La maison de campagne.--Les fraises--L'ornithorynque.
Les arbres que j'avais choisis pour la construction de la métairie
étaient plantés de manière à former un parallélogramme d'environ
vingt-quatre pieds sur seize, et dont le grand côté faisait face à la
mer. Comme je voulais avoir deux étages à cette habitation, je pratiquai
dans ces arbres de profondes mortaises à dix pieds du sol. J'y
introduisis transversalement de fortes poutres qui me donnèrent une
charpente solide, et je répétai la même construction, à une hauteur un
peu moindre que la première, au-dessus de ce plancher. Je fis ensuite un
toit; je le recouvris de morceaux d'écorce, que je disposai comme des
tuiles, et que je fixai à l'aide d'épines d'acacia, car les clous nous
étaient trop précieux pour qu'on les prodiguât. L'arbre qui porte ces
épines les donne toujours réunies deux à deux, et elles sont si fortes
et si solides qu'on en pourrait faire une arme dangereuse. Nous
enlevions indifféremment pour notre construction l'écorce de tous les
arbres qui nous environnaient, et avant de la mettre en usage nous la
faisions sécher au soleil, en ayant soin de la charger de pierres pour
l'empêcher de se tourner en rouleaux. Franz, qui aidait sa mère à faire
la cuisine, venait ramasser tous nos copeaux et les emportait pour
alimenter le feu; nous sentîmes soudain se détacher une forte odeur
résineuse. Je quittai à l'instant mon travail et courus examiner avec
attention les écorces: je reconnus le térébinthe. Ma joie fut grande;
car je savais que la térébenthine mêlée à l'huile fournit un excellent
goudron. Mais nos trouvailles ne devaient pas se borner là, et
j'entendis bientôt Jack crier: «Mon père! mon père! voilà une écorce
dont nos chèvres se régalent; je crois que c'est de la cannelle.» Tous
en voulurent goûter, et nous nous convainquîmes avec plaisir qu'il ne se
trompait pas. Néanmoins cette seconde découverte ne me parut pas d'une
utilité aussi grande que la première, car notre cuisine seule pouvait en
profiter. Cependant ma femme annonça le dîner, et à peine avions-nous
goûté les premiers morceaux, que la conversation s'établit.
ERNEST. «Pourquoi donc, mon père, avez-vous témoigné tant de joie à la
découverte du térébinthe? Quel en est donc l'usage?
MOI. On en extrait, mon enfant, une huile appelée térébenthine, dont les
arts font un grand usage. Elle sert à faire un excellent vernis; réduite
en masse solide, elle constitue ce qu'on appelle de la colophane, et,
mêlée à l'huile, elle produit un goudron solide: ainsi tu vois que j'ai
eu sujet de me réjouir de ce nouveau bienfait de la Providence.
JACK. Mais la cannelle, mon père, la cannelle?
MOI. Elle ne peut guère servir qu'à satisfaire la sensualité de petits
gourmands comme toi. Seulement, si jamais nous trouvons occasion de
faire le commerce avec l'Europe, nous en tirerons un bon parti, car
cette écorce est fort estimée des Européens. Savez-vous comment on s'y
prend pour lui conserver son parfum pendant les plus longues traversées?
On réunit plusieurs brins d'écorce en petits paquets bien solides, qu'on
coud d'abord soigneusement dans des sacs de coton; ces sacs de coton
sont recouverts de roseaux, et le tout est revêtu d'une peau de buffle.
De cette manière, la cannelle arrive sans avarie et avec toute sa
saveur.»
