L'anis.--Le ginseng.
Peu de temps après cette fête, je m'aperçus que nous approchions de
l'époque où nous avions commencé, l'année précédente, la chasse aux
grives et aux ortolans qui étaient venus s'abattre en nuée si épaisse
sur l'arbre de Falken-Horst, et que ma femme avait conservés salés dans
le beurre. Cette provision nous avait fourni durant l'année, à diverses
reprises, d'excellents repas; nous résolûmes donc de renouveler cette
chasse avantageuse aussitôt que nous le pourrions. Nous allâmes visiter
Falken-Horst, et nous trouvâmes que les oiseaux étaient déjà venus en
grande quantité; aussi nous fîmes tous nos préparatifs de chasse, et
nous quittâmes Zelt-Heim pour nous rendre à la maison de campagne. Mais
je ne voulais pas user ma poudre pour de si petits oiseaux; aussi je
pris la résolution de faire la chasse aux gluaux, comme les habitants
des îles Pelew, qui prennent, avec des baguettes enduites d'une glu
formée de caoutchouc et d'huile, des oiseaux beaucoup plus forts que les
ortolans. J'en avais encore un peu au logis; mais j'en avais usé
beaucoup; aussi je sentis le besoin de renouveler ma provision. Je
donnai cette mission à Fritz et à Jack; ils devaient, du reste, trouver
la provision à peu près faite; car nous avions eu soin de laisser des
calebasses au pied des arbres auxquels nous avions fait des incisions,
et nous avions eu la précaution de recouvrir l'ouverture de feuilles, de
peur que le soleil ne les séchât trop tôt.
Mes enfants acceptèrent, cette promenade avec joie; ils sortirent leurs
montures de l'écurie, préparèrent leurs armes, et, accompagnés des deux
chiens, ils nous quittèrent au galop.
Il y avait quelques instants qu'ils étaient partis, quand ma femme, se
creusant le front, s'écria: «Ô mon Dieu! j'ai oublié de changer les
calebasses de mes enfants. Celles qu'ils trouveront sont sans anses, et
ne peuvent se porter que sur la tête ou à deux mains. Je ne sais trop
comment ils s'y prendront pour nous apporter la provision de caoutchouc
sans en renverser au moins la moitié.
MOI. Eh bien, je n'en suis pas fâché. Les enfants seront obligés de
recourir aux expédients, et il est bon qu'ils s'habituent à ne pas trop
compter sur les secours étrangers. Mais qui t'a donc empêchée de le
faire, et pourquoi te tourmentes-tu si fort?
MA FEMME. C'est que je suis passée près de là: du reste, elles n'étaient
peut-être pas mûres.
MOI. Elles, elles! qu'entends-tu par ce mot?
MA FEMME. Eh! mon ami, laisse-moi donc me rappeler le lieu où je les ai
plantées.
MOI. Mais quoi donc?
MA FEMME. C'est qu'à la place des pommes de terre que nous avons
arrachées j'ai planté des courges, auxquelles j'ai donné diverses formes
commodes; les unes sont en gourdes comme celles des soldats et des
pèlerins; les autres ont un long cou.
MOI. Excellente femme! c'est un trésor pour nous; mais allons les voir;
le champ de pommes de terre n'est pas éloigné.»
Nous partîmes aussitôt, accompagnés d'Ernest et de Franz, qui devaient
nous aider. Au milieu des autres plantes nous aperçûmes bientôt des
courges. Les unes étaient mûres, et se décomposaient déjà: les autres
étaient encore vertes. Nous fîmes un choix parmi celles qui, en raison
de leurs formes, devaient nous être le plus utiles.
Nous les disposâmes aussitôt à être employées. Après avoir fait une
ouverture, nous commençâmes à détacher la chair dans l'intérieur avec de
petits bâtons; puis, y ayant versé une poignée de cailloux, nous les
secouâmes fortement, et tout le reste se détacha et sortit. Nous
façonnâmes ensuite divers ustensiles; ce travail nous occupa jusqu'au
soir. Ernest me demanda alors la permission de changer son couteau
contre un fusil, et de tirer quelques coups aux ortolans du figuier;
mais je le lui défendis absolument, craignant que ces décharges ne
fissent fuir nos oiseaux et ne nous privassent des provisions sur
lesquelles j'avais compté.
Soudain nous entendîmes un galop lointain, et je vis bientôt accourir
nos deux enfants, qui nous saluèrent de bruyantes acclamations. Ils
sautèrent à bas de leurs montures, et je me hâtai de leur demander: «Eh
bien! avez-vous été heureux?
FRITZ. Oui, papa, nous avons fait beaucoup de nouvelles découvertes.
