Le plâtre.--Les saumons.--Les esturgeons.--Le caviar.--Le coton.
Nous continuions à faire de l'arrangement de la grotte notre travail
habituel; et, quoique nos progrès fussent assez lents, j'espérais
cependant que nous y serions établis avant la saison pluvieuse.
J'avais cru découvrir dans la grotte du spath gypseux, et je me proposai
d'en recueillir le plus possible; mais, comme la grotte me paraissait
assez grande, je cherchai seulement un endroit que je pusse faire
sauter. J'y réussis, et je fis porter à notre cuisine les morceaux; je
les faisais rougir, et, lorsqu'ils étaient calcinés et refroidis, on les
réduisait en poudre avec la plus grande facilité: j'en remplis plusieurs
tonnes; j'avais trouvé le plâtre.
Le premier emploi de mon plâtre fut de l'appliquer en couche sur quatre
de nos tonnes de harengs, afin de les rendre plus impénétrables à l'air.
Je destinais les poissons des quatre autres à être fumés et séchés. À
cet effet nous disposâmes dans un coin écarté une hutte à la manière des
pêcheurs hollandais et américains, composée de roseaux et de branches,
au milieu desquelles nous plaçâmes à une certaine hauteur une espèce de
gril sur lequel les harengs furent déposés; nous allumâmes en dessous de
la mousse et des rameaux frais qui donnèrent une forte fumée; et nous
obtînmes des harengs d'un jaune d'or brillant et fort appétissants. Nous
les serrâmes dans des sacs pendus le long des parois.
Environ un mois après cette pêche, nous eûmes une autre visite qui ne
fut pas moins profitable. La baie du Salut et les rivages voisins se
trouvèrent pleins d'une grande quantité de gros poissons qui
s'efforçaient de pénétrer dans l'intérieur du ruisseau pour y déposer
leurs oeufs.
Jack fut le premier à s'apercevoir de leur arrivée, et vint m'en
avertir. Nous courûmes tous au rivage, et nous vîmes, en effet, une
grande quantité de gros et beaux poissons qui s'efforçaient de remonter
le courant du ruisseau. Il y en avait déjà plusieurs, qui me parurent
avoir de sept à huit pieds de long, et qu'à leur museau pointu je pris
pour des esturgeons; les autres étaient des saumons. Pendant que je
cherchais les moyens d'attraper ces poissons, Jack courut à la caverne,
et revint bientôt avec un arc, des flèches et un paquet de ficelle. Il
attacha un bout de la ficelle à une des flèches et laissa le paquet à
terre, chargé de grosses pierres; puis, visant le plus gros des saumons,
il la lui décocha: le coup atteignit son but. Nous courûmes à la
ficelle; mais le saumon se débattait tellement, que si Fritz et Ernest
n'étaient pas venus en ce moment nous rejoindre, la ficelle aurait
cassé. Avec leur aide, nous amenâmes le poisson à terre, où il fut tué.
Ce début excita notre émulation; armés, moi d'un trident, Fritz de son
harpon, Ernest d'une forte ligne, et Jack de ses flèches, nous
commençâmes une pêche qui eut pour résultat deux gros saumons, deux plus
petits, et un immense esturgeon long de plus de dix pieds.
Tous nos poissons furent bien nettoyés, et nous recueillîmes plus de
trente livres d'oeufs, que je destinai à faire du caviar. Pour cela je
les mis dans une calebasse percée de petits trous, et je les y soumis à
une forte pression; lorsque l'eau fut écoulée, ils en sortirent en masse
solide comme du fromage, que nous portâmes dans la hutte à fumer. Avec
les vessies je fis ensuite une colle qui me parut si transparente, que
j'eus l'idée d'en faire des carreaux de vitre.
Je proposai alors à mes enfants d'entreprendre une excursion lointaine,
d'aller visiter en passant nos plantations et les champs ensemencés, par
ma femme, de graines européennes. Nous voulions, avant les pluies, faire
une bonne provision de baies à cire, de gomme élastique et de
calebasses. Notre jardin de Zelt-Heim était dans l'état le plus
florissant, et nous y avions toutes sortes de légumes d'un goût
excellent, qui fleurissaient et mûrissaient successivement. Nous avions
aussi des concombres et des melons délicieux. Nous moissonnâmes une
immense quantité de blé de Turquie, dont les épis étaient longs d'un
pied. La canne à sucre avait prospéré ainsi que les ananas.
Cette prospérité, dans notre voisinage, nous donna les plus belles
espérances pour les autres plantations, et nous partîmes tous un matin
de Zelt-Heim.
Nous allâmes d'abord visiter le champ planté près de Falken-Horst; les
grains avaient levé parfaitement, et nous récoltâmes de l'orge, du
froment, du seigle, de l'avoine, des pois, du millet, des lentilles, en
petite quantité, il est vrai, mais assez pour les semailles de l'année
suivante. La moisson la plus considérable fut celle de maïs, auquel ce
terrain paraissait surtout convenir. Au moment où nous approchâmes de la
partie où il croissait, une douzaine au moins de grosses outardes
prirent la fuite à grand bruit; nos chiens s'élancèrent alors dans les
épis, et firent lever un essaim immense d'oiseaux de toute grosseur et
de toute espèce.
