L'onagre.--Le phormium tenax.--Les pluies.
Un matin que nous étions occupés à mettre la dernière main à notre
escalier, nous fûmes tout à coup surpris par des hurlements aigus et
prolongés qui se faisaient entendre dans le lointain. Nos deux dogues
dressèrent soudain les oreilles et semblaient se préparer au combat. Je
fus effrayé, et j'ordonnai aussitôt à mes enfants de regagner le sommet
de l'arbre. Nos armes furent chargées et disposées, et nous nous tenions
en garde, jetant nos regards de tous côtés; mais le bruit ayant cessé
quelques instants, et rien ne paraissant, je descendis à la hâte bien
armé, je rassemblai notre bétail épars, revêtis mes chiens de leurs
colliers à pointes, et remontai sur l'arbre pour attendre l'arrivée de
l'ennemi.
JACK. «C'est le hurlement du lion. Je serais charmé de me trouver en
face de ce noble animal, qui est, dit-on, aussi généreux que brave.
MOI. Généreux, soit; cependant ne t'y fie pas. Mais ce ne sont pas des
lions assurément, leurs rugissements sont plus prolongés et moins aigus
que ceux-ci.
FRITZ. Ce sont peut-être des chacals qui viennent nous demander
vengeance de la mort de leurs frères.
ERNEST. Je crois plutôt que ce sont des hyènes, dont le hurlement doit
être aussi affreux que la mine.
FRANZ. Ce sont simplement des cris de guerre de quelques sauvages qui
viennent manger leurs prisonniers.
MOI. Quoi que ce puisse être, faisons bonne contenance, et prenons garde
de laisser abattre notre courage par des craintes prématurées.»
Tandis que je parlais ainsi, je vis Fritz se mettre à rire et à jeter
tout d'un coup son fusil de côté: il avait reconnu le terrible ennemi
qui nous menaçait.
«C'est notre âne, s'écria-t-il, qui revient à nous, et qui entonne
simplement son hymne de retour.»
En effet, c'était bien nôtre fugitif; nous l'aperçûmes à travers le
feuillage, marchant paisiblement vers nous et s'arrêtant de temps en
temps pour brouter. Mais il ne revenait pas seul, il avait avec lui un
animal d'une race à peu près semblable à la sienne. Ses formes étaient
plus gracieuses; il joignait à la force l'élégance du cheval. Je
reconnus aussitôt l'onagre.
Cette découverte me remplit de joie, et balança très-heureusement la
mauvaise humeur que nous n'aurions pas manqué de ressentir contre notre
baudet pour la panique qu'il nous avait inspirée. Je recommandai à mes
fils le plus grand silence, et je songeai aux moyens de nous rendre
maîtres du nouveau venu.
Je savais que les naturalistes regardent comme impossible d'apprivoiser
l'onagre. Cette difficulté me tentait; et je voulais faire l'épreuve
d'un moyen qui me vint à l'esprit. Je pris une corde, à l'extrémité de
laquelle je fis un noeud coulant; puis je fendis en deux un bambou, et
je joignis par une ficelle les deux parties, mais à un bout seulement,
de manière à obtenir une sorte de pinces fortes et résistantes. Fritz,
qui suivait attentivement tous mes préparatifs, les trouvait beaucoup
trop longs; et, dans son impatience, il me proposait de lancer son
_lazo_ contre l'onagre. Je le lui défendis. J'avais peur, s'il venait à
manquer son coup, que le bel animal ne nous échappât; car je connaissais
sa prodigieuse agilité.
Quand nos préparatifs furent achevés, je chargeai Fritz, comme plus
leste et plus adroit que je n'étais moi-même, d'aller passer au cou de
l'onagre le noeud coulant que j'avais disposé, tandis que j'attachai à
une racine l'autre extrémité de la corde. Je me cachai ensuite derrière
un arbre, et je laissai mon fils s'avancer seul.
Il se présenta tranquillement devant le sauvage animal, qui broutait.
Cette vue parut l'effrayer: c'était sans doute la première figure
d'homme qu'il rencontrait. Mais Fritz restant immobile, l'onagre se
remit paisiblement à paître. Son compagnon fut moins impassible; il
s'approcha, alléché par une poignée de grains mêlés de sel que mon fils
lui tendait.
L'onagre lui-même, attiré par la curiosité, s'avança la tête haute et en
soufflant. À peine était-il à portée, que Fritz lui jeta adroitement le
noeud coulant par-dessus la tête. Le pauvre animal recula aussitôt; mais
il était prisonnier, et le bond ne fit que serrer davantage le noeud.