Le dîner s'écoula au milieu de ces conversations, et nous nous remîmes
sur-le-champ à notre construction, qui nous prit la plus grande partie
de notre temps, et à l'achèvement de laquelle nous nous employâmes avec
zèle. Nous tressâmes les parois de notre cabane avec des lianes et
autres plantes de même espèce, mais que nous serrâmes le plus qu'il nous
fut possible, afin de leur donner plus de solidité, jusqu'à la hauteur
de cinq pieds environ au-dessus du sol. Le reste de la construction fut
rempli par un grillage bien moins serré, qui laissait passer l'air et le
vent, et nous permettait même au besoin de voir au dehors. Nous
laissâmes pour porte une ouverture naturelle dans le côté qui regardait
la mer. Quant à l'intérieur, voici quelles furent nos dispositions: une
séparation atteignant la moitié de l'élévation des murs le divisa en
deux compartiments: l'un, plus grand, comprenant la porte d'entrée pour
nos bêtes; le second, plus étroit, pour nous abriter, s'il nous prenait
fantaisie de venir passer une couple de jours en cet endroit. Dans
l'enclos destiné à nos bêtes nous réservâmes pour nos poules un coin que
nous entourâmes de palissades assez élevées pour qu'elles seules pussent
les franchir. Nous remplîmes ensuite les deux compartiments de
fourrages, et la porte de communication de la bergerie à notre chambre
devait être fermée pendant notre absence. Enfin, pour terminer, nous
établîmes deux bancs de chaque côté de la porte, afin de pouvoir nous y
reposer en goûtant la fraîcheur de l'ombrage. Dans notre chambre, nous
fîmes en outre une espèce de claie, élevée d'environ deux pieds
au-dessus du sol, et destinée à recevoir nos matelas et à nous servir de
lit. Nous remîmes à un autre temps d'enduire nos murailles d'argile et
de plâtre; il nous suffisait pour le présent d'avoir donné à nos bêtes
un abri provisoire. Afin de les habituer à s'y retirer le soir en
rentrant du pâturage, nous avions eu soin de préparer une bonne litière,
et de mêler du sel à leur nourriture habituelle.
J'avais cru que tous ces travaux seraient terminés en trois à quatre
jours; mais ils nous en prirent plus de huit; de sorte que nous
touchions à la fin des provisions que nous avions apportées. Je ne
songeais pas encore au retour, parce que je voulais établir une autre
métairie dans le voisinage du promontoire de l'Espoir-Trompé.
Après bien des réflexions, je me décidai à envoyer Jack et Fritz à
Falken-Horst, pour y prendre des jambons, du fromage, des poissons, et
en même temps renouveler la nourriture des animaux que nous avions
laissés.
Je leur fis emmener l'âne avec eux, pour porter les provisions au
retour; et ils partirent au galop, caressant l'échine du baudet de bons
coups de fouet pour hâter sa marche. Au reste, il faut lui rendre la
justice que son allure était devenue bien supérieure à celle des animaux
de son espèce dans nos contrées. Pendant l'absence de nos deux
fourriers, je résolus de faire un tour dans les environs avec Ernest,
pour tâcher de ramasser quelques pommes de terre ou quelques noix de
coco.
Nous nous dirigeâmes vers un petit ruisseau que nous avions remarqué
dans le voisinage, près de la muraille de rochers, et qui nous conduisit
dans un chemin que nous reconnûmes bientôt pour l'avoir parcouru une
fois; mais, en le remontant quelque temps, nous ne tardâmes pas à
arriver à un grand marais terminé par un tout petit lac d'un aspect
agréable. En approchant, je reconnus avec joie que ses rives étaient
bordées de riz sauvage, partie encore vert, partie en maturité; nous
fûmes singulièrement étonnés de voir s'envoler une foule innombrable de
petits oiseaux que nous ne pûmes reconnaître. Nous lâchâmes quelques
coups de fusil sur les retardataires, et Ernest déploya en ce moment une
adresse et un sang-froid dont je fus surpris; mais notre chasse eût été
perdue sans le chacal de Jack, qui nous avait accompagnés; il courut
chercher les morts dans le marais, et nous les apporta.
Le singe Knips nous avait suivis; nous le vîmes soudain s'élancer dans
l'herbe, l'écarter des deux mains, et porter à sa bouche quelque chose
qu'il croquait avec une grande avidité. Nous courûmes à lui, et nous
reconnûmes avec bien de la joie que c'étaient des fraises.
Cette fois les hommes ne rougirent pas d'imiter le singe. Nous nous
jetâmes à terre à côté de lui, et nous nous rassasiâmes à loisir de ce
fruit délicieux, dont le parfum nous rappelait celui de l'ananas. Nous
pensâmes alors à nos gens, et nous remplîmes de fraises la hotte de
Knips, en ayant soin de la couvrir de feuilles et de les bien attacher,
de peur qu'il ne lui prît envie de piller les fruits.
