La grotte à sel.--Habitation d'hiver.--Les harengs.--Les chiens marins.
Je ne saurais exprimer avec quels transports, après nos longues semaines
d'ennui, nous vîmes enfin les nuages disparaître, le soleil briller au
milieu d'un ciel pur, et le vent, dont la violence nous avait si fort
effrayés, cesser entièrement. Nous saluâmes le retour du printemps par
des cris de joie, et nous sortîmes avec bonheur de notre retraite pour
respirer l'air pur de la campagne et reposer nos yeux sur la verdure
rafraîchie qui parait la terre. La nature entière était rajeunie, et
nous-mêmes avions déjà oublié toutes nos souffrances d'hiver.
Notre plantation était en pleine prospérité; les grains que nous avions
semés commençaient à sortir de la terre en filets minces. La prairie
était émaillée d'une multitude de fleurs; les oiseaux avaient commencé
leurs chants: c'était une résurrection complète de la nature.
Aussi nous célébrâmes le dimanche suivant avec une ferveur, une piété
telle que nous n'en avions point encore eu dans l'île, et nous nous
mimes sur-le-champ au travail avec ardeur. Nous nettoyâmes notre château
aérien des feuilles que le vent y avait amassées; il n'était nullement
endommagé, et nous l'eûmes bientôt remis en état d'être habité.
Ma femme, toujours active, ne perdit pas de temps, et s'occupa de son
lin; elle le teillait, et moi je le peignais. Je réussissais dans cette
fonction, à laquelle j'étais tout à fait étranger, au delà même de mes
espérances. Le plus difficile restait à faire. Pour arriver à la toile,
il fallait un rouet et un dévidoir; les conseils de ma femme suppléèrent
à mon manque d'habileté, et je parvins à construire ces indispensables
instruments. Dès lors la mère ne se permit aucune distraction; ses
nouvelles occupations absorbèrent tout son temps. Le petit Franz
dévidait tandis qu'elle filait; elle aurait bien voulu que ses autres
fils vinssent à son aide; mais ils se montraient peu empressés de se
livrer à cette besogne sédentaire, si ce n'est Ernest, qui consentait
volontiers à filer quand il prévoyait quelque occupation fatigante. Cet
exemple eût été cependant bon à suivre, car nos habits étaient vraiment
dans un état déplorable; mais Fritz et Jack, faits pour les courses,
aimaient beaucoup mieux errer en liberté.
Il fallait utiliser les promenades. Nous nous dirigeâmes d'abord du côté
de Zelt-Heim; car nous étions avides de connaître les ravages produits
par l'hiver sur notre ancienne habitation. Cette demeure avait beaucoup
plus souffert que Falken-Horst; la tente était renversée; la toile à
voile n'existait plus, et la plus grande partie des provisions avait été
tellement gâtée par la pluie, qu'il fallut nous en débarrasser. La
pinasse, grâce à sa construction solide, avait résisté; il n'en fut pas
de même du bateau de cuves: il était devenu hors de service. En
examinant nos provisions, je trouvai trois barils de poudre que j'avais
omis de porter à l'abri du rocher; j'eus la douleur, en les ouvrant,
d'en voir deux entièrement avariés, et hors d'état de servir. En
examinant la muraille des rochers, je désespérai de m'y creuser une
habitation; ils paraissaient d'une telle dureté, que plusieurs semaines
de travail auraient à peine suffi pour y pratiquer une cavité
susceptible de nous y recevoir avec nos bestiaux et nos provisions, et
nous n'avions pas assez de poudre pour l'employer à faire sauter des
éclats de rochers; mais nous résolûmes du moins de faire quelque
tentative, ne fût-ce que pour creuser une cave capable de contenir nos
poudres pendant la pluie.