L'étreinte fut même si forte, qu'il tomba la langue pendante et sur le
point d'être étranglé. Je me hâtai d'accourir et de desserrer le noeud;
je jetai autour de son cou le licol de l'âne; en faisant usage de la
pince, je pris entre ses deux parties le nez de l'animal et je l'y tins
fortement serré. La douleur qu'il en ressentit calma sa fureur, et nous
permit de l'approcher sans danger. Nous reconnûmes alors que c'était une
femelle.
Mes fils, dont l'imagination allait vite, se réjouissaient déjà de
monter ce gracieux animal. Plus patient qu'eux, je leur dis qu'avant de
le faire caracoler il fallait songer à le dompter. Nous commençâmes
aussitôt cette éducation, qui présenta des difficultés inouïes. Il
fallait chaque jour le serrer fortement pour en obtenir la moindre
marque de soumission. Recouvrait-il sa liberté, il redevenait soudain ce
qu'il était auparavant, farouche et indomptable. Je le fis jeûner, je le
chargeai de lourds fardeaux; tout était inutile, et plusieurs fois je
désespérai de l'entreprise; néanmoins je continuai avec une ténacité et
une constance que je n'aurais point eues en Europe. Stimulé par le
besoin de réussir, qui m'avait sans cesse guidé depuis que nous étions
sur cette terre déserte, j'espérais toujours que la fatigue
l'emporterait sur le mauvais naturel de l'animal. Mais j'avais beau
faire: il était doux et tranquille dans son écurie, se laissait
approcher et caresser; mais il reprenait toute sa fureur dès qu'on
essayait de le monter.
Enfin, tous les moyens que j'avais imaginés ayant été inutiles, je me
rappelai la manière dont les maquignons parviennent à rendre dociles les
chevaux trop rétifs; et, tout cruel qu'était le procédé, je résolus d'y
recourir. Un jour que le bel animal se refusait, comme de coutume, à
toute tentative pour le monter, je lui saisis rudement le bout de
l'oreille entre les dents et je le mordis jusqu'au sang; il s'arrêta
aussitôt, et resta immobile; Fritz profita du moment et s'élança sur son
dos; après quelques sauts, l'onagre reprit sa tranquillité, et trotta
comme mon fils le voulut.
Je le cédai à Fritz. J'étais fier de voir mon fils voler comme l'éclair,
dans l'avenue de Falken-Horst, sur ce beau coursier que j'avais eu
l'honneur de dompter. J'eus soin cependant d'attacher ses deux jambes de
devant avec une corde assez lâche qui devait modérer sa vitesse; je lui
adaptai aussi à la mâchoire un caveçon, et, au moyen d'une baguette dont
on lui frappait l'oreille, nous parvenions à le diriger comme avec un
mors. Nous commençâmes dès ce moment à le compter au nombre de nos
animaux domestiques, et à lui donner un nom; nous l'appelâmes
_Leichtfuss_, c'est-à-dire Pied-Léger, et certainement jamais animal
n'avait mieux mérité son nom; c'était un nouveau sujet ajouté à
l'éducation de mes fils. Je ne désespérais pas encore de revoir
l'Europe, et je me flattais que cette éducation, qui développait leurs
forces physiques et leurs grâces extérieures sans nuire à leur
instruction morale, les mettrait un jour en état de briller dans la
société.
Pendant le dressement de Leichtfuss, qui n'avait pas duré moins de trois
semaines, la basse-cour s'était accrue; nos poules avaient couvé une
quarantaine de poussins. La bonne ménagère avait un soin minutieux de ce
petit peuple. Elle en était plus fière et plus heureuse que nous ne
l'étions de nos animaux de luxe; le buffle seul trouvait grâce auprès
d'elle, parce qu'il traînait les provisions; les autres, elle les
proscrivait en masse: l'aigle, l'onagre, le flamant, le singe, le
chacal, n'étaient pour elle que des bouches inutiles, des animaux à
nourrir, sans profit à en tirer. Les poulets, au contraire, étaient
d'une utilité que personne ne pouvait contester; elle les soignait aussi
avec cette attention que les femmes possèdent seules. J'admirai avec
quelle religieuse ardeur une bonne mère s'arrête à tout ce qui lui
retrace l'image de l'enfance, qu'elle aime tant. Ma femme, loin de se
plaindre du surcroît de besogne que lui donnaient ces quarante à
cinquante poussins, en paraissait, au contraire, fort satisfaite.
