deux

chiens, ils nous quittèrent au galop.

Il y avait quelques instants qu'ils étaient partis, quand ma femme, se

creusant le front, s'écria: «Ô mon Dieu! j'ai oublié de changer les

calebasses de mes enfants. Celles qu'ils trouveront sont sans anses, et

ne peuvent se porter que sur la tête ou à deux mains. Je ne sais trop

comment ils s'y prendront pour nous apporter la provision de caoutchouc

sans en renverser au moins la moitié.

MOI. Eh bien, je n'en suis pas fâché. Les enfants seront obligés de

recourir aux expédients, et il est bon qu'ils s'habituent à ne pas trop

compter sur les secours étrangers. Mais qui t'a donc empêchée de le

faire, et pourquoi te tourmentes-tu si fort?

MA FEMME. C'est que je suis passée près de là: du reste, elles n'étaient

peut-être pas mûres.

MOI. Elles, elles! qu'entends-tu par ce mot?

MA FEMME. Eh! mon ami, laisse-moi donc me rappeler le lieu où je les ai

plantées.

MOI. Mais quoi donc?

MA FEMME. C'est qu'à la place des pommes de terre que nous avons

arrachées j'ai planté des courges, auxquelles j'ai donné diverses formes

commodes; les unes sont en gourdes comme celles des soldats et des

pèlerins; les autres ont un long cou.

MOI. Excellente femme! c'est un trésor pour nous; mais allons les voir;

le champ de pommes de terre n'est pas éloigné.»

Nous partîmes aussitôt, accompagnés d'Ernest et de Franz, qui devaient

nous aider. Au milieu des autres plantes nous aperçûmes bientôt des

courges. Les unes étaient mûres, et se décomposaient déjà: les autres

étaient encore vertes. Nous fîmes un choix parmi celles qui, en raison

de leurs formes, devaient nous être le plus utiles.

Nous les disposâmes aussitôt à être employées. Après avoir fait une

ouverture, nous commençâmes à détacher la chair dans l'intérieur avec de

petits bâtons; puis, y ayant versé une poignée de cailloux, nous les

secouâmes fortement, et tout le reste se détacha et sortit. Nous

façonnâmes ensuite divers ustensiles; ce travail nous occupa jusqu'au

soir. Ernest me demanda alors la permission de changer son couteau

contre un fusil, et de tirer quelques coups aux ortolans du figuier;

mais je le lui défendis absolument, craignant que ces décharges ne

fissent fuir nos oiseaux et ne nous privassent des provisions sur

lesquelles j'avais compté.

Soudain nous entendîmes un galop lointain, et je vis bientôt accourir

nos deux enfants, qui nous saluèrent de bruyantes acclamations. Ils

sautèrent à bas de leurs montures, et je me hâtai de leur demander: «Eh

bien! avez-vous été heureux?

FRITZ. Oui, papa, nous avons fait beaucoup de nouvelles découvertes.

Voici d'abord une racine que je nomme racine de singe; puis une

calebasse pleine de caoutchouc, que j'ai recouverte de feuilles pour

qu'elle ne versât pas en route.

JACK. En voici une autre, et puis une marmotte, ou je ne sais quelle

bête. Voici de l'anis, et enfin voici une calebasse pleine de

térébenthine qui pourra nous servir.»

Ces paroles furent dites coup sur coup pendant qu'ils étalaient leurs

trésors. Tandis que nous les considérions, Jack reprit la parole: «Oh!

comme mon Sturm a été vite! Figure-toi, Franz, que je pouvais à peine

respirer, tant il courait. Ah! maman! je n'ai pas eu besoin de vos

éperons, et j'ai presque été désarçonné. Ah! papa, il faudra des selles

pour nos bêtes.

MOI. Oui, certainement; mais nous avons d'autres occupations plus

importantes.

ERNEST. Jack, ton animal n'est pas une marmotte, j'en suis sûr; mais je

ne sais trop ce que c'est.

MOI. Fais-le-moi voir.

JACK. Je l'ai trouvé dans une crevasse de rocher.