Voici d'abord une racine que je nomme racine de singe; puis une
calebasse pleine de caoutchouc, que j'ai recouverte de feuilles pour
qu'elle ne versât pas en route.
JACK. En voici une autre, et puis une marmotte, ou je ne sais quelle
bête. Voici de l'anis, et enfin voici une calebasse pleine de
térébenthine qui pourra nous servir.»
Ces paroles furent dites coup sur coup pendant qu'ils étalaient leurs
trésors. Tandis que nous les considérions, Jack reprit la parole: «Oh!
comme mon Sturm a été vite! Figure-toi, Franz, que je pouvais à peine
respirer, tant il courait. Ah! maman! je n'ai pas eu besoin de vos
éperons, et j'ai presque été désarçonné. Ah! papa, il faudra des selles
pour nos bêtes.
MOI. Oui, certainement; mais nous avons d'autres occupations plus
importantes.
ERNEST. Jack, ton animal n'est pas une marmotte, j'en suis sûr; mais je
ne sais trop ce que c'est.
MOI. Fais-le-moi voir.
JACK. Je l'ai trouvé dans une crevasse de rocher.
MOI. C'est le _cavia capensis_ des naturalistes, animal doux et curieux
de la famille du genre des marmottes, et qui a les mêmes habitudes. Mais
où as-tu pris la plante d'anis, et comment l'as-tu reconnue?
JACK. J'ai cru d'abord que c'était tout autre chose; mais quand j'ai vu
ce que c'était positivement, j'ai pensé à l'anisette, et je me suis
empressé de le recueillir. La racine m'est restée dans les mains. Fritz
prétendait que c'était du manioc; néanmoins j'en ai fait un paquet et je
l'ai mis de côté. Tout en marchant nous avons rencontré notre truie
entourée de ses petits; elle nous a reconnus, et elle a mangé avec
avidité de cette racine. Nous avons voulu l'imiter, et elle nous a paru
très-désagréable.
MOI. Et d'où t'est venue cette térébenthine, qui m'est bien plus
précieuse que ton anisette?
JACK. De ces arbres que nous avons remarqués dans notre premier voyage,
au pied desquels j'avais eu soin de placer des calebasses.
MOI. C'est bien, mon fils; je me réjouis maintenant de vous avoir
envoyés. Mais toi, Fritz, tu m'as parlé d'une racine de singe.
Qu'est-ce? Est-elle bonne à manger? n'est-elle point dangereuse?
FRITZ. Moi, je ne le crois pas. Et si nous avions eu avec nous ton
singe, mon cher Ernest, il est probable que nous eussions fait la
découverte de quelque racine précieuse; car nous devons celle-ci aux
collègues de Knips.
MOI. Un peu plus de clarté dans ton récit, mon enfant; tes paroles sont
comme celles des anciens oracles, enveloppées d'obscurité.
FRITZ. Nous attendions les bras croisés que nos calebasses fussent
remplies, quand Jack tira son coup de fusil sur la marmotte, qui se
trouvait entre lui et moi.»
J'interrompis vivement Fritz: «Mes enfants, m'écriai-je, je vous
recommande expressément deux choses: d'abord de ne jamais tirer quand un
de vous se trouvera près ou loin de la ligne du tir; ensuite de vous
abstenir toujours de vous mettre dans celle d'un de vos frères, avec la
pensée que le coup ne portera pas si loin.
FRITZ. Avant de quitter la contrée nous aperçûmes de petites figues,
dont voici quelques-unes, et dont se nourrissait une espèce de pigeon
que je ne connais pas. Nous nous dirigeâmes vers Waldeck en suivant un
petit ruisseau que nous vîmes bientôt se perdre dans un plus
considérable, et nous atteignîmes ainsi un petit lac situé derrière
notre métairie. Nous étions près d'y arriver, quand nous aperçûmes dans
une clairière de la forêt une troupe de singes qui paraissaient fort
affairés. Nous approchâmes avec précaution, après être descendus de nos
montures et avoir attaché nos chiens, et nous ne fûmes pas peu étonnés,
en arrivant auprès d'eux, de les voir occupés à déterrer des racines.
ERNEST. Ah! ah! déterrer des racines! sans doute avec une pioche et une
houe?