L'approche des pluies, hiver de ces contrées, nous força à songer à un
travail nécessité d'ailleurs par l'augmentation de la basse-cour: il
fallait construire un toit destiné à protéger nos bestiaux contre les
intempéries de la saison. Des bambous fournirent la charpente; de la
mousse et de la terre glaise remplirent les intervalles, et une couche
de goudron répandue par-dessus le tout nous donna un toit si solide,
qu'on aurait pu sans crainte marcher dessus. Les racines de notre arbre,
qui s'élevaient en voûte, servirent de cloisons, que nous fermâmes avec
des planches, et nous eûmes ainsi, au pied de notre habitation aérienne,
une série de pièces assez bien disposées pour que nos provisions y
fussent placées sans gêner nos animaux. Nous y avions ménagé un fenil,
destiné à abriter le foin, la paille et les provisions de bétail. Ce
travail achevé, nous commençâmes à recueillir nos provisions; les pommes
de terre et le manioc eurent la préférence.
Un jour que nous revenions de chercher des pommes de terre, et tandis
que ma femme et Franz conduisaient le char à la maison, j'eus l'idée
d'aller jusqu'au bois de chênes avec mes fils aînés. Maître Knips, qui
nous avait accompagnés, attira tout à coup notre attention par ses cris:
il était engagé dans un buisson, où d'autres cris et des battements
d'ailes réitérés indiquaient qu'il n'était pas seul. J'y envoyai Ernest,
qui ne tarda pas à nous appeler lui-même.
«Papa! nous cria-t-il, papa, Knips est aux prises avec une poule à
fraise; le gourmand veut manger les oeufs, et voici le coq qui vient au
secours de sa tendre moitié. Accourez donc, c'est curieux. Moi, je tiens
Knips.»
Fritz courut en effet, après avoir attaché Leichtfuss à un arbre, et je
le vis bientôt revenir à moi tenant dans ses bras le coq et la poule à
fraise. Il me remit les deux précieux volatiles, et il alla enlever les
oeufs, tandis qu'Ernest retenait son singe. Celui-ci arriva bientôt
après, tenant son chapeau avec précaution, et chassant le singe devant
lui. Il portait ainsi les oeufs, qu'il avait eu soin de recouvrir d'une
espèce d'herbe longue et plate, dont les feuilles figuraient assez bien
des lames de sabre.
«Voilà de quoi amuser le petit Franz,» me dit-il en me montrant ces
feuilles. Je le louai d'avoir ainsi pensé à son frère; mais je donnai
peu d'attention à ce qu'il apportait, et je m'arrêtai surtout à la
découverte du coq et de la poule: nous nous assurâmes d'eux en leur
liant les pattes. Nous nous remîmes alors en marche. Pendant la route,
Ernest portait souvent à son oreille les oeufs, prétendant entendre
remuer les poussins. En effet, je reconnus que plusieurs étaient cassés,
et que les petits commençaient à se montrer.
Fritz, tout joyeux de la découverte, ne résista point à la tentation de
mettre sa monture au trot pour l'annoncer à sa mère; mais il ne put la
modérer, car une poignée d'herbes aiguës qu'il agitait autour de ses
oreilles lui donnait une rapidité effrayante. Il ne lui arriva rien de
fâcheux cependant, et nous le trouvâmes sain et sauf auprès de sa mère.
Pourtant, deux jours après cette excursion, nous avions complètement
oublié cette herbe. Fritz, en la maniant, s'aperçut qu'elle était
très-souple, et il eut l'idée d'en tresser un fouet pour Franz, qui
était chargé spécialement de la garde du troupeau. Je remarquai la
flexibilité des longues feuilles de cette plante, et en m'approchant, à
ma grande satisfaction je reconnus le lin vivace de la Nouvelle-Zélande
(_phormium tenax_). Ma femme en fut transportée de joie. De tous les
produits de l'Europe, le lin était celui qu'elle regrettait le plus. Ses
yeux étincelaient de plaisir, et déjà elle parlait de faire de la toile
pour renouveler notre garde-robe, qui de jour en jour menaçait davantage
de nous laisser nus.
«Oh! de toutes vos découvertes voici certainement la plus précieuse.
Procurez-moi du lin, un rouet, des métiers, je serai la plus heureuse
des femmes; je vous ferai des chemises et des pantalons de bonne toile.
Donnez-moi une abondante provision de cette plante.»
Tandis que ma femme se livrait à son enthousiasme, Fritz et Jack, qui le
partageaient, s'esquivèrent et montèrent, le premier sur l'onagre, le
second sur le buffle: ils partirent avec une telle rapidité, qu'ils
avaient disparu avant que nous eussions pu nous opposer à leur projet.
