La pirogue.--Travaux à la grotte.
Notre route nous conduisait directement à un bois semblable à ceux de la
Suisse, notre patrie. À peine y étions-nous entrés, que nous fûmes
environnés de singes, qui nous accablèrent de pommes de pin; mais deux
ou trois coups de fusil à mitraille nous délivrèrent de leurs attaques.
Fritz ramassa un de ces fruits qu'ils nous avaient lancés, et je
reconnus l'espèce de pomme de pin dont l'amande, bonne à manger, donne
une huile excellente. Pour en retirer l'amande, Fritz frappait avec une
grosse pierre et en écrasait la plus grande partie. Je l'engageai à en
faire une bonne provision, lui promettant de lui indiquer un moyen plus
expéditif, sitôt que nous pourrions nous arrêter en quelque endroit. La
provision faite, nous nous remîmes en marche; ayant aperçu une petite
hauteur à quelque distance de la mer, nous résolûmes de franchir cette
colline, qui s'élevait à droite du cap.
Parvenus au sommet, nous fûmes récompensés par une vue magnifique de la
fatigue que nous venions d'éprouver. Déjà je concevais l'idée d'établir
une seconde métairie sur le bord d'un ruisseau serpentant à travers un
vert gazon, et formant, à peu de distance, deux ou trois petites
cascades. Je m'écriai avec admiration: «Ô mes enfants! c'est ici
l'Arcadie: ne quittons pas ce lieu enchanteur sans y laisser une
nouvelle demeure.
ERNEST. C'est cela, mon père, nous l'appellerons _Prospect-Hill_, car
j'ai vu qu'il y a à Port-Jackson une colonie de ce nom où l'on jouit
d'une vue délicieuse.»
Je souris à cette idée, quoique en bon Allemand je voulusse tout
simplement l'appeler _Schauenback_; mais le nom anglais du savant Ernest
l'emporta sur le mien, et Prospect-Hill fut adopté.
Nous commençâmes, comme à l'ordinaire, par faire du feu pour satisfaire
la curiosité générale au sujet des pignons: ils furent étendus sur la
cendre, et l'on se pressa autour du foyer pour attendre le résultat.
Quand je les jugeai bien cuits, je les fis retirer avant que l'amande
fût brûlée; les enfants m'obéirent avec empressement, et les pignons se
trouvèrent fort à leur goût. Mais ma femme ne vit dans tout cela que
l'huile qu'elle en pourrait tirer.
Le déjeuner fini, nous allâmes gaiement nous mettre à la construction de
la nouvelle cabane, que nous disposâmes à peu près comme celle de
Waldeck, mais qui fut plus promptement terminée et plus perfectionnée,
parce que nous allions moins à tâtons. Relevé en pointe vers le milieu,
et penché de quatre côtés, le toit ressemblait plus à celui d'une ferme
européenne. Nous mîmes six jours à cette nouvelle construction, et nous
eûmes un abri convenable pour les colons aussi bien que pour les
animaux.
Nous nous séparâmes alors pour nous répandre dans la contrée et chercher
un arbre tel que je le désirais pour fabriquer une nacelle d'écorce.
Après une longue course, je trouvai enfin une couple d'arbres à haute
tige, ressemblant à nos chênes d'Europe, et qui convenaient parfaitement
à mes vues par la légèreté de l'écorce.
Je cherchai d'abord dans ma tête les moyens de détacher ce rouleau
d'écorce de cinq pieds de diamètre et de dix-huit pieds environ de
hauteur. Après bien des hésitations, je m'arrêtai à celui-ci: je fis
monter Fritz sur l'arbre, avec mission de couper l'écorce jusqu'à
l'aubier, à l'aide d'une petite scie, près de la naissance des branches,
tandis que j'en faisais autant au pied de l'arbre. Nous détachâmes
ensuite une bande dans l'intervalle de ces deux cercles; puis, avec des
coins, nous séparâmes peu à peu l'écorce de l'arbre. Notre travail
s'accomplit assez facilement; et après avoir ralenti la chute de notre
morceau d'écorce avec des cordes, nous eûmes la joie de le voir
heureusement étendu à terre.
Je résolus alors, malgré l'impatience de mes fils, qui trouvaient ce
travail trop long, de donner à ma nacelle la tournure élégante d'une
chaloupe. Je commençai par faire avec la scie une fente longue de cinq
pieds à chaque extrémité; puis je réunis ces parties en les croisant
l'une sur l'autre, de sorte qu'elles relevaient naturellement; je les
joignis solidement à l'aide de colle-forte et de morceaux de bois plats
cloués sous l'ouverture, et les fixai de manière qu'elles ne pussent
plus se séparer; puis, craignant que ma nacelle ne s'évasât trop dans le
milieu, je la retins à l'aide de cordes bien serrées à la largeur
convenable, et dans cet état je la mis sécher au soleil. Il me manquait
les outils nécessaires pour la façonner et y donner la dernière main; je
résolus de la conduire à Zelt-Heim sur la claie, que mes fils allèrent
chercher. Fritz et Jack partirent au galop avec leurs montures et l'âne,
qui devait, au retour, être attelé à la claie; ils se firent cette fois
accompagner par les deux jeunes chiens, qui couraient déjà fort bien, et
aimaient mieux les suivre que de rester avec Franz, quoiqu'il les eût
soignés depuis leur enfance; et le pauvre petit pleurait de voir ses
élèves lui échapper ainsi.
