Anniversaire de la délivrance.--Exercices gymnastiques.--Distribution
des prix.
Un matin je me réveillai de bonne heure, et, comme toute la famille
dormait encore, il me vint dans l'idée de chercher à évaluer depuis
combien de temps nous séjournions sur cette côte. À mon grand
étonnement, je trouvai que nous étions à la veille de l'anniversaire du
jour de notre salut. Je me sentis l'âme pénétrée d'un nouveau sentiment
de reconnaissance, et je résolus de célébrer cette fête avec toute la
solennité possible. Je me levai bientôt; ma femme et mes fils sortirent
aussi de leur lit, et l'on prépara le déjeuner. La journée se passa,
comme d'habitude, aux travaux nécessaires à notre conservation, et je ne
parlai à personne de mes projets; seulement, après le souper, que
j'avais avancé d'une demi-heure, je me levai et dis:
«Préparez-vous, mes enfants, à célébrer demain l'anniversaire de votre
débarquement dans l'île.»
Fritz ne comprenait pas pourquoi nous allions fêter cet anniversaire; je
lui fis sentir que c'était pour remercier Dieu de sa constante
bienveillance, dont cette journée avait été en quelque sorte le prélude.
Ma femme ne pouvait croire qu'il y eut déjà un an que nous vécussions
ainsi isolés, et tous mes enfants s'accordèrent à reconnaître que le
temps leur avait paru bien court. Je lui prouvai que je ne m'étais pas
trompé en lui rappelant que nous avions fait naufrage le 30 janvier, et
que mon calendrier, que j'avais scrupuleusement consulté jusqu'alors, me
manquait depuis quatre semaines; je conclus en décidant qu'il fallait
nous en procurer un autre.
«J'y suis, s'écria Ernest: un calendrier comme celui de Robinson Crusoé,
c'est-à-dire une planche à laquelle on fait tous les jours un cran.
--Justement, mon fils.»
Ma femme me demanda comment j'entendais célébrer la journée du
lendemain. «En élevant nos coeurs à Dieu, lui dis-je, nous ferons tout
ce qu'il nous est possible de faire dans notre solitude.» Peu de temps
après, nous allâmes nous coucher; et, malgré ce que je venais de dire,
j'entendis mes enfants se demander à voix basse ce que papa avait résolu
de faire le lendemain. Je ne fis pas semblant de les entendre, et nous
fûmes bientôt tous endormis.
Le jour commençait à peine à poindre, qu'un violent coup de canon se fit
entendre du rivage. Nous sautâmes de nos lits, pleins d'étonnement et
nous demandant ce que cela pouvait être. Je remarquai pourtant que ni
Fritz ni Jack ne disaient rien; je crus un moment que, profondément
endormis, ils n'avaient rien entendu; mais Jack s'écria bientôt: «Ah!
ah! nous vous avons bien réveillés, n'est-ce pas?»
Fritz alors se leva et me dit: «Il n'était pas possible de célébrer une
si grande fête sans l'annoncer par un coup de canon, n'est-ce pas, mon
père? Aussi nous l'avons fait.»
Je lui reprochai doucement de nous avoir effrayés en ne nous prévenant
pas, et je lui fis remarquer qu'en usant ainsi notre poudre à des
futilités, il nous exposait à en manquer bientôt.
Nous nous habillâmes alors rapidement, et nous allâmes prendre le
déjeuner habituel. Toute la matinée se passa en prières, en
conversations pieuses, et le temps s'écoula rapidement jusqu'au moment
du dîner: alors j'annonçai à mes fils que le reste de la journée serait
consacré à des amusements de toute espèce.
«Vous avez dû faire des progrès dans tous les exercices du corps, leur
dis-je; voici le moment où ces progrès vont être récompensés: vous allez
faire vos preuves devant votre mère et moi. Allons, braves chevaliers,
entrez en lice! et vous, trompettes, dis-je en me tournant vers le
ruisseau où les oies et les canards prenaient leurs ébats, trompettes,
donnez le signal du combat!»
Les pauvres oiseaux, effrayés de ma voix et de mes gestes, y répondirent
par des cris perçants; je laisse à penser si mes fils s'amusèrent de cet
incident. Ils se levèrent tous en criant: «Au champ! au champ! allons
combattre! le signal est donné!»
Je disposai alors les joutes en commençant par le tir au fusil. Un but
fut aussitôt dressé; c'était un morceau de bois grossièrement travaillé,
avec une tête surmontée de deux petites oreilles, une queue en crin, et
que nous baptisâmes du nom de kanguroo. Nous fîmes alors l'épreuve;
chacun de mes fils s'avança, une balle dans chaque canon de son fusil,
excepté Franz, trop petit pour prendre part à cet exercice. Fritz mit sa
balle dans la tête de l'animal. Ernest en mit une seulement dans son
corps, et Jack, qui ne le toucha qu'une fois, lui enleva une oreille, ce
qui nous prêta bien à rire. Nous passâmes alors à un autre exercice: je
jetai en l'air, aussi haut que je pouvais, un morceau de bois, et mes
fils essayaient de l'atteindre avant qu'il fût retombé. Je fus étonné de
voir Ernest aussi adroit que son frère Fritz; mais Jack ne toucha pas.