Ils revinrent peu d'instants après, rapportant chacun une énorme botte
de phormium. L'empressement qu'ils avaient mis à satisfaire leur mère ne
me laissa pas la force de leur faire des reproches. À peine furent-ils
descendus de cheval, que Jack se mit à nous raconter d'une manière
très-drôle comment son cheval cornu avait suivi pas à pas l'onagre, et
combien peu il avait eu besoin de se servir de sa cravache pour
l'exciter et le ramener à l'obéissance.
«Il faudra, leur dis-je, aider à votre bonne mère à rouir le lin que
vous venez de cueillir.»
Le lendemain matin nous partîmes pour le marais des Flamants; nous
avions placé sur la charrette nos paquets de lin; nous les divisâmes et
nous les plongeâmes dans le marais, après les avoir chargés de grosses
pierres pour les forcer à rester au fond. Dans l'intervalle nous eûmes
plusieurs fois occasion de remarquer l'instinct des flamants. Ils
construisent leurs nids en cônes au-dessus de la superficie des marais,
et font au sommet un enfoncement dans lequel la femelle dépose ses
oeufs, et où elle peut les couver en restant les jambes dans l'eau. Ces
nids sont d'argile, et si solidement maçonnés, que l'eau ne peut ni les
dissoudre ni les renverser.
Le lin fut laissé quatorze jours dans l'eau; une seule journée suffît
pour le faire sécher complètement. Nous le rapportâmes à Falken-Horst,
où il fut serré. Renvoyant aux temps pluvieux qui s'approchaient les
occupations nombreuses de sa préparation, je promis à ma femme un rouet,
des battoirs, et tout ce dont elle aurait besoin après que son lin
aurait été teillé. Mais nos récoltes demandaient nos soins, et les
premières pluies, qui commençaient à tomber, nous rendaient tous les
moments précieux. Déjà la température, de chaude et ardente, était
devenue glaciale et changeante. Nos derniers beaux jours furent employés
à ramasser des pommes de terre, du manioc, des noix de coco; la
charrette ne cessait de rouler, et nous nous donnions à peine le temps
de prendre nos repas. Nous plantâmes à Zelt-Heim diverses espèces de
palmiers. Nous serrâmes tout le blé d'Europe qui nous restait; car je
comptais beaucoup sur l'humidité de la saison pour activer sa
végétation, et nous préparer l'espoir d'une récolte abondante qui nous
fournirait ainsi le pain de notre patrie, que nous regrettions beaucoup.
Nous fîmes aussi une belle et vaste plantation de cannes a sucre; nous
voulions réunir autour de nous tout ce qui pouvait contribuer à nous
être utile ou agréable. Les travaux durèrent quelques semaines, pendant
lesquelles l'hiver était déjà avancé; des vents impétueux soufflaient
dans le lointain, et la pluie tombait par torrents et sans discontinuer;
la côte ressemblait à un lac. Ma femme était devenue triste, et Franz,
effrayé, demandait quelquefois en pleurant si ce n'était pas un nouveau
déluge.
Je ne vis pas sans effroi que notre sûreté était compromise dans notre
château aérien. Le vent menaçait à chaque instant de l'enlever, et nous
avec lui; la pluie, qui fouettait avec force, venait nous mouiller
jusque dans notre lit, malgré la toile à voile dont j'avais bouché les
ouvertures. Nous abritâmes nos hamacs dans l'escalier, et nous
descendîmes chercher un asile sous le toit goudronné que nous avions
couvert pour nos bêtes dans les racines du figuier. L'espace était
étroit, et l'odeur de nos voisins nous rendit l'habitation pénible les
premiers jours; mais enfin, quand nous eûmes placé aussi sur l'escalier
les divers ustensiles de cuisine dont nous avions un besoin journalier,
que ma femme eut pris l'habitude de travailler sur une des marches,
auprès d'une fenêtre, avec son petit Franz assis à ses côtés, quoique
bien mal à notre aise, et regrettant pour la première fois depuis notre
naufrage les solides et commodes habitations de notre patrie, nous
commençâmes à nous consoler. Pour ranimer davantage le courage des
miens, je travaillai de toutes mes forces à améliorer autant que
possible la position où nous nous trouvions. Je diminuai un peu l'espace
destiné à nos bêtes. Nous fîmes sortir et nous abandonnâmes dans la
campagne celles qui, étant indigènes, pouvaient se suffire à
elles-mêmes; afin que cette liberté ne nous les fit pas perdre, j'eus
soin de leur attacher au cou des sonnettes, et chaque soir je m'en
allais, avec Fritz, les chercher dans les pâturages; souvent même elles
revenaient seules à l'étable. Ces courses étaient extrêmement pénibles,
et il nous fallait les faire par une pluie dont les orages d'Europe ne
peuvent donner une idée. Nous en revenions mouillés jusqu'aux os et
transis de froid. Ma femme nous fit à chacun un manteau à capuchon qui
nous fut d'un grand secours pour ces courses. Elle prit deux chemises de
matelot qui nous restaient encore, elle y adapta des capuchons que nous
pouvions rabattre à volonté, et nous les enduisîmes d'une couche épaisse
de caoutchouc. Grâce à ces manteaux imperméables, nous pouvions sans
crainte braver la pluie. Ainsi vêtus, nous avions vraisemblablement
assez mauvaise mine; car aussitôt que nous les endossions la troupe
partait d'un grand éclat de rire. Néanmoins chacun d'eux aurait voulu en
avoir un semblable; mais nous n'avions pas assez de caoutchouc pour les
contenter.
