CHAPITRE XXIII

L'escalier.--Éducation du buffle, du singe, de l'aigle.--Canal de

bambous.

Ces travaux accomplis, nous passâmes à l'inspection du tronc que nous

venions de conquérir; je reconnus, après l'avoir sondé dans tous les

sens, que le figuier qui nous servait de retraite ressemblait au saule

d'Europe, et qu'arrivé à un certain degré de croissance, il ne se

soutenait plus que par son écorce. Rien n'était donc plus facile que de

placer dans la cavité l'escalier que je projetais, et cette cavité était

assez spacieuse pour me permettre d'y ficher au milieu un pieu destiné à

servir de pivot à la construction.

À vrai dire, cette entreprise me sembla d'abord fort au-dessus de mes

forces; mais je savais que l'intelligence humaine, aidée de la patience

et de la persévérance, triomphe de bien des obstacles, et je n'étais pas

fâché de trouver des occasions de développer dans mes fils ces

conditions essentielles du succès. J'aimais à les voir grandir et se

fortifier dans une activité continuelle, qui les empêchait de regretter

l'Europe et les jouissances qu'ils y avaient laissées.

Nous commençâmes par couper dans l'arbre, en face de la mer, une porte

exactement de la grandeur de celle que nous avions enlevée de la cabine

du capitaine. Nous nettoyâmes ensuite l'intérieur. L'ouverture pratiquée

pour enlever le miel de l'essaim ne nous donnait pas assez de jour: j'y

suppléai par deux autres fenêtres, que je plaçai à des distances à peu

près égales; j'adaptai à chacune de ces ouvertures les trois fenêtres

que nous avions prises au vaisseau, avec leurs vitres et leurs châssis.

Nous fîmes ensuite, dans la partie ligneuse, et sans endommager

l'écorce, des rainures pour supporter les marches de l'escalier. Nous

plantâmes au milieu une poutre d'environ dix pieds, autour de laquelle

je fis des rainures correspondantes à celles de l'arbre. Nous y plaçâmes

les marches successivement. Arrivés à l'extrémité de la poutre, nous la

surmontâmes d'une autre, qui fut fixée avec de larges boulons en fer et

des câbles bien solides, et nous continuâmes ainsi jusqu'à ce que nous

eûmes atteint notre chambre à coucher. Là nous ouvrîmes une autre porte,

et mon but fut rempli.

Ces travaux ne s'accomplirent pas avec la rapidité que je viens de

décrire: chaque jour amenait de nouveaux essais, des tentatives souvent

infructueuses; mais nous étions animés par ces deux grands éléments de

succès, patience et courage; nous eûmes le temps de les exercer l'un et

l'autre. Ce ne fut qu'après trois semaines d'un travail opiniâtre et

souvent sans résultat que nous parvînmes à faire un escalier praticable,

où l'espace intermédiaire entre les marches fut garni de planches posées

de hauteur au-devant de chaque degré; et, pour servir de rampe,

j'attachai au sommet deux cordes qui tombaient jusqu'en bas. Mes fils ne

pouvaient se lasser de monter et descendre dans le but de mieux admirer

notre oeuvre. Nous étions tous parfaitement satisfaits de nos faibles

talents: faibles est le mot, car notre travail était loin d'être

parfait; mais, tel qu'il était, l'escalier suffisait à nos besoins, et

c'est ce que nous demandions.

Ces trois semaines ne furent pas cependant totalement consacrées à notre

construction. Nous avions entrepris et terminé plusieurs autres travaux

de moindre importance; et des événements étaient venus rompre la

monotonie de notre vie habituelle.

Bill avait enfin mis bas six jolis petits dogues. Il fallut renoncer à

les élever tous. Deux seulement, un mâle et une femelle, furent

conservés, et les quatre autres jetés à la mer. On les remplaça auprès

de la nourrice par le petit chacal de Jack. Bill se soumit sans

difficulté à cette substitution.

L'éducation du jeune buffle avait été une de nos principales

distractions. Je voulais le dresser à porter des fardeaux et un

cavalier, comme il était déjà habitué à traîner; je lui avais passé dans

le nez, à la manière cafre, un bâton avec lequel je le gouvernais comme

avec un mors. Néanmoins ce ne fut pas sans difficulté qu'il se prêta à

cette manoeuvre. Il renversa d'abord tous les fardeaux; mais peu à peu

je l'accoutumai à recevoir sur son dos d'abord le singe, ensuite Franz,

puis Jack, enfin Fritz, qui le dompta complètement. Ce fut encore là un

des triomphes de la patience sur des difficultés qui pouvaient au

premier abord paraître insurmontables. Toute ma jeune famille prit, en

domptant le buffle, des leçons d'équitation qui valaient celles du

manége. Ils pouvaient sans crainte aborder désormais le cheval le plus

rétif; il est certain qu'il le serait toujours moins que n'avait été le

buffle.