Tandis que ma femme était occupée de son lin, je partis un matin,
accompagné de Jack et de Fritz, dans le dessein de choisir une place où
le rocher fut d'une coupe perpendiculaire; je traçai avec du charbon
l'enceinte de la cavité que je projetais, et nous nous mîmes à
l'ouvrage. Les premiers coups de marteau produisirent peu d'effet: le
roc était presque inattaquable au ciseau et à tous nos instruments:
aussi nous ne fîmes presque rien la première journée. Mes petits
ouvriers ne se ralentissaient pas; la sueur ruisselait de nos fronts: le
courage nous donnait des forces; mais elles étaient inutiles tant que
nous eûmes à lutter avec la couche extérieure du roc, et ce ne fut
qu'après deux jours de persévérance que nous sentîmes la pierre céder
peu à peu sous nos coups. La couche calcaire que nous avions rencontrée
fit place à une sorte de limon solidifié, que la bêche pouvait
facilement entamer. Encouragés par l'espoir du succès, nous continuâmes
pendant quelques jours, et nous étions parvenus à sept pieds de
profondeur, quand, un matin, Jack, qui enfonçait à coups de marteau une
barre de fer, nous cria tout joyeux: «J'ai percé la montagne! venez
voir, j'ai percé la montagne!»
Fritz courut aussitôt vers son frère, et vint me confirmer les paroles
de Jack. La chose me parut extraordinaire; j'accourus à mon tour, et je
trouvai qu'en effet la barre de fer avait dû pénétrer dans une cavité
assez spacieuse; car elle entrait sans obstacle, et nous pouvions la
tourner dans tous les sens. Je m'approchai, trouvant la chose digne de
mon attention; je saisis l'instrument qui était encore planté dans le
roc; en le secouant avec vigueur de côté et d'autre, je fis un trou
assez grand pour qu'un de mes fils pût y passer, et je vis qu'en effet
une partie des décombres tombaient en dedans; mais au moment où je
m'approchais pour regarder, il en sortit une si grande quantité d'air
méphitique, que j'en éprouvai des vertiges et fus oblige de me retirer
promptement. «Gardez-vous d'approcher, mes enfants, fuyez, vous pourriez
trouver ici la mort.
--La mort! s'écria Jack. Croyez-vous qu'il y ait dans ce trou des lions
et des serpents? Laissez-moi approcher leur dire deux mots.
--J'aime à te voir ce courage, mon petit ingénieur; il n'y a là ni lions
ni serpents, mais le danger n'existe pas moins. Et que ferais-tu si en
entrant tu ne pouvais plus respirer?
--Ne plus respirer? et pourquoi?
--Parce que l'air y est méphitique ou corrompu, et qu'il vous prend
alors un vertige ou un tournoiement de tête tel, qu'on a peine à
marcher. Ce malaise est suivi d'une oppression qu'on ne peut vaincre, et
l'on meurt subitement si l'on n'a pas un prompt secours.
--Et que faire alors, dit Fritz, pour purifier cet air?
--Allumer un grand feu dans l'intérieur de cette grotte. Il s'éteindra
d'abord; mais il finira par triompher, et alors nous pourrons entrer
sans danger.»
Sans tarder, ils allèrent tous deux ramasser de l'herbe sèche; ils en
firent des paquets, battirent le briquet, et les allumèrent, puis les
jetèrent tout embrasés dans le trou; mais, ainsi que je le leur avais
annoncé, ils s'éteignirent, et nous donnèrent la preuve que l'air était
corrompu au plus haut degré; le feu ne put pas même brûler à l'entrée;
je vis qu'il fallait purifier l'air d'une manière plus efficace. Je me
souvins a propos que dans le temps nous avions apporté du vaisseau une
caisse qui avait appartenu à l'artificier, que nous l'avions serrée dans
la tente, et qu'elle devait être pleine de grenades et de roquettes
d'artifice, embarquées pour faire des signaux. J'allai y chercher
quelques pièces et un mortier de fer pour les jeter au fond de la
caverne. Je revins bien vite, et y mis le feu. Je lançai des grenades
qui, posant d'abord sur le sol, finissaient par aller se briser sur le
haut de la caverne, d'où elles volaient elles-mêmes en éclats, et en
détachaient des morceaux énormes. Un torrent d'air méphitique sortait
par l'ouverture. Nous lançâmes alors des roquettes, qui semblaient
traverser la grotte comme des dragons de feu, en découvrant son immense
étendue. Nous crûmes aussi apercevoir une quantité de corps éblouissants
qui brillèrent soudainement comme par un coup de baguette, et dont
l'éclat disparut avec la rapidité de l'éclair, en ne laissant qu'une
obscurité profonde. Une fusée entre autres, chargée d'étoiles, nous
donna un spectacle dont nous eussions bien voulu prolonger la durée.