MOI. C'est le _cavia capensis_ des naturalistes, animal doux et curieux

de la famille du genre des marmottes, et qui a les mêmes habitudes. Mais

où as-tu pris la plante d'anis, et comment l'as-tu reconnue?

JACK. J'ai cru d'abord que c'était tout autre chose; mais quand j'ai vu

ce que c'était positivement, j'ai pensé à l'anisette, et je me suis

empressé de le recueillir. La racine m'est restée dans les mains. Fritz

prétendait que c'était du manioc; néanmoins j'en ai fait un paquet et je

l'ai mis de côté. Tout en marchant nous avons rencontré notre truie

entourée de ses petits; elle nous a reconnus, et elle a mangé avec

avidité de cette racine. Nous avons voulu l'imiter, et elle nous a paru

très-désagréable.

MOI. Et d'où t'est venue cette térébenthine, qui m'est bien plus

précieuse que ton anisette?

JACK. De ces arbres que nous avons remarqués dans notre premier voyage,

au pied desquels j'avais eu soin de placer des calebasses.

MOI. C'est bien, mon fils; je me réjouis maintenant de vous avoir

envoyés. Mais toi, Fritz, tu m'as parlé d'une racine de singe.

Qu'est-ce? Est-elle bonne à manger? n'est-elle point dangereuse?

FRITZ. Moi, je ne le crois pas. Et si nous avions eu avec nous ton

singe, mon cher Ernest, il est probable que nous eussions fait la

découverte de quelque racine précieuse; car nous devons celle-ci aux

collègues de Knips.

MOI. Un peu plus de clarté dans ton récit, mon enfant; tes paroles sont

comme celles des anciens oracles, enveloppées d'obscurité.

FRITZ. Nous attendions les bras croisés que nos calebasses fussent

remplies, quand Jack tira son coup de fusil sur la marmotte, qui se

trouvait entre lui et moi.»

J'interrompis vivement Fritz: «Mes enfants, m'écriai-je, je vous

recommande expressément deux choses: d'abord de ne jamais tirer quand un

de vous se trouvera près ou loin de la ligne du tir; ensuite de vous

abstenir toujours de vous mettre dans celle d'un de vos frères, avec la

pensée que le coup ne portera pas si loin.

FRITZ. Avant de quitter la contrée nous aperçûmes de petites figues,

dont voici quelques-unes, et dont se nourrissait une espèce de pigeon

que je ne connais pas. Nous nous dirigeâmes vers Waldeck en suivant un

petit ruisseau que nous vîmes bientôt se perdre dans un plus

considérable, et nous atteignîmes ainsi un petit lac situé derrière

notre métairie. Nous étions près d'y arriver, quand nous aperçûmes dans

une clairière de la forêt une troupe de singes qui paraissaient fort

affairés. Nous approchâmes avec précaution, après être descendus de nos

montures et avoir attaché nos chiens, et nous ne fûmes pas peu étonnés,

en arrivant auprès d'eux, de les voir occupés à déterrer des racines.

ERNEST. Ah! ah! déterrer des racines! sans doute avec une pioche et une

houe?

FRITZ. Oui, certainement, les uns avec leurs vilaines pattes, les autres

avec des pierres pointues. Nous hésitâmes un moment, et Jack me pressait

fort de leur tirer quelques bons coups de fusil; mais je me rappelai que

vous me blâmiez de vouloir tuer des bêtes qui ne me faisaient aucun mal,

et je l'empêchai cette fois de tirer. Seulement, désireux de connaître

la racine qu'ils croquaient avec tant de plaisir, nous allâmes détacher

Turc, et nous le lâchâmes sur les maraudeurs. Laissant là leurs racines,

ils s'enfuirent subitement, sauf deux, qui furent éventrés. Mais nous

n'en fûmes pas plus avancés; car nous ne pûmes reconnaître de quelle

espèce était cette racine. Cependant nous essayâmes d'en goûter; elle

nous parut d'un fort bon goût, légèrement aromatique. Mais tenez, voyez

vous-même, mon père, vous la reconnaîtrez peut-être; nous l'avons nommée

racine des singes jusqu'à nouvel ordre; tout le feuillage en est enlevé.