Nous nous levâmes ensuite pour partir, et j'eus soin d'emporter un
échantillon de riz, afin de faire partager à ma femme le bonheur de
cette précieuse découverte, et de me confirmer moi-même dans l'opinion
que c'était bien du riz, et non pas une autre plante. Tout en marchant,
nous arrivâmes bientôt à l'endroit où le marais formait le petit lac
dont la vue nous avait paru si agréable de loin. Les bords étaient semés
de roseaux épais, et l'onde bleue et limpide était sillonnée par de
magnifiques cygnes qui nageaient majestueusement, et qui ne
s'effrayèrent pas de notre approche. Ce spectacle était si doux et si
agréable, que toute notre passion de destruction s'assoupit, et je ne
formai d'autre projet que de m'emparer de deux petits cygnes vivants
pour les naturaliser près de nous. Au même instant je vis voltiger dans
les roseaux, ou bien glisser à la surface des eaux, une multitude
infinie d'oiseaux d'espèces les plus variées et fort beaux.
Notre compagne Bill ne fut pas aussi généreuse que nous; s'élançant tout
à coup dans l'eau, elle rapporta quelques moments après un animal qui
nageait à fleur d'eau. Quelle singulière bête c'était! Elle ressemblait
à une loutre: ses quatre pieds étaient pourvus de membranes; elle avait
une longue queue poilue et redressée; elle joignait à cela une toute
petite tête avec des yeux et des oreilles presque imperceptibles. Mais
ce n'était rien encore: ce qu'elle avait de plus merveilleux, c'était un
bec de canard adapté au bout de son museau, et qui lui donnait un aspect
si drôle, que nous ne pûmes nous empêcher de rire. Jamais nous n'avions
vu pareille créature; aussi nous restâmes à nous regarder comme deux
écoliers dont la mémoire est en défaut. Persuadé que nous trouvions un
animal encore inconnu aux naturalistes, je lui donnai le nom de bête à
bec (_Schnabelthier_).
Chargés de ce nouvel animal, nous montâmes sur une petite colline afin
de nous orienter, et de bien diriger notre marche vers la métairie. Nous
aperçûmes très-bien de là le chemin que nous avions suivi en venant, et
nous découvrîmes dans le lointain le bois des Singes et celui des
Calebassiers. Mais, comme je m'aperçus que notre absence s'était
prolongée, et que je ne voulais pas donner à ma femme trop d'inquiétude,
nous nous remîmes en marche rapidement, et nous fûmes bientôt auprès de
notre bonne ménagère.
Il y avait à peine un quart d'heure que nous étions arrivés, quand je
vis revenir de Falken-Horst, au grand trot de leurs montures, mes fils
Jack et Fritz. Nous les reçûmes avec joie. Ils racontèrent tout ce
qu'ils avaient fait, et j'appris avec plaisir que, non contents
d'exécuter ponctuellement mes ordres, ils avaient pris sur eux
d'accomplir beaucoup d'autres choses nécessaires.
Il était temps de songer à notre pauvre volaille; car ces intéressants
animaux avaient déjà mangé tout ce que nous leur avions laissé à notre
départ. L'outarde était guérie de ses blessures, et Fritz avait eu soin
de la panser. Il avait en outre laissé une quantité suffisante de
fourrage et de provisions à tous nos animaux, pour que nous pussions
être encore huit à dix jours absents.
Nous nous empressâmes alors de leur montrer ce que nous avions fait
pendant leur absence. Ma femme et Franz avaient ramassé de la mousse
pour nos lits; pour nous, nous étalâmes ensuite nos fraises, notre riz,
nos petits oiseaux, et enfin notre bête merveilleuse, qui fit ouvrir de
grands yeux à tous mes enfants. J'ai appris plus tard que cet animal
était l'ornithorynque, animal découvert pour la première fois dans un
lac de la Nouvelle-Hollande.
Après avoir fait un bon souper avec les provisions que mes fils avaient
apportées, nous allâmes nous coucher dans notre cabane, accompagnés de
tout notre bétail. Le lendemain matin, nous quittâmes la métairie, à
laquelle nous donnâmes le nom de _Waldeck_ (abri de la forêt), laissant
à nos colons toutes les choses nécessaires à leur subsistance. Mais nous
eûmes toutes les peines du monde à nous séparer de ces bonnes bêtes, qui
voulaient à toute force nous suivre. Fritz fut obligé de rester avec
l'onagre jusqu'à ce que nous fussions hors de vue; alors, partant au
galop, il nous eut bientôt rejoints.