Quand elle creva, il nous sembla qu'il en sortait une foule de petits
génies ailés ayant chacun une petite lampe allumée, et qui dansaient de
tous côtés avec des mouvements variés. Tout étincelait dans la caverne,
qui nous offrit pendant une minute une scène vraiment magique; mais ces
génies s'inclinèrent l'un après l'autre, et tombèrent sans bruit.
Après ce feu d'artifice, nous vîmes une botte d'herbe allumée se
consumer paisiblement, et nous dûmes espérer que, du moins par rapport à
l'air, nous n'avions plus rien à craindre; mais il était à appréhender
que, dans l'obscurité, nous ne tombassions dans quelque flaque d'eau ou
dans quelque abîme. Aussi j'envoyai Jack, monté sur le buffle, à
Falken-Horst, pour communiquer notre découverte à sa mère et à ses deux
frères, les ramener avec lui, et rapporter tout ce qu'ils pourraient de
bougies, avec lesquelles nous irions examiner l'intérieur de la grotte.
Réjoui de cette commission, Jack, que j'avais choisi exprès parce que
j'avais pensé que les peintures dont son imagination colorerait le récit
de ce qu'il avait vu séduiraient ma femme et hâteraient son arrivée,
Jack s'élança sur le buffle, fit claquer une sorte de fouet de roseau,
et partit avec une telle rapidité, qu'il me fit dresser les cheveux sur
la tête.
Je m'occupai avec Fritz, à agrandir l'entrée de la grotte et à la
déblayer, afin que sa mère et ses frères pussent y entrer facilement.
Après deux à trois heures de travail, nous la vîmes arriver sur le
chariot, attelé de l'âne et de la vache, et conduit par Ernest. Jack,
grimpé sur son buffle, caracolait devant eux, soufflait dans son poing
fermé comme dans une trompette, et fouettait de temps en temps l'âne et
la vache pour les faire marcher plus vite. En arrivant près de moi, il
sauta à bas de son buffle, et courut aider sa mère à descendre.
J'allumai promptement nos bougies. Nous en prîmes chacun une à la main.
Une autre fut mise dans notre poche, un briquet dans notre ceinture, et
une arme dans l'autre main. Nous fîmes avec précaution notre entrée dans
la grotte, moi en tête, puis mes enfants à moitié tremblants; enfin ma
femme, que les deux chiens suivaient, l'oeil au guet, la queue entre les
jambes.
Un magnifique spectacle s'offrit soudain à nos yeux: tout autour de nous
les parois étincelaient comme un ciel étoilé. Du haut de la voûte
pendaient d'innombrables cristaux de toutes sortes de longueurs et de
formes, et la lumière de nos six flambeaux, reflétée deux ou trois fois,
faisait l'effet d'une brillante illumination. Il nous semblait être dans
un palais de fées, ou dans le choeur d'une vieille église gothique
lorsqu'on y célèbre l'office divin à la lueur des flambeaux, dont la
lumière se joue de mille façons sur les pavés de marbre avec les rayons
du jour colorés par les vitraux.
Le sol de notre grotte était uni, couvert d'un sable blanc et très-fin,
comme si on l'eût étendu à dessein, et si sec, que je ne pus apercevoir
nulle part de trace d'humidité, ce qui me fit espérer que le séjour en
serait sain et agréable pour nous. Les cristaux, d'après la sécheresse
du lieu, ne pouvaient être le produit du suintement des eaux, et je
trouvai, à ma joie inexprimable, en en cassant un morceau, que nous
étions dans une grotte de sel gemme. Quel immense avantage pour nous et
notre bétail, que cette énorme quantité de sel pur et tout prêt, qui ne
demandait d'autre peine que de le recueillir, et qui valait mieux, à
tous égards, que celui du rivage, qu'il fallait toujours purifier!