Nous fûmes tellement troublés par ces surprises, qu'aucun de nous ne
pensa à se servir de son fusil. Fritz, le premier, revint à lui, et
déchaperonnant son aigle, qu'il portait avec lui, il le lança sur les
poules outardes qui s'envolaient. L'aigle prit rapidement son vol; et
Fritz, sautant sur l'onagre, s'élança à sa suite. L'aigle, s'élevant
droit dans les cieux, parvint enfin au-dessus des outardes; puis, se
balançant un moment, il se laissa tout à coup tomber avec la rapidité de
l'éclair sur l'une d'elles, qu'il saisit et retint sous ses redoutables
serres, jusqu'à ce que Fritz, arrivant au galop, l'eût délivrée. Nous
accourûmes tous vers lui. Jack resta seul dans le champ, pour essayer
l'adresse de son chacal, qui justifia les efforts de son jeune maître,
car il lui attrapa une douzaine de cailles avant mon retour. Nous
examinâmes l'outarde, qui n'était que légèrement blessée, et nous nous
hâtâmes d'arriver à Falken-Horst, car nous étions affamés. La bonne
mère, qui l'était autant que nous, s'occupa cependant à nous donner une
boisson de sa façon. Elle écrasa des grains de maïs; puis, les pressant
dans un linge, elle obtint une liqueur blanchâtre qui, mélangée au jus
de nos canes à sucre, nous procura un breuvage agréable et
rafraîchissant.
Cependant j'avais pansé notre outarde, qui était un coq, et je
l'attachai par la jambe dans le poulailler, à côté de la femelle. Les
cailles plumées et mises à la broche nous fournirent un excellent repas.
Je résolus alors de former une colonie de la plupart de nos animaux,
dont le nombre était assez considérable, de telle sorte que nous
n'eussions plus l'embarras de les nourrir, et que cependant nous
pussions les retrouver au besoin.
Le lendemain donc, ayant pris quelques poules et plusieurs coqs, quatre
jeunes porcs, deux paires de brebis, deux chèvres, et un bouc, et les
ayant attachés sur le char attelé de l'âne, de la vache et du buffle,
nous quittâmes Falken-Horst.
Nous prîmes cette fois une nouvelle direction entre les rochers et le
rivage, afin de connaître la contrée qui s'étendait depuis Falken-Horst
jusqu'au promontoire de l'Espoir-Trompé. D'abord nous eûmes assez de
peine à franchir les hautes herbes et à nous tirer des lianes et des
broussailles qui retardaient encore notre course. Après une heure de
marche assez pénible, nous sortions d'un petit bois, lorsqu'il se
présenta devant nous une plaine dont les buissons semblaient de loin
couverts de flocons de neige. Le petit Franz les aperçut le premier du
char où nous l'avions fait monter, «Maman, s'écria-t-il, de la neige! de
la neige! que j'aille en faire des boules! laissez-moi descendre.»
Nous ne pûmes nous empêcher de rire à l'idée de la neige par la chaleur
qui nous accablait; mais nous ne pouvions imaginer ce que pouvaient être
ces flocons blancs. Fritz, qui galopait en avant sur l'onagre, vint
bientôt nous en apporter et nous montra du très-beau coton. La joie que
causa cette découverte fut fort vive. Le petit Franz regrettait bien un
peu ses boules de neige; mais il se consola en nous aidant à en ramasser
des paquets, et ma femme remplit ses poches de graines pour les semer
près de Zelt-Heim.
Après quelques moments, j'ordonnai le départ; je me dirigeai vers une
pointe qui menait au bois des Calebassiers, et qui, étant assez élevée,
me promettait une très-belle vue sur toute la contrée. J'avais envie
d'établir notre colonie dans le voisinage de la plaine des cotonniers et
des arbres à courges, où je trouvais tous mes ustensiles de ménage. Je
me faisais d'avance une idée charmante d'avoir dans ce beau site tous
mes colons européens, et d'établir là une métairie sous la sauvegarde de
la Providence.
Nous dirigeâmes donc notre course à travers le champ de coton, et nous
arrivâmes en moins d'un quart d'heure sur cette hauteur, que je trouvai
très-favorable à mon dessein. Derrière nous la forêt s'élevait et
garantissait du vent du nord; au-devant elle se perdait insensiblement
dans une plaine couverte d'une herbe épaisse et arrosée par un limpide
ruisseau, ce qui était pour nos bêtes et pour nous un avantage
inappréciable.
Chacun approuva ma proposition de former là un petit établissement; et
tandis que le dîner se préparait, je parcourus les environs, afin de
chercher des arbres assez bien placés pour former les piliers de ma
métairie; j'eus le bonheur de trouver ce qu'il me fallait à une ou deux
portées de fusil environ de l'endroit où nous étions arrêtés. Plein de
joie et d'espérance, je rejoignis mes enfants, qui travaillaient près de
leur mère; et après le repas, nous nous préparâmes par le repos à
entreprendre dès le matin la construction de notre métairie.