FRITZ. Oui, certainement, les uns avec leurs vilaines pattes, les autres
avec des pierres pointues. Nous hésitâmes un moment, et Jack me pressait
fort de leur tirer quelques bons coups de fusil; mais je me rappelai que
vous me blâmiez de vouloir tuer des bêtes qui ne me faisaient aucun mal,
et je l'empêchai cette fois de tirer. Seulement, désireux de connaître
la racine qu'ils croquaient avec tant de plaisir, nous allâmes détacher
Turc, et nous le lâchâmes sur les maraudeurs. Laissant là leurs racines,
ils s'enfuirent subitement, sauf deux, qui furent éventrés. Mais nous
n'en fûmes pas plus avancés; car nous ne pûmes reconnaître de quelle
espèce était cette racine. Cependant nous essayâmes d'en goûter; elle
nous parut d'un fort bon goût, légèrement aromatique. Mais tenez, voyez
vous-même, mon père, vous la reconnaîtrez peut-être; nous l'avons nommée
racine des singes jusqu'à nouvel ordre; tout le feuillage en est enlevé.
MOI. Je ne saurais vous dire d'une manière bien certaine ce que c'est;
mais autant que je puis me souvenir des descriptions que j'ai lues, nous
avons là le ginseng, cette plante si estimée en Chine.
FRITZ. Qu'est-ce que ce ginseng, et quelle est sa valeur?
MOI. On regarde cette plante en Chine, lieu d'où elle est originaire,
comme une sorte de panacée, qui peut même prolonger la vie humaine. Dans
ce pays, l'empereur seul a le droit de la récolter, et les endroits où
on la cultive sont environnés de gardes. Cependant elle croit aussi en
Tartarie, et récemment on l'a découverte au Canada: des planteurs de
Pennsylvanie y ont naturalisé des boutures recueillies en Chine. Mais
continue ton récit, Fritz.
FRITZ. Quand nous eûmes goûté ces racines, nous remontâmes sur nos
bêtes, et, sans autre rencontre, nous arrivâmes à Waldeck. Juste Ciel!
quel désordre y régnait! Tout était brisé, renversé, dispersé. La
volaille, effarouchée, fuyait notre approche. Nos arbres étaient courbés
comme par un vent violent; enfin tout portait l'aspect de la désolation.
JACK. Ô mon père! si vous aviez pu voir comme les maraudeurs avaient
tout pillé!
MOI. Quels maraudeurs avez-vous trouvés? quelques habitants? Cela me
paraît bien extraordinaire....
JACK. Ah! bien oui, des habitants! C'était cette maudite troupe de
singes.
FRITZ. Nous fîmes alors du feu près de la métairie pour préparer notre
repas. Tandis que nous étions assis tranquillement l'un à côté de
l'autre, nous entretenant de la malice de ces méchants singes qui
avaient ainsi détruit tous nos travaux, nous entendîmes soudain dans
l'air un grand bruit, que nous reconnûmes bientôt pour celui que fait
une nombreuse troupe d'oiseaux. En effet, nous les aperçûmes aussitôt se
dirigeant vers l'endroit où nous nous trouvions, mais à une telle
hauteur, qu'ils paraissaient de petits insectes. Jack croyait que
c'étaient des oies, à cause des cris qu'ils poussaient; moi j'opinai
pour des grues. Nous cherchâmes de tous côtés un buisson ou un arbre qui
pût nous cacher. Nous vîmes alors la bande approcher de plus en plus,
descendre peu à peu en faisant des évolutions semblables à celles d'une
armée bien disciplinée, et enfin se tenir à peu de distance de la terre,
puis soudain remonter bien haut dans l'air.
«Après quelques moments de pareilles manoeuvres, qui avaient sans doute
pour but de s'assurer des dangers que pouvait offrir le pays, et
rassurée, à ce qu'il paraît, sur ce point, la bande entière vint
s'abattre à peu de distance de nous. Nous espérâmes faire une bonne
chasse, et nous tâchâmes de gagner quelque endroit où nous pussions les
tirer convenablement; mais nous fûmes aussitôt aperçus par les
avant-postes, et toute la troupe fut hors de portée avant que nous
eussions eu le temps de les mettre en joue. Cependant je ne voulus pas
perdre une si belle occasion: je déchaperonnai mon aigle, et, le lançant
sur un des fuyards, je le suivis au galop; il s'éleva comme l'éclair
dans les nues, puis se laissa tomber sur la malheureuse bête que j'ai
apportée, et la tua du coup. Un pigeon fut la récompense de sa bonne
conduite. Ensuite nous retournâmes promptement à Waldeck; nous
recueillîmes ce que nous pûmes de térébenthine, et nous reprîmes le
chemin du logis.»
Tel fut le récit de Fritz. C'était le moment du souper: on ne manqua pas
de servir sur la table de l'anis et de la racine de ginseng. Je ne
permis pas de manger beaucoup de ginseng, parce que cette plante
aromatique, prise avec excès, pouvait devenir dangereuse.