MOI. Je ne saurais vous dire d'une manière bien certaine ce que c'est;

mais autant que je puis me souvenir des descriptions que j'ai lues, nous

avons là le ginseng, cette plante si estimée en Chine.

FRITZ. Qu'est-ce que ce ginseng, et quelle est sa valeur?

MOI. On regarde cette plante en Chine, lieu d'où elle est originaire,

comme une sorte de panacée, qui peut même prolonger la vie humaine. Dans

ce pays, l'empereur seul a le droit de la récolter, et les endroits où

on la cultive sont environnés de gardes. Cependant elle croit aussi en

Tartarie, et récemment on l'a découverte au Canada: des planteurs de

Pennsylvanie y ont naturalisé des boutures recueillies en Chine. Mais

continue ton récit, Fritz.

FRITZ. Quand nous eûmes goûté ces racines, nous remontâmes sur nos

bêtes, et, sans autre rencontre, nous arrivâmes à Waldeck. Juste Ciel!

quel désordre y régnait! Tout était brisé, renversé, dispersé. La

volaille, effarouchée, fuyait notre approche. Nos arbres étaient courbés

comme par un vent violent; enfin tout portait l'aspect de la désolation.

JACK. Ô mon père! si vous aviez pu voir comme les maraudeurs avaient

tout pillé!

MOI. Quels maraudeurs avez-vous trouvés? quelques habitants? Cela me

paraît bien extraordinaire....

JACK. Ah! bien oui, des habitants! C'était cette maudite troupe de

singes.

FRITZ. Nous fîmes alors du feu près de la métairie pour préparer notre

repas. Tandis que nous étions assis tranquillement l'un à côté de

l'autre, nous entretenant de la malice de ces méchants singes qui

avaient ainsi détruit tous nos travaux, nous entendîmes soudain dans

l'air un grand bruit, que nous reconnûmes bientôt pour celui que fait

une nombreuse troupe d'oiseaux. En effet, nous les aperçûmes aussitôt se

dirigeant vers l'endroit où nous nous trouvions, mais à une telle

hauteur, qu'ils paraissaient de petits insectes. Jack croyait que

c'étaient des oies, à cause des cris qu'ils poussaient; moi j'opinai

pour des grues. Nous cherchâmes de tous côtés un buisson ou un arbre qui

pût nous cacher. Nous vîmes alors la bande approcher de plus en plus,

descendre peu à peu en faisant des évolutions semblables à celles d'une

armée bien disciplinée, et enfin se tenir à peu de distance de la terre,

puis soudain remonter bien haut dans l'air.

«Après quelques moments de pareilles manoeuvres, qui avaient sans doute

pour but de s'assurer des dangers que pouvait offrir le pays, et

rassurée, à ce qu'il paraît, sur ce point, la bande entière vint

s'abattre à peu de distance de nous. Nous espérâmes faire une bonne

chasse, et nous tâchâmes de gagner quelque endroit où nous pussions les

tirer convenablement; mais nous fûmes aussitôt aperçus par les

avant-postes, et toute la troupe fut hors de portée avant que nous

eussions eu le temps de les mettre en joue. Cependant je ne voulus pas

perdre une si belle occasion: je déchaperonnai mon aigle, et, le lançant

sur un des fuyards, je le suivis au galop; il s'éleva comme l'éclair

dans les nues, puis se laissa tomber sur la malheureuse bête que j'ai

apportée, et la tua du coup. Un pigeon fut la récompense de sa bonne

conduite. Ensuite nous retournâmes promptement à Waldeck; nous

recueillîmes ce que nous pûmes de térébenthine, et nous reprîmes le

chemin du logis.»

Tel fut le récit de Fritz. C'était le moment du souper: on ne manqua pas

de servir sur la table de l'anis et de la racine de ginseng. Je ne

permis pas de manger beaucoup de ginseng, parce que cette plante

aromatique, prise avec excès, pouvait devenir dangereuse.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 38 / 70 题