En avançant dans la grotte, nous remarquâmes des masses et des figures
singulières que la matière saline avait produites. Il y avait des
piliers entiers qui montaient depuis le sol jusqu'à la voûte, et
semblaient la soutenir. L'imagination pouvait se représenter tout ce
qu'elle voulait dans ces formes vagues et bizarres: des fenêtres, des
feux, des autels, des figures d'hommes et d'animaux, les uns étincelants
comme des diamants, les autres mats comme l'albâtre.
Nous ne pouvions nous lasser de parcourir cette merveilleuse enceinte.
Déjà nous avions rallumé nos secondes bougies, lorsque je m'aperçus
qu'il y avait sur le terrain, en plusieurs endroits, quantité de
fragments de cristaux qui semblaient tombés de la voûte. Cette chute
pouvait se répéter et offrir du danger. Une de ces lames cristallisées
tombant sur la tête de l'un de mes enfants aurait pu le tuer; mais un
examen plus exact me prouva que ces morceaux n'étaient pas tombés
d'eux-mêmes et spontanément, car la masse était trop solide, et, si
cette chute eût été produite par l'humidité, les morceaux se seraient
dissous peu à peu. Nous fîmes alors, Fritz et moi, un examen sérieux de
toutes les parties, en frappant à gauche et a droite avec de longues
perches; mais rien ne tomba. Rassurés alors quant à la solidité de cette
demeure, nous nous occupâmes à tout préparer pour nous y fixer. Il fut
résolu que Falken-Horst resterait pour cette saison notre demeure
habituelle; ensuite nous n'y allions que la nuit, et toute la journée
nous étions à Zelt-Heim, près du nouveau rocher, travaillant pour faire
une habitation d'hiver chaude, claire et commode.
Pendant qu'exposée à l'air notre grotte durcirait bientôt comme la
surface extérieure, je résolus de commencer aussitôt à percer les
fenêtres. Je pris pour cela la mesure de celles que j'avais à
Falken-Horst, qui étaient inutiles, puisque je ne voulais plus l'habiter
que l'été. Pour la porte, je préférai en faire à notre arbre une
d'écorce, qui masquerait mieux notre demeure aux sauvages. Je dessinai
tout le tour avec du charbon; puis nous taillâmes ces ouvertures, où
nous fîmes entrer les cadres dans les ramures, qui les retinrent
solidement.
Quand la grotte fut terminée en dehors, je m'occupai de la division
intérieure. Une très-grande place carrée fut d'abord divisée en deux
parties: celle de droite pour notre demeure, celle de gauche pour la
cuisine et les écuries. Je résolus de placer au fond de cette dernière,
où il n'y avait pas de fenêtre, la cave et les magasins: le tout devait
être séparé par des cloisons et communiquer par des portes.
La partie que nous avions destinée pour nous fut séparée en trois
chambres: la première, à côté de l'écurie, fut réservée pour notre
chambre à coucher à moi et à ma femme; la seconde, pour la salle à
manger; la troisième, pour le lieu de repos de mes quatre enfants. La
première et la dernière de ces chambres eurent des carreaux à leurs
fenêtres; la salle à manger n'eut qu'un grillage grossier. Je pratiquai
dans la cuisine un foyer près de la fenêtre; je perçai le rocher un peu
au-dessus, et quatre planches clouées ensemble et passées dans cette
ouverture firent une espèce de cheminée qui conduisait la fumée au
dehors. L'espace que nous réservâmes pour notre atelier fut assez grand
pour nous permettre d'y entreprendre des travaux considérables. Enfin
l'écurie fut divisée en quatre compartiments, pour séparer les
différentes espèces d'animaux; au fond se trouvaient la cave et les
magasins.
Le long séjour que nous fîmes à Zelt-Heim nous procura plusieurs
avantages sur lesquels nous n'avions pas compté, et que nous ne tardâmes
pas à mettre à profit. Très-souvent il venait au rivage d'immenses
tortues qui y déposaient leurs oeufs dans le sable, et qui nous
fournissaient de délicieux repas; nous voulûmes ensuite prendre les
tortues vivantes pour les manger quand bon nous semblerait. Dès que nous
en voyions une sur le rivage, un de mes fils était dépêché pour lui
couper la retraite; pendant ce temps nous approchions rapidement, nous
la renversions sur le dos et lui passions une forte corde dans son
écaille. L'extrémité opposée était attachée à un pieu planté aussi près
du bord que possible, puis nous remettions la tortue sur ses pieds; elle
se hâtait de fuir; mais voyant ses efforts inutiles, elle se résignait
et restait à notre discrétion.