La fumée nous incommodait au plus haut degré; elle était si épaisse,
attendu que nous manquions totalement de bois sec, qu'il fallait
renoncer à nous chauffer et même à allumer du feu pour les besoins de la
cuisine. Nous nous contentions de vivre de laitage, et nous nous
bornions, à de longs intervalles, à faire du manioc ou à rôtir quelques
morceaux de viande salée.
Nos journées s'écoulaient au milieu de travaux qui étaient toujours les
mêmes. Le soin des bestiaux occupait la matinée, puis nous faisions du
manioc. La nuit arrivait de bonne heure, amenée par l'obscurité
croissante du ciel, augmentée encore par l'épaisseur du feuillage de
l'arbre. La famille alors se réunissait autour d'une grosse bougie: la
mère soignait le linge; j'écrivais mon journal, Ernest en recopiait les
feuillets; Fritz et Jack enseignaient à lire et à écrire à Franz, ou
bien dessinaient les plantes et les animaux qu'ils avaient remarqués
dans leurs excursions. Enfin une prière de reconnaissance terminait
dignement notre journée.
Quelquefois nous avions le bonheur d'avoir un peu moins de vent; alors
nous nous hâtions de faire rôtir soit un poulet, soit un pingouin pris
dans le ruisseau: tous les quatre à cinq jours nous faisions le beurre,
qui était pour nous un vrai régal. Ces petits incidents, qui rompaient
la monotonie de notre existence, étaient pour nous de véritables fêtes.
Le manque de fourrage fut cause que je m'applaudis de la détermination
que j'avais prise relativement aux animaux originaires du pays: nous
n'aurions jamais pu les nourrir; nous avions déjà tant d'animaux
domestiques, que nous étions fort en peine.
Nous passions nos journées à la fenêtre, les yeux tournés vers
l'horizon, attendant sans cesse une éclaircie. Ma femme elle-même,
malgré sa prédilection pour Falken-Horst, commençait à s'impatienter et
me demandait de construire pendant la belle saison une maison solide qui
nous abritât un peu mieux l'hiver suivant. Falken-Horst devait être
toujours, suivant elle, notre habitation d'été; mais la triste
expérience que nous faisions nous prouvait la nécessité d'une maison
d'hiver.
Nous étions tous de son avis; Fritz me rappela alors Robinson Crusoé,
qui avait trouvé une grotte dans un rocher, et nous engagea à aller
chercher parmi les rochers de la côte un abri solide où nous pussions
trouver, comme lui, cave, salle à manger, etc., quand les pluies
auraient cessé. Nous avions le temps de mûrir cette idée, car la
mauvaise saison continuait dans toute sa rigueur.
Ma femme me tourmentait depuis longtemps pour lui faire un battoir et un
peigne, que son lin lui rendait indispensables. La confection de ces
deux instruments nous occupa pendant les derniers jours de notre obscure
retraite. Si le battoir fut facile à installer, il n'en fut pas de même
du peigne, qui me coûta beaucoup de peines. Deux plaques de fer-blanc
percées d'un grand nombre de trous par lesquels je fis passer des clous
arrondis à la pointe et fixés par du plomb coulé sur les plaques, dont
j'avais relevé les bords, me fournirent un outil peu facile à manier, il
est vrai, mais cependant convenable à l'emploi que nous voulions en
faire, et ma pauvre femme, en le recevant avec reconnaissance, se
rappelait ces heureuses années où, établie auprès de son feu, elle
préparait son lin et tout ce qui lui était nécessaire.