CHAPITRE XXVI

Le plâtre.--Les saumons.--Les esturgeons.--Le caviar.--Le coton.

Nous continuions à faire de l'arrangement de la grotte notre travail

habituel; et, quoique nos progrès fussent assez lents, j'espérais

cependant que nous y serions établis avant la saison pluvieuse.

J'avais cru découvrir dans la grotte du spath gypseux, et je me proposai

d'en recueillir le plus possible; mais, comme la grotte me paraissait

assez grande, je cherchai seulement un endroit que je pusse faire

sauter. J'y réussis, et je fis porter à notre cuisine les morceaux; je

les faisais rougir, et, lorsqu'ils étaient calcinés et refroidis, on les

réduisait en poudre avec la plus grande facilité: j'en remplis plusieurs

tonnes; j'avais trouvé le plâtre.

Le premier emploi de mon plâtre fut de l'appliquer en couche sur quatre

de nos tonnes de harengs, afin de les rendre plus impénétrables à l'air.

Je destinais les poissons des quatre autres à être fumés et séchés. À

cet effet nous disposâmes dans un coin écarté une hutte à la manière des

pêcheurs hollandais et américains, composée de roseaux et de branches,

au milieu desquelles nous plaçâmes à une certaine hauteur une espèce de

gril sur lequel les harengs furent déposés; nous allumâmes en dessous de

la mousse et des rameaux frais qui donnèrent une forte fumée; et nous

obtînmes des harengs d'un jaune d'or brillant et fort appétissants. Nous

les serrâmes dans des sacs pendus le long des parois.

Environ un mois après cette pêche, nous eûmes une autre visite qui ne

fut pas moins profitable. La baie du Salut et les rivages voisins se

trouvèrent pleins d'une grande quantité de gros poissons qui

s'efforçaient de pénétrer dans l'intérieur du ruisseau pour y déposer

leurs oeufs.

Jack fut le premier à s'apercevoir de leur arrivée, et vint m'en

avertir. Nous courûmes tous au rivage, et nous vîmes, en effet, une

grande quantité de gros et beaux poissons qui s'efforçaient de remonter

le courant du ruisseau. Il y en avait déjà plusieurs, qui me parurent

avoir de sept à huit pieds de long, et qu'à leur museau pointu je pris

pour des esturgeons; les autres étaient des saumons. Pendant que je

cherchais les moyens d'attraper ces poissons, Jack courut à la caverne,

et revint bientôt avec un arc, des flèches et un paquet de ficelle. Il

attacha un bout de la ficelle à une des flèches et laissa le paquet à

terre, chargé de grosses pierres; puis, visant le plus gros des saumons,

il la lui décocha: le coup atteignit son but. Nous courûmes à la

ficelle; mais le saumon se débattait tellement, que si Fritz et Ernest

n'étaient pas venus en ce moment nous rejoindre, la ficelle aurait

cassé. Avec leur aide, nous amenâmes le poisson à terre, où il fut tué.

Ce début excita notre émulation; armés, moi d'un trident, Fritz de son

harpon, Ernest d'une forte ligne, et Jack de ses flèches, nous

commençâmes une pêche qui eut pour résultat deux gros saumons, deux plus

petits, et un immense esturgeon long de plus de dix pieds.

Tous nos poissons furent bien nettoyés, et nous recueillîmes plus de

trente livres d'oeufs, que je destinai à faire du caviar. Pour cela je

les mis dans une calebasse percée de petits trous, et je les y soumis à

une forte pression; lorsque l'eau fut écoulée, ils en sortirent en masse

solide comme du fromage, que nous portâmes dans la hutte à fumer. Avec

les vessies je fis ensuite une colle qui me parut si transparente, que

j'eus l'idée d'en faire des carreaux de vitre.

Je proposai alors à mes enfants d'entreprendre une excursion lointaine,

d'aller visiter en passant nos plantations et les champs ensemencés, par

ma femme, de graines européennes. Nous voulions, avant les pluies, faire

une bonne provision de baies à cire, de gomme élastique et de

calebasses. Notre jardin de Zelt-Heim était dans l'état le plus

florissant, et nous y avions toutes sortes de légumes d'un goût

excellent, qui fleurissaient et mûrissaient successivement. Nous avions

aussi des concombres et des melons délicieux. Nous moissonnâmes une

immense quantité de blé de Turquie, dont les épis étaient longs d'un

pied. La canne à sucre avait prospéré ainsi que les ananas.

Cette prospérité, dans notre voisinage, nous donna les plus belles

espérances pour les autres plantations, et nous partîmes tous un matin

de Zelt-Heim.

Nous allâmes d'abord visiter le champ planté près de Falken-Horst; les

grains avaient levé parfaitement, et nous récoltâmes de l'orge, du

froment, du seigle, de l'avoine, des pois, du millet, des lentilles, en

petite quantité, il est vrai, mais assez pour les semailles de l'année

suivante. La moisson la plus considérable fut celle de maïs, auquel ce

terrain paraissait surtout convenir. Au moment où nous approchâmes de la

partie où il croissait, une douzaine au moins de grosses outardes

prirent la fuite à grand bruit; nos chiens s'élancèrent alors dans les

épis, et firent lever un essaim immense d'oiseaux de toute grosseur et

de toute espèce.