Pendant leur absence, aidé d'Ernest, je me mis à chercher le bois
nécessaire pour doubler ma pirogue; nous eûmes le bonheur de trouver ce
que nous cherchions, et, en outre, un arbre qui fournit une poix
très-facile à manier. Mes petits messagers ne revinrent que très-tard,
de sorte que nous ne fîmes autre chose, ce jour-là, que souper et nous
coucher. Le lendemain, dès que le soleil fut levé, nous sortîmes de nos
lits, et, aussitôt après le déjeuner, nous parlâmes de partir; mais,
avant de nous mettre en marche, nous allâmes arracher quelques plants
d'arbres que nous voulions naturaliser à Zelt-Heim. Dans le cours de
cette opération nous découvrîmes des bambous géants; j'en coupai un pour
nous servir de mât. Nous prîmes ensuite le chemin le plus court pour
retourner à Zelt-Heim, où j'étais pressé d'arriver pour terminer la
chaloupe; nous nous arrêtâmes seulement deux heures à Falken-Horst pour
dîner.
Arrivés à Zelt-Heim, nous nous occupâmes aussitôt de la nacelle, qui fut
bientôt en état d'être mise à flot. Elle fut doublée partout de douves
de bois et garnie d'une quille. Les bords furent renforcés de perches et
de lattes flexibles, où furent attachés des anneaux pour les câbles et
les rames. En place de lest je mis au fond un pavé en pierre recouvert
d'argile, sur lequel je posai un plancher, où l'on pouvait au besoin
coucher sans être mouillé; au milieu enfin fut placé le mât de bambou,
avec une voile triangulaire: ma nacelle fut ensuite calfeutrée partout
avec de la poix et des étoupes, et de cette manière nous obtînmes une
pirogue agréable et solide tout à la fois.
J'ai oublié de dire dans le temps que notre vache avait fait un veau
pendant la saison des pluies; je lui avais percé les narines comme au
buffle, afin de le conduire plus facilement, et, comme je le destinais à
nous servir de monture, depuis qu'il était sevré je l'habituais à porter
la sangle et la selle du buffle.
Il était plein de feu et d'ardeur; aussi Fritz me dit un soir: «Mon
père, ne le dresserez-vous pas au combat, comme font les Hottentots?»
Ma femme, effrayée, me demanda si j'allais renouveler dans notre île ces
affreux combats dont elle avait lu la description dans les voyages en
Espagne. Je lui expliquai que ce n'était pas du tout la même chose.
«Chez les Hottentots, lui dis-je, on dresse les taureaux à combattre les
bêtes féroces. Dès qu'il sent l'approche de l'ennemi, le taureau dressé
en avertit le reste du troupeau, qui se range en rond les cornes en
dehors, et il fond sur l'ennemi, qu'il met en fuite ou qu'il tue, ou
auquel il sert quelquefois de victime expiatoire,» Je décidai ensuite
que le conseil de Fritz serait suivi. J'avais d'abord eu l'idée de lui
faire moi-même son éducation, tous mes fils ayant leurs élèves; mais je
réfléchis que mon petit Franz n'avait plus d'animal à soigner, et,
craignant que son caractère ne s'amollît en restant toujours près de sa
mère comme il faisait, je lui demandai s'il ne serait pas bien aise de
dresser le veau.
L'enfant accepta avec grande joie, et baptisa son animal du nom de
_Grondeur_ (Brummer). Jack donna à son buffle le nom de _Sturm_
(l'orage), et l'on appela les petits chiens _Braun_ et _Falb_. Dès cet
instant Franz ne voulut plus que personne autre que lui s'occupât de son
veau: il lui donnait sa nourriture, l'embrassait, le conduisait partout
avec une corde, et lui réservait toujours la moitié de son pain, de
sorte que l'animal reconnaissant s'attacha à lui et le suivit partout.
Nous avions encore deux mois devant nous avant la saison des pluies;
nous les employâmes à travailler dans notre belle grotte pour faire une
demeure agréable. Nous pratiquâmes avec des planches les divisions
intérieures; nous n'en manquions pas, et nous en avions recueilli sur le
navire de toutes préparées et toutes peintes. Nous confectionnâmes
ensuite d'autres parois tressées en roseaux, que nous recouvrîmes des
deux côtés d'une couche de plâtre. Pendant qu'il faisait assez chaud
pour que notre ouvrage pût sécher promptement, nous couvrîmes le sol de
notre demeure avec du limon bien battu, comme on fait dans les granges.
Dès qu'il fut sec, nous étendîmes en dessus de larges pièces de toile à
voile; nous prîmes ensuite du poil de chèvre et quelque peu de laine de
brebis; le tout fut répandu sur toute l'étendue de la toile. Nous
versâmes ensuite sur cette masse de l'eau chaude dans laquelle j'avais
fait dissoudre de la colle de poisson. Nous roulâmes alors la toile, que
nous battîmes à grands coups. Nous recommençâmes plusieurs fois ce
manège, et nous obtînmes de cette manière des tapis d'une espèce de
feutre d'une grande solidité.
Ainsi nous avions fait des pas immenses dans la civilisation. Séparés de
la société, condamnés à passer peut-être notre vie entière sur cette
côte inconnue, nous pouvions encore y vivre heureux. Soumis aux ordres
de la Providence, nous attendions ce qu'il lui plairait d'ordonner pour
nous. Près d'une année s'était écoulée sans que nous eussions aperçu
aucune trace d'homme sauvage ou civilisé; et, comme la perspective d'une
autre situation était trop incertaine pour nous donner le tourment de
l'impatience, nos pensées restaient fortement tendues vers notre
position actuelle.