Un matin nous quittâmes de bonne heure Falken-Horst. Lorsque nous fûmes
près de la baie du Salut, nous aperçûmes, à notre grand étonnement, dans
la mer, un singulier spectacle. Une étendue d'eau assez considérable
paraissait être en ébullition; elle s'élevait et s'abaissait en écume,
et au-dessus volaient une quantité d'oiseaux de l'espèce des mouettes,
des frégates, et autres que nous ne connaissions pas. Tous ces oiseaux
poussaient des cris perçants; puis tantôt ils se précipitaient en foule
sur la surface de l'eau, tantôt ils s'élevaient en l'air, volant en
cercle et se poursuivant de tous côtés. Dans l'eau il se montrait aussi
quelque chose d'un aspect singulier; de tous côtés s'élevaient de
petites lumières comme des flammes, qui s'éteignaient aussitôt et se
reproduisaient à chaque mouvement. Nous remarquâmes que cette bande
semblait se diriger vers la baie du Salut, et nous y courûmes pour la
mieux observer. Nous fîmes mille suppositions sur ce que ce pouvait
être: l'un voulait que ce fût un banc de sable; Jack, un volcan; Ernest,
un monstre marin. Quant à moi, je reconnus enfin que c'était un banc de
harengs, c'est-à-dire une énorme quantité de ces poissons qui quittent
la mer Glaciale et traversent l'Océan pour aller frayer. Ces bancs sont
suivis d'une foule de gros poissons qui en dévorent des quantités
immenses; ils attirent, de plus, des hordes d'oiseaux qui en attrapent
ce qu'ils peuvent.
Nous arrivâmes au rivage presque au même instant que les harengs, et, au
lieu de perdre notre temps à les admirer, nous nous hâtâmes de sauter
dans l'eau pour prendre les poissons avec nos mains à défaut de filets;
mais, comme nous ne savions où mettre tous ceux que nous prenions, je
m'avisai de faire tirer à terre le bateau de cuves, qui n'était plus bon
à rien. J'allai chercher du sel dans la grotte, et je dressai une tente
de toile sur le rivage pour pouvoir nous occuper de saler ces poissons,
malgré la chaleur. Fritz resta alors dans l'eau pour saisir les harengs
et nous les jeter à mesure. Ernest et sa mère les nettoyaient avec un
couteau. Jack broyait le sel. Franz aidait tout le monde. Moi je rangeai
les harengs dans les tonnes: je mis une couche de sel au fond, puis une
couche de harengs ayant tous la tête tournée vers le centre; puis un
nouveau lit de sel, puis un de poissons, la tête vers le bord, et
toujours de même jusqu'à ce que mes cuves fussent remplies. Je mis sur
la dernière couche de sel de grandes feuilles de palmier, enfin un
morceau de toile sur lequel j'enfonçai deux planches que je chargeai de
pierres, et les cuves pleines furent portées dans la grotte. Au bout de
quelques jours, lorsque la masse fut affaissée, je les fermai encore
mieux par le moyen d'une couche de terre glaise pétrie avec des étoupes.
En travaillant du matin jusqu'au soir, nous ne pouvions préparer que
deux tonnes, et nous voulûmes que les huit fussent pleines. Aussi ce
travail nous occupa-t-il plusieurs jours. Peu de temps après, il vint
une bande de chiens marins, dont nous tuâmes un assez grand nombre. Leur
chair fut abandonnée aux chiens, à l'aigle, au chacal, et nous gardâmes
les peaux et la graisse, que nous réservions pour la tannerie et la
lampe. Nous conservâmes aussi les vessies de ces poissons, qui étaient
fort grosses.
Dans ce même temps je fis une amélioration à notre claie pour
transporter plus facilement nos provisions à Falken-Horst. Je la posai
sur deux poutres au bout desquelles j'attachai des roues enlevées aux
canons du vaisseau. J'obtins ainsi une voiture légère, commode et peu
élevée.