Nous fûmes tellement troublés par ces surprises, qu'aucun de nous ne

pensa à se servir de son fusil. Fritz, le premier, revint à lui, et

déchaperonnant son aigle, qu'il portait avec lui, il le lança sur les

poules outardes qui s'envolaient. L'aigle prit rapidement son vol; et

Fritz, sautant sur l'onagre, s'élança à sa suite. L'aigle, s'élevant

droit dans les cieux, parvint enfin au-dessus des outardes; puis, se

balançant un moment, il se laissa tout à coup tomber avec la rapidité de

l'éclair sur l'une d'elles, qu'il saisit et retint sous ses redoutables

serres, jusqu'à ce que Fritz, arrivant au galop, l'eût délivrée. Nous

accourûmes tous vers lui. Jack resta seul dans le champ, pour essayer

l'adresse de son chacal, qui justifia les efforts de son jeune maître,

car il lui attrapa une douzaine de cailles avant mon retour. Nous

examinâmes l'outarde, qui n'était que légèrement blessée, et nous nous

hâtâmes d'arriver à Falken-Horst, car nous étions affamés. La bonne

mère, qui l'était autant que nous, s'occupa cependant à nous donner une

boisson de sa façon. Elle écrasa des grains de maïs; puis, les pressant

dans un linge, elle obtint une liqueur blanchâtre qui, mélangée au jus

de nos canes à sucre, nous procura un breuvage agréable et

rafraîchissant.

Cependant j'avais pansé notre outarde, qui était un coq, et je

l'attachai par la jambe dans le poulailler, à côté de la femelle. Les

cailles plumées et mises à la broche nous fournirent un excellent repas.

Je résolus alors de former une colonie de la plupart de nos animaux,

dont le nombre était assez considérable, de telle sorte que nous

n'eussions plus l'embarras de les nourrir, et que cependant nous

pussions les retrouver au besoin.

Le lendemain donc, ayant pris quelques poules et plusieurs coqs, quatre

jeunes porcs, deux paires de brebis, deux chèvres, et un bouc, et les

ayant attachés sur le char attelé de l'âne, de la vache et du buffle,

nous quittâmes Falken-Horst.

Nous prîmes cette fois une nouvelle direction entre les rochers et le

rivage, afin de connaître la contrée qui s'étendait depuis Falken-Horst

jusqu'au promontoire de l'Espoir-Trompé. D'abord nous eûmes assez de

peine à franchir les hautes herbes et à nous tirer des lianes et des

broussailles qui retardaient encore notre course. Après une heure de

marche assez pénible, nous sortions d'un petit bois, lorsqu'il se

présenta devant nous une plaine dont les buissons semblaient de loin

couverts de flocons de neige. Le petit Franz les aperçut le premier du

char où nous l'avions fait monter, «Maman, s'écria-t-il, de la neige! de

la neige! que j'aille en faire des boules! laissez-moi descendre.»

Nous ne pûmes nous empêcher de rire à l'idée de la neige par la chaleur

qui nous accablait; mais nous ne pouvions imaginer ce que pouvaient être

ces flocons blancs. Fritz, qui galopait en avant sur l'onagre, vint

bientôt nous en apporter et nous montra du très-beau coton. La joie que

causa cette découverte fut fort vive. Le petit Franz regrettait bien un

peu ses boules de neige; mais il se consola en nous aidant à en ramasser

des paquets, et ma femme remplit ses poches de graines pour les semer

près de Zelt-Heim.

Après quelques moments, j'ordonnai le départ; je me dirigeai vers une

pointe qui menait au bois des Calebassiers, et qui, étant assez élevée,

me promettait une très-belle vue sur toute la contrée. J'avais envie

d'établir notre colonie dans le voisinage de la plaine des cotonniers et

des arbres à courges, où je trouvais tous mes ustensiles de ménage. Je

me faisais d'avance une idée charmante d'avoir dans ce beau site tous

mes colons européens, et d'établir là une métairie sous la sauvegarde de

la Providence.

Nous dirigeâmes donc notre course à travers le champ de coton, et nous

arrivâmes en moins d'un quart d'heure sur cette hauteur, que je trouvai

très-favorable à mon dessein. Derrière nous la forêt s'élevait et

garantissait du vent du nord; au-devant elle se perdait insensiblement

dans une plaine couverte d'une herbe épaisse et arrosée par un limpide

ruisseau, ce qui était pour nos bêtes et pour nous un avantage

inappréciable.

Chacun approuva ma proposition de former là un petit établissement; et

tandis que le dîner se préparait, je parcourus les environs, afin de

chercher des arbres assez bien placés pour former les piliers de ma

métairie; j'eus le bonheur de trouver ce qu'il me fallait à une ou deux

portées de fusil environ de l'endroit où nous étions arrêtés. Plein de

joie et d'espérance, je rejoignis mes enfants, qui travaillaient près de

leur mère; et après le repas, nous nous préparâmes par le repos à

entreprendre dès le matin la construction de notre métairie.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 34 / 70 题