CHAPITRE XXV

La grotte à sel.--Habitation d'hiver.--Les harengs.--Les chiens marins.

Je ne saurais exprimer avec quels transports, après nos longues semaines

d'ennui, nous vîmes enfin les nuages disparaître, le soleil briller au

milieu d'un ciel pur, et le vent, dont la violence nous avait si fort

effrayés, cesser entièrement. Nous saluâmes le retour du printemps par

des cris de joie, et nous sortîmes avec bonheur de notre retraite pour

respirer l'air pur de la campagne et reposer nos yeux sur la verdure

rafraîchie qui parait la terre. La nature entière était rajeunie, et

nous-mêmes avions déjà oublié toutes nos souffrances d'hiver.

Notre plantation était en pleine prospérité; les grains que nous avions

semés commençaient à sortir de la terre en filets minces. La prairie

était émaillée d'une multitude de fleurs; les oiseaux avaient commencé

leurs chants: c'était une résurrection complète de la nature.

Aussi nous célébrâmes le dimanche suivant avec une ferveur, une piété

telle que nous n'en avions point encore eu dans l'île, et nous nous

mimes sur-le-champ au travail avec ardeur. Nous nettoyâmes notre château

aérien des feuilles que le vent y avait amassées; il n'était nullement

endommagé, et nous l'eûmes bientôt remis en état d'être habité.

Ma femme, toujours active, ne perdit pas de temps, et s'occupa de son

lin; elle le teillait, et moi je le peignais. Je réussissais dans cette

fonction, à laquelle j'étais tout à fait étranger, au delà même de mes

espérances. Le plus difficile restait à faire. Pour arriver à la toile,

il fallait un rouet et un dévidoir; les conseils de ma femme suppléèrent

à mon manque d'habileté, et je parvins à construire ces indispensables

instruments. Dès lors la mère ne se permit aucune distraction; ses

nouvelles occupations absorbèrent tout son temps. Le petit Franz

dévidait tandis qu'elle filait; elle aurait bien voulu que ses autres

fils vinssent à son aide; mais ils se montraient peu empressés de se

livrer à cette besogne sédentaire, si ce n'est Ernest, qui consentait

volontiers à filer quand il prévoyait quelque occupation fatigante. Cet

exemple eût été cependant bon à suivre, car nos habits étaient vraiment

dans un état déplorable; mais Fritz et Jack, faits pour les courses,

aimaient beaucoup mieux errer en liberté.

Il fallait utiliser les promenades. Nous nous dirigeâmes d'abord du côté

de Zelt-Heim; car nous étions avides de connaître les ravages produits

par l'hiver sur notre ancienne habitation. Cette demeure avait beaucoup

plus souffert que Falken-Horst; la tente était renversée; la toile à

voile n'existait plus, et la plus grande partie des provisions avait été

tellement gâtée par la pluie, qu'il fallut nous en débarrasser. La

pinasse, grâce à sa construction solide, avait résisté; il n'en fut pas

de même du bateau de cuves: il était devenu hors de service. En

examinant nos provisions, je trouvai trois barils de poudre que j'avais

omis de porter à l'abri du rocher; j'eus la douleur, en les ouvrant,

d'en voir deux entièrement avariés, et hors d'état de servir. En

examinant la muraille des rochers, je désespérai de m'y creuser une

habitation; ils paraissaient d'une telle dureté, que plusieurs semaines

de travail auraient à peine suffi pour y pratiquer une cavité

susceptible de nous y recevoir avec nos bestiaux et nos provisions, et

nous n'avions pas assez de poudre pour l'employer à faire sauter des

éclats de rochers; mais nous résolûmes du moins de faire quelque

tentative, ne fût-ce que pour creuser une cave capable de contenir nos

poudres pendant la pluie.