Fritz n'avait pas négligé son aigle, qui faisait de sensibles progrès et

qui s'entendait déjà très-bien à fondre sur les oiseaux morts que son

maître plaçait à sa portée. Il n'osait cependant pas encore l'abandonner

au vol libre; il avait peur que son caractère sauvage ne l'emportât et

ne le privât à jamais de sa jolie conquête. L'indolent Ernest lui-même

avait entrepris l'éducation du singe. Knips était vif et intelligent;

mais il apportait aux leçons la plus mauvaise volonté qu'on puisse

imaginer. Il était tout à fait plaisant de voir ce grave professeur

obligé de gambader presque autant que son élève pour s'en faire obéir;

enfin il fit tant, qu'il habitua le malin Knips à porter sur le dos une

petite hotte dans laquelle il le forçait à déposer et à porter diverses

provisions. Cette petite hotte, qu'il avait construite en roseaux à

l'aide de Jack, était assujettie sur le dos du singe par deux courroies

qui lui prenaient les bras, et une troisième qui venait se rattacher à

sa ceinture. Ce fut d'abord un supplice pour le malicieux animal: il se

roula, désespéré et furieux; mais enfin l'habitude triompha, et Knips,

qui d'abord ne manquait jamais d'entrer en fureur à la vue de la hotte,

s'y habitua tellement qu'on ne pouvait plus la lui ôter. Jack avait

moins de succès, et quoiqu'il eût donné à son chacal le nom de _Joeger_

(chasseur) comme pour l'encourager à le mériter, la bête féroce ne

chassait encore que pour son propre compte; ou, si elle rapportait

quelque chose à son maître, ce n'était guère que la peau de l'animal

qu'elle venait de dévorer. J'exhortai cependant Jack à ne pas se

décourager, et il y mit une patience dont je l'aurais cru peu

susceptible.

Pendant ce temps-là j'avais perfectionné la fabrication des bougies, et

j'étais parvenu, en les roulant entre deux planches, à leur donner la

rondeur et le poli des bougies d'Europe, dont elles ne se distinguaient

plus que par une couleur verdâtre. Les mèches me causèrent de notables

embarras; le fil de caratas, dont je m'étais servi d'abord, répondait

mal à mon désir, car il se charbonnait en brûlant. Je le remplaçai

heureusement par la moelle d'une espèce de sureau; ce qui ne m'empêcha

pas de regretter beaucoup le cotonnier. J'avais mis aussi en oeuvre le

caoutchouc que nous avions recueilli; je pris une vieille paire de bas

que je remplis de sable, et auxquels j'adaptai une forte semelle de peau

de buffle, puis je l'enduisis de plusieurs couches de caoutchouc. Quand

l'épaisseur me parut raisonnable, je brisai le moule, retirai le bas,

puis, après avoir bien secoué les bottes, je les mis sur-le-champ à mes

pieds, et je me trouvai avec une chaussure qui m'allait fort bien. Mes

fils en furent jaloux, et ils me supplièrent de faire pour eux ce que je

venais d'exécuter pour moi. Mais avant d'entreprendre un aussi long

travail, je voulais m'assurer de la solidité de celui que je venais de

terminer. En attendant, je façonnai de mon mieux, pour Fritz, la peau

des jambes du buffle. Mes efforts furent inutiles, je ne parvins à faire

qu'une ignoble chaussure avec laquelle mon pauvre enfant osait à peine

se montrer. Je l'en délivrai en lui permettant, à sa grande

satisfaction, de ne plus porter ce déplorable essai de mocassins.

J'utilisai encore nos deux canaux de palmier, et, au moyen d'une digue

qui élevait l'eau sur un point du ruisseau, nous pûmes donner à notre

courant une pente convenable qui poussait l'eau jusque auprès de notre

demeure, où elle était reçue dans la vaste écaille de tortue que Fritz

avait destinée à cet usage. Cette source n'avait d'autre inconvénient

que celui d'être exposée au soleil, de sorte que l'eau, si elle était

claire et pure, était en même temps chaude quand elle arrivait jusqu'à

nous. Je résolus de remédier à ce petit désagrément en remplaçant plus

tard ces canaux découverts par de gros conduits de bambous enfouis dans

la terre. En attendant l'exécution, nous nous réjouîmes de cette

nouvelle acquisition, et nous remerciâmes tous Fritz, qui en avait eu

l'idée première.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 31 / 70 题