L'escalier.--Éducation du buffle, du singe, de l'aigle.--Canal de
bambous.
Ces travaux accomplis, nous passâmes à l'inspection du tronc que nous
venions de conquérir; je reconnus, après l'avoir sondé dans tous les
sens, que le figuier qui nous servait de retraite ressemblait au saule
d'Europe, et qu'arrivé à un certain degré de croissance, il ne se
soutenait plus que par son écorce. Rien n'était donc plus facile que de
placer dans la cavité l'escalier que je projetais, et cette cavité était
assez spacieuse pour me permettre d'y ficher au milieu un pieu destiné à
servir de pivot à la construction.
À vrai dire, cette entreprise me sembla d'abord fort au-dessus de mes
forces; mais je savais que l'intelligence humaine, aidée de la patience
et de la persévérance, triomphe de bien des obstacles, et je n'étais pas
fâché de trouver des occasions de développer dans mes fils ces
conditions essentielles du succès. J'aimais à les voir grandir et se
fortifier dans une activité continuelle, qui les empêchait de regretter
l'Europe et les jouissances qu'ils y avaient laissées.
Nous commençâmes par couper dans l'arbre, en face de la mer, une porte
exactement de la grandeur de celle que nous avions enlevée de la cabine
du capitaine. Nous nettoyâmes ensuite l'intérieur. L'ouverture pratiquée
pour enlever le miel de l'essaim ne nous donnait pas assez de jour: j'y
suppléai par deux autres fenêtres, que je plaçai à des distances à peu
près égales; j'adaptai à chacune de ces ouvertures les trois fenêtres
que nous avions prises au vaisseau, avec leurs vitres et leurs châssis.
Nous fîmes ensuite, dans la partie ligneuse, et sans endommager
l'écorce, des rainures pour supporter les marches de l'escalier. Nous
plantâmes au milieu une poutre d'environ dix pieds, autour de laquelle
je fis des rainures correspondantes à celles de l'arbre. Nous y plaçâmes
les marches successivement. Arrivés à l'extrémité de la poutre, nous la
surmontâmes d'une autre, qui fut fixée avec de larges boulons en fer et
des câbles bien solides, et nous continuâmes ainsi jusqu'à ce que nous
eûmes atteint notre chambre à coucher. Là nous ouvrîmes une autre porte,
et mon but fut rempli.
Ces travaux ne s'accomplirent pas avec la rapidité que je viens de
décrire: chaque jour amenait de nouveaux essais, des tentatives souvent
infructueuses; mais nous étions animés par ces deux grands éléments de
succès, patience et courage; nous eûmes le temps de les exercer l'un et
l'autre. Ce ne fut qu'après trois semaines d'un travail opiniâtre et
souvent sans résultat que nous parvînmes à faire un escalier praticable,
où l'espace intermédiaire entre les marches fut garni de planches posées
de hauteur au-devant de chaque degré; et, pour servir de rampe,
j'attachai au sommet deux cordes qui tombaient jusqu'en bas. Mes fils ne
pouvaient se lasser de monter et descendre dans le but de mieux admirer
notre oeuvre. Nous étions tous parfaitement satisfaits de nos faibles
talents: faibles est le mot, car notre travail était loin d'être
parfait; mais, tel qu'il était, l'escalier suffisait à nos besoins, et
c'est ce que nous demandions.
Ces trois semaines ne furent pas cependant totalement consacrées à notre
construction. Nous avions entrepris et terminé plusieurs autres travaux
de moindre importance; et des événements étaient venus rompre la
monotonie de notre vie habituelle.
Bill avait enfin mis bas six jolis petits dogues. Il fallut renoncer à
les élever tous. Deux seulement, un mâle et une femelle, furent
conservés, et les quatre autres jetés à la mer. On les remplaça auprès
de la nourrice par le petit chacal de Jack. Bill se soumit sans
difficulté à cette substitution.
L'éducation du jeune buffle avait été une de nos principales
distractions. Je voulais le dresser à porter des fardeaux et un
cavalier, comme il était déjà habitué à traîner; je lui avais passé dans
le nez, à la manière cafre, un bâton avec lequel je le gouvernais comme
avec un mors. Néanmoins ce ne fut pas sans difficulté qu'il se prêta à
cette manoeuvre. Il renversa d'abord tous les fardeaux; mais peu à peu
je l'accoutumai à recevoir sur son dos d'abord le singe, ensuite Franz,
puis Jack, enfin Fritz, qui le dompta complètement. Ce fut encore là un
des triomphes de la patience sur des difficultés qui pouvaient au
premier abord paraître insurmontables. Toute ma jeune famille prit, en
domptant le buffle, des leçons d'équitation qui valaient celles du
manége. Ils pouvaient sans crainte aborder désormais le cheval le plus
rétif; il est certain qu'il le serait toujours moins que n'avait été le
buffle.