Tandis que ma femme était occupée de son lin, je partis un matin,

accompagné de Jack et de Fritz, dans le dessein de choisir une place où

le rocher fut d'une coupe perpendiculaire; je traçai avec du charbon

l'enceinte de la cavité que je projetais, et nous nous mîmes à

l'ouvrage. Les premiers coups de marteau produisirent peu d'effet: le

roc était presque inattaquable au ciseau et à tous nos instruments:

aussi nous ne fîmes presque rien la première journée. Mes petits

ouvriers ne se ralentissaient pas; la sueur ruisselait de nos fronts: le

courage nous donnait des forces; mais elles étaient inutiles tant que

nous eûmes à lutter avec la couche extérieure du roc, et ce ne fut

qu'après deux jours de persévérance que nous sentîmes la pierre céder

peu à peu sous nos coups. La couche calcaire que nous avions rencontrée

fit place à une sorte de limon solidifié, que la bêche pouvait

facilement entamer. Encouragés par l'espoir du succès, nous continuâmes

pendant quelques jours, et nous étions parvenus à sept pieds de

profondeur, quand, un matin, Jack, qui enfonçait à coups de marteau une

barre de fer, nous cria tout joyeux: «J'ai percé la montagne! venez

voir, j'ai percé la montagne!»

Fritz courut aussitôt vers son frère, et vint me confirmer les paroles

de Jack. La chose me parut extraordinaire; j'accourus à mon tour, et je

trouvai qu'en effet la barre de fer avait dû pénétrer dans une cavité

assez spacieuse; car elle entrait sans obstacle, et nous pouvions la

tourner dans tous les sens. Je m'approchai, trouvant la chose digne de

mon attention; je saisis l'instrument qui était encore planté dans le

roc; en le secouant avec vigueur de côté et d'autre, je fis un trou

assez grand pour qu'un de mes fils pût y passer, et je vis qu'en effet

une partie des décombres tombaient en dedans; mais au moment où je

m'approchais pour regarder, il en sortit une si grande quantité d'air

méphitique, que j'en éprouvai des vertiges et fus oblige de me retirer

promptement. «Gardez-vous d'approcher, mes enfants, fuyez, vous pourriez

trouver ici la mort.

--La mort! s'écria Jack. Croyez-vous qu'il y ait dans ce trou des lions

et des serpents? Laissez-moi approcher leur dire deux mots.

--J'aime à te voir ce courage, mon petit ingénieur; il n'y a là ni lions

ni serpents, mais le danger n'existe pas moins. Et que ferais-tu si en

entrant tu ne pouvais plus respirer?

--Ne plus respirer? et pourquoi?

--Parce que l'air y est méphitique ou corrompu, et qu'il vous prend

alors un vertige ou un tournoiement de tête tel, qu'on a peine à

marcher. Ce malaise est suivi d'une oppression qu'on ne peut vaincre, et

l'on meurt subitement si l'on n'a pas un prompt secours.

--Et que faire alors, dit Fritz, pour purifier cet air?

--Allumer un grand feu dans l'intérieur de cette grotte. Il s'éteindra

d'abord; mais il finira par triompher, et alors nous pourrons entrer

sans danger.»

Sans tarder, ils allèrent tous deux ramasser de l'herbe sèche; ils en

firent des paquets, battirent le briquet, et les allumèrent, puis les

jetèrent tout embrasés dans le trou; mais, ainsi que je le leur avais

annoncé, ils s'éteignirent, et nous donnèrent la preuve que l'air était

corrompu au plus haut degré; le feu ne put pas même brûler à l'entrée;

je vis qu'il fallait purifier l'air d'une manière plus efficace. Je me

souvins a propos que dans le temps nous avions apporté du vaisseau une

caisse qui avait appartenu à l'artificier, que nous l'avions serrée dans

la tente, et qu'elle devait être pleine de grenades et de roquettes

d'artifice, embarquées pour faire des signaux. J'allai y chercher

quelques pièces et un mortier de fer pour les jeter au fond de la

caverne. Je revins bien vite, et y mis le feu. Je lançai des grenades

qui, posant d'abord sur le sol, finissaient par aller se briser sur le

haut de la caverne, d'où elles volaient elles-mêmes en éclats, et en

détachaient des morceaux énormes. Un torrent d'air méphitique sortait

par l'ouverture. Nous lançâmes alors des roquettes, qui semblaient

traverser la grotte comme des dragons de feu, en découvrant son immense

étendue. Nous crûmes aussi apercevoir une quantité de corps éblouissants

qui brillèrent soudainement comme par un coup de baguette, et dont

l'éclat disparut avec la rapidité de l'éclair, en ne laissant qu'une

obscurité profonde. Une fusée entre autres, chargée d'étoiles, nous

donna un spectacle dont nous eussions bien voulu prolonger la durée.