Mes fils prirent alors des pistolets, et les résultats de leurs coups
furent presque les mêmes.
Vint ensuite l'exercice de l'arc, qui devait nous être si précieux quand
nous n'aurions plus de poudre. Je remarquai que mes aînés tiraient fort
bien, et le petit Franz lui-même avait déjà assez d'adresse. Après une
pause de quelques moments, je fis procéder à la course à pied: les
coureurs devaient partir de la grotte pour aller jusqu'à Falken-Horst;
et, en signe de victoire, le premier arrivant devait me rapporter un
couteau que j'avais oublié sur la table près de l'arbre. Mes trois aînés
seuls se mirent en ligne; aussitôt le signal donné, Jack et Fritz
partirent avec la rapidité de l'éclair et disparurent en un instant.
Ernest les suivit bien plus lentement, et les coudes serrés contre le
corps. J'augurai bien de cette tactique, et je pensai que le philosophe
avait mieux raisonné que ses étourdis de frères. Ils furent trois quarts
d'heure absents; mais je vis bientôt revenir Jack monté sur le buffle et
amenant avec lui l'onagre et l'âne. Je courus au-devant de lui: «Oh!
m'écriai-je, c'est comme cela que tu exerces tes jambes?
--Ayant été vaincu, répondit-il, j'ai amené nos montures pour
l'équitation.»
Bientôt après, je vis revenir Fritz, haletant et le front couvert de
sueur; puis, à une distance de cinquante pas environ, Ernest tenant le
couteau en signe de victoire.
«Comment se fait-il que tu reviennes le dernier, lui dis-je, et que tu
rapportes le couteau?
--La chose est simple, me répondit Ernest; en allant, mon frère, qui
était parti comme un trait, n'a pas pu tenir longtemps, et moi, qui
m'étais plus modéré, je l'ai dépassé; en revenant, il a profité de mon
exemple, et, comme il est plus âgé, il peut mieux résister que moi à la
fatigue.»
Jack demandait instamment l'équitation; je cédai à ses désirs: il lança
son buffle au galop, le fit manoeuvrer dans tous les sens avec une
adresse remarquable, et se mit même debout sur son dos, comme font les
écuyers des cirques. Ses frères se conduisirent aussi fort bien; mais
ils restèrent loin de lui. Le petit Franz entra lui-même dans la lice,
monté sur son jeune taureau Brummer; il avait une selle de peau de
kanguroo, que lui avait faite sa mère; ses pieds étaient soutenus par
des étriers, et il tenait en guise de rênes deux fortes ficelles passées
dans l'anneau de fer qui pendait au nez de sa monture. Ses frères se
moquèrent un peu de lui, et lui demandèrent s'il espérait triompher de
Jack; l'enfant n'en tint aucun compte, et partit au trot; il fit faire à
sa monture un cercle comme au manège, et c'était merveille de voir comme
l'animal obéissait complaisamment. Il trotta, galopa, sauta; au milieu
de ses plus rapides élans, il s'arrêtait court et immobile comme un mur;
il s'agenouillait au commandement, puis se relevait et se mettait à
caracoler. Un cheval de parade bien conduit n'eût pas mieux fait. Nous
étions tous dans un étonnement d'autant plus grand, que tous ces progrès
avaient été tenus secrets. Jack se promit bien de faire des cavalcades
avec son frère, et le petit Franz fut proclamé excellent cavalier.
Le _lazo_ vint ensuite: à cet exercice Jack et Ernest se montrèrent plus
adroits que Fritz, qui jetait sa fronde trop loin et avec trop de force.
Nous terminâmes enfin la journée par la natation; mais là encore Fritz
eut l'avantage. Il semblait vraiment se jouer avec les flots, et être
dans son élément naturel. Jack et Ernest restèrent bien au-dessous de
lui, et Franz fit voir qu'il deviendrait par la suite un bon nageur.
Quand tout fut terminé, nous nous hâtâmes de revenir au logis en suivant
le bord de l'eau, tous mes fils marchant l'un après l'autre, le plus
petit devant, le plus grand derrière; j'annonçai que des exercices aussi
brillamment soutenus méritaient des récompenses, et dès notre arrivée
nous disposâmes un tonneau couvert d'herbes et de feuilles, pour servir
d'estrade; ma femme s'y tenait majestueusement assise. Après avoir donné
à chacun de ses fils, rangés près d'elle, la part d'éloges qui lui
revenait, elle leur distribua leurs prix.
Fritz eut celui du tir et de la natation; il consistait en un fusil
anglais et un couteau de chasse qu'il convoitait depuis longtemps.
Ernest eut, pour prix de la course, une montre d'or.
Jack eut une paire d'éperons et une cravache anglaise; et Franz, à titre
d'encouragement, une paire d'étriers et une peau de rhinocéros pour s'en
faire une selle.
Ensuite je me tournai vers ma femme, et lui présentai un joli nécessaire
anglais, dans lequel se trouvaient réunis tous les objets utiles à une
femme: dés à coudre, ciseaux, aiguilles, poinçon, etc.
Ma femme, surprise et heureuse, vint m'embrasser, et la journée finit,
comme elle avait commencé, par un coup de canon. Nous allâmes alors
goûter un repos dont nous avions tous besoin, et le sommeil ne se fit
pas attendre.