Fritz n'avait pas négligé son aigle, qui faisait de sensibles progrès et
qui s'entendait déjà très-bien à fondre sur les oiseaux morts que son
maître plaçait à sa portée. Il n'osait cependant pas encore l'abandonner
au vol libre; il avait peur que son caractère sauvage ne l'emportât et
ne le privât à jamais de sa jolie conquête. L'indolent Ernest lui-même
avait entrepris l'éducation du singe. Knips était vif et intelligent;
mais il apportait aux leçons la plus mauvaise volonté qu'on puisse
imaginer. Il était tout à fait plaisant de voir ce grave professeur
obligé de gambader presque autant que son élève pour s'en faire obéir;
enfin il fit tant, qu'il habitua le malin Knips à porter sur le dos une
petite hotte dans laquelle il le forçait à déposer et à porter diverses
provisions. Cette petite hotte, qu'il avait construite en roseaux à
l'aide de Jack, était assujettie sur le dos du singe par deux courroies
qui lui prenaient les bras, et une troisième qui venait se rattacher à
sa ceinture. Ce fut d'abord un supplice pour le malicieux animal: il se
roula, désespéré et furieux; mais enfin l'habitude triompha, et Knips,
qui d'abord ne manquait jamais d'entrer en fureur à la vue de la hotte,
s'y habitua tellement qu'on ne pouvait plus la lui ôter. Jack avait
moins de succès, et quoiqu'il eût donné à son chacal le nom de _Joeger_
(chasseur) comme pour l'encourager à le mériter, la bête féroce ne
chassait encore que pour son propre compte; ou, si elle rapportait
quelque chose à son maître, ce n'était guère que la peau de l'animal
qu'elle venait de dévorer. J'exhortai cependant Jack à ne pas se
décourager, et il y mit une patience dont je l'aurais cru peu
susceptible.
Pendant ce temps-là j'avais perfectionné la fabrication des bougies, et
j'étais parvenu, en les roulant entre deux planches, à leur donner la
rondeur et le poli des bougies d'Europe, dont elles ne se distinguaient
plus que par une couleur verdâtre. Les mèches me causèrent de notables
embarras; le fil de caratas, dont je m'étais servi d'abord, répondait
mal à mon désir, car il se charbonnait en brûlant. Je le remplaçai
heureusement par la moelle d'une espèce de sureau; ce qui ne m'empêcha
pas de regretter beaucoup le cotonnier. J'avais mis aussi en oeuvre le
caoutchouc que nous avions recueilli; je pris une vieille paire de bas
que je remplis de sable, et auxquels j'adaptai une forte semelle de peau
de buffle, puis je l'enduisis de plusieurs couches de caoutchouc. Quand
l'épaisseur me parut raisonnable, je brisai le moule, retirai le bas,
puis, après avoir bien secoué les bottes, je les mis sur-le-champ à mes
pieds, et je me trouvai avec une chaussure qui m'allait fort bien. Mes
fils en furent jaloux, et ils me supplièrent de faire pour eux ce que je
venais d'exécuter pour moi. Mais avant d'entreprendre un aussi long
travail, je voulais m'assurer de la solidité de celui que je venais de
terminer. En attendant, je façonnai de mon mieux, pour Fritz, la peau
des jambes du buffle. Mes efforts furent inutiles, je ne parvins à faire
qu'une ignoble chaussure avec laquelle mon pauvre enfant osait à peine
se montrer. Je l'en délivrai en lui permettant, à sa grande
satisfaction, de ne plus porter ce déplorable essai de mocassins.
J'utilisai encore nos deux canaux de palmier, et, au moyen d'une digue
qui élevait l'eau sur un point du ruisseau, nous pûmes donner à notre
courant une pente convenable qui poussait l'eau jusque auprès de notre
demeure, où elle était reçue dans la vaste écaille de tortue que Fritz
avait destinée à cet usage. Cette source n'avait d'autre inconvénient
que celui d'être exposée au soleil, de sorte que l'eau, si elle était
claire et pure, était en même temps chaude quand elle arrivait jusqu'à
nous. Je résolus de remédier à ce petit désagrément en remplaçant plus
tard ces canaux découverts par de gros conduits de bambous enfouis dans
la terre. En attendant l'exécution, nous nous réjouîmes de cette
nouvelle acquisition, et nous remerciâmes tous Fritz, qui en avait eu
l'idée première.