Quand elle creva, il nous sembla qu'il en sortait une foule de petits

génies ailés ayant chacun une petite lampe allumée, et qui dansaient de

tous côtés avec des mouvements variés. Tout étincelait dans la caverne,

qui nous offrit pendant une minute une scène vraiment magique; mais ces

génies s'inclinèrent l'un après l'autre, et tombèrent sans bruit.

Après ce feu d'artifice, nous vîmes une botte d'herbe allumée se

consumer paisiblement, et nous dûmes espérer que, du moins par rapport à

l'air, nous n'avions plus rien à craindre; mais il était à appréhender

que, dans l'obscurité, nous ne tombassions dans quelque flaque d'eau ou

dans quelque abîme. Aussi j'envoyai Jack, monté sur le buffle, à

Falken-Horst, pour communiquer notre découverte à sa mère et à ses deux

frères, les ramener avec lui, et rapporter tout ce qu'ils pourraient de

bougies, avec lesquelles nous irions examiner l'intérieur de la grotte.

Réjoui de cette commission, Jack, que j'avais choisi exprès parce que

j'avais pensé que les peintures dont son imagination colorerait le récit

de ce qu'il avait vu séduiraient ma femme et hâteraient son arrivée,

Jack s'élança sur le buffle, fit claquer une sorte de fouet de roseau,

et partit avec une telle rapidité, qu'il me fit dresser les cheveux sur

la tête.

Je m'occupai avec Fritz, à agrandir l'entrée de la grotte et à la

déblayer, afin que sa mère et ses frères pussent y entrer facilement.

Après deux à trois heures de travail, nous la vîmes arriver sur le

chariot, attelé de l'âne et de la vache, et conduit par Ernest. Jack,

grimpé sur son buffle, caracolait devant eux, soufflait dans son poing

fermé comme dans une trompette, et fouettait de temps en temps l'âne et

la vache pour les faire marcher plus vite. En arrivant près de moi, il

sauta à bas de son buffle, et courut aider sa mère à descendre.

J'allumai promptement nos bougies. Nous en prîmes chacun une à la main.

Une autre fut mise dans notre poche, un briquet dans notre ceinture, et

une arme dans l'autre main. Nous fîmes avec précaution notre entrée dans

la grotte, moi en tête, puis mes enfants à moitié tremblants; enfin ma

femme, que les deux chiens suivaient, l'oeil au guet, la queue entre les

jambes.

Un magnifique spectacle s'offrit soudain à nos yeux: tout autour de nous

les parois étincelaient comme un ciel étoilé. Du haut de la voûte

pendaient d'innombrables cristaux de toutes sortes de longueurs et de

formes, et la lumière de nos six flambeaux, reflétée deux ou trois fois,

faisait l'effet d'une brillante illumination. Il nous semblait être dans

un palais de fées, ou dans le choeur d'une vieille église gothique

lorsqu'on y célèbre l'office divin à la lueur des flambeaux, dont la

lumière se joue de mille façons sur les pavés de marbre avec les rayons

du jour colorés par les vitraux.

Le sol de notre grotte était uni, couvert d'un sable blanc et très-fin,

comme si on l'eût étendu à dessein, et si sec, que je ne pus apercevoir

nulle part de trace d'humidité, ce qui me fit espérer que le séjour en

serait sain et agréable pour nous. Les cristaux, d'après la sécheresse

du lieu, ne pouvaient être le produit du suintement des eaux, et je

trouvai, à ma joie inexprimable, en en cassant un morceau, que nous

étions dans une grotte de sel gemme. Quel immense avantage pour nous et

notre bétail, que cette énorme quantité de sel pur et tout prêt, qui ne

demandait d'autre peine que de le recueillir, et qui valait mieux, à

tous égards, que celui du rivage, qu'il fallait toujours purifier!

En avançant dans la grotte, nous remarquâmes des masses et des figures

singulières que la matière saline avait produites. Il y avait des

piliers entiers qui montaient depuis le sol jusqu'à la voûte, et

semblaient la soutenir. L'imagination pouvait se représenter tout ce

qu'elle voulait dans ces formes vagues et bizarres: des fenêtres, des

feux, des autels, des figures d'hommes et d'animaux, les uns étincelants

comme des diamants, les autres mats comme l'albâtre.

Nous ne pouvions nous lasser de parcourir cette merveilleuse enceinte.

Déjà nous avions rallumé nos secondes bougies, lorsque je m'aperçus

qu'il y avait sur le terrain, en plusieurs endroits, quantité de

fragments de cristaux qui semblaient tombés de la voûte. Cette chute

pouvait se répéter et offrir du danger. Une de ces lames cristallisées

tombant sur la tête de l'un de mes enfants aurait pu le tuer; mais un

examen plus exact me prouva que ces morceaux n'étaient pas tombés

d'eux-mêmes et spontanément, car la masse était trop solide, et, si

cette chute eût été produite par l'humidité, les morceaux se seraient

dissous peu à peu. Nous fîmes alors, Fritz et moi, un examen sérieux de

toutes les parties, en frappant à gauche et a droite avec de longues

perches; mais rien ne tomba. Rassurés alors quant à la solidité de cette

demeure, nous nous occupâmes à tout préparer pour nous y fixer. Il fut

résolu que Falken-Horst resterait pour cette saison notre demeure

habituelle; ensuite nous n'y allions que la nuit, et toute la journée

nous étions à Zelt-Heim, près du nouveau rocher, travaillant pour faire

une habitation d'hiver chaude, claire et commode.

Pendant qu'exposée à l'air notre grotte durcirait bientôt comme la

surface extérieure, je résolus de commencer aussitôt à percer les

fenêtres. Je pris pour cela la mesure de celles que j'avais à

Falken-Horst, qui étaient inutiles, puisque je ne voulais plus l'habiter

que l'été. Pour la porte, je préférai en faire à notre arbre une

d'écorce, qui masquerait mieux notre demeure aux sauvages. Je dessinai

tout le tour avec du charbon; puis nous taillâmes ces ouvertures, où

nous fîmes entrer les cadres dans les ramures, qui les retinrent

solidement.

Quand la grotte fut terminée en dehors, je m'occupai de la division

intérieure. Une très-grande place carrée fut d'abord divisée en deux

parties: celle de droite pour notre demeure, celle de gauche pour la

cuisine et les écuries. Je résolus de placer au fond de cette dernière,

où il n'y avait pas de fenêtre, la cave et les magasins: le tout devait

être séparé par des cloisons et communiquer par des portes.

La partie que nous avions destinée pour nous fut séparée en trois

chambres: la première, à côté de l'écurie, fut réservée pour notre

chambre à coucher à moi et à ma femme; la seconde, pour la salle à

manger; la troisième, pour le lieu de repos de mes quatre enfants. La

première et la dernière de ces chambres eurent des carreaux à leurs

fenêtres; la salle à manger n'eut qu'un grillage grossier. Je pratiquai

dans la cuisine un foyer près de la fenêtre; je perçai le rocher un peu

au-dessus, et quatre planches clouées ensemble et passées dans cette

ouverture firent une espèce de cheminée qui conduisait la fumée au

dehors. L'espace que nous réservâmes pour notre atelier fut assez grand

pour nous permettre d'y entreprendre des travaux considérables. Enfin

l'écurie fut divisée en quatre compartiments, pour séparer les

différentes espèces d'animaux; au fond se trouvaient la cave et les

magasins.

Le long séjour que nous fîmes à Zelt-Heim nous procura plusieurs

avantages sur lesquels nous n'avions pas compté, et que nous ne tardâmes

pas à mettre à profit. Très-souvent il venait au rivage d'immenses

tortues qui y déposaient leurs oeufs dans le sable, et qui nous

fournissaient de délicieux repas; nous voulûmes ensuite prendre les

tortues vivantes pour les manger quand bon nous semblerait. Dès que nous

en voyions une sur le rivage, un de mes fils était dépêché pour lui

couper la retraite; pendant ce temps nous approchions rapidement, nous

la renversions sur le dos et lui passions une forte corde dans son

écaille. L'extrémité opposée était attachée à un pieu planté aussi près

du bord que possible, puis nous remettions la tortue sur ses pieds; elle

se hâtait de fuir; mais voyant ses efforts inutiles, elle se résignait

et restait à notre discrétion.

Un matin nous quittâmes de bonne heure Falken-Horst. Lorsque nous fûmes

près de la baie du Salut, nous aperçûmes, à notre grand étonnement, dans

la mer, un singulier spectacle. Une étendue d'eau assez considérable

paraissait être en ébullition; elle s'élevait et s'abaissait en écume,

et au-dessus volaient une quantité d'oiseaux de l'espèce des mouettes,

des frégates, et autres que nous ne connaissions pas. Tous ces oiseaux

poussaient des cris perçants; puis tantôt ils se précipitaient en foule

sur la surface de l'eau, tantôt ils s'élevaient en l'air, volant en

cercle et se poursuivant de tous côtés. Dans l'eau il se montrait aussi

quelque chose d'un aspect singulier; de tous côtés s'élevaient de

petites lumières comme des flammes, qui s'éteignaient aussitôt et se

reproduisaient à chaque mouvement. Nous remarquâmes que cette bande

semblait se diriger vers la baie du Salut, et nous y courûmes pour la

mieux observer. Nous fîmes mille suppositions sur ce que ce pouvait

être: l'un voulait que ce fût un banc de sable; Jack, un volcan; Ernest,

un monstre marin. Quant à moi, je reconnus enfin que c'était un banc de

harengs, c'est-à-dire une énorme quantité de ces poissons qui quittent

la mer Glaciale et traversent l'Océan pour aller frayer. Ces bancs sont

suivis d'une foule de gros poissons qui en dévorent des quantités

immenses; ils attirent, de plus, des hordes d'oiseaux qui en attrapent

ce qu'ils peuvent.

Nous arrivâmes au rivage presque au même instant que les harengs, et, au

lieu de perdre notre temps à les admirer, nous nous hâtâmes de sauter

dans l'eau pour prendre les poissons avec nos mains à défaut de filets;

mais, comme nous ne savions où mettre tous ceux que nous prenions, je

m'avisai de faire tirer à terre le bateau de cuves, qui n'était plus bon

à rien. J'allai chercher du sel dans la grotte, et je dressai une tente

de toile sur le rivage pour pouvoir nous occuper de saler ces poissons,

malgré la chaleur. Fritz resta alors dans l'eau pour saisir les harengs

et nous les jeter à mesure. Ernest et sa mère les nettoyaient avec un

couteau. Jack broyait le sel. Franz aidait tout le monde. Moi je rangeai

les harengs dans les tonnes: je mis une couche de sel au fond, puis une

couche de harengs ayant tous la tête tournée vers le centre; puis un

nouveau lit de sel, puis un de poissons, la tête vers le bord, et

toujours de même jusqu'à ce que mes cuves fussent remplies. Je mis sur

la dernière couche de sel de grandes feuilles de palmier, enfin un

morceau de toile sur lequel j'enfonçai deux planches que je chargeai de

pierres, et les cuves pleines furent portées dans la grotte. Au bout de

quelques jours, lorsque la masse fut affaissée, je les fermai encore

mieux par le moyen d'une couche de terre glaise pétrie avec des étoupes.

En travaillant du matin jusqu'au soir, nous ne pouvions préparer que

deux tonnes, et nous voulûmes que les huit fussent pleines. Aussi ce

travail nous occupa-t-il plusieurs jours. Peu de temps après, il vint

une bande de chiens marins, dont nous tuâmes un assez grand nombre. Leur

chair fut abandonnée aux chiens, à l'aigle, au chacal, et nous gardâmes

les peaux et la graisse, que nous réservions pour la tannerie et la

lampe. Nous conservâmes aussi les vessies de ces poissons, qui étaient

fort grosses.

Dans ce même temps je fis une amélioration à notre claie pour

transporter plus facilement nos provisions à Falken-Horst. Je la posai

sur deux poutres au bout desquelles j'attachai des roues enlevées aux

canons du vaisseau. J'obtins ainsi une voiture légère, commode et peu

élevée.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